American Honey / Monsieur et Madame Adelman

American Honey

réalisé par Andrea Arnold

avec Sasha Lane, Shia LaBeouf, Riley Keough…

Drame américain, britannique. 2h43. 2016.

sortie française : 8 février 2017

Star, 17 ans, croise le chemin de Jake et sa bande. Sillonant le midwest à bord d’un van, ils vivent de vente en porte à porte. En rupture totale avec sa famille, elle s’embarque dans l’aventure. Ce roadtrip, ponctué de rencontres, fêtes et arnaques lui apporte ce qu’elle cherche depuis toujours: la liberté ! Jusqu’à ce qu’elle tombe amoureuse de Jake, aussi charismatique que dangereux…

American Honey : Photo Sasha Lane, Shia LaBeouf

American Honey, récompensé par le prix du jury au festival de Cannes (le troisième même prix de la carrière de la réalisatrice britannique Andrea Arnold après Red Road et Fish Tank), est un film sur une jeunesse paumée qui m’a laissée perplexe. Je lui reconnais des qualités mais qui sont aussi des choses qui m’ont aussi gênée. Par exemple, la durée, c’est-à-dire pratiquement 2h45. D’un côté, je ne me suis pas ennuyée alors que je m’y attendais (et c’est principalement pour cette raison que je n’ai pas voulu me déplacer dans les salles) et je comprends la démarche de la réalisatrice : la longueur permet certainement de mieux représenter littéralement l’errance juvénile (déjà représentée par la forme même du film : le road movie). Les répétitions, cette lassitude de cette vie de nomade (les jeunes vivent d’hôtels en hôtels en se faisant passer pour des vendeurs de magazines) semblent être volontaires. Cela dit, au bout d’un moment, ces choix finissent par ne plus être aussi pertinents que prévu. Je suis certaine qu’on aurait pu garder cette idée d’errance notamment par la longueur sans étirer à tout prix la durée excessive et selon moi pas très justifiée par rapport à ce que la réalisatrice nous narre. Concernant le scénario, là encore je suis partagée. L’histoire en elle-même est crédible, la réalisatrice s’est bien renseignée et documentée sur son sujet et j’ai tendance à aimer les films au style réaliste : on est d’ailleurs parfois proche du « documentaire », la caméra étant très proche des acteurs et la lumière naturelle prenant souvent place dans le cadre. Mais finalement, et encore une fois, mon reproche est certainement lié à la durée. rien ne m’a réellement surprise dans le déroulement de l’histoire. Evidemment, Andrea Arnold expose des enchaînements narratifs logiques, on ne peut pas lui faire tous les reproches du monde, mais j’ai trouvé tous les événements très attendus. Reste tout de même des décors magnifiquement bien filmés, le tout sur une bande-originale bien choisie et qui a du sens par rapport aux différentes scènes. De plus le casting est parfait. La débutante Sasha Lane est fascinante de spontanéité, Shia Labeouf prouve également qu’il peut être excellent quand il est bien dirigé dans des films intéressants ou encore Riley Keough (même si j’ai du mal à comprendre comment un personnage aussi jeune qu’elle puisse avoir autant de pouvoir sur des jeunes de son âge) est remarquable. A noter aussi de très bonnes interprétations de la part du reste de la troupe, pratiquement tous des non-professionnels.

American Honey : Photo Riley Keough, Shia LaBeouf


Monsieur et Madame Adelman

réalisé par Nicolas Bedos

avec Doria Tillier, Nicolas Bedos, Antoine Gouy, Denis Podalydès, Christiane Millet, Pierre Arditi, Zabou Breitman, Julien Boisselier…

Comédie dramatique française. 2h. 2016.

sortie française : 8 mars 2017

Comment Sarah et Victor ont-ils fait pour se supporter pendant plus de 45 ans ? Qui était vraiment cette femme énigmatique vivant dans l’ombre de son mari ?
Amour et ambition, trahisons et secrets nourrissent cette odyssée d’un couple hors du commun, traversant avec nous petite et grande histoire du dernier siècle.

Monsieur & Madame Adelman : Photo Doria Tillier, Nicolas Bedos

On connait davantage Nicolas Bedos le personnage public télé imbuvable que l’artiste (chroniqueur aussi dans la presse, dramaturge, écrivain, scénariste et acteur). Bedos passe désormais derrière la caméra avec Monsieur et Madame Adelman. Il a co-écrit le scénario avec Doria Tillier, connue pour avoir été une des Miss Météo dans l’émission de Canal + Le Grand Journal. Les deux, apparemment toujours en couple (information certes people mais qui peut être intéressante si on la lie au contenu du film), se sont également attribués les rôles principaux (les fameux Adelman du titre). Ainsi, Bedos et Tillier nous présentent l’histoire d’amour avec ses hauts et ses bas (surtout ses bas) d’un couple sur 45 ans. Victor, qui a emprunté le nom de sa femme dans le cadre de sa profession (« plus juif » parce que ça fait « plus Philip Roth » selon lui), est un écrivain qui galère quand il rencontre Sarah. Mais Sarah a fait des études de lettres à la Sorbonne : c’est elle qui va l’aider à mieux écrire ses romans, à lui donner des suggestions pertinentes notamment pour ses tournures de phrases etc… Au-delà d’un regard assez sombre et touchant sur les relations amoureuses face au temps à partir d’une fresque parfois parodiée avec un humour noir décapant et surprenant (les relations sexuelles sont complètement nulles, la fille des Adelman est insupportable, le fils est un handicapé mental rejeté par le couple Adelman pour son handicap justement !), Monsieur et Madame Adelman interroge intelligemment également sur les rapports entre l’écrivain et sa muse, et sur la femme de l’ombre laissant place au mari artiste. Le film, qui propose un twist plutôt saisissant, est également convaincant dans ses scènes mélancoliques. Cela dit, en dehors de ses moments justement assez cyniques qui prouvent justement que Bedos et Tillier sont capables de jouer avec les codes, on n’échappe pas totalement quelques clichés habituels hystériques. J’avoue avoir eu peur de revoir Mon Roi. Pour sa première réalisation, Bedos s’en sort en tout cas remarquablement bien. Mais c’est surtout l’écriture qui surprend davantage. Les interprétations sont également solides. Bedos et Tillier, qui se fondent merveilleusement dans les différents costumes (on sent que le déguisement les éclate : justement, le projet de ce film est né suite à leur amour pour se déguiser et l’improvisation), le tout dans des décors soignés, sont excellents même si Tillier a tendance à piquer la vedette à son partenaire. Ils ont également su communiquer leur évidente complicité à l’écran. Monsieur et Madame Adelman n’est peut-être pas le grand film qu’il aurait pu être, il lui manque ce quelque chose pour qu’on y adhère totalement mais il reste plutôt pertinent et on a bien envie de voir d’autres projets cinématographiques de Tillier et Bedos.

