Big Little Lies (saison 1)

Créée par Reese Witherspoon, Nicole Kidman, Shailene Woodley, Zoë Kravitz, Laura Dern, Alexander Skarsgård, Adam Scott, James Tupper, Jeffrey Nordling

avec Reese Witherspoon, Nicole Kidman, Shailene Woodley, Zoë Kravitz, Laura Dern, Alexander Skarsgård, Adam Scott, James Tupper, Jeffrey Nordling…

Comédie dramatique américaine. Saison 1. 2017.

Quand Madeline, Jane et Celeste se lient d’amitié par l’intermédiaire de leurs enfants, elles ne se doutent pas qu’elles vont se retrouver, des mois plus tard, au centre d’un tragique accident, survenu à la fête de l’école. Qui est mort ? Qui est responsable ? Et pour quelle raison ? Secrets, rumeurs et mensonges ne faisant pas bon ménage, tout l’univers de la petite ville de Monterey va être secoué de violents soubresauts.

Photo Nicole Kidman, Reese Witherspoon, Shailene Woodley

Big Little Lies est l’adaptation du roman éponyme en VO de Liane Moriarty (en VF Petits Secrets, Grands Mensonges). Cette mini-série, produite par HBO (décidément une grande chaîne), est composée par une belle équipe : son créateur n’est autre qu’Edward E. Kelley, notamment connu pour avoir travaillé sur Ally McBeal. Tous les épisodes ont été réalisés par Jean-Marc Vallée, le réalisateur canadien qui a le vent en poupe depuis quelques années (C.R.A.Z.Y., Wild, Dallas Buyers Club, Victoria : les jeunes années d’une reine). Surtout, quelle belle brochette d’actrices dans les rôles principaux : Reese Witherspoon, Nicole Kidman (également ici productrices), Shailene Woodley (n’oublions pas qu’elle avait été révélée à la télévision dans The Secret Life of the AmericanTeenager), Laura Dern et Zoë Kravitz. Décidément, les choses bougent – peut-être plus à la télévision qu’au cinéma – pour donner des rôles puissants et réalistes aux femmes d’aujourd’hui sans cesse sous pression pour différentes raisons aussi bien sociales que sexuelles. . La mini-série, aux airs de Desperate Housewives en le mêlant à l’art du whodunit, sait tenir en haleine sur sept épisodes. En effet, le spectateur sait que quelqu’un est mort durant une soirée caritative. Mais on ne sait pas qui est cette personne décédée, qui est le meurtrier, ni pourquoi. On saura juste que tous les personnages que l’on va suivre sont impliqués de près et / ou de loin avec cet événement. Il faudra alors attendre les dernières minutes du dernier épisode pour tout connaître. On nous rappelle l’événement à venir plusieurs fois dans les épisodes (et même dans le fabuleux générique avec la chanson de Michael Kiwanuka, Cold Little Heart), comme si les protagonistes ne pouvaient pas y échapper : il y a quelque chose qui sonne de l’ordre du tragique. Surtout quand on voit les différents portraits des femmes : Madeline est a priori celle qui a l’air d’avoir le moins de problèmes : elle est dynamique, grande-gueule, sociable, se mêle beaucoup de ce qui ne la regarde pas, ce qui énerve beaucoup de gens. Mais derrière ce joli sourire permanent (tenu par une Reese Witherspoon convaincante et impliquée) se cache une femme blessée et perdue, bien plus fragile qu’elle en a l’air : sa fille aînée, qui fait évidemment sa crise d’ado comme prévue, est très proche de la nouvelle épouse de son ex-mari, incarnée par une surprenante Zoë Kravitz absolument parfaite en jeune femme très portée sur le bien-être personnel, le yoga et tout ce qui va avec. Et si tout va bien a priori avec son gentil nouveau mari (le très touchant Adam Scott), Madeline reste marquée par son précédent divorce.

Photo Adam Scott, Reese Witherspoon

Celeste (incarnée par une Nicole Kidman bouleversante) est une mère au foyer qui commence à rêver d’indépendance, notamment en voulant reprendre le travail. Mais son mari (le glacial Alexander Skarsgård) ne l’entend pas de cette façon. La relation avec son mari est certainement un des points les plus marquants et les mieux traités dans cette série : si Celeste est parfois complice des relations brutales avec son mari (ce qui rend ce personnage bien plus complexe et ambigu), elle est surtout victime de violences conjugales. Enfin, le troisième personnage, qui engendre donc une troisième intrigue comme vous l’aurez compris, est Jane (Shailene Woodley m’a bluffée dans ce rôle enfin mature qui lui va comme un gant), la jeune maman de l’adorable petit Ziggy, débarquant alors tous les deux à Monterey, la mère souhaitant un nouveau départ pour une raison au début inconnue. La série débute par ailleurs sur cet enfant, perturbé de ne pas connaître l’identité de son père (nous comprendrons au fil des épisodes pourquoi), est accusé d’avoir frappé la fille de l’hystérique Renata (l’excellente Laura Dern). Bref, Celeste, Jane et Madeline deviennent alors copines et les trois intrigues vont alors devenir complémentaires et auront évidemment du sens par rapport aux réponses que le spectateur attend depuis les premières minutes de la série. La série déborde alors de qualités, la première comme vous l’aurez deviné, est son scénario, qui aurait pu se transformer en foutoir géant, mais qui sait merveilleusement bien nous tenir en haleine. Alors oui, on pourra toujours dire qu’on avait compris quelques trucs dans l’intrigue (pour ma part, j’avais deviné l’intrigue par rapport au harcèlement scolaire mais pas nécessairement tout le reste) mais je crois que cela prouve plus la cohérence justement de la narration qui sait où elle va. De plus ce scénario a su complètement prendre en compte la complexité des personnages, surtout des féminins. Pour ma part, bien que j’adore voir les femmes mises en avant dans les oeuvres cinématographiques et télévisuelles (parce qu’on en a besoin), je redoute toujours de voir des clichés véhiculés, surtout dans le cadre de portraits-croisés de femmes n’ayant pas la vie rose. Or, ce qui m’a étonnée est de voir à quel point la série n’était pas cliché. Cela fait du bien de voir des femmes, certes ici aisées, ordinaires, qui ne sont pas des wonderwomen, ont leurs failles, leurs blessures, font des erreurs, bref elles ne sont parfaites contrairement à ce qu’elles veulent (et doivent) montrer en public, elles mais restent tout de même des femmes fortes.

Photo Nicole Kidman, Reese Witherspoon, Shailene Woodley

Surtout, Big Little Lies montre à quel point les femmes, même si elles peuvent s’opposer entre elles (chacune pense bien agir, surtout pour défendre leurs progénitures), peuvent être solidaires face au danger. Si le postulat de départ avait donc, comme je le disais, quelque chose de tragique, la série ne l’est pas. Elle frôle volontairement mais elle ne l’est pas : au bout du tunnel, l’espoir est là parce que chaque femme peut s’en sortir. Même transportée dans un tourbillon d’événements qui peut la conduire vers une situation irréparable, la femme en tant que figure peut y voir la lumière. Les enfants, justement, jouent un rôle important dans la construction de ces identités féminines. Chaque femme va se battre pour protéger son enfant, quitte à se mettre la communauté à dos, à fuir quelque chose, ou au contraire à affronter aussi des situations douloureuses. Ils ne sont pas simplement des objets faisant avancer le récit. Les différentes intrigues se rejoignant permettent aussi de livrer un discours pertinent sur le rôle de l’éducation et de l’environnement, ce sont ces derniers qui permettent à l’enfant de se construire : les liens du sang n’ont rien à voir avec les actes que les enfants peuvent commettre. Enfin, le point commun entre les personnages principaux concernent la sexualité, illustrant la plupart du temps des rapports de domination : que ce soit une infidélité, un viol, des relations sexuelles brutales, aussi bien douloureuses que purement jouissives, elle fait partie de la vie quotidienne d’une femme et surtout elle peut la transformer et avoir des conséquences irréversibles. Accompagnés par une mise en scène solide et une lumière froide, les décors parviennent à retranscrire le milieu social des personnages, mais aussi leur nature profonde littéralement, le mot « nature » pouvant être combiné à l’environnement géographique. Les personnages, nageant en eaux troubles, vivent à côté de l’océan, ce dernier pouvant être vu comme la représentation de la transparence (face à ce monde d’apparences), mot à prendre dans tous les sens du terme. Jamais caricatural, Big Little Lies est une fabuleuse série féministe. Visiblement, alors que Jean-Marc Vallée ne veut pas de saison 2, Reese Witherspoon et Nicole Kidman travailleraient déjà sur de nouvelles intrigues en collaboration avec Liane Moriarty : selon elles, ce projet devrait aboutir uniquement s’il en vaut la peine. Etant donné que j‘ai beaucoup aimé la conclusion de cette mini-série qui me semble parfaite, je suis un peu sceptique sur un éventuel retour mais je répondrai à l’appel si Madeline, Jane et Celeste reviennent sur le petit écran.

Photo Zoë Kravitz

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Gangsterdam / Si j’étais un homme

Gangsterdam

réalisé par Romain Levy

avec Kev Adams, Côme Levin, Manon Azem, Hubert Koundé, Mona Walravens, Patrick Timsit, Manu Payet, Rutger Hauer…

Comédie française. 1h37. 2016.

sortie française : 9 mars 2017

Ruben, Durex et Nora sont tous les trois étudiants en dernière année de fac. Par manque de confiance en lui, Ruben a déjà raté une fois ses examens. Même problème avec Nora, à qui il n’ose avouer ses sentiments. Et ce n’est pas Durex son ami d’enfance, le type le plus gênant au monde, qui va l’aider…Lorsqu’il découvre que Nora est aussi dealeuse et qu’elle part pour Amsterdam afin de ramener un tout nouveau type de drogue, Ruben prend son courage à deux mains et décide de l’accompagner. Ce voyage à Amsterdam, c’est le cadre idéal pour séduire enfin Nora, dommage pour lui que Durex s’incruste dans l’aventure. Alors que tous les trois découvrent la capitale la plus dingue d’Europe, leur vie va franchement se compliquer quand ils vont réaliser que la drogue qu’ils viennent de récupérer appartient aux plus grands criminels d’Amsterdam…Très vite Ruben, Durex et Nora vont comprendre que pour retrouver leur vie d’avant, ils vont devoir cesser d’être des blaireaux, pour devenir de vrais héros.

Gangsterdam : Photo Côme Levin, Hubert Koundé, Kev Adams, Manon Azem, Mona Walravens


Si j’étais un homme

réalisé par Audrey Dana

avec Audrey Dana, Eric Elmosnino, Alice Belaïdi, Christian Clavier, Antoine Gouy, Joséphine Drai…

Comédie française. 1h39. 2017.

sortie française : 22 février 2017

Qui n’a jamais imaginé ce que ça ferait d’être dans la peau du sexe opposé, ne serait-ce qu’une journée ? Eh bien, pas Jeanne !
Fraichement divorcée, séparée de ses enfants une semaine sur deux, pour elle les mecs c’est fini, elle ne veut plus jamais en entendre parler. Mais un beau matin, sa vie s’apprête à prendre un drôle de tournant, à première vue rien n’a changé chez elle… à un détail près !
De situations cocasses en fous rires avec sa meilleure amie, de panique en remise en question avec son gynéco, notre héroïne, tentera tant bien que mal de traverser cette situation pour le moins… inédite.

Si j'étais un homme : Photo Audrey Dana, Christian Clavier


Je vais être honnête dès le début de ce billet : vu les tas de mauvaises critiques et même de polémiques que j’ai pu lire autour de Gangsterdam de Romain Lévy (Radiostars) et Si j’étais un homme d’Audrey Dana (Sous les jupes des filles), je ne m’attendais pas à découvrir de bons films. Attention : je ne les ai pas regardés pour les casser à tout prix, juste pour savoir si tout ce qu’on disait sur eux étaient justifiés. On aurait pu dire que ces deux films en question étaient tout simplement deux comédies pas drôles, pas rythmées, tout simplement ratées et on ne serait pas allés plus loin. Mais certains éléments scénaristiques sont réellement douteux et il est finalement normal qu’on les pointe du doigt : je suis pour la liberté d’expression mais cela ne doit pas conduire les créateurs à devenir irresponsables. Le premier film pose problème parce qu’il fait l’apologie du viol, le second se mélange sur des notions sur le genre. Dans Gangsterdam, qui prétend rendre hommage à l’humour d’Apatow et compagnie (déjà que je n’aime pas tout le temps ce type d’humour, imaginez quand cet hommage foire complètement), le meilleur pote de Kev Adams (qui est comme d’habitude : il joue mal une scène sur deux), surnommé Durex (bonjour la subtilité), est un personnage raciste, misogyne, homophobe et j’en passe. Les blagues sur le viol, les femmes, les homosexuels et autres communautés sont lourdes et même provoquent le malaise mais au pire (j’ai bien dit « au pire ») on peut mettre ça sur le compte de ce personnage complètement débile et douteux : après tout, quand le personnage en question demande lourdement « est-ce qu’on la viole ? » ou encore « je parlais de viol cool », ses amis ne le cautionnent pas. Je n’excuse pas la scène qui participe selon moi à la culture du viol et qui n’a rien de drôle mais je ne crie pas totalement au scandale par rapport à la narration.  Mais plus on avance, plus le film s’enfonce. Surtout avec une scène juste inexcusable. Pas ratée. Inexcusable, j’insiste sur le terme. Ce même Durex (Côme Levin incarne pourtant bien le connard de service, ce n’est pas lui le problème) propose à ses camarades sa merveilleuse idée pour punir les méchants sans qu’on les tue : « Sinon il suce son pote et on est pénard. On filme et on le met sur le Cloud. Avec un dossier comme ça, il ne viendra plus jamais nous faire chier ». En gros, histoire de tout contextualiser et de rapporter tous les faits, il faut forcer le méchant trafiquant à pratiquer une fellation à son homme de main.