Monsieur & Madame Adelman : Photo Doria Tillier, Nicolas Bedos

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Que Dios Nos Perdone

réalisé par Rodrigo Sorogoyen

avec Antonio de la Torre, Roberto Alamo, Javier Pereira, Luis Zahera…

Film policier espagnol. 2h06. 2016.

sortie française : 9 août 2017

interdit aux moins de 12 ans

Madrid, été 2011. La ville, plongée en pleine crise économique, est confrontée à l’émergence du mouvement des « indignés » et à la visite imminente du Pape Benoît XVI.
C’est dans ce contexte hyper-tendu que l’improbable binôme que forment Alfaro et Velarde se retrouve en charge de l’enquête sur un serial-killer d’un genre bien particulier. Les deux inspecteurs, sous pression, sont de surcroît contraints d’agir dans la plus grande discrétion…
Une course contre la montre s’engage alors, qui progressivement les révèle à eux-mêmes ; sont-ils si différents du criminel qu’ils poursuivent ?

Que Dios Nos Perdone : Photo Antonio de la Torre, Roberto Álamo

Depuis quelques années, le cinéma espagnol de genre nous offre quelques pépites, notamment l’excellent La Isla Minima d’Alberto Rodriguez. C’est principalement pour cette raison que je suis allée voir Que Dios Nos Perdone, un polar qui, sur le papier, a des points communs avec le long-métrage de Rodriguez. L’histoire est donc plutôt classique : un serial killer qui a de gros problèmes avec sa mère (d’où le meurtre de vieilles dames) et la religion (d’où en partie le titre – même si les explications sur le titre restent multiples) ou encore l’éternel duo de flics opposés (d’un côté le méticuleux réservé, de l’autre l’agité du bocal). De plus, le réalisateur assume lui aussi son amour pour le chef-d’oeuvre de Bong Joon-ho Memories of Murder (même si je soupçonne aussi une inspiration du côté d’un autre polar coréen, The Chaser de Na Hong-jin). Mais il ne faut vraiment pas s’arrêter à ça. Le jeune réalisateur Rodrigo Sorogoyen (ses deux premiers films, 8 Citas et Stockholm, restent inédits en France) signe certainement un des meilleurs films de l’année. Nommé à plusieurs reprises aux Goyas (les Césars espagnols) dans les catégories principales, Que Dios Nos Perdone est une oeuvre puissante et haletante sur une Espagne violente. Replaçons le contexte : en mai 2011 naissent les Indignés qui veulent réagir et répondre à la crise économique qui frappe l’Espagne affaiblie par des politiciens qui ne parviennent pas à y faire face. Mais en août 2011, le pape Benoit XVI débarque à Madrid pour célébrer la messe dans le cadre des Journées mondiales de la jeunesse. On expulse alors les Indignés pour ne pas montrer au Pape et à la presse internationale la véritable face de l’Espagne à ce moment-là. Si le réalisateur avait d’abord pensé à son intrigue avant de penser à son contexte, le parallèle entre les deux rend le film extrêmement puissant : il faut surtout étouffer les meurtres et viols de vieilles dames pour ne pas choquer quitte à échapper à des éléments essentiels pour faire avancer l’enquête. Le regard sur l’Espagne et la police est parfois très cynique. Le centre de Madrid est un lieu très bien exploité aussi bien dans le scénario que dans la mise en scène : le lieu est étouffant et écrasant, bourré d’obstacles, à l’image de l’enquête. Par la mise en scène mais aussi par une magnifique photographie, le spectateur se sent aussi étouffé par la canicule qui ne fait que ressortir les propres démons des personnages aussi bien les flics que l’assassin. L’enquête est finalement un moyen de parler de la violence qui est en chacun de nous et qui n’est pas toujours soupçonnable.

Que Dios Nos Perdone : Photo Antonio de la Torre, Raúl Prieto

Le tueur (le bluffant Javier Pereira), dont l’identité est révélée une bonne demi-heure avant la fin pour que le spectateur le cerne aussi dans sa sphère privée, est a priori un homme charmant qui sait s’occuper de sa mère et des personnes âgées en général. Velarde (incarné par l’excellent Antonio de la Torre qui ressemble dans ce film à Dustin Hoffman !) a beau être quelqu’un de très calme, très carré et même coincé (certainement lié à son bégaiement), il peut aussi être assouvi de pulsions proches d’un crime si rien ne l’avait calmé. La relation qu’il a avec la femme de ménage de son immeuble ou encore la toute fin prouvent cette violence enfouie en lui qui ne demandent qu’à sortir. Quant à son collègue Alfaro (interprété par l’épatant Roberto Alama, très justement récompensé par le Goya du meilleur acteur), s’il exprime publiquement sa colère que ce soit au travail ou dans sa famille, il est également un homme plus sensible qu’il en a l’air. Le fameux schéma de duo de flics classique se transforme en un schéma bien plus complexe pour nous offrir des personnages profonds et ambigus : le tueur et les deux policiers sont violents, pratiquement deux handicapés sociaux chacun à leur façon. La mise en scène est également d’une grande intensité et surtout très réfléchie. Comme l’explique le réalisateur (et ça se voit à l’écran), le film est séparé en deux parties par une scène de course-poursuite absolument époustouflante (une des meilleures que j’ai pu voir). Ainsi, la première partie suit les flics dans leur quotidien avec un aspect parfois proche du documentaire notamment avec la caméra à l’épaule qui suit les personnages. Quant à la seconde partie, elle est plus sombre, on s’éloigne du « doc » et la caméra est plus posée, comme si le calme était finalement bien plus inquiétant que l’agitation (notamment celle de la ville avec la venue du Pape dans un contexte particulier). Certaines scènes sont également intenses par son suspense insoutenable (la scène où le tueur se retrouve dans la même pièce qu’Alfaro coupe le souffle) sa noirceur (cela faisait longtemps que je n’avais pas vu une salle aussi imprégnée par un film). Je pense notamment à la scène où on voit réellement le tueur à visage découvert faire du mal à une petite vieille : la scène est extrêmement difficile à regarder mais le réalisateur ne transforme jamais sa scène en quelque chose d’obscène, il sait s’arrêter à temps. Le spectateur n’a pas non plus nécessairement l’habitude de voir une personne âgée morte, nue, violée avec des problèmes de peau liées à la vieillesse : cela confronte aussi le spectateur à ses propres peurs. Que Dios Nos Perdone est alors un film d’une grande richesse, aussi bien narrative que technique, parvenant à la fois à exposer la facette sombre de chaque homme que celle d’un pays qui cache sa propre violence.