Gangsterdam : Photo Côme Levin, Kev Adams, Manon Azem

Parce que « si tu veux rester vivant, tu fous sa bite dans ta bouche et tu suces ». Jusqu’à présent, les amis de Durex n’approuvaient pas son comportement ni ses propos écoeurants. Cette fois-ci, ces mêmes personnes l’applaudissent et même rigolent tous en choeur : non seulement ces personnages sont juste abjects mais en plus de cela, ils retournent leur veste et de caractérisation en peu de temps. Je suis sûre aussi que les ados qui l’ont vu en salle se sont également marrés (ce qui me fait mal au coeur). Sauf qu’il s’agit d’un viol. Et ce viol en question n’est jamais condamné. Cette scène devient encore plus irresponsable et douteuse quand on voit à quel point Internet, les réseaux sociaux et compagnie sont devenus des moyens de pression et de harcèlement envers ces mêmes ados qui regardent majoritairement ce film. La réaction du réalisateur  pour se défendre avec son producteur est tout simplement inquiétante et dangereuse (déjà que j’avais trouvé son Radiostars sexiste mais au moins regardable). Surtout, il faut se dire qu’il y a derrière cette histoire quatre scénaristes. Que faut-il en penser ? Ils se sont mis à quatre pour penser à tant de débilités dont certaines sont nauséabondes ? Personne n’est intervenu pour dire « oh Polo, là tu fais vraiment de la merde ? ». Passons maintenant au film d’Audrey Dana qui nous livre décidément du féminisme de comptoir. On voit effectivement où elle veut en venir (il faut dire que ce n’est pas non plus d’une grande subtilité) : les femmes sont littéralement capables d’avoir des couilles dans la vie au quotidien. Mais si on suit le raisonnement d’Audrey Dana, un vagin ne suffirait pas aux femmes pour prendre confiance en elles. Sachez donc qu’il nous faudrait une bite (j’insiste sur ce mot puisqu’il est répété 150 fois pour nous faire « rire ») pour arrêter de nous cacher derrière les vêtements les plus improbables, avoir des cheveux super propres et brillants, répondre aux gens, les reluquer aussi. En gros, un pénis donnerait des neurones en plus à celui qui le possède (parce que Jeanne n’est pas juste larguée avec ses deux minots – elle est juste conne sans sa teub). Sinon, vu que rien n’est drôle, les acteurs se contentent de tirer la grimace comme sur l’affiche (qu’est-ce qui est passé par la tête des jurés du festival d’Huez de récompenser Alice Belaïdi ?) pour dire aux spectateurs, probablement autant consternés que moi face à tant de débilités et de vide, que la scène est drôle. Manquerait plus que les rires en fond comme dans les sitcoms tellement on prend les spectateurs pour des cons.

Si j'étais un homme : Photo Alice Belaïdi, Audrey Dana

Que Dios Nos Perdone

réalisé par Rodrigo Sorogoyen

avec Antonio de la Torre, Roberto Alamo, Javier Pereira, Luis Zahera…

Film policier espagnol. 2h06. 2016.

sortie française : 9 août 2017

interdit aux moins de 12 ans

Madrid, été 2011. La ville, plongée en pleine crise économique, est confrontée à l’émergence du mouvement des « indignés » et à la visite imminente du Pape Benoît XVI.
C’est dans ce contexte hyper-tendu que l’improbable binôme que forment Alfaro et Velarde se retrouve en charge de l’enquête sur un serial-killer d’un genre bien particulier. Les deux inspecteurs, sous pression, sont de surcroît contraints d’agir dans la plus grande discrétion…
Une course contre la montre s’engage alors, qui progressivement les révèle à eux-mêmes ; sont-ils si différents du criminel qu’ils poursuivent ?

Que Dios Nos Perdone : Photo Antonio de la Torre, Roberto Álamo

Depuis quelques années, le cinéma espagnol de genre nous offre quelques pépites, notamment l’excellent La Isla Minima d’Alberto Rodriguez. C’est principalement pour cette raison que je suis allée voir Que Dios Nos Perdone, un polar qui, sur le papier, a des points communs avec le long-métrage de Rodriguez. L’histoire est donc plutôt classique : un serial killer qui a de gros problèmes avec sa mère (d’où le meurtre de vieilles dames) et la religion (d’où en partie le titre – même si les explications sur le titre restent multiples) ou encore l’éternel duo de flics opposés (d’un côté le méticuleux réservé, de l’autre l’agité du bocal). De plus, le réalisateur assume lui aussi son amour pour le chef-d’oeuvre de Bong Joon-ho Memories of Murder (même si je soupçonne aussi une inspiration du côté d’un autre polar coréen, The Chaser de Na Hong-jin). Mais il ne faut vraiment pas s’arrêter à ça. Le jeune réalisateur Rodrigo Sorogoyen (ses deux premiers films, 8 Citas et Stockholm, restent inédits en France) signe certainement un des meilleurs films de l’année. Nommé à plusieurs reprises aux Goyas (les Césars espagnols) dans les catégories principales, Que Dios Nos Perdone est une oeuvre puissante et haletante sur une Espagne violente. Replaçons le contexte : en mai 2011 naissent les Indignés qui veulent réagir et répondre à la crise économique qui frappe l’Espagne affaiblie par des politiciens qui ne parviennent pas à y faire face. Mais en août 2011, le pape Benoit XVI débarque à Madrid pour célébrer la messe dans le cadre des Journées mondiales de la jeunesse. On expulse alors les Indignés pour ne pas montrer au Pape et à la presse internationale la véritable face de l’Espagne à ce moment-là. Si le réalisateur avait d’abord pensé à son intrigue avant de penser à son contexte, le parallèle entre les deux rend le film extrêmement puissant : il faut surtout étouffer les meurtres et viols de vieilles dames pour ne pas choquer quitte à échapper à des éléments essentiels pour faire avancer l’enquête. Le regard sur l’Espagne et la police est parfois très cynique. Le centre de Madrid est un lieu très bien exploité aussi bien dans le scénario que dans la mise en scène : le lieu est étouffant et écrasant, bourré d’obstacles, à l’image de l’enquête. Par la mise en scène mais aussi par une magnifique photographie, le spectateur se sent aussi étouffé par la canicule qui ne fait que ressortir les propres démons des personnages aussi bien les flics que l’assassin. L’enquête est finalement un moyen de parler de la violence qui est en chacun de nous et qui n’est pas toujours soupçonnable.

Que Dios Nos Perdone : Photo Antonio de la Torre, Raúl Prieto

Le tueur (le bluffant Javier Pereira), dont l’identité est révélée une bonne demi-heure avant la fin pour que le spectateur le cerne aussi dans sa sphère privée, est a priori un homme charmant qui sait s’occuper de sa mère et des personnes âgées en général. Velarde (incarné par l’excellent Antonio de la Torre qui ressemble dans ce film à Dustin Hoffman !) a beau être quelqu’un de très calme, très carré et même coincé (certainement lié à son bégaiement), il peut aussi être assouvi de pulsions proches d’un crime si rien ne l’avait calmé. La relation qu’il a avec la femme de ménage de son immeuble ou encore la toute fin prouvent cette violence enfouie en lui qui ne demandent qu’à sortir. Quant à son collègue Alfaro (interprété par l’épatant Roberto Alama, très justement récompensé par le Goya du meilleur acteur), s’il exprime publiquement sa colère que ce soit au travail ou dans sa famille, il est également un homme plus sensible qu’il en a l’air. Le fameux schéma de duo de flics classique se transforme en un schéma bien plus complexe pour nous offrir des personnages profonds et ambigus : le tueur et les deux policiers sont violents, pratiquement deux handicapés sociaux chacun à leur façon. La mise en scène est également d’une grande intensité et surtout très réfléchie. Comme l’explique le réalisateur (et ça se voit à l’écran), le film est séparé en deux parties par une scène de course-poursuite absolument époustouflante (une des meilleures que j’ai pu voir). Ainsi, la première partie suit les flics dans leur quotidien avec un aspect parfois proche du documentaire notamment avec la caméra à l’épaule qui suit les personnages. Quant à la seconde partie, elle est plus sombre, on s’éloigne du « doc » et la caméra est plus posée, comme si le calme était finalement bien plus inquiétant que l’agitation (notamment celle de la ville avec la venue du Pape dans un contexte particulier). Certaines scènes sont également intenses par son suspense insoutenable (la scène où le tueur se retrouve dans la même pièce qu’Alfaro coupe le souffle) sa noirceur (cela faisait longtemps que je n’avais pas vu une salle aussi imprégnée par un film). Je pense notamment à la scène où on voit réellement le tueur à visage découvert faire du mal à une petite vieille : la scène est extrêmement difficile à regarder mais le réalisateur ne transforme jamais sa scène en quelque chose d’obscène, il sait s’arrêter à temps. Le spectateur n’a pas non plus nécessairement l’habitude de voir une personne âgée morte, nue, violée avec des problèmes de peau liées à la vieillesse : cela confronte aussi le spectateur à ses propres peurs. Que Dios Nos Perdone est alors un film d’une grande richesse, aussi bien narrative que technique, parvenant à la fois à exposer la facette sombre de chaque homme que celle d’un pays qui cache sa propre violence.

Que Dios Nos Perdone : Photo Roberto Álamo

13 Reasons Why (saison 1)

Créée par Brian Yorkey

avec Dylan Minnette, Katherine Langford, Christian Navarro, Brandon Flynn, Alisha Boe, Justin Prentice, Miles Heizer, Ross Butler, Devin Druid, Amy Hargreaves, Kate Walsh, Derek Luke, Brian d’Arcy James, Brandon Larracuente, Steven Silver, Sosie Bacon, Josh Hamilton, Ajiona Alexus…

Drame. Saison 1. 2017.

Clay Jensen est un adolescent qui découvre sous son porche au retour du lycée une mystérieuse boîte portant son nom. À l’intérieur, des cassettes enregistrées par Hannah Baker, une camarade de classe qui s’est tragiquement suicidée deux semaines auparavant. Les enregistrements révèlent que la jeune fille, dont il était amoureux, a décidé de mettre fin à ses jours pour treize raisons. Clay est-il l’une de ces raisons ?

Photo Katherine Langford

Impossible d’échapper au phénomène 13 Reasons Why, diffusé sur Netflix et co-produit par la chanteuse Selena Gomez. Malgré un sujet qui m’intéressait (le harcèlement scolaire qui conduit au tragique : le suicide), le fait que cette série devienne aussi populaire (elle a suscité plus de 8 millions de messages sur Twitter) m’a plus rebutée qu’autre chose. J’avais également peur que la série vise un public très adolescent. Cela dit, les critiques de bons blogs ou plus globalement de la presse, pas nécessairement axés sur des goûts dits « adolescents » ou « populaires » (même si je ne dénigre pas du tout ce type de public, loin de là) ont également défendu cette série. Cela a forcément suscité ma curiosité. Autre chose m’a rassurée : l’équipe. En effet, son créateur, Brian Yorkey, est connu pour avoir remporté un prix Pulitzer. De plus, parmi les réalisateurs, nous retrouvons tout de même Gregg Araki (qui a signé le perturbant et inoubliable Mysterious Skin et le surprenant White Bird) ou encore Tom McCarthy (également dans la liste des producteurs), connu pour les fabuleux The Visitor et surtout l’Oscarisé Spotlight. La série est adaptée du roman de Jay Asher, Treize raisons (l’auteur en question a aussi jeté un oeil sur le travail des scénaristes). 13 Reasons Why débute deux semaines après le suicide de Hannah Baker, qui étudiait au lycée Liberty (au nom ironique). Clay était amoureux de la jeune disparue. Il reçoit alors les cassettes enregistrées par Hannah : cette dernière explique alors les fameuses 13 raisons (pratiquement 13 personnes en réalité) qui l’ont poussée à son geste irréversible. Clay met un certain temps à écouter toutes les cassettes (il lui faudra en fait toute la saison !), cela lui est trop difficile de tout emmagasiner en même temps. De l’autre côté, les autres personnes cités dans les cassettes ont déjà tout écouté et foutent la pression à Clay pour que ce dernier ne puisse pas répéter des informations compromettantes. Au-delà du côté pratique narratif (sinon tout aurait été résolu en un seul épisode), ce procédé fonctionnerait presque comme une mise en abyme du vécu de Hannah : une forme de harcèlement semble poursuivre Clay dans sa quête de vérité et de justice.