Que Dios Nos Perdone : Photo Roberto Álamo

Sils Maria

réalisé par Olivier Assayas

avec Juliette Binoche, Kristen Stewart, Chloe Grace Moretz, Lars Eidinger…

titre original : Clouds of Sils Maria

Drame français, suisse, allemand. 2h. 2014.

sortie française : 20 août 2014

Movie Challenge 2017 : Un film avec un prénom dans le titre

Séance commune avec Lilylit 

silsmaria

À dix-huit ans, Maria Enders a connu le succès au théâtre en incarnant Sigrid, jeune fille ambitieuse et au charme trouble qui conduit au suicide une femme plus mûre, Helena. Vingt ans plus tard on lui propose de reprendre cette pièce, mais cette fois de l’autre côté du miroir, dans le rôle d’Helena…

Sils Maria : Photo Juliette Binoche, Kristen Stewart

Sils Maria me permet de découvrir enfin l’univers du cinéaste français Olivier Assayas. Ce film avait été présenté en compétition au festival de Cannes en 2014 (et était reparti les mains vies). Il avait aussi permis à Kristen Stewart (devenue depuis la nouvelle actrice chouchou d’Assayas, notamment avec la sortie de son dernier film, Personal Shopper, sorti en fin 2016) de décrocher le César de la meilleure actrice dans un second rôle (il s’agit de la première actrice américaine à remporter ce prix – bref, quelle belle reconversion après Twilight !). Sils Maria est un long-métrage divisé en trois parties distinctes. La première partie présente une actrice connue d’une quarantaine voire même cinquantaine d’années (la Maria du titre) qui doit rendre hommage au metteur en scène qui lui a donné le rôle de Sigrid (il s’agit du rôle qui l’a révélée et certainement aussi celui de sa vie), une jeune fille qui prend la place d’Helena, son aînée d’une vingtaine d’années (pour être précise, sa patronne), cette dernière finissant par se suicider. Un jeune réalisateur, Klaus, propose alors à Maria une nouvelle version de la pièce à part que Maria n’interprétera plus Sigrid à cause de son âge mais cette fois-ci Helena, celle qui est sur le déclin et qui finit par en disparaître. On apprend aussi que ce sera une jeune actrice américaine, star d’un film de mutants et habituée de la presse à scandales, qui interprétera la jeune Sigrid. Dans la seconde partie, après avoir tant hésité, avec l’aide de sa jeune assistante Valentine, Maria répète la pièce dans les montagnes (dans le village suisse Sils-Maria). Enfin, dans la troisième partie, Maria et Jo-Ann vont jouer dans la pièce (le projet se concrétise réellement) : la carrière de Maria (voire même sa vie en tant que femme) prend alors une nouvelle tournure. On remarque alors, rien que sur le papier (et ça prend merveilleusement vie à l’écran), à quel point le film est intelligemment bien construit et qu’il ne se contente pas de cette démonstration : il provoque à la fois de l’émotion et de véritables réflexions. J’ai parlé de découpages en parties mais en réalité on pourrait s’autoriser à parler d’actes, en écho avec la pièce évoquée. Sils Maria est alors un petit bijou qui fonctionne par de multiples interactions sans jamais avoir l’impression qu’il s’égare dans le traitement de son sujet. Il ne s’agit d’ailleurs pas que des interactions mais aussi d’intertextualités, de mises en abyme, voire même des échos, comme à la montagne (en rapport avec le lieu du récit). Le travail aurait pu être grossier avec ces différentes et même nombreuses mises en abyme notamment entre les différentes figures artistiques présentes (principalement théâtre et cinéma) ou même à travers ces grosses piques envoyées à Hollywood.

Sils Maria : Photo Kristen Stewart

On voit même des clins d’œil à Kristen Stewart herself, elle qui défendait dans les interviews avec une réelle conviction (enfin, elle donnait cette impression) le rôle de Bella dans la saga vampirique Twilight. Pourtant, le film fait preuve d’une réelle subtilité pour évoquer les fantômes du passé, la douleur et la fragilité d’une femme et actrice qui vieillit sans tomber non plus dans certains clichés. Il est également très réussi quand il brouille les pistes entre réalité et fiction, notamment la fin de la seconde partie avec la démonstration de Valentine pour contredire Maria (et la pousser dans ses retranchements) et lui montrer de nouvelles lectures d’interprétation dans une oeuvre. L’art symboliserait ici le figement du temps, le fait de rester éternel, dans un sens aussi jeune (l’opposition jeunesse / vieillesse étant évidemment présente tout le long du film pour faire ressortir d’autres thèmes plus enfouis), la vie n’étant pas capable d’offrir un tel privilège. Le scénario est donc très bien construit du début jusqu’à la fin mais sans donner l’impression d’être démonstratif. A l’image de ses ellipses et du traitement de ses thèmes, il est très fluide et ne semble jamais hautain alors qu’il aurait également pu tomber dans ce piège. La mise en scène est aussi maîtrisée, précise et à l’image des paysages montagneux et nuageux, assez aérienne. Le résultat est puissant, réussissant à mêler différentes émotions tout en gardant une certaine cohérence. Juliette Binoche est impeccable dans le rôle de Maria. Elle réussit bien à montrer le côté diva de cette star en public et en même temps de dévoiler sa fragilité et ses contradictions (pour ne pas dire ses secrets et tourments) dans une sphère privée. L’interprétation de Kristen Stewart est également très bonne et mérite d’être soulignée (surtout quand on est face à la grandiose Binoche !). Sur le papier, son personnage, Valentine, ne serait qu’une assistante, permettant surtout d’écouter les différentes plaintes de Maria. Valentine est aussi un personnage énigmatique, d’une certaine façon un fantôme, un reflet de la conscience et des propres doutes de Maria face à son passé de femme et d’actrice. Chloe Grace Moretz complète bien le casting en jouant sur plusieurs tableaux et prouve qu’elle est capable de livrer une performance remarquable lorsqu’elle est bien dirigée et en interprétant des rôles intéressants (parce que ces derniers temps, ses choix de carrière me déçoivent). Sils Maria est donc un magnifique film, abouti, curieux, délicat et lucide, dans lequel l’art et la vie se reflètent en permanence, créant un ensemble particulièrement troublant.

Sils Maria : Photo Chloë Grace Moretz

Harvie Krumpet

réalisé par Adam Elliot

avec les voix de Geoffrey Rush, John Flaus, Julie Forsyth et Kamahl

Film d’animation, comédie dramatique australien. 24 mn. 2003.

Movie Challenge 2016 : un court-métrage

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Le récit de la vie triste et étrange de Harvie Krumpet, qui décide de quitter son existence misérable en Europe et de tenter sa chance à travers le monde.

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 Adam Elliot est peut-être un nom qui ne vous est totalement inconnu. Il a remporté un certain succès en 2009 avec l’excellent film d’animation Mary & Max. Avant ce long-métrage, il était passé par la case « court-métrage » notamment avec Harvie Krumpet qui avait remporté l’Oscar du meilleur court-métrage. Comme pour Mary & Max (et les autres films par Elliot), ce film a été crée à partir de pâte à modeler. Ce genre de technique m’épate toujours autant et le résultat est effectivement à la hauteur. Esthétiquement, le travail est donc indiscutable. Il n’y a d’ailleurs pas que l’animation autour de la pâte à modeler qui est remarquable. Le travail autour des couleurs et de la luminosité n’est pas à négliger, que ce soit esthétiquement ou autour de ses différentes significations au fil de l’histoire. Je trouve aussi le choix d’établir son animation avec de la pâte à modeler cohérent par rapport aux personnages et à l’ambiance même du film : ça rend étrangement les personnages humains et paradoxalement en même temps à part, uniques. Pour moi, surtout avec le travail de photographie, ça fait ressortir chez les personnages à la fois de la poésie et une forme de mélancolie. On remarque un autre type de cohérence dans la filmographie d’Adam Elliot : comme dans Mary & Max, Adam Elliot met en scène un personnage malade (en l’occurrence ici le Harvie Krumpet) souffrant d’une maladie neurologie, le syndrome de Gilles de la Tourrette. Pour couronner le tout, frappé par la foudre, il va perdre une de ses testicules ! Il ne s’agit pas du seul personnage à être différent, sa propre fille adoptive n’ayant pas de mains suite aux effets de la thalidomide. Même sans la maladie, il est un être différent, en étant un immigré (Harvie Krumpet – le nom du titre n’étant jamais anodin – étant son nom australien, à l’origine il se nomme Harvek Milos Krumpetzki). Tous ces choix ne sont certainement pas un hasard, le réalisateur australien souffrant de tremblements physiologiques, une maladie héréditaire (source ici). La différence (quelle que soit sa nature) est évidemment au coeur de cette oeuvre et elle est très bien traitée. Le message est simple et clair mais d’une grande efficacité : même si on ne fait partie de la norme, on doit continuer à profiter de la vie. Mieux : notre différence peut devenir une force. C’est très bateau dit comme ça mais pourtant c’est la vérité et j’ai envie de dire que ça fait du bien. La différence ne réside donc pas uniquement par rapport à ce qu’on est physiquement ou psychologiquement mais aussi par rapport aux choix qu’on décide de faire pour vivre sa vie.