Photo Dylan Minnette, Katherine Langford

13 Reasons Why traite parfaitement bien ses deux principaux thèmes (les deux étant liés) : le harcèlement et le suicide. Là, on comprend qu’on ne peut pas la cataloguer vulgairement de série pour adolescents même si elle s’adresse aussi à ce jeune public. Ainsi, le harcèlement apparaît clairement comme un cercle infernal : un événement – petit ou gros – en amène nécessairement un autre jusqu’au point de non-retour. Hannah aurait pu s’en sortir – même s’il lui restait peu de gens qui lui tendaient encore la main. La série ne parle pas non plus uniquement que de harcèlement et de suicide. Certes, elle est très sombre et est sans concession. La fameuse scène de suicide est particulièrement difficile à regarder (j’en ai pourtant vu pas mal des scènes de suicide au cinéma et à la télévision), d’autres scènes sont également éprouvantes. Cela dit, elle a le mérite d’offrir une petite lueur d’espoir : on peut tout faire pour qu’il n’y ait pas une autre Hannah Baker, pour qu’on apprenne à mieux communiquer et à prendre soin des uns et des autres ou encore pour qu’il y ait une vraie justice. La saison 2 (que j’attends donc avec impatience) devrait d’ailleurs régler certains de ces points en question. 13 Reasons Why surprend donc par son scénario addictif alors que l’histoire proposée est sombre et ne donnerait pas nécessairement envie de poursuivre tous les épisodes. Surtout, il dresse des portraits complexes. En effet, dans les premiers épisodes, j’avais peur de ne voir que des personnages lisses, juste méchants et sans personnalité. En dehors d’un seul personnage qui est clairement le grand méchant de l’histoire et qui est irrécupérable et inexcusable, les treize épisodes permettent de mieux cerner les différents personnages : certes, le but n’est pas d’excuser leurs actes, loin de là. Ils ont leurs responsabilités dans ce qui a pu arriver à Hannah (et j’ai même envie de dire que même Hannah a aussi sa part de responsabilités). Les épisodes expliquent alors comment ils ont pu arriver à un certain degré de méchanceté. En général, il s’agit toujours plus ou moins des mêmes raisons : la peur de sortir de la norme et d’être moqué/rejetté par sa différence (par conséquent, envie de se fondre dans la moule).

Photo Katherine Langford

13 Reasons Why a suscité la polémique malgré son succès : cette série serait néfaste pour les adolescents et plus généralement pour tous les spectateurs ayant des idées sombres. Certes, comme pour n’importe quelle oeuvre en général, il faut faire attention à ne pas la mettre dans les mains de n’importe qui. Surtout que Netflix a diffusé après le dernier épisode le documentaire Beyond the Reasons pour continuer de débattre sur les sujets abordés au cours de la série. J’ai envie de dire : si je regarde Scream, vais-je devenir une tueuse en puissance ? Personnellement, j’ai même envie de dire qu’il s’agit plutôt du contraire. Je suis persuadée que cette série permettra (si ce n’est déjà le cas) de libérer la parole des adolescents harcelés quotidiennement et surtout de faire prendre conscience à de potentiels bourreaux que certains actes ou certaines paroles peuvent avoir de réelles conséquences psychologiques et physiques sur leurs proies. Les critiques ont aussi reproché à Hannah de se suicider et de faire ses cassettes pour se venger. Il me semble que les choses sont un peu plus complexes et c’est justement ça aussi qui rend la série si pertinente : Hannah agit selon moi pour s’expliquer, pour soulager une dernière fois sa conscience et éventuellement pour faire éclater la vérité. Est-elle une bourreau ? J’envisage plutôt une autre possibilité : ses ex-bourreaux finissent par la voir comme une sorte de bourreau, un fantôme qui les hante sans cesse, la culpabilité finissant par les ronger. La mise en scène, la photographie et évidemment le scénario laissent par ailleurs envisager cette figure fantomatique d’Hannah, la morte qui est omniprésente dans l’existence des vivants qui devront apprendre à vivre avec les différentes vérités. La gestion entre les scènes alternant le passé et le présent ou encore plus généralement entre les différents points est volontairement de plus en plus floue, encore une fois pour rendre la « présence » d’Hannah plus fantomatique voire même énigmatique. 13 Reasons Why présente une première saison bien interprétée, addictive, poignante, plus complexe qu’elle en a l’air et surtout importante, que ce soit par rapport aux questions plus évidentes autour du viol et du harcèlement ou encore par rapport à d’autres sujets dont on parle moins (le slut shaming et la culture du viol.

Photo Dylan Minnette, Katherine Langford

Nocturnal Animals

réalisé par Tom Ford

avec Amy Adams, Jake Gyllenhaal, Michael Shannon, Aaron Taylor-Johnson, Isla Fisher, Ellie Bamber, Armie Hammer, Karl Glusman, Laura Linney, Andrea Riseborough, Michael Sheen, Jena Malone…

Drame, thriller américain. 1h57. 2016.

sortie française : 4 janvier 2017

Movie Challenge 2017 : Un film sorti cette année

nocturnalanimals

Susan Morrow, une galeriste d’art de Los Angeles, s’ennuie dans l’opulence de son existence, délaissée par son riche mari Hutton. Alors que ce dernier s’absente, encore une fois, en voyage d’affaires, Susan reçoit un colis inattendu : un manuscrit signé de son ex-mari Edward Sheffield dont elle est sans nouvelles depuis des années. Une note l’accompagne, enjoignant la jeune femme à le lire puis à le contacter lors de son passage en ville. Seule dans sa maison vide, elle entame la lecture de l’oeuvre qui lui est dédicacée…

Nocturnal Animals : Photo Amy Adams

Sept ans après le formidable A Single Man (qui était déjà une adaptation de roman), le styliste Tom Ford adapte le roman d’Austin Wright, Tony and Susan, paru en 1993. Tony et Susan sont effectivement les personnages principaux de Nocturnal Animals. Enfin, oui et non. Ils sont bien les personnages du film de Ford qui a remporté le Lion d’argent – Grand prix du jury à la Mostra de Venise en 2016. Mais Tony est surtout le personnage du roman d’un des personnages du fillm (Edward) qui s’intitule donc aussi Nocturnal Animals. Le long-métrage de Tom Ford est donc une fiction dans la fiction : Edward envoie le manuscrit en question à son ex-femme, Susan, une artiste cynique qui subit les infidélités de son mari actuel. En découvrant le texte d’Edward, Susan se sent nostalgique et se rend compte à quel point elle n’a pas fait le bon choix en laissant son premier mari tomber de la pire des manières. Elle veut même le revoir suite à la lecture de ce roman. Tom Ford joue alors sur trois temporalités : le présent avec Susan qui lit le roman, le passé montrant comment Susan s’est mise en couple avec Edward puis comment elle la détruit et enfin il y a évidemment la temporalité même du roman. Sur le papier, cela peut paraître compliqué mais à l’écran on comprend a priori facilement et rapidement. Beaucoup de réalisateurs auraient pu rendre le long-métrage inaccessible, ce n’est pas le cas chez Tom Ford. J’avais beau connaître (et aimer) son travail sur A Single Man (on y pense d’ailleurs par moments en regardant ce deuxième long), je redoutais le manque de compréhension. Or, c’est étonnamment compréhensible au premier abord. Si on isole le roman, ce dernier est très simple par rapport à ce qu’on attend d’un polar traditionnel : une histoire de vengeance comme on a l’habitude de voir, au Texas (l’endroit typique pour avoir des embrouilles dans un roman policier), avec un flic et des méchants stéréotypés. Surtout, en avançant dans le film, on comprend aussi aisément les liens entre le roman et la vie vécue par l’ancien couple formé par Edward et Susan. La mise en scène et plus généralement l’esthétique du film sont très visuelles, pourtant étonnamment rien n’est jamais lourd. Et c’est par ces procédés que Tom Ford parvient à donner une sorte de subtilité à la complexité de son oeuvre.

Nocturnal Animals : Photo Jake Gyllenhaal

Son apparente facilité d’accès prouve déjà selon moi une des grandes qualités de Nocturnal Animals (on pouvait s’attendre à un film hautain, ce n’est pas le cas). On comprend a priori ce qu’on voit à l’écran dans les grandes lignes mais en même temps le spectateur est face à des interrogations ou plutôt à son sens de l’interprétation. Chaque oeuvre, que ce soit un film (l’oeuvre de Ford), un roman (celui d’Edward), une peinture ou une oeuvre étrange (le travail de Susan) dans une exposition artistique (je reviendrai sur la scène d’ouverture) mérite d’être décortiquée ou interprétée en fonction de sa propre expérience et de son propre ressenti. L’art est alors évidemment un des thèmes les plus importants de ce deuxième long-métrage de Tom Ford. L’art est quelque chose qui se vit littéralement : la scène où elle entend les battements de coeur de Tony est particulièrement frappante. Surtout, plus globalement, étant donné qu’on est face à une fiction dans la fiction, l’art peut aussi avoir pour mission de revivre certains événements ou en tout cas de la modifier, de la remodeler et d’imaginer la personne qu’on a envie d’être ou que l’Autre imagine que vous soyez. Cela vaut aussi bien pour l’auteur (Edward) que pour le lecteur concerné (Susan). Le film de Tom Ford se démarque aussi par son sens de l’esthétique, devenant ainsi lui-même une ode à l’art. Il parvient par cet esthétique à servir le scénario et les tourments des personnages. La première scène, qui a visiblement « choqué » ou perturbé certains spectateurs, présente des femmes obèses pratiquement nues et très à l’aise avec leur corps. On s’aperçoit alors juste après que ces femmes en question, également allongées sur des tables, font partie de l’exposition artistique de Susan. Possiblement une référence à des oeuvres artistiques appartenant au mouvement hyperréaliste, ce générique a le mérite de créer un malaise en mettant en avant littéralement l’opulence surtout par rapport à l’existence vide de Susan.

Nocturnal Animals : Photo Amy Adams

Un dernier thème phare de Nocturnal Animals est la vengeance. Il y a donc d’un côté la vengeance de Tony dans le roman qui est davantage plus concrète et terre-à-terre, et surtout plus compréhensible pour le spectateur qui compatira avec le personnage. De l’autre, sans révéler la fin, il y a bien la vengeance d’Edward qui fait finalement plus mal mais qui peut aussi partager le spectateur (la réaction du personnage étant plus lâche). Finalement, et c’est d’ailleurs là où le film devient encore plus complexe que prévu (même s’il l’est déjà tout court), c’est que nous ne sommes plus sûrs en avançant qu’Edward parle uniquement de lui et de son ressenti sur sa relation avec Susan à travers le personnage de Tony : on peut aussi penser que Tony est aussi en quelque sorte Susan. Les différents processus mis en place permettent de rendre ce film très troublant. Même le choix des acteurs n’est pas anodin. Jake Gyllenhaal interprète deux personnages (donc les fameux Edward et Tony) tandis qu’Isla Fisher interprète l’épouse de Tony : on comprend aisément qu’elle représente Susan (Amy Adams). Il faut aussi prendre en compte les plans où, de dos, on ne sait plus s’il s’agit de Laura, India ou Susan. Enfin, le dernier grand thème à dégager est certainement celui des apparences. Evidemment, c’est un thème qu’on peut vite percevoir à travers l’existence de Susan. Elles ont été à l’origine de la destruction du couple Susan-Edward ainsi que celle de la famille de Tony. On se pose même la question suivante : Ray était-il de base un monstre ou l’est-il devenu parce que les Hastings l’ont jugé ainsi à son apparence ? Nocturnal Animals est pour moi un véritable bijou, extrêmement envoûtant, brillant et bien pensé de A à Z. Pour couronner le tout, le film bénéficie d’une très belle distribution. Amy Adams est certes peu présente techniquement parlant et pourtant tout est fait pour qu’on pense sans cesse à elle tout le long. Jake Gyllenhaal (décidément, il choisit de mieux en mieux ses rôles) est également remarquable, surtout en tenant deux rôles. Michael Shannon, en flic certes volontairement stéréotypé mais attachant, est comme d’habitude formidable. Enfin, la bonne surprise de ce casting (même si encore une fois tout le casting est excellent) est certainement Aaron Taylor-Johnson, très justement récompensé par le Golden Globe du meilleur acteur dans un second rôle.

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Elle

réalisé par Paul Verhoeven

avec Isabelle Huppert, Laurent Lafitte, Anne Consigny, Charles Berling, Virginie Efira, Christian Berkel, Judith Magre, Jonas Bloquet, Alice Isaaz, Vimala Pons, Stéphane Bak, Raphaël Lenglet…

Thriller français, allemand. 2h10. 2015.

sortie française : 25 mai 2016

interdit aux moins de 12 ans

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Michèle fait partie de ces femmes que rien ne semble atteindre. À la tête d’une grande entreprise de jeux vidéo, elle gère ses affaires comme sa vie sentimentale : d’une main de fer. Sa vie bascule lorsqu’elle est agressée chez elle par un mystérieux inconnu. Inébranlable, Michèle se met à le traquer en retour. Un jeu étrange s’installe alors entre eux. Un jeu qui, à tout instant, peut dégénérer.