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En clair, en croisant la statue du poète Horace, Harvie Krumpet décide de mettre en application la fameuse locution « Carpe Diem » dans son existence (notamment par le choix « marginal » du naturisme). Non seulement on n’est pas obligés de subir certains désagréments de la vie mais en plus on est libre de choisir sa propre différence. Notre normalité, voire même parfois les malheurs qui nous touchent, transforment notre vision de notre existence et surtout font de nous des êtres uniques. « Normalement » (en tout cas il s’agit de ma normalité), quand on le peut évidemment, il faut privilégier la version originale. Mais ici, c’est encore plus vrai ! La voix de l’excellent acteur australien Geoffrey Rush (qui « incarne » ici le narrateur) correspond complètement à l’univers instauré par Adam Elliot. A priori, elle a quelque chose de neutre, comme si le spectateur était en train de regarder une sorte de biopic. Pourtant, par petites touches, elle incarne à seule la complexité de notre monde, à la fois absurde, tragique par le comportement parfois incompréhensif de l’homme, drôle pour tous les petits moments que nous pouvons vivre et constater autour de nous. Il est le conteur mais par sa voix, on parvient à mieux cerner le comportement de Harvie ainsi que ses émotions. A travers ces beaux messages, Adam Elliot nous livre un petit bijou vacillant avec justesse entre la tragédie et la comédie. Tragique parce que même si on retient quelque chose de positif, la vie menée par Harvie reste difficile et que ses souffrances face aux événements (deuil à plusieurs reprises, éloignement avec ses proches, donc solitude, tentative de suicide etc…) sont réelles et si proches de ce qu’on pourraient / peuvent connaître les spectateurs. Drôle, pas uniquement à cause du message positif qu’on peut en tirer. Adam Elliot reprend merveilleusement bien les codes de l’humour absurde voire même du burlesque, notamment avec les fameux jeux de mots (notamment en VO les « fakts » qui ont l’air très anodins, parfois délirants, en tout cas ils font souvent rire ou sourire). Enfin, le format court de ce film est évidemment un avantage (il faut vraiment le faire pour s’emmerder devant un court-métrage même si c’est – hélas – possible) on a l’impression qu’Adam Elliot a su trouver la durée idéale pour raconter son histoire. Je vous conseille en tout cas de découvrir Harvie Krumpet (que vous trouverez assez facilement sur Internet, notamment sur Youtube), une vraie bonne surprise drôle, émouvante, intelligente et vraiment bien foutue.

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Tendres passions

réalisé par James L. Brooks

avec Shirley MacLaine, Debra Winger, Jack Nicholson, Jeff Daniels, John Lithgow, Danny DeVito…

titre original : Terms of Endearment

Comédie dramatique américaine. 2h07. 1983.

sortie française : 4 avril 1984

Movie Challenge 2016 : film ayant remporté un Oscar

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Aurora a élevé seule sa fille Emma, excluant tout homme de sa vie. Pourtant, Emma quitte à la première occasion cette mère abusive. Seule, Aurora rencontre alors Garret, qui est un ancien cosmonaute désormais alcoolique… Des liens entre ces deux personnes prennent forme.

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Tendres Passions a marqué les Oscars en 1984 en étant cette année-là le film le plus nommé et surtout le plus récompensé : meilleur film, meilleur réalisateur, meilleure adaptation, meilleure actrice (Shirley MacLaine) et meilleur acteur dans un second rôle (Jack Nicholson). Beaucoup de critiques / spectateurs trouvent ces récompenses en question très disproportionnées, surtout face à de gros concurrents comme par exemple Fanny et Alexandre d’Ingmar Bergman. Enfin, c’est surtout les critiques françaises de l’époque qui n’ont pas été tendres (ahah je m’amuse à faire des jeux de mots) avec le premier long-métrage de James L. Brooks en tant que réalisateur (et qui est depuis le producteur des Simpsons). En France, on a visiblement commencé à réévaluer ce film grâce à la sortie du pourtant pas très bon Comment savoir (mais si, un film sans intérêt avec Reese Witherspoon, Paul Rudd, Jack Nicholson et Owen Wilson !). En revanche, les critiques américaines étaient d’emblée emballées par ce long-métrage, adapté du roman éponyme de Larry McMurtry (pour la petite info, la suite, Etoile du soir, toujours adapté d’un texte de McMurtry, a vu le jour en 1996, avec toujours MacLaine mais s’est vraiment fait massacrer par tout le monde) . En regardant le film (en précisant que je ne connaissais pas du tout cette sorte de « guéguerre » entre les critiques US et françaises au moment de sa sortie), j’avoue au début avoir été sceptique. Il n’y a pas de réelle intrigue dans le sens où on suit l’existence de deux femmes (une mère et sa fille) sur plusieurs années. Seule la fin semble marquer une sorte de rupture dans la construction attendue d’un point de vue narratif. Il faut aussi avouer que ça peut effectivement faire très soap-opera. La mise en scène ne m’a d’ailleurs pas impressionnée, c’est peut-être d’ailleurs le vrai défaut de ce long-métrage. Pourtant, sans crier au chef-d’oeuvre, il se passe quelque chose avec ce film. Même s’il a pu être excessif, je comprends dans un sens son succès. Petit à petit, au fil des scènes, je me suis laissée embarquer par ces deux histoires construites en parallèle. Bien sûr ce n’est pas d’une grande subtilité comme vous l’aurez deviné. On a donc d’un côté la mère Aurora, une veuve qui profite de la vie avec Garret, de l’autre sa fille n’a par contre pas la vie qui fait rêver. Une opposition a priori simple mais qui fonctionne réellement à l’écran. Je n’ai pas senti ce jonglage ni les ellipses au fil du temps sans réelle indication sur l’époque, on a l’impression que la vie de ces deux femmes passe assez naturellement à l’écran.