Elle : Photo Isabelle Huppert

On parle beaucoup de Elle en bien depuis sa présentation en compétition au festival de Cannes. Adapté du roman « Oh… » de Philippe Djian (auteur de 37°2 le matin et aussi parolier de Stéphane Eicher), au passage récompensé par le prix Interallié, il marque aussi le retour de Paul Verhoeven après Black Book (2006) qui avait révélé Carice Van Houten et le moins connu Tricked (2012). Le réalisateur néerlandais ne fait pas son retour n’importe où : en France. C’est la première fois qu’il tourne chez nous alors. Ce choix, assez risqué de la part d’un réalisateur ne maîtrisant pas notre langue (le tournage n’a pas été évident à cause de ce point en question) est logique puisque le roman se déroule lui-même en France. Certes, avec un peu d’imagination, le livre aurait certainement pu se dérouler ailleurs (avec un autre type de travail d’adaptation). Mais il faut avouer que l’histoire de Djian est très ancrée dans la culture française, surtout dans son observation et sa critique noire sur la bourgeoise de notre pays (mais encore une fois, ce n’était pas non plus hyper problématique). Ce n’est pas sa narration qui posait problème mais plus le manque de moral totalement assumé qui empêchait notamment Verhoeven de réaliser son film aux Etats-Unis (et cela aurait conduit également à des soucis financiers). Isabelle Huppert est actuellement nommée aux Golden Globes pour sa performance et on la verra peut-être concourir aux Oscars (même si le film n’a rien d’américain… ne cherchons pas plus à comprendre cette nécessité aux Américains de se prendre clairement pour les rois du monde). Il faut avouer qu’elle est formidable et que le prix d’interprétation n’aurait pas été volé (et on croise les doigts pour elle pour les Césars). Pour être honnête, c’est le seul  prix que j’aurais remis à Cannes. Encore une fois, sans faire de lèche au jury de George Miller, alors que beaucoup criaient au scandale de voir son absence (certains lui auraient déjà remis la Palme), pour ma part, je comprends l’absence de Elle dans le palmarès. Pas pour des raisons morales ou « féministes » ou quelque chose dans ce genre (parce que, de ma part, on pouvait s’attendre à ce genre de réactions mais pas de ça ici, je vous rassure). Non. La preuve, c’est que le roman de Philippe Djian m’a plutôt plu. J’avais pris un certain plaisir à suivre le tourbillon intérieur de cette femme torturée, malade et victime, qui décide d’agir à sa façon face au viol et plus généralement face à son passé douloureux. Le film de Paul Verhoeven est pourtant assez fidèle au texte : même histoire (même si, ici, Michèle n’est pas narratrice mais elle apparaît dans tous les plans), même pays, mêmes personnages.

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Etrangement, je ne trouve pas que le film de Verhoeven fonctionne aussi que le texte d’origine, comme si je voyais sur l’écran tous les défauts que j’aurais pu pourtant voir chez Djian (même si je détecte aussi des défauts qui appartiennent, selon moi, uniquement au film). Pourtant, j’admets qu’il a ses qualités et que j’avais vraiment envie d’aimer ce film. L’histoire, malgré sa violence (physique et psychologique), reste « plaisante » à suivre (je sais que le terme peut paraître étrange) dans le sens où on rentre rapidement dedans (le film s’ouvre directement sur la première scène de viol). Le film a beau dépasser les deux heures, on ne s’ennuie pas devant cette histoire assez tragique. Le livre l’était déjà, Paul Verhoeven a le mérite d’avoir renforcer le cynisme. Le ton abordé ne rend pas totalement l’histoire nauséabonde alors qu’elle l’est bien sur le papier. J’avais évidemment peur que le film soit confus dans son propos, qu’il banalise le viol mais évidemment les féministes ne doivent pas s’en faire sur ce point. Il faut dire que Michèle, le personnage principal, qui souffre réellement de la situation, fait tout pour ne pas dramatiser l’inimaginable. Il y a un vrai décalage entre la réalité et ce qu’elle veut montrer et prouver aux autres. La scène où elle raconte durant un repas avec des collègues et amis d’un air totalement détaché qu’elle a été violée est limite drôle grâce à ce décalage en question. Il n’y a également pas de surprise (même sans avoir lu le roman) concernant l’identité même du violeur mais cela n’est pas important. Au contraire, cela contribue encore plus à la psychologie complexe de Michèle qui entre clairement dans une sorte de jeu sado-masochiste (même si encore une fois elle condamne son violeur). Cela dit, même si je me posais déjà certaines questions durant ma lecture (et avec le recul je pense que c’est aussi pour cette raison que je ne l’ai pas non plus adorée), j’avoue que je reste un peu sceptique justement sur cette psychologie en question. Certes, le portrait de femme livré dans le long-métrage est intéressant. Je comprends qu’on puisse être fasciné par les différentes facettes présentées par Michèle. Les rôles féminins intéressants restent encore insuffisants dans le cinéma. J’ai parfois eu l’impression que sa complexité justifiait parfois un peu tout et n’importe quoi. On pourra toujours me balancer « ouais, tu comprends, elle est torturée à cause de ça et ci », j’avoue que je n’ai pas toujours trouvé ses réactions très crédibles. De toute façon, contrairement au bouquin, j’ai justement eu du mal avec les personnages. Pourtant, en regardant bien, il y a ces possibles mêmes défauts dans le roman.

Elle : Photo Isabelle Huppert

La différence est juste que Djian comprend mieux la subtilité que Verhoeven (dans le cadre de cette oeuvre). J’ai trouvé les personnages et leurs relations d’un cliché ! C’est étrange en plus de ressentir ce type d’impression quand on voit les efforts de l’équipe à rendre les personnages complexes paradoxaux mais aussi tout le travail concernant le traitement pourtant parfois pertinent des différents thèmes abordé. Paul Verhoeven et David Birke n’hésitaient également pas à crier sur tous les toits à quel point ils avaient été pertinents en modifiant une petite chose du roman : chez Djian, Michèle travaillait dans une société du cinéma (elle bossait même sur des scénarios). Dans Elle, elle travaille dans l’univers du jeu vidéo. Evidemment, je conçois l’argument de Verhoeven, jugeant le manque de challenge et de visualisation dans le travail de Michèle dans le bouquin. Mais sans être méchante, sans vouloir m’attaquer au physique (car Isabelle Huppert est une très belle femme respirant l’intelligence) ou quoi que ce soit dans ce genre, quand je vois Huppert, je ne l’imagine pas une seule seconde bosser dans le milieu du jeu vidéo ! Surtout alors que le film est très subversif, je suis restée sur ma faim. Dans le roman, tout s’enchaîne et je ne me suis pas posée de questions sur ce que je ressentais durant ma lecture. Or, alors que le film est fidèle au texte, j’ai trouvé qu’il y avait une rupture. Encore une fois, je ne me suis pas ennuyée, loin de là. Je dirais juste que le film commence très bien, qu’il m’avait plutôt enthousiasmé et que j’ai perdu cet enthousiasme en question durant sa seconde partie. Clairement, étrangement, je suis restée sur ma faim. Cela me désole réellement d’avoir un avis mitigé car il y a un vrai bon boulot de mise en scène, un ton qui fonctionne et qui tire certainement le film vers le haut, une envie de raconter une histoire complexe (et j’adore les histoires complexes) mêlant le sexe, la mort, la violence (bref des thèmes puissants), de mettre aussi en tête un personnage qui mérite tant d’exister à l’écran. Je parle beaucoup des choses qui ne m’ont pas plu notamment dans son écriture mais le film a de réelles qualités même dans ce même domaine que je pointe pourtant du doigt depuis quelques lignes. Je suis même à la première à être déçue par ma déception. Encore une fois, Isabelle Huppert est incroyable dans ce rôle pas évident et pas toujours compréhensible comme vous avez pu le constater et le reste du casting est également à la hauteur de nos attentes.

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Au nom de ma fille

réalisé par Vincent Garenq

avec Daniel Auteuil, Sebastian Koch, Marie-Josée Croze, Christelle Cornil…

Drame français. 1h27. 2015.

sortie française : 16 mars 2016

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Un jour de juillet 1982, André Bamberski apprend la mort de sa fille Kalinka. Elle avait 14 ans et passait ses vacances en Allemagne auprès de sa mère et de son beau-père le docteur Krombach. Rapidement, les circonstances de sa mort paraissent suspectes. L’attitude de Dieter Krombach ainsi qu’une autopsie troublante laissent beaucoup de questions sans réponse. Très vite convaincu de la culpabilité de Krombach, André Bamberski se lance dans un combat pour le confondre. Un combat de 27 ans qui deviendra l’unique obsession de sa vie…

Au nom de ma fille : Photo Daniel Auteuil

Nous connaissons tous plus ou moins l’affaire Bamberski, qui a été très médiatisée (merci à papi Wiki pour ce bref résumé, je ne m’appelle pas Christophe Hondelatte) : la petite Kalinka Bamberski a été retrouvée morte en juillet 1982 (à l’âge de 14 ans) chez son beau-père, le docteur Dieter Krombach, chez qui elle passait ses vacances à Lindau. Etant médecin, il explique aux enquêteurs qu’il avait injecté à Kalinka du Kobalt-Ferrlecit, disant qu’elle voulait bronzer plus facilement. Il prétend alors qu’elle serait décédé d’une insolation. Le médecin légiste ne s’est pas prononcé sur les causes exactes de la mort et on apprendra aussi plus tard que les parties génitales de la jeune fille ont été retirées. Le légiste avait en tout cas qualifié de « grotesques » les injections de différents produits pratiquées par Krombach pour ranimer Kalinka (elle était déjà morte depuis plusieurs heures). Cela dit, même face à ces faits étranges, l’affaire a été classée. Le père de Kalinka, André Bamberski, accuse alors logiquement le docteur Krombach d’être à l’origine du viol et du meurtre de sa fille. Le combat va alors durer pendant pratiquement trente ans pour pouvoir condamner le meurtrier. La tâche est très compliquée à cause d’une justice allemande elle-même assez laxiste malgré des plaintes de femmes pour viols (ces dernières décrivent des scènes similaires, avec l’intervention de la piqûre) et des accords internationaux non respectés. En 2009, Bamberski fera alors appel à des hommes de main pour l’enlever de chez lui en Allemagne et le ramener en France afin qu’il soit jugé et condamné. Bamberski dit qu’il n’a pas voulu faire justice lui-même mais au contraire tout faire pour que le système judiciaire puisse agir. C’est une affaire qui est ultra passionnante, et pas besoin d’être un grand fan de Faites entrer l’accusé pour pouvoir la suivre : on ne peut avoir que de l’admiration pour Bamberski (malgré la polémique autour de l’enlèvement) qui s’est battu une grande partie de sa vie pour sa fille face à une justice défaillante. Sa détermination a été payante, au point d’avoir autant de connaissances sur les lois que son propre avocat ! C’est pour cette raison que Vincent Garenq, réalisateur de Présumé coupable (sur l’affaire Outreau) et L’Enquête (sur l’affaire Clairstream), a voulu adapter cette histoire, en s’appuyant sur l’ouvrage d’André Bamberski, Pour que justice te soit rendue. Je précise que je n’avais vu aucun film de Garenq jusqu’à ce que je vois celui-ci, je n’avais donc pas d’idées sur son travail.

Au nom de ma fille : Photo Sebastian Koch

Je ne dirais pas que j’ai trouvé le travail de mise en scène ni le scénario pourris mais il me semble que cette affaire méritait un meilleur traitement. Je lui accorde la moyenne parce que le film se laisse tout de même regarder, on ne s’ennuie pas (le film est en plus court et bien rythmé grâce à un montage assez efficace), on sent même une certaine sincérité. Je ne pense que le film en lui-même soit touchant, je pense que c’est l’histoire très forte qui prend le dessus et qui ne m’a pas laissée totalement indifférente. Cela dit, par conséquent, je comprends les critiques encore plus négatives que la mienne, puisque l’émotion possible n’est pas liée aux qualités du film. De plus, on a quand même l’impression de regarder un épisode de Faites entrer l’accusé justement. Le scénario nous contente de nous exposer les faits à peu près chronologiquement (en dehors du début du film, qui nous montre l’arrestation de Bamberski en 2009). Finalement, comme je l’ai fait bêtement pour le premier paragraphe, on connaissait toutes les informations avant de voir le film. Attention, je ne prétends pas qu’un film doit nous apprendre quelque chose, je dis juste qu’en se contentant de nous exposer des informations, le scénario a tout de même du mal à exploiter les différents thèmes, comme l’amour inconditionnel d’un père envers sa famille quoiqu’il arrive, le système judiciaire défaillant, lié notamment aux lois européennes ou encore la notion même de monstruosité. Je trouve cela vraiment regrettable de voir des thèmes survolés et qu’il n’y ait pas plus de « cinéma » : rien n’est poussé, on se contente un peu trop du minimum. Par conséquent, je ne sais même pas quoi penser de l’interprétation de Sebastian Koch, étant donné que son personnage est dans un sens sous-exploité. En revanche, Bamberski reste un personnage intéressant. Certes, c’est sûr que le film met en avant les qualités exceptionnelles de cet homme mais je n’ai pas eu l’impression qu’il y avait une glorification. Daniel Auteuil est en plus très bon dans le rôle d’André Bamberski. Cela fait vraiment plaisir à voir vu que ces derniers temps je trouvais qu’il faisait soit de mauvais choix de films soit il jouait comme un pied (les deux possibilités étaient même combinées !). Plus son personnage vieillit, plus on finit par « voir » le vrai Bamberski qu’on a tant vu, mais Auteuil ne cherche pourtant pas à l’imiter.