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Tendres passions n’est donc pas un film impressionnant d’un point de vue « technique », il a certainement ses défauts, il peut même faire fuir. Pourtant il est bien mieux qu’il en a l’air. La réputation de James L. Brooks sur ses qualités de scénariste qui comprend bien l’humain est selon moi totalement justifiée. Selon moi, les personnages sont bien plus profonds et véridiques qu’ils en ont l’air, qu’ils dépassaient justement le simple stade de personnages de soap. En tout cas, je suis passée à différents stades émotionnels. Je ne dirai pas que j’ai ri comme devant une pure comédie mais oui le film est tout de même drôle, parfois grinçant (rien que la première scène !) et sa légèreté de ton fait du bien. J’en suis également ressortie très émue. Certains diront que c’est de l’émotion Kleenex (sans vouloir révéler la fin). Peut-être. Cela dit, j’ai été étonnamment sensible, je dois même avouer que j’avais même les larmes aux yeux. Je reste persuadée qu’il faut aller au-delà de certains messages qui peuvent paraître simplistes. A mon avis, il faut aussi remettre ce film dans le contexte de son époque. Les femmes n’étaient pas aussi « libres » que maintenant, elles étaient encore conditionnées par leur mode de vie au foyer, leur famille etc… Il y a une volonté de montrer la possible autre vie qu’une femme des années 60 à 80 pouvait avoir, qu’il n’y avait pas que sa vie de mère ou d’épouse qui comptait, qu’elle pouvait exister en tant que femme. C’est ce que nous montre le personnage d’Aurora : elle apprend, à un âge tardif, à vivre vraiment. Sa fille semble en revanche reproduire une sorte de schéma que les femmes de cette époque (et je suis même certaine qu’il y en a encore beaucoup dans ce cas actuellement), comme si elle n’avait pas compris la leçon, qu’elle retiendra certainement au pire instant de sa vie. Enfin, le casting est vraiment bon, on sent les interprètes investis, rendant vraiment justice aux personnages déjà bien écrits à la base. Shirley MacLaine est – comme souvent – formidable dans le rôle de cette femme au caractère bien trempé, son Oscar ne m’a pas semblé volé tout comme celui de Jack Nicholson, également toujours génial. Debra Winger (que je connais assez mal) m’a également agréablement surprise et elle aussi aurait mérité la fameuse statuette hollywoodienne (rassurons-nous, elle avait tout de même été nommée). Parmi les seconds rôles, Jeff Daniels s’en sort très bien en époux au comportement discutable (pourtant, étonnamment on ne le déteste pas !), John Lithgow (lui aussi dans la liste des nommés pour son rôle) est très touchant et Danny DeVito fait également quelques apparitions bien sympathiques !

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45 ans

réalisé par Andrew Haigh

avec Charlotte Rampling, Tom Courtenay, Geraldine James, Dolly Wells…

titre original : 45 Years

Drame britannique. 1h35. 2015.

sortie française : 27 janvier 2016

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Kate et Geoff Mercer sont sur le point d’organiser une grande fête pour leur 45e anniversaire de mariage. Pendant ces préparatifs, Geoff reçoit une nouvelle : le corps de Katya, son premier grand amour, disparu 50 ans auparavant dans les glaces des Alpes, vient d’être retrouvé. Cette nouvelle va alors bouleverser le couple et modifier doucement le regard que Kate porte sur son mari…

45 ans : Photo Charlotte Rampling, Tom Courtenay

45 ans est l’adaptation de la nouvelle de David Constantine, In Another Country. Il a permis à Charlotte Rampling et Tom Courtenay de remporter l’Ours d’argent d’interprétation à la Berlinale. Rampling a également réussi à décrocher, grâce à ce film, sa première nomination de toute sa carrière aux Oscars dans la catégorie « Meilleure actrice » (et battue par Brie Larson pour Room). Malgré toutes ces belles récompenses, ce film est finalement passé inaperçu en France. Cela est regrettable car ce long-métrage d’Andrew Haigh (dont son précédent, Week-end, avait déjà reçu de très bons échos malgré une polémique en Italie) vaut pour moi le coup d’oeil même si la forme pourra certainement déranger certains spectateurs. De quoi est-ce que je parle quand j’évoque la forme ? Une chronique. En effet, malgré son titre qui présente une longue durée, 45 ans se concentre sur six jours dans la vie d’un couple (donc marié depuis le temps indiqué par le titre) qui prépare en grande pompe (mais sans réel enthousiasme) leur anniversaire de mariage. Ce quotidien est bouleversé par une simple lettre : on apprend que le cadavre d’une certaine Katya, morte depuis 50 ans dans un accident de randonnée dans les Alpes, a été retrouvée dans un congélateur. Qui est cette Katya ? On apprend petit à petit les liens qui unissaient cette femme et Geoff, rendant ainsi Kate jalouse d’une morte (ce qui paraît dingue quand on y pense). Ainsi, le rôle de la chronique fonctionne totalement dans ce film. Il y a une volonté d’être au plus près de la réalité voire même de l’intimité d’un couple. Cela peut paraître fou de remettre en question tout son couple en quelques jours seulement. Ce choix est alors intéressant pour montrer finalement qu’on ne connait jamais bien une personne, même s’il s’agit de son mari avec lequel on partage sa vie depuis tant d’années. Rien n’est jamais acquis finalement. Mais au-delà de cette réflexion qui pourrait paraître un peu trop simple, ce long-métrage est intéressant pour plusieurs raisons. Tout d’abord, s’il s’agit d’une chronique pour pouvoir mieux dépeindre une réalité banale détruite par un événement qui chamboule tout, ce n’est pas pour ça que la mise en scène est délaissée. Sous ses airs de chronique, 45 ans bénéficie d’une mise en scène et d’une écriture très précise. Beaucoup d’éléments sont suggérés et en même temps, beaucoup de détails comptent pour pouvoir appréhender les sentiments des personnages et mieux comprendre le passé. J’ai d’ailleurs beaucoup pensé à Mrs Dalloway de Virginia Woolf dans lequel on suit durant une journée la journée et les tourments d’une femme, par petites touches.