Au nom de ma fille : Photo Daniel Auteuil

 

Room

réalisé par Lenny Abrahamson

avec Brie Larson, Jacob Tremblay, Joan Allen, Sean Bridgers, Tom McCamus, William H. Macy, Amanda Brugel, Cas Anvar, Joe Pingue…

Drame canadien, irlandais. 2h. 2015.

sortie française : 9 mars 2016

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Jack, 5 ans, vit seul avec sa mère, Ma. Elle lui apprend à jouer, à rire et à comprendre le monde qui l’entoure. Un monde qui commence et s’arrête aux murs de leur chambre, où ils sont retenus prisonniers, le seul endroit que Jack ait jamais connu. L’amour de Ma pour Jack la pousse à tout risquer pour offrir à son fils une chance de s’échapper et de découvrir l’extérieur, une aventure à laquelle il n’était pas préparé.

Room : Photo Brie Larson, Jacob Tremblay

Avant d’aller Room (on ne parle pas du merveilleux nanar de Tommy Wiseau, hein), je connaissais un peu le travail du réalisateur irlandais Lenny Abrahamson. Ainsi, je garde un excellent souvenir de l’émouvant Garage (avec l’excellent Pat Shortt) mais j’avais détesté What Richard Did (le sujet était sur le papier intéressant mais quel ennui…). Je n’ai toujours pas eu l’occasion de regarder Frank (avec Michael Fassbender) mais les critiques étaient mitigées me semble-t-il. Du coup, je ne savais pas trop quoi m’attendre malgré les (très) bonnes critiques que j’entends et que je lis depuis déjà quelques mois. Au début, c’est la promo autour des récompenses accumulées par son actrice principale, Brie Larson (encore assez méconnue en France, ce qui est regrettable), qui a fini par décrocher récemment l’Oscar de la meilleure actrice, ainsi que la bouille du jeune Jacob Tremblay qui fait le tour du web en posant avec le tout Hollywood. Puis, c’est en lisant plusieurs articles sur Emma Donoghue (également irlandaise), l’auteure du roman (qui signe également le scénario), qui m’a définitivement convaincue de foncer le voir dans lesquels elle expliquait ce qui l’avait motivée à écrire (et comment elle y a procédé) une histoire autour de l’amour inconditionnel entre une mère et son fils en s’inspirant d’horribles faits divers autour de la séquestration (notamment les affaires Elisabeth Fritzl, Natascha Kampusch, Jaycee Lee Dugard ou encore les trois séquestrées de Cleveland). Sur le papier, le film est glauque et pourtant à l’écran, malgré la difficulté du sujet (on ne peut pas rester insensible à la situation des personnages surtout quand on connait justement ces horribles faits divers), il ne s’agit pas du tout d’une oeuvre larmoyante. Effectivement, c’est vraiment la relation entre la mère et son enfant qui ressort. On comprend rapidement que cette histoire d’enfermement est un moyen métaphorique (la métaphore la plus présente est certainement l’allégorie de la caverne) pour parler d’une relation forte entre ces deux individus, malgré la manière dont le petit Jack a été conçu (même si des membres de la famille de Joy restent encore « rebutés » par cette idée au point de rejeter l’enfant).

Room : Photo Brie Larson, Joan Allen

Il s’agit d’un amour fusionnel dans lequel chacun va pouvoir apporter quelque chose à l’autre, une « force », à l’image de la scène avec les cheveux de Jack donnés à sa maman pour qu’elle puisse se reprendre. Le scénario, qui reprend la même structure narrative du roman (je ne l’ai pas lu mais je me suis renseignée), est assez malin en adoptant le point de vue du petit Jack. Tout d’abord, cela est un bon moyen de rester concentrer sur la réflexion autour de la maternité puis cela permet aussi d’atténuer l’horreur autour, en tout cas d’être plus dans la suggestion. En adoptant un point de vue en particulier, on aurait pu perdre celui de Joy (ou « Ma ») mais finalement, malgré le choix assumé, il y a bien une sorte d’opposition dans la réaction des personnages (jamais présentée lourdement). Je pense surtout à la seconde partie qui montre comment vivent les personnages dans le vrai monde : d’un côté, le petit Jack qui, malgré ses terribles cinq premières années qui le marqueront à vie, reste un être innocent qui a soif d’apprendre et de découvrir le monde, qui parvient aussi à avoir des réactions très matures (la dernière scène est un savant mélange entre cette innocence et la prise de conscience de devoir tourner la page); de l’autre, Joy a une vision plus sombre alors qu’elle est libre en culpabilisant. Le scénario, qui trouve un bon équilibre à partir de sa construction en deux parties (le monde dans la pièce / le monde extérieur) est également très réussi dans le sens où il parvient à mettre en avant la psychologie des personnages en avant de manière crédible et juste. Encore une fois, il n’y a pas de volonté de surajouter de l’émotion, le film est tout simplement bouleversant (personnellement j’avais la gorge nouée à plusieurs reprises) grâce justement à une apparente simplicité. Son sujet est sombre mais son traitement laisse place à des moments de grâce, de la fraîcheur même (Brie Larson a d’ailleurs été choisie car justement le réalisateur souhaitait une fille à la fois banale et drôle pour éviter un effet sur-tragique). Je crois que c’est ce contraste entre une situation immonde et l’innocence et l’éveil de Jack qui crée une véritable émotion.

Room : Photo Brie Larson, Jacob Tremblay

La mise en scène m’a également beaucoup plu. Rappelons que Lenny Abrahamson a été nommé aux Oscars dans la catégorie « meilleur réalisateur ». Lors de l’annonce des nominations, sans avoir vu le film, mais juste par rapport à mes souvenirs sur ses précédents longs-métrages, j’avoue que j’étais sceptique de voir Lenny Abrahamson nommer. Pas que je doutais de son travail pour Room mais pour moi, dans ce qu’il avait fait auparavant, je gardais le souvenir d’un travail assez amateur. Là, finalement j’ai eu droit à une bonne surprise, constatant selon moi de véritables progrès en ce qui concerne la mise en scène. Je trouve que le réalisateur a vraiment su répondre aux questions autour de l’espace grâce à une mise en scène assez ingénieuse, tout en continuant à prendre en compte le point de vue principal de l’enfant. Ainsi, le spectateur se retrouve parfois dans la peau de Jack. Comme je le disais, il y a une sorte d’avant/après « room » qui montre bien comment les personnages vivaient leur vie dans la pièce (devenu un monde à part) et comment cette perception de ce monde était différente de la réalité, encore plus sinistre. Ce n’était pas forcément évident de livrer ce contraste de ressenti mais encore une fois, la mise en scène permet aussi à sa façon de comprendre le comportement et les sentiments des personnages. Enfin, Room bénéficie d’un excellent casting. Brie Larson est vraiment excellente et mérite amplement son Oscar. Elle est toujours très juste et ne cherche pas à tomber à tout prix dans la performance. Il y a une sobriété et un naturel chez elle qui m’a réellement séduite. Son partenaire, le jeune Jacob Tremblay, est également bluffant, une interprétation criante de vérité et qui demande beaucoup de maturité. Je ne comprends absolument pas qu’il n’ait pas été nommé aux Oscars ! Les seconds rôles sont également très bons, que ce soit Joan Allen en grand-mère aimante et reconnaissante, William H. Macy en grand-père qui a davantage plus de mal à encaisser les choses ou encore l’effrayant Sean Bridgers.

Room : Photo Brie Larson, Jacob Tremblay

Spotlight

réalisé par Tom McCarthy

avec Michael Keaton, Mark Ruffalo, Rachel McAdams, Liev Schreiber, John Slattery, Brian d’Arcy James, Stanley Tucci, Jamey Sheridan, Billy Crudup, Neal Huff, Doug Murray, Richard Jenkins…

Drame américain. 2h08. 2015.

sortie française : 27 janvier 2016

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Adapté de faits réels, Spotlight retrace la fascinante enquête du Boston Globe – couronnée par le prix Pulitzer – qui a mis à jour un scandale sans précédent au sein de l’Eglise Catholique. Une équipe de journalistes d’investigation, baptisée Spotlight, a enquêté pendant 12 mois sur des suspicions d’abus sexuels au sein d’une des institutions les plus anciennes et les plus respectées au monde. L’enquête révèlera que L’Eglise Catholique a protégé pendant des décennies les personnalités religieuses, juridiques et politiques les plus en vue de Boston, et déclenchera par la suite une vague de révélations dans le monde entier.

Spotlight : Photo Brian d'Arcy James, John Slattery, Mark Ruffalo, Michael Keaton, Rachel McAdams

Spotlight est inspiré de faits réels qui ont secoué le monde entier : en 2001, « Spotlight », une rubrique du Boston Globe spécialisée dans l’investigation menée par un petit groupe de journalistes, révèle le plus grand scandale de pédophilie de l’Eglise catholique (et d’autres articles sur ce sujet seront évidemment publiés l’année suivante). Au-delà de vouloir dénoncer les prêtres pédophiles qui ont profité de leur pouvoir pour abuser d’enfants innocents souvent issus d’un milieu social défavorisé ou d’une famille éclatée, les articles pointent du doigt la complicité de l’Eglise qui était au courant en se contentant de muter les coupables et qui a acheté le silence des victimes. On compterait au total 1500 victimes d’abus sexuels. Les journalistes qui ont enquêté durant plusieurs longs mois ont été récompensés par le prix Pultizer en 2003. Spotlight est nommé à six reprises aux Oscars et très sincèrement j’espère qu’il va repartir avec plusieurs statuettes. Evidemment que l’histoire en elle-même secoue les spectateurs (il fallait voir les réactions des spectateurs dans ma salle !) mais heureusement le film ne se repose pas uniquement sur cet aspect-là. La mise en scène de Tom McCarthy (réalisateur du très bon mais encore méconnu The Visitor) est sobre, l’ensemble peut paraître classique mais c’est justement grâce à cette apparente simplicité que le film fonctionne pleinement et surtout qu’il parvient à captiver, à passionner et à nous faire partager la passion de ces journalistes qui bossent énormément et avec leurs tripes. Ainsi, il est bien de rappeler que sobriété et classique ne sont pas nécessairement synonyme de quelque chose de plat. Le scénario est finalement cohérent avec le travail de mise en scène. Il a quelque chose de ludique pour les spectateurs, pas nécessairement habitués à cet univers particulier du journalisme ni à la complexité d’un travail d’enquête. Or, malgré la complexité de cette enquête, on n’est jamais perdu. Tout est expliqué clairement aux spectateurs afin de ne pas les perdre mais on ne les prend pas non plus pour des imbéciles dans le sens où le langage journaliste parait crédible. Beaucoup de critiques ont fait un rapprochement logique avec Les Hommes du Président d’Alan J. Pakula et c’est vrai que Spotlight s’inscrit dans cette même veine : il reprend très bien les codes de ce genre et a par ailleurs un petit côté seventies (les journalistes travaillent à l’ancienne) tout en restant contemporain. De plus, le film trouve un très bon rythme qui permet aux spectateurs de ne pas s’ennuyer.

Spotlight : Photo Brian d'Arcy James, John Slattery, Liev Schreiber, Mark Ruffalo, Michael Keaton

Pourtant, pour imager mon propos, on ne retrouve pas un rythme ultra rapide (ce qui est important pour retracer le long travail effectué par les journalistes) mais ce n’est pas pour autant mou. En effet, Spotlight bénéficie d’un montage très efficace qui permet à l’intrigue d’avancer tout en suivant le travail de plusieurs journalistes sur des terrains différents au même moment. De plus, le film entre rapidement dans le vif du sujet. Spotlight est aussi une réussite dans la manière de présenter les personnages et leur rapport avec la ville de Boston. Il est intéressant de voir qu’il s’agit d’un personnage venant d’ailleurs (Marty Baron) qui permet aux autres de se plonger ou plutôt de se replonger dans une affaire qu’ils ne voulaient pas forcément voir. Boston, qui est pourtant la ville que l’on connait, est présentée comme une ville dans laquelle tout le monde connait tout le monde, c’est presque une sorte de grand village : finalement, cette situation aurait pu toucher absolument tout le monde, même ceux qui préparent l’article. De plus, j’ai aimé le fait qu’on n’en connaisse pas trop sur les personnages (cela dit, l’article de Première « Que sont devenus les vrais journalistes du film ? » est plutôt intéressant pour mieux les connaître). Disons qu’on connait juste l’essentiel, c’est-à-dire leur rapport avec la ville et le catholicisme, sans qu’on n’ait l’impression qu’ils soient traités de manière superficielle. Au contraire, même sans trop les connaître, je suis parvenue à m’attacher à chaque journaliste, chacun ayant finalement son petit truc. Cependant, personne ne se tire la couverture, le casting étant pour moi très cohérent. Pour ne citer que cette petite partie du casting (j’ai notamment une pensée pour Brian d’Arcy James, son nom n’étant pas sur l’affiche alors qu’il était autant excellent et présent que ses partenaires), je suis évidemment très contente de voir Mark Ruffalo et Rachel McAdams nommés aux Oscars même si c’est dommage de ne pas voir Michael Keaton dans la course. De plus, les personnages sont pour moi attachants car on ressent leur implication, leurs convictions. Tom McCarthy trouve alors un très juste équilibre : tout en n’oubliant jamais l’équipe de « Spotlight », l’enquête est finalement le personnage principal de l’histoire. Par sa sobriété, Spotlight est un excellent film qui parvient à rendre hommage aux bons journalistes qui exercent leur métier avec passion et qui font un travail nécessaire (tout comme ce film), aux victimes qui sont respectées et pointe du doigt les institutions religieuses.