45 ans : Photo Charlotte Rampling, Tom Courtenay

Est-ce que ce mariage n’a été qu’illusion ? Kate n’a-t-elle été qu’une épouse de second choix et même la femme qui a remplacé Katya (les prénoms sont d’ailleurs très proches) ? Est-ce l’ombre de Kate a pu planer durant toutes ces années et guider les choix du couple (notamment en ce qui concerne l’absence d’enfants) ? Ces interrogations, qui permettent de comprendre (logiquement) la jalousie de Kate, sont en tout cas très bien abordées. Cela dit, même si on comprend aisément certaines réponses et même si on admet que le film adopte le point de vue de Kate, je pense qu’il ne faut pas exclure deux autres possibilités. La première est sur le deuil du couple. Si ici la mort de Katya est bien réelle et qu’il y a bien une réflexion autour de deuil concret, peut-être faudrait-il admettre une possible métaphore sur la « mort » d’un ancien couple plus généralement. Comment avancer, notamment avec son ou sa partenaire quand on n’a pas encore fait le deuil de son couple ? Puis (et ce point est logiquement lié au précédent), je crois aussi que ce film veut montrer qu’il peut bien y avoir de l’amour dans un couple même si sa construction a pu exister sur des bases douteuses. Il faut alors prendre en compte les ressentis de chaque individu. Chacun a avancé au sein de ce couple différemment. C’est pour cette raison que j’ai trouvé qu’adopter un seul point de vue était intéressant, tout comme le fait de filmer régulièrement les personnages séparément même lorsqu’ils sont dans une même pièce : l’isolement des ressentis est au coeur de ce long-métrage. Au-delà de réflexions pertinentes sur l’amour et le couple, 45 ans est servi par un duo d’acteurs époustouflants. On retiendra évidemment plus la performance de Charlotte Rampling, étant donné que son personnage est davantage mis en avant puisqu’on aborde principalement son point de vue. A l’image de la sobriété de ce long-métrage, elle n’a pas besoin de gesticuler dans tous les sens, elle n’est pas dans la surenchère. Elle est justement émouvante et très juste parce qu’elle exprime beaucoup de sentiments par ses traits ou son regard. Quant à Tom Courtenay, même s’il est plus en retrait, il est également très convaincant. J’ai lu beaucoup de critiques qui disaient qu’il incarnait un personnage ingrat. Même si ce dernier déclenche la jalousie de son épouse, je ne l’ai jamais perçu comme un méchant. Je ne vais évidemment pas répéter ce que j’ai déjà dit autour de son personnage, l’écriture du scénario du personnage est déjà très habile. Mais je peux tout de même souligner la justesse de son interprétation qui parvient à donner également de l’humanité à son personnage et ne se fait pas écraser par sa partenaire.

45 ans : Photo Charlotte Rampling

The Visit

réalisé par M. Night Shyamalan

avec Olivia DeJonge, Ed Oxenbould, Deanna Dunagan, Peter McRobbie, Kathryn Hahn…

Film d’épouvante-horreur américain. 1h34. 2015.

sortie française : 7 octobre 2015

interdit aux moins de 12 ans

The Visit

Deux enfants sont envoyés passer une semaine en Pennsylvanie, dans la ferme de leurs grands-parents. Mais lorsque l’un d’eux découvre qu’ils sont impliqués dans quelque chose de profondément dérangeant, leurs chances de retour s’amenuisent de jour en jour.

The Visit : Photo Kathryn Hahn, Olivia DeJonge

Je sais que certains voudront me taper mais j’ai toujours bien aimé M. Night Shyamalan et j’adore même certains de ses films (on ne me tape pas – again). Il avait bien commencé sa carrière et depuis un certain temps, le bonhomme s’en prend plein la gueule (visiblement, pour After Earth et Le dernier maître de l’air, il l’aurait bien cherché). J’étais donc un peu partagée avant d’aller The Visit : est-ce que j’allais retrouver le Shyamalan que j’aimais tant auparavant ou est-ce que je serai face à une nouvelle daube ? Sur le papier, j’étais contente de voir Shyamalan revenir à un petit film à faible budget mais je dois avouer que je n’étais pas rassurée de voir Jason Blum à la production (je garde encore de mauvais souvenirs de American Nightmare, The Bay et Paranormal Activity !). Finalement, je vais au cinéma en me disant que je vais essayer de me détendre (remember : je n’ai pas aimé les trois derniers films vus en salle) et de mettre de côté mes a priori, tout en en vénérant pas d’avance Shy’ (vous avez vu cette contraction de malade ? Ca fait un peu Shy’m !). C’est typiquement le genre de critique qui m’emmerde : comment écrire une critique d’un film sans gaffer sur la révélation finale (alors qu’on crève d’envie d’en parler) tout en disant mon ressenti ? Je vais tenter de relever le défi ! Bref, honnêtement, il s’agit pour moi d’une bonne surprise. Certes, il ne s’agit pas du film de l’année, ni du meilleur film de Shyamalan mais ça fait plaisir de voir qu’il n’a pas quand même pas perdu la main et on sent qu’il a effectivement garder le contrôle de ce film contrairement à ses deux derniers longs-métrages. Pour ma part, je trouve qu’il s’agit déjà d’un bon divertissement. Je reconnais que l’histoire prend son temps à se mettre en place mais cela ne m’a pas dérangée dans le sens où les éléments qui peuvent sembler bavards ou de trop servent en réalité, notamment pour nourrir le twist final. En parlant de twist, oui je l’avoue : je suis vraiment tombée dans le panneau, je n’ai rien vu venir (dans ma tête, j’étais partie sur une autre piste, du genre, rien à voir !) et pourtant il y avait bien des indices dès les premières minutes du film. De plus, je ne me suis pas ennuyée car je me suis attachée aux personnages principaux, qui sont frère et soeur. La gamine Becca peut paraître un peu énervante en se prenant pour une bonne réalisatrice de documentaires mais finalement elle ne m’a pas gavée comme je pouvais le craindre, elle a quelque chose de touchant. Quant à frère Tyler, il est drôle et très expressif aussi, du coup, il y a un certain second degré qui fait du bien et que ne possèdent pas toujours les films de ce genre qui émergent depuis quelques années maintenant.

The Visit : Photo Deanna Dunagan, Ed Oxenbould, Peter McRobbie

En fait, je pense qu’il y a quelque part une forme de second degré même chez Becca. J’ai senti une prise de recul ou une forme de lucidité chez Shyamalan sur ce type de productions de films d’horreur qu’on nous offre depuis quelques années maintenant. Quant à l’utilisation de la found footage, je l’ai trouvée assez réussie (et pourtant je ne suis pas forcément fan de ce procédé). J’ai trouvé son utilisation crédible (je trouve que le found footage peut vite paraître faux dans certains films), pas écoeurante et je trouve que Shyamalan réussit à tirer vraiment quelque chose d’intéressant à partir des différents supports médiatiques. Il y a aussi une sorte de mise en abyme (même si je ne sais pas si c’est vraiment le terme qui conviendrait ici) que j’ai trouvée assez judicieuse dans le sens où on n’est pas uniquement spectateur de ce que vivent Becca et Tyler durant ces quelques jours chez leurs grands-parents, on voit vraiment la forme que prend le propre documentaire de Becca, c’est-à-dire que j’ai fini par imaginer, par voir comment Becca, en tant que jeune réalisatrice adolescente rêveuse, monte son propre film (je ne sais pas si je suis super claire). Parlons maintenant de quelque chose d’essentiel dans ce type de film : la peur. Pendant la séance, le film m’a mis mal à l’aise. Je n’ai pas forcément eu peur (du genre j’ai pas hurlé comme les ados dans la salle ou je n’ai pas mis mes petites mains de baby devant ma gueule comme je le fais un peu trop souvent) mais je redoutais tout et n’importe quoi. Je ne suis pas forcément pas des jump scare car actuellement beaucoup sont foireux dans beaucoup de films, là dans l’ensemble ils ont fonctionné sur moi, on sent en tout cas des efforts pour créer vraiment quelque chose d’effrayant et de ne pas balancer juste un effet qui dure hop deux minutes tout craché et basta. Ce qui est assez réussi, c’est qu’on puisse avoir peur sur des choses finalement banales, de notre quotidien. Et parfois, on a peur alors qu’on ne devrait pas s’inquiéter à ce moment-là. Je vais maintenant vous faire une confession intime (oui, je sais, référence pourrie made in TF1) : après avoir vu ce film, le soir, j’avoue ne pas avoir spécialement bien dormi, je n’étais même pas bien du tout. Ca faisait très longtemps que cela ne m’était pas arrivé. Alors, ne cherchez pas pourquoi, mais alors que j’essayais de trouver le sommeil, je me suis mise à repenser au film et j’ai commencé à flipper seule (du genre mon coeur s’est mis à battre hyper fort et vite d’un coup et je n’osais pas aller pisser de peur qu’un vieillard me fracasse la gueule en sortant de ma chambre ! Ca va loin !).

The Visit : Photo Deanna Dunagan

Ce que je veux dire, au-delà de cette confession franchement pitoyable (allez, frappez-moi !), c’est que le film dégage une atmosphère malsaine. Je ne pourrais forcément dire que telle scène ou telle scène m’a perturbée (même si encore une fois j’ai vraiment sursauté à plusieurs reprises) mais c’est l’histoire en elle-même et l’ambiance qui m’ont bouleversifiée. Puis, même s’il ne s’agit pas non plus du film le plus profond au monde (la fin peut aussi paraître un peu niaise même s’il n’y a rien de honteux non plus), j’ai encore une fois senti Shy’ ayant envie de donne de la consistance aux personnages, on sent qu’il aime cette thématique de l’enfance qui revient souvent dans sa filmographie, notamment avec cette référence évidente (mais véritablement intéressante) à Hansel et Gretel (avec le recul, je parlerais même d’une sorte de relecture du conte), et même plus généralement sur les liens familiaux plus généralement. Le travail de fond reste en tout cas convenable par rapport à ce qu’on attend de ce type de production (et puis on a tellement l’habitude de voir des films dans cette lignée vraiment vides que bon, on ne va pas non plus troooop gueuler sur ce point). Enfin, le casting est plutôt bon. J’ai trouvé les gamins, incarnés par Olivia DeJonge et Ed Oxenbould, bons, encore une fois attachants et communicatifs. J’ai également bien aimé les interprétations de Deanna Dunagan (même s’il y a certaines scènes où son interprétation peut paraître excessive mais bon elle fait quand même flipper) et Peter McRobbie en grands-parents ultra flippants ! Enfin, je suis toujours ravie de voir Kathryn Hahn (même si on la voit peu mais bon c’est quand même la mamounette des personnages principaux), surtout dans ce registre assez différent (j’ai d’ailleurs l’impression qu’on voit de plus en plus cette actrice et ça fait plaisir !). Pour conclure, ce film a certainement ses défauts, ne plaira peut-être pas à tout le monde (certains se feront chier, d’autres trouveront trop vite le twist, d’autres sont de toute façon allergiques au found footage, certaines personnes pourront trouver les explications grotesques) mais j’ai vraiment passé un bon moment devant, j’ai eu peuuuur (ce qui me parait essentiel quand on regarde ce genre de films), j’ai trouvé l’histoire crédible, j’ai aimé les personnages, beaucoup de choses m’ont paru intéressantes et ça me va très bien !

The Visit : Photo Olivia DeJonge

Youth

réalisé par Paolo Sorrentino

avec Michael Caine, Harvey Keitel, Rachel Weisz, Paul Dano, Jane Fonda, Mark Kozelek, Robert Seethaler, Alex MacQueen, Luna Zimic Mijovic, Tom Lipinski, Chloe Pirrie, Alex Beckett, Nate Dern, Mark Gessner, Paloma Faith, Ed Stoppard, Sonia Gessner, Madalina Ghenea, Sumi Jo…

titre original : La Giovinezza

Drame italien, britannique, suisse, français. 1h58. 2015.

sortie française : 9 septembre 2015

Youth

Fred et Mick, deux vieux amis approchant les quatre-vingts ans, profitent de leurs vacances dans un bel hôtel au pied des Alpes. Fred, compositeur et chef d’orchestre désormais à la retraite, n’a aucune intention de revenir à la carrière musicale qu’il a abandonnée depuis longtemps, tandis que Mick, réalisateur, travaille toujours, s’empressant de terminer le scénario de son dernier film. Les deux amis savent que le temps leur est compté et décident de faire face à leur avenir ensemble.
Mais contrairement à eux, personne ne semble se soucier du temps qui passe…

Youth : Photo

Youth, présenté en compétition au dernier festival de Cannes, était évidemment un des films que j’attendais le plus cette année. Je dis « évidemment » car si vous suivez mon blog depuis un moment, vous devez donc savoir à quel point j’aime les films de Paolo Sorrentino et j’ai généralement toujours défendu ce réalisateur face à ses nombreux détracteurs. J’aime énormément Il Divo et This must be the place, quant à la La Grande Bellezza, je n’ai pas peur de dire qu’il s’agit pour moi d’un chef-d’oeuvre et qu’il s’agit toujours de MA Palme d’or 2013. C’est pour moi si rare d’éprouver autant d’émotions en regardant un film, de voyager comme une âme errante au coeur d’une ville avec ses personnages. Je me rappelle être sortie de la séance émue, en me disant « pétard, le film est déjà terminé ? ». Le film durait 2h20 mais honnêtement, je n’avais vraiment pas vu le temps passer et j’avais l’impression que je pouvais encore rester dans la salle ! J’ai d’ailleurs revu le film récemment et je ressens toujours la même chose, le résultat est pour moi toujours aussi intense et je trouve ses significations de plus en plus profondes. Bref, pour ma part, j’attendais donc logiquement ce Youth. Je ne m’attendais pas forcément à un film aussi bon que La Grande Bellezza (je ne sais pas si Sorrentino pourra un jour faire mieux) mais j’espérais tout de même voir un bon film, voire même un très bon film car je sais tout simplement de quoi Sorrentino est capable. Comme vous l’aurez peut-être compris à travers cette longue introduction, j’ai été déçue par ce Youth (et là pour une fois, c’est totalement justifié qu’il n’ait rien remporté à Cannes). Je ne dis pas que le film est mauvais, juste décevant. On retrouve la patte de Sorrentino mais la magie fonctionne beaucoup moins qu’avant. Au niveau de la mise en scène et de la technique, il n’y a pourtant rien à dire, on retrouve donc tout ce qui a contribué au succès des films de Sorrentino. J’ai effectivement retrouvé tout ce que j’aime chez Sorrentino, c’est-à-dire sa mise en scène grandiloquente et virtuose (même si elle est souvent associée à quelque chose de clippesque et prétentieux).