Spotlight : Photo Brian d'Arcy James, Mark Ruffalo, Rachel McAdams

Después de Lucia

réalisé par Michel Franco

avec Tessa Ia, Hernan Mendoza, Gonzalo Vega Sisto…

Drame mexicain, français. 1h43. 2012.

sortie française : 3 octobre 2012

interdit aux moins de 12 ans

Después de Lucía

Lucia est morte dans un accident de voiture il y a six mois ; depuis, son mari Roberto et sa fille Alejandra, tentent de surmonter ce deuil. Afin de prendre un nouveau départ, Roberto décide de s’installer à Mexico. Alejandra se retrouve, nouvelle, dans une classe. Plus jolie, plus brillante, elle est rapidement la cible d’envie et de jalousie de la part de ses camarades. Refusant d’en parler à son père, elle devient une proie, un bouc émissaire.

Después de Lucía : Photo Tessa Ia

Les cours ont repris et entre-temps j’ai réussi à voir Después de Lucia, un film qui colle parfaitement à l’actualité scolaire. J’avais envie de faire un article sur différents films qui abordent le harcèlement scolaire mais finalement en ce qui concerne ce sujet en particulier, ce deuxième long-métrage du réalisateur mexicain Michel Franco (son premier étant visiblement le dérangeant Daniel y Ana) est pour moi idéal pour aborder ce sujet important mais hélas encore tabou. Récompensé par le prix Un Certain Regard au festival de Cannes (présidé par Tim Roth… tellement fan de Franco qu’il joue dans son dernier film, Chronic, également récompensé à Cannes), Después de Lucia part au début sur une histoire de deuil. On ne verra jamais la fameuse Lucia du titre puisqu’elle est morte dans un accident de voiture : cela va alors servir de point de départ au long-métrage. Ainsi, ceux qui restent (son mari Roberto et sa fille Alejandra) essaient de surmonter leur deuil chacun à leur manière : Roberto se plonge dans son boulot, Alejandra essaie de rester cool auprès de ses nouveaux camarades. Mais surmonter un deuil n’est jamais évident et cela peut même avoir de dramatiques conséquences : s’isoler. Ainsi, Roberto va se plonger dans son travail au restaurant mais ne va pas voir que sa fille est harcelée par ses camarades (même quand Alejandra se fait couper par ses camarades, il ne se pose pas plus de questions que ça). Et en retour, ne voulant pas enfoncer son père (et aussi certainement par honte), Alejandra préfère se taire. Alors qu’on aurait pu, à partir d’un tel sujet, avoir un film très larmoyant, mais Franco préfère au contraire opter pour le choix du silence, de la solitude et de l’éloignement des individus. Michel Franco a pris un énorme risque en se concentrant énormément sur le harcèlement scolaire : on aurait pu avoir deux films en un. Mais ce choix-là est pertinent dans le sens où il y a une continuité entre les deux sujets : le harcèlement scolaire et le deuil ne font qu’un. Le harcèlement scolaire peut vite se transformer en une lente mort. Sans spoiler, la fin est d’ailleurs intéressante car encore une fois, on retrouve d’une manière assez subtile le lien entre le décès de Lucia et les conséquences de ce terrible drame qu’est le harcèlement scolaire.

Después de Lucía : Photo Tessa Ia

Après, même si le thème du deuil est vraiment bien traité (j’insiste), il faut avouer que Después de Lucia marque vraiment des points en ce qui concerne sa manière de traiter le harcèlement scolaire. Certains diront qu’il s’agit d’un point de vue extrême de cette situation (j’ai lu beaucoup de critiques qui se demandent pourquoi on a besoin de voir tant d’horreurs etc…) et effectivement je suis tout de même d’accord avec eux sur le fait que le scénario va vraiment loin (dans un sens, heureusement, sinon ça serait – vraiment – le chaos dans les écoles). Ceci, dans un premier temps, même s’ils restent rares, des cas extrêmes existent et c’est bien aussi d’en parler et surtout de le montrer, de créer le malaise là où il peut vraiment faire mal et nous faire réagir. Puis, suite à des choses que j’ai pu voir ou lire, je trouve que Michel Franco a quand même saisi toutes les phases que rencontrent les victimes du harcèlement scolaire (même dans les cas les plus banals) : Alejandra pense qu’il s’agit au début de mauvaises remarques, que ça va passer, elle laisse couler, elle s’isole mais finalement la méchanceté ne semble même plus avoir de limites. Comme beaucoup de spectateurs (et visiblement le réalisateur est assez fier de cette connexion), j’ai remarqué quelques similitudes bienvenues avec l’univers de Michael Haneke (mais heureusement, je n’ai pas eu une impression d’imitation). Ainsi, son style froid et son goût pour un certain immobilisme renforcent certes cette situation extrême mais montrent aussi à quel point le harcèlement peut s’intégrer dans le quotidien d’une jeune fille et que cette violence extrême a quelque chose qui peut devenir banal (et c’est ce qui choque encore plus). Le réalisateur montre aussi bien tout le paradoxe de ces ados : sans vouloir spoiler, Alejandra est aussi la cible idéale à cause de sa sexualité. Pourtant, ces agresseurs ont aussi une vie sexuelle à côté et l’exposent d’une certaine manière.

Después de Lucía : Photo

Le traitement des harcèlements est également assez réussi pour deux raisons : tout d’abord, même si on arrive à retenir quelques visages, je trouve qu’on voit bien l’effet de groupe, comme si les méchants de l’histoire n’en formaient qu’un. Puis, Franco n’a aucune pitié pour ces gosses qui eux-mêmes n’en ont pas, n’ont jamais de compassion ni d’empathie, certains n’hésitent pas à être des manipulateurs. Même si c’est quelque chose qu’on a déjà vu au cinéma (cela n’a rien d’un reproche), le réalisateur mexicain montre bien que le mal n’a pas d’âge. Surtout, et là encore, je trouve que cela renforce la violence (psychologique) qu’a ce film, ces ados, bien que leurs actes restent absolument abominables et inexcusables, ne sont pas si différents de leur victime, personnellement je n’ai pas pu m’empêcher de me dire qu’ils auraient pu être amis s’ils avaient eu une meilleure mentalité. On se dit même que d’autres de la bande avaient totalement le potentiel d’être des victimes. Là encore, même s’il y a un effet déclencheur auprès des harceleurs (qui ne justifie rien, répétons-le), on sent finalement qu’Alejandra aurait pu de toute façon être une victime pour n’importe quelle raison, cela renforce cette violence gratuite dont la jeune fille est victime. On sent aussi que le contexte est important (on sait qu’il y a un taux de violence très élevé au Mexique ou encore on comprend bien aussi que les gamins sont issus d’un milieu plutôt aisé) mais pourtant ce qui est intéressant, c’est que le film reste malgré tout universel. Después de Lucia est un film difficile à regarder, parfois insoutenable, mais je pense qu’il doit être vu, non seulement pour son traitement du harcèlement scolaire (de ce que j’ai vu, c’est LE film qui en parle vraiment le mieux) mais aussi pour ses qualités de mise en scène et d’écriture. Enfin, les acteurs sont évidemment tous impeccables, surtout Tessa Ia, absolument bouleversante et qui transmet beaucoup d’émotions alors qu’elle parle finalement assez peu, elle n’en fait jamais des caisses mais on sent qu’elle comprend parfaitement ce qu’elle joue.

Después de Lucía : Photo

Top of the Lake (saison 1)

Créée par Jane Campion et Gerard Lee

avec Elisabeth Moss, Peter Mullan, David Wenham, Thomas M. Wright, Holly Hunter, Jacqueline Joe, Robyn Nevin, Lucy Lawless…

Série dramatique néo-zélandaise,australienne, américaine, britannique. 2013. 

Tui, une jeune fille âgée de 12 ans et enceinte de 5 mois, disparaît après avoir été retrouvée dans les eaux gelées d’un lac du coin. Chargée de l’enquête, la détective Robin Griffin se heurte très rapidement à Matt Mitcham, le père de la jeune disparue qui se trouve être aussi un baron de la drogue mais aussi à G.J., une gourou agissant dans un camp pour femmes. Très délicate, l’affaire finit par avoir des incidences personnelles sur Robin Griffin, testant sans cesse ses limites et ses émotions…

Photo David Wenham, Elisabeth Moss

Steven Spielberg, Martin Scorsese, David Fincher… Depuis quelques années, les grands noms du cinéma s’essaient aux séries télévisées. La réalisatrice néo-zélandaise Jane Campion, unique femme à avoir remporté la Palme d’or (pour La leçon de piano), a rejoint cette liste qui s’agrandit petit à petit pour co-créer sa propre série, avec un certain Gerard Lee (scénariste de Sweetie, premier long-métrage de Campion). La presse et même les spectateurs semblent avoir adoré cette série. Sans être une fan absolue de Campion (j’ai bien aimé Un ange à ma table mais je n’ai pas trop aimé La leçon de piano, ni Holy Smoke), j’étais tout de même curieuse de voir ce que cela pouvait donner, surtout que cette saison est courte (six épisodes sur Arte, sept sur Sundance Channel), ce qui est un avantage pour découvrir en peu de temps une série. Hélas, pour moi Top of the Lake est une très mauvaise série, et finalement c’est peut-être une des pires que j’ai pu voir. Je ne comprends pas absolument pas cet enthousiasme général, j’ai l’impression de ne pas avoir regardé la même chose. Je ne vise personne, bien sûr que vous avez le droit d’aimer Top of the Lake, mais j’ai quand même ce sentiment de voir cette série encensée uniquement parce que c’est Jane Campion qui en est à l’origine. Mon jugement peut paraître sévère mais j’estime que le but premier d’une série est de donner envie aux spectateurs de regarder chaque épisode. Or, Campion se plante en beauté en passant à côté de cet objectif indispensable. J’ai même failli arrêter de regarder cette saison afin la fin. En réalité, ce n’est pas Top of the Lake mais plutôt Au top de l’ennui.

Photo Elisabeth Moss, Jacqueline Joe

Les paysages sont évidemment magnifiques mais si je veux voir de belles images, je regarde National Geographic. C’est déjà difficile pour un film de tenir entièrement sur du contemplatif mais pour une série, cela me semble carrément impossible. Il y a un moment où il faut un scénario. Une série comme Twin Peaks (je cite celle-là car on sent l’influence de Lynch) joue beaucoup sur l’atmosphère et les lieux mais Lynch nous une histoire très complexe et on a envie d’en savoir plus à la fin de chaque épisode. J’hésite alors entre deux options: soit les images sont juste là pour dissimuler une histoire qui n’a strictement rien à dire, soit Campion et Lee sont tellement obsédés par leurs foutues belles images (oui, c’est joli la Nouvelle-Zélande) et une soi-disant ambiance bizarroïde (car j’ai envie de dire quelle ambiance ? Baiser dans une forêt – qu’est-ce que c’est prévisible – j’appelle pas ça de l’ambiance) qu’ils laissent totalement de côté le scénario à mon plus grand regret. Et oui, de beaux paysages, des personnages tordus et consanguins et trois scènes de cul à la noix ne font pas forcément une bonne série. En réalité, je ne comprends même pas l’intérêt des six/sept épisodes. Un film aurait largement suffi ! Sérieusement, était-ce vraiment nécessaire d’avoir tous ces épisodes pour nous dire que c’est mal de violer, surtout des enfants ? L’histoire aurait pu être intéressante (surtout que j’apprécie les histoires individuelles qui se mélangent à une histoire collective) mais elle devient rapidement une perte de temps et on le comprend dès le premier épisode. Or, le peu de scénario présent (visiblement quelques lignes paresseuses) est raté. Les quelques rebondissements ne fonctionnent pas car ils sont prévisibles à trois mille kilomètres (mais on est censé être sur le cul, mon oeil…). De plus, je comprends bien que la série ne tourne pas autour de Tui, cette enfant disparue, mais le scénario la délaisse tellement au profit de l’histoire personnelle de Robin qu’on finit par se foutre royalement de son sort ! Campion tente de se justifier en disant qu’il s’agit d’une série féministe. Elle a une vision du monde très limitée voire même douteuse. En gros, les femmes sont toutes complètement fêlées et dépressives (elles te dégoûtent à elles seules du féminisme), sous prétexte qu’elles sont fragiles (à cause de la vie, des hommes et tout ça) et les hommes ne sont évidemment que des brutes, des violeurs, des pédophiles, des lâches et j’en passe.

Photo Peter Mullan

A l’image de la vision de Campion sur les hommes et les femmes (elle devrait sérieusement réécouter le discours d’Emma Watson pour la campagne HeForShe – ça, c’est du féminisme), ce maigre scénario continue à accumuler des éléments très lourdingues. A force de vouloir créer une communauté étrange et inquiétante, Campion et Lee nous fatiguent sérieusement. Je n’ai rien contre des personnages tordus mais il y en a tellement au bout d’un moment qu’on ne croit même plus à l’univers qu’on nous propose. Surtout, ils n’ont aucune nuance. De plus, les dialogues sont également très mal écrits. J’ai l’impression de voir certains de mes amis sur Facebook qui lâchent des pseudos phrases philosophiques à deux heures du matin ! Enfin, je n’ai même pas pu me raccrocher au casting. Peter Mullan est pour moi au-dessus mais il m’a tout de même déçu. Pourtant, je précise que j’adoooooore ce gars mais je ne l’ai pas trouvé ici très inspiré. Il faut qu’il n’est pas servi par son personnage caricatural. Le reste de la distribution est par contre réellement décevante, à commencer par Elisabeth Moss (Robin Griffin), qui est autant expressive qu’une huître. Je veux bien croire qu’elle joue les jeunes femmes brisées et que son personnage intériorise ses sentiments mais elle ne transmet aucune émotion, même quand elle raconte les pires horreurs vécues durant son adolescence. De plus, je n’ai pas cru une seule seconde qu’elle puisse jouer le rôle d’une flic, Moss manque de charisme et de présence pour jouer un tel rôle (par contre, pour jouer les ados attardées, elle serait parfaite). Je n’ai pas non été plus convaincue que ça par les interprétations de David Wenham (trop plat alors que son rôle est très ambigu) et de Thomas M. Wright (j’avais envie de le frapper à chacune de ses apparitions). Mais la pire reste pour moi Holly Hunter. Pourtant, j’aime bien cette actrice mais là elle est lamentable. Dire qu’elle est caricaturale en gourou (sorte de clone de Jane Campion) serait un euphémisme. Comme vous l’aurez compris, je ne compte pas regarder la saison 2 (annoncée il y a quelques jours).

Photo Jacqueline Joe

Calvary

réalisé par John Michael McDonagh

avec Brendan Gleeson, Chris O’Dowd, Kelly Reilly, Aidan Gillen, Dylan Moran, Isaach de Bankolé, Marie-Josée Croze, M. Emmet Walsh, Domhnall Gleeson, David Wilmot, Pat Short…

Comédie dramatique irlandaise, britannique. 1h45. 2014.

sortie française : 26 novembre 2014

Calvary

La vie du père James est brusquement bouleversée par la confession d’un mystérieux membre de sa paroisse, qui menace de le tuer. Alors qu’il s’efforce de continuer à s’occuper de sa fille et d’aider ses paroissiens à résoudre leurs problèmes, le prêtre sent l’étau se refermer inexorablement sur lui, sans savoir s’il aura le courage d’affronter le calvaire très personnel qui l’attend…

Calvary : Photo Brendan Gleeson, Chris O'Dowd

Etant donné que j’avais beaucoup aimé son premier long-métrage L’Irlandais (avec déjà Brendan Gleeson au casting), j’avais logiquement envie de découvrir le second long-métrage du réalisateur John Michael McDonagh, Calvary. Hélas, Calvary m’a énormément déçue, on ne retrouve clairement pas l’étincelle présente dans L’Irlandais. McDonagh tente de reprendre l’univers présenté dans son premier film. Hélas, il finit surtout par surfabriquer l’absurde. On a du mal à adhérer totalement aux situations surécrites ou aux personnages un peu trop caricaturaux, pourtant interprétés par des acteurs talentueux. Du coup, ce qui aurait pu nous faire rire ou amuser finit surtout par nous faire bâiller. Autre point qui m’a vraiment interpellée : j’ai trouvé au bout d’une minute, montre en main, l’identité du type qui compte assassiner le père James. Quand je dis « trouver », ce n’est pas deviner vaguement : en regardant le film en VO, j’ai réellement reconnu la voix de l’acteur. Je sais que le but n’est pas de trouver le coupable, il ne s’agit pas concrètement d’un film policier. Tout ceci n’est qu’un prétexte pour livrer d’autres réflexions. Cependant, je me suis tout de même demandée si le père James avait reconnu cette voix. Le film n’est pas très clair là-dessus. J’espère qu’il fait semblant de ne pas reconnaître, sinon il est vraiment idiot et sourd ! De plus, même s’il ne s’agit pas à proprement parler d’un polar, le film aurait pu développer un peu plus cette intrigue : le film aurait été plus intéressant et rythmé. Je dois avouer que j’ai eu du mal à aimer ce film, sans vilain de jeu de mots, c’était parfois un calvaire…

Calvary : Photo Dylan Moran, Kelly Reilly

Cependant, certaines scènes ont su m’interpeller et le recul m’a permis d’apprécier davantage ce film qui possède d’indéniables qualités. Je n’aime pas forcément juger un film que sur de la réflexion (il y a des films intelligents que je n’aime pas) mais ici j’ai vraiment été sensible au propos. Pour moi, il ne s’agit simplement d’un type X abusé par des prêtres mais plutôt d’une représentation d’une Irlande abusée par cette Eglise catholique qui tente de tourner la page. La construction du film est également intéressante : en effet, John Michael McDonagh se serait basé sur la théorie du deuil (selon la psychiatre suisse Elisabeth Kübler-Ross). Il reprend alors les cinq étapes pour constituer les parties de son film : le déni (même si cela ne répond pas à mon interrogation sur l’identification de la voix), la colère, le marchandage, la dépression et l’acceptation. De plus, malgré un scénario très faible, la mise en scène reste tout de même bonne. Même si le film m’a en grande partie ennuyée, McDonagh a pour moi réussi à jouer sur les deux significations du mot « calvaire ». Je trouve qu’on voit tout de même bien le tiraillement du père James entre sa responsabilité d’homme d’Eglise et ses interrogations en tant qu’individu. La fin du film, qui traite avec émotion et pudeur la question du pardon, sauve également une grande partie du film. Enfin, j’ai énormément aimé l’interprétation de Brendan Gleeson. On ne le dit pas assez mais c’est pour moi un grand acteur et il prouve ici son immense talent.

Calvary : Photo Aidan Gillen, Brendan Gleeson

Salo ou les 120 journées de Sodome

réalisé par Pier Paolo Pasolini

avec Paolo Bonacelli, Giorgio Cataldi, Umberto P. Quintavalle, Aldo Valletti, Hélène Surgère…

Drame italien. 1h57. 1975.

sortie française : 19 mai 1976

interdit aux moins de 16 ans

Salo ou les 120 journées de Sodome

En 1943, dans la république fasciste fantoche de Salò, quatre riches notables enlèvent neuf jeunes garçons et neuf jeunes filles de la région pour les emprisonner dans un somptueux palais. Dans ce décor luxueux, les adolescents seront soumis aux plaisirs de leurs geôliers, à leur jouissance sadique de pouvoir exercer une domination totale sur ces jeunes corps, de décider de leurs souffrances, de leur survie ou de leur mort…

Salo ou les 120 journées de Sodome : Photo

Salo ou les 120 Journées de Sodome est le dernier film de Pier Paolo Pasolini, assassiné quelques mois avant sa sortie (malgré la condamnation d’un certain Giuseppe Pelosi, les circonstances de sa mort restent encore floues). Il s’agit d’une livre adaptation des Cent Vingt Journées de Sodome du marquis de Sade, dont l’action se déroulait à la fin du règne de Louis XIV. Pasolini a transporté son récit dans l’Italie fasciste de 1943. Salo ou les 120 Journées de Sodome est réputé par sa violence extrême. Mais qu’est-ce qui m’a pris de regarder un film susceptible de me choquer ? Olivier me parle de ce film depuis plusieurs années et je lui ai toujours promis de le regarder. Le film de Pasolini est découpé en quatre parties, et plus précisément en cercles : « Antiferno » (« Le vestibule de l’enfer »), « Girone delle manie » (« Cercle des passions »), « Girone della merda » (« Cercle de la merde ») et « Girone del sangue » (« Cercle du sang »). Rien que les titres nous font comprendre que les victimes (et aussi les spectateurs) ne vont pas pouvoir s’en tirer face à cette violence qui s’amplifie au fil des chapitres. Je n’ai pas forcément l’habitude de voir des films ultra-violents (en même temps, je suis un peu une chochotte), c’est difficile de dire si Salo est le film le plus violent de l’histoire du cinéma mais en tout cas c’est ce que j’ai vu de plus choquant jusqu’à présent. Pourtant, à part les dernières minutes du film qui sont vraiment insupportables (mais grâce à la magie des spoilers, j’ai réussi à zapper juste avant un acte choquant – désolée je ne supporte rien qui touche aux yeux, c’est presque une phobie), visuellement – j’insiste bien sur le terme – je m’attendais à bien pire. Disons que j’ai réussi à regarder pratiquement le film en entier : c’est un miracle.

Salo ou les 120 journées de Sodome : Photo

On ne va pas se mentir : le film reste éprouvant à regarder. Mais Pasolini prend tout de même certaines précautions. Pour être franche, je m’attendais à un film plus cru en ce qui concerne les scènes de sexe. Or, malgré le contenu assez dégueulasse – disons les choses telles qu’elles sont – la mise en scène est paradoxalement élégante. Je connais mal l’oeuvre de Pasolini – avant Salo, je n’avais vu que Mamma Roma – pourtant rien que cette forme de suggestion confirme à quel point Pasolini était un cinéaste brillant et surtout j’ai senti qu’il n’était pas détraqué, ni malsain, il a su poser une certaine limite à ce film qui pourtant va tout de même loin dans l’horreur. En réalité, même si le film ne nous montre pas forcément les horreurs en gros plans, c’est le contexte qui est choquant. Voir des bourreaux tarés et sans humanité, des victimes qui sont de plus en plus animalisées, qui sont violées sans cesse et qui sont condamnées à mourir, c’est ça qui choque. Pour reformuler mon idée, ce n’est pas le fait de voir mais le fait de savoir qui choque. Bizarrement, les scènes scatophiles ne m’ont pas autant écoeurées que ça. Pour une fois, mon cerveau a percuté qu’il ne s’agissait que de cinéma. Répéter toute la journée « ce n’est que du chocolat et de la mandarine » avant de regarder le film le soir m’a sûrement aidé à surmonter cette épreuve. Du coup, j’avais conscience à quel point les scènes étaient dégoûtantes mais elles ne m’ont pas fait vomir. En revanche, voir cette répétition de viols m’a tout de même répugnée au bout d’un moment, j’avais vraiment envie de gerber (ce n’est pas une expression ici). C’est pour cela que j’ai dû couper le film, le temps de reprendre mon souffle et mes esprits.

Salo ou les 120 journées de Sodome : Photo

Je dois avouer que j’ai eu du mal à noter ce film et c’est pour cela que j’ai tenu à rédiger ce billet. Ce n’est pas le genre de film qui mérite à être vulgairement noté. Un film aussi extrême que Salo veut clairement ouvrir le débat. Sur mon blog, j’ai tenu à le « catégoriser » histoire d’éviter un beau bordel (je ne suis pourtant pas maniaque) mais j’ai parfaitement conscience que lui attribuer simplement la moyenne peut paraître sévère. Pour moi, il s’agit ici d’un compromis. Tout d’abord, même si le film dérange, Pasolini a le mérite d’aller au bout de sa démarche. En allant au bout de ses idées, on comprend clairement où Pasolini veut en venir. Le réalisateur italien critique le pouvoir absolu et dénonce la bourgeoisie qui voit la sexualité comme une marchandise dans le but d’assouvir les pulsions les plus malsaines. La référence à la Divine Comédie de Dante, à travers les cercles de la perversité, s’avère pertinente. Je ne vais pas faire une critique détaillée de « L’Enfer », car l’oeuvre de Dante est vraiment complexe, mais pour faire un bref résumé, le pire péché selon Dante est celui qui touche à la collectivité, qu’on peut relier au concept de pouvoir. La perception de Pasolini m’a semblé pertinente puisque les représentants eux-mêmes du pouvoir (le Duc, l’Evêque, le Juge et le Président) détruisent cette collectivité par leurs actes sordides. Grâce à ces fortes références littéraires (et il y en a d’autres d’après le générique d’ouverture), Pasolini a su livrer un portrait redoutable sur le summum du mal. Cependant, il faut tout de même être honnête : je n’ai pris aucun plaisir à regarder ce film. Certes, j’ai parfaitement conscience que ce n’était pas le but de ce film mais cet écoeurement provoqué est forcément à double-tranchant. De plus, personnellement, j’ai trouvé qu’il y avait une petite baisse de rythme à la moitié du film. Après encore une fois, ma petite pause et la répétition de scènes gerbantes peuvent sûrement expliquer cette impression. Pour conclure, même s’il est difficile d’apprécier ce film, je pense qu’il faut tout de même regarder une fois Salo (je précise que je ne compte pas le revoir une seconde fois, faut pas déconner non plus) même s’il faut avoir le coeur bien accroché.

Salo ou les 120 journées de Sodome : Photo

Polisse

réalisé par Maïwenn

avec Karin Viard, Joey Starr, Marina Foïs, Nicolas Duvauchelle, Maïwenn, Karole Rocher, Jérémie Elkaïm, Emmanuelle Bercot, Frédéric Pierrot, Naidra Ayadi, Arnaud Henriet, Riccardo Scamarcio, Sandrine Kiberlain, Wladimir Yordanoff, Louis-Do de Lencquesaing, Alice de Lencquesaing, Audrey Lamy, Malonn Lévana, Lou Doillon, Carole Franck, Sophie Cattani, Anthony Delon…

Drame français. 2h. 2011.

sortie française : 19 octobre 2011

Polisse

Le quotidien des policiers de la BPM (Brigade de Protection des Mineurs) ce sont les gardes à vue de pédophiles, les arrestations de pickpockets mineurs mais aussi la pause déjeuner où l’on se raconte ses problèmes de couple ; ce sont les auditions de parents maltraitants, les dépositions des enfants, les dérives de la sexualité chez les adolescents, mais aussi la solidarité entre collègues et les fous rires incontrôlables dans les moments les plus impensables ; c’est savoir que le pire existe, et tenter de faire avec… Comment ces policiers parviennent-ils à trouver l’équilibre entre leurs vies privées et la réalité à laquelle ils sont confrontés, tous les jours ? Fred, l’écorché du groupe, aura du mal à supporter le regard de Melissa, mandatée par le ministère de l’intérieur pour réaliser un livre de photos sur cette brigade.

Polisse : photo Karin Viard, Maïwenn

Avant de réaliser Polisse, l’actrice Maïwenn était déjà passée deux fois derrière la caméra, avec Pardonnez-moi et Le bal des actrices. Je n’ai pas eu l’occasion de voir les films que je viens de citer mais Maïwenn a eu raison de persévérer en tant que réalisatrice. Il faut tout d’abord rappeler que le film a séduit le jury du festival de Cannes (présidé cette année-là par Robert De Niro) en remportant le prix du jury. Il avait également récolté dix nominations aux Césars (et en avait remporté deux : meilleur espoir féminin pour Naidra Ayadi et meilleur montage). Puis plus de deux millions de spectateurs se sont déplacés dans les salles malgré un sujet pas destiné pour le grand public. Le public était de nouveau présent lorsque la chaîne l’a diffusé dimanche dernier, réunissant ainsi 2 655 000 téléspectateurs (soit 10, 1% de PDA). Je comprends totalement son succès puisque le film m’a également énormément plu. Certes, il n’est pas parfait, il a ses maladresses. Par exemple, le personnage de Maïwenn, Mélissa la photographe, ne sert pas à grand chose et vu comme le film nous présente directement en immersion, je ne pense pas que le film avait besoin d’une personne extérieure de la Brigade de Protection des Mineurs. Cependant, même si cela me paraissait nécessaire de relever ce défaut, il ne m’a pas non plus gâché le film, qui reste pour moi une belle réussite. Attention, dans la suite de ma critique, je vais révéler des scènes importantes du film, ne lisez pas la suite si vous ne voulez pas connaître ces détails.

Polisse : Photo JoeyStarr, Maïwenn, Nicolas Duvauchelle

Polisse nous présente une multitude de personnages (flics, victimes, coupables) ainsi qu’un grand nombre d’histoires. Tout ce désordre aurait pu être désagréable pourtant Maïwenn a un véritable talent pour filmer ce bordel. Grâce à un style proche du documentaire et à un rythme effréné, le spectateur se retrouve en immersion dans la Brigade de Protection des Mineurs. Ce film coup de poing, bien documenté, montre les difficultés que rencontre ces flics au quotidien. Ils sont éprouvés psychologiquement (à force d’écouter des récits épouvantables au quotidien, leur vie privée en prend aussi un coup) et doivent se confronter à leur hiérarchie qui leur donne trop peu de moyens pour faire leur travail dans les meilleures conditions possibles. On peut comprendre ce que peuvent ressentir les membres de cette brigade car les récits (dont beaucoup sont tristement vrais) font froids dans le dos : une mère qui, en plus de secouer violemment son enfant pour le calmer, le « branle » et lui fait même des fellations pour qu’il s’endorme sans se rendre compte de la gravité de ses actes, le père qui viole sa fille mais qui se croit protégé à cause de ses relations, la gamine qui s’expose nue sur Internet ou une autre qui taille des pipes juste pour récupérer un portable…  Quant à la scène avec le petit abandonné par sa mère, elle est particulièrement émouvante et criante de vérité, j’en ai même tremblé.

Polisse : Photo Arnaud Henriet, Jérémie Elkaïm, JoeyStarr, Maïwenn, Naidra Ayadi

Les personnages les plus mis en avant sont Nadine (Karine Viard), Iris (Marina Foïs) et Fred (Joey Starr), cependant les autres rôles, même les plus petits, parviennent à trouver leur place, on devine même une partie de leur histoire. C’est pour cela qu’on arrive à s’attacher à la plupart des policiers présentés à l’écran. Iris est pour moi le personnage le plus intéressant car son histoire est la percutante. Selon mon interprétation (je préfère être prudente même si je ne pense pas me tromper), elle serait une ancienne enfant violée. En effet, elle semble rejeter les hommes, n’arrive pas à tomber enceinte, souffre d’anorexie et ne s’aime pas (la scène où elle donne son propre prénom au bébé mort est assez révélatrice sur sa souffrance). Le parallèle final avec le jeune Solal serait aussi un indice supplémentaire à ce qu’Iris a pu vivre enfant. La métaphore est peut-être très appuyée, pourtant elle fonctionne parfaitement bien. Solal retombe sur ses pieds car il a pu parler de son histoire, même s’il ne se rend pas forcément compte de la gravité des faits. On ne sait pas ce que deviendra ce môme, on a envie de croire qu’il va pouvoir grandir sereinement même si on n’en est jamais sûr. Contrairement à Solal, Iris ne pourra littéralement pas retomber sur ses pieds car elle n’a jamais parlé de ce qui s’est passé et se sent de plus en plus seule (compagnon qui la lâche, copine qui se fâche, promotion qui va l’isoler de ses camarades de travail). Son boulot permet de traquer les criminels mais pourra-t-on réellement panser tous les maux des enfants battus ou violés ? Pour moi, Iris est en quelque sorte une représentation du futur possible de toutes ces petites victimes qu’on a vu à l’écran. Pour finir, le casting est parfait. On retiendra en particulier un Joey Starr surprenant, une Marina Foïs bouleversante et une Karin Viard qui nous livre une de ses meilleures interprétations.

Polisse : photo Maïwenn

T’aime

réalisé par Patrick Sébastien

avec Patrick Sébastien, Jean-François Balmer, Michel Duchaussoy, Myriam Boyer, Samuel Dupuy, Marie Denarnaud, Annie Girardot, Jean-François Dérec…

Drame français. 1h30. 1999.

T'aime

Zef, vingt ans, est un simple d’esprit qui ne sait dire qu’un mot: « T’aime ». Toujours heureux, aimant tout le monde, il vit avec sa soeur Sophie dans une ferme du Lot. Attiré par le sourire triste de Marie, il la viole un soir sans se rendre compte de la gravité de son acte. Interné dans un asile psychiatrique, Zef tombe dans un profond mutisme. Hugues, médecin aux méthodes avant-gardistes, est chargé de soigner Marie. Il décide de la mettre en face de Zef, persuade que sa guérison passe par un long réapprentissage de la vie et de l’amour.

T'aime : photo

Patrick Sébastien, l’animateur beauf du Plus grand cabaret du monde et des Années Bonheur, avait réalisé et scénarisé son unique film à ce jour, pour notre plus grand bonheur, T’aime (en gros le titre veut dire « je t’aime », mais le personnage principal n’arrive pas à dire le pronom personnel, d’où cette bizarrerie). Ce film est une rareté. Il a été diffusé une fois sur France 2 il y a maintenant quelques années dans la nuit. Il existe en VHS mais il n’est jamais sorti en dvd. Cependant, si vous tenez à voir un chef-d’oeuvre de la nullité absolue, je vous conseille d’aller le regarder sur YouWatch, vous ne serez pas déçus ! Je vais vous résumer le film, comme ça, vous verrez de quoi Patrick Sébastien est capable : Zef est un handicapé mental qui voit sa soeur qui a des tendances SM (en gros, son mec lui donne de petites tapes mais le bruitage donne l’impression qu’elle est battue à mort – Fifty Shades of Grey a de la concurrence, youhou !) et qui aime bien ça puisqu’elle dit à son mec en plein orgasme « Je t’aime ». Notre Zef va alors assimiler violence et amour ensemble à cause de son idiote de soeur. Bref, dans la nuit, il croise la jolie Marie. Et il l’aime (ou « t’aiiiiiime »). Et il la viole. Enfin c’est ce qu’on nous dit. Quand on voit la scène, on a juste l’impression qu’il la brutalise. Après cet événement, Zef et Marie atterrissent chacun dans un hôpital psychiatrique. Marie rencontre alors Hugues Michel (incarné par notre cher Patrick Sébastien), un psychiatre rebelle comme un Tokio Hotel qui ressemble vaguement à une rockstar ringarde et à un gourou, très proche de sa patiente et surtout aux méthodes révolutionnaires. Il veut que le violeur et la victime se rencontrent. Surtout, il apprend que Zef n’a pas voulu la violer (bahh non voyons, cherchons des excuses à un acte ignoble), qu’il a agi à cause de sa conne de soeur (les gars : le sado-masochisme, c’est le mal) et que peuchère, il a des besoins sexuels. « L’avenir de l’humanité, c’est pas le valium, c’est l’amour » dira ce cher Hugues Michel, également poète et philosophe, qui parle d’ailleurs tout seul sur sa moto parce qu’il réfléchit sur l’état de notre monde.

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Grâce à ce psychiatre hors du commun, Zef et Marie s’aimeront à coups de tartines. Mieux, Marie dira qu’elle fera l’amour avec Zef juste pour faire des enfants (bah oui, elle a été violée, faut pas déconner non plus, ils vont pas baiser juste pour le plaisir). Mais un méchant ne veut pas que l’amour triomphe : le père de Marie, ce sale bobo capitaliste. Voyons, non, c’est pas normal, il ne veut pas que sa fille se mette en couple avec son violeur, c’est lamentable ça ! En plus, il n’est pas poli. Petit échange musclé entre le père et le psychiatre : – Toi, je te crève. / – Je vous crève. / – Tu me menaces ? / – Je ne vous menace pas, je rectifie. On se vouvoie, non ? Je vous crève, on dit. Il dira également plus tard, toujours à son pire ennemi, le psychiatre : « Vous vous prenez pour le Christ mais vous êtes trop gras !« . Bref, voilà un bon résumé du film, je crois que vous avez compris que Sébastien a signé un grand moment de rigolade involontaire. Je ne dis pas l’animateur (je précise que même si je n’aime pas ses émissions, je n’ai rien contre lui – même s’il aime bien se faire passer pour le vilain petit canard) n’est pas sincère dans sa démarche mais il nous a fait un mix improbable, ridicule, douteux et vraiment niais (le mot est faible) sur le viol, le milieu psychiatrique et l’amour (tout ça ensemble dans la même phrase, déjà on voit que quelque chose cloche). Tout est absolument délirant de bêtises, de bons sentiments, de métaphores et de répliques involontairement drôles (« L’amour absolu est un épouvantail qui attire les oiseaux ») ou encore de plans foireux sur des bouches qui hurlent très mal. Patrick Sébastien a tout fait : il a réalisé, scénarisé, dialogué (tel un Woody Allen ou un Nanni Moretti). Mais regardons les choses en face : il n’a aucun talent en ce qui concerne le cinéma. Les acteurs jouent vraiment très mal, tout particulièrement Samuel Dupuy en handicapé mental hyper caricatural (j’avais l’impression de revoir le Simple Jack de Ben Stiller dans Tonnerre sous les tropiques !), Patrick Sébastien qui prend une drôle de voix histoire de dire « hey hey, je suis acteur », Jean-François Balmer et Jean-François Dérec (qui martyrise le gentil violeur Zef) sont catastrophiques et Myriam Boyer (en mère alcoolique qui fait du chantage sexuel) mériterait deux baffes histoire de la faire taire (elle hurle trop et très mal en plus). Pour compléter, on a aussi cette pauvre Annie Girardot, peut-être la moins pire de ce carnage. Pour ne rien arranger, on a droit à la pénible chanson de Patrick Fiori qui s’intitule également T’aime (« T’aime, t’es mon seul, t’aime, t’aime, t’es ma douleur suprême, t’es mon soleil, mon or, mon diadème« , ça vole haut ça aussi).

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