Youth : Photo Harvey Keitel, Michael Caine

Encore une fois, lui et son équipe ont vraiment fait du bon boulot en ce qui concerne la photographie, la lumière, la maîtrise évidente d’un grand nombre de plans, la manière de s’approprier des lieux ou encore la manière de faire intervenir des personnages parfois trèèès secondaires. Cependant, contrairement à ses précédents longs-métrages, pour une fois, je vais rejoindre l’avis des détracteurs de Sorrentino : j’ai trouvé ce film assez prétentieux, clippesque et pas aussi profond que prévu. Je sais ce que certains vont me répondre : c’était déjà le cas dans ses autres films. Ahaha. Je ne nie pas cette possibilité. Seulement, comme je le disais, il se passait quelque chose émotionnellement, j’étais envoûtée. Surtout, je trouvais à chaque fois le résultat fluide. Je m’explique. Pour moi, l’émotion même de ces films venait de la manière dont les scènes s’enchaînaient, comme si tout était d’une logique imparable, comme s’il n’y avait finalement aucun calcul. C’est vraiment une incroyable expérience d’entrer dans ses films et d’avoir cette impression de flotter, de vagabonder, c’est difficile de décrire toutes mes émotions, je fais de mon mieux, j’espère être claire. Bref, là, pour la première fois, premier vrai blocage : je ne vois qu’une succession de techniques et de pseudo-philosophie. Pour la première fois chez Sorrentino, je vois effectivement de bonnes scènes, parfois touchantes, parfois très drôles, mais c’est comme s’il n’y avait vraiment de lien entre elles. Il y a des moments où je me disais : « j’ai raté une scène ? » ou encore « mais pourquoi on passe déjà à cette scène ? ». Peut-être que le problème vient alors du montage. Puis, en analysant bien mes impressions, je dirais que ce sont finalement les personnages qui m’ont déçue (enfin il n’y a pas que ça non plus). Je ne viens pas du tout d’un milieu aisé mais les précédents personnages richissimes de Sorrentino parvenaient tout de même à me toucher, j’arrivais à comprendre leur détresse et surtout j’aimais vraiment leur cynisme.

Youth : Photo Paul Dano

Dans Youth, on retrouve bien tout ça, des personnages riches, même célèbres, cyniques mais malheureux. Seulement, moi qui adore le cynisme chez les personnages, je n’y ai pas vraiment cru cette fois-ci. Je n’ai pas non plus cru à la peine qu’ils éprouvent. En fait, pour clarifier mon propos, je dirais qu’il y a un problème d’écriture, du coup les personnages en ont pris un coup, et par conséquent le film aussi. Encore une fois, même si je ne nie pas cette possibilité, je ne trouvais pas forcément les précédents longs-métrages de Sorrentino superficiels. Certes, on voyait déjà que le réalisateur était préoccupé par ses créations esthétiques (en soi, ce n’est pas forcément une mauvaise idée) mais pour moi même si les personnages sont superficiels, ses films avaient encore une fois une véritable profondeur. Là, pour la première fois, j’ai eu du mal à voir une véritable profondeur dans les personnages, même si on sent que Sorrentino a pourtant envie de leur en donner. Je trouve qu’il a du mal à trouver un bon équilibre dans ses dialogues. Je sais pourtant à quel point les dialogues sont importants dans ses films mais j’avais l’impression qu’il savait s’arrêter juste quand il le fallait. Or là, j’ai eu l’impression que ses personnages en disaient trop, que leur cynisme était ultra forcé, comme si une pancarte était affichée devant la caméra : « attention, il est cynique ». Je dirais aussi qu’il y a un déséquilibre dans la manière de nous présenter les personnages. On sent bien que le personnage incarné par Michael Caine est le point de l’histoire et qu’autour de lui gravitent les personnages. Or, le personnage de Keitel s’impose parfois un peu trop, au point qu’on oublie son partenaire. Cela m’a encore plus gênée étant donné que j’ai trouvé le personnage incarné par Keitel (un réalisateur en train de préparer avec ses jeunes scénaristes son film-testament) inintéressant. Il y a même un moment où tu as envie de lui gueuler : « Putain, on s’en fout de ta putain de fin que tu cherches depuis 3 heures ! ». Oui, parce que son personnage et ses jeunes scénaristes cherchent donc une putain de fin pour son dernier chef-d’oeuvre à venir (ou pas). Et les scènes autour de ce problèmes deviennent rapidement ultra-répétitives.

Youth : Photo Ed Stoppard, Paloma Faith

Sorrentino aime aussi mettre en scène des personnages qui parfois ne disent pas grand chose, sont trèèès secondaires, mais pourtant apportent vraiment quelque chose au propos. Attention, ces seconds rôles en question (Paloma Faith, la masseuse, la Miss Univers etc…) ne sont pas forcément déplaisants mais je ne vois pas trop où il a voulu en venir, leur intérêt m’a paru là encore un poil superficiel. La présence de Jane Fonda m’a également gênée. Alors, certes, son personnage est très attendu vu qu’on ne fait que parler d’elle. Cependant, quand elle apparaît enfin, je n’ai pas pu m’empêcher de me dire « boudi, mais elle déboule de nulle part ! ». On a vraiment l’impression que c’est une guest star pour être une guest star, que c’est une apparition un peu gratuite juste pour essayer de dire un max de saloperies en très peu de temps. J’ai également trouvé le film vraiment trop long, on a l’impression que Sorrentino a dû mal à finir son film. Pourtant, je reconnais que la scène finale (certes également étirée) avec Sumi Jo est formidable. Surtout, alors que je trouvais les films de Sorrentino intelligents jusqu’à présents, j’avoue ne pas vraiment voir où il a voulu en venir avec cette vague réflexion autour de la jeunesse et de la vieillesse. Avec toute cette bouillasse, il y a certes des choses intéressantes ou qui fonctionnent. L’ensemble n’est pas non plus désagréable, encore une fois le savoir-faire de Sorrentino sauve pas mal les meubles, il y a des scènes vraiment réjouissantes qui m’ont rappelé pourquoi j’aimais Sorrentino. Enfin, même s’ils ne rivalisent pas avec les interprétations de Toni Servillo ni celle de Sean Penn dans This must be the place, les acteurs sont également tous très bons, alors qu’ils ont la lourde tâche d’interpréter des personnages superficiels et pas suffisamment approfondis par le scénario.

Youth : Photo Jane Fonda

La Grande Bellezza

réalisé par Paolo Sorrentino

avec Toni Servillo, Carlo Verdone, Sabrina Ferilli, Iaia Forte, Isabella Ferrari, Vernon Dobtcheff, Giorgio Pasotti, Luca Marinelli, Galatea Ranzi…

Comédie dramatique italienne, française. 2h20. 2013.

sortie française : 22 mai 2013

La Grande Bellezza

Rome dans la splendeur de l’été. Les touristes se pressent sur le Janicule : un Japonais s’effondre foudroyé par tant de beauté. Jep Gambardella – un bel homme au charme irrésistible malgré les premiers signes de la vieillesse – jouit des mondanités de la ville. Il est de toutes les soirées et de toutes les fêtes, son esprit fait merveille et sa compagnie recherchée. Journaliste à succès, séducteur impénitent, il a écrit dans sa jeunesse un roman qui lui a valu un prix littéraire et une réputation d’écrivain frustré : il cache son désarroi derrière une attitude cynique et désabusée qui l’amène à poser sur le monde un regard d’une amère lucidité. Sur la terrasse de son appartement romain qui domine le Colisée, il donne des fêtes où se met à nu « l’appareil humain » – c’est le titre de son roman – et se joue la comédie du néant. Revenu de tout, Jep rêve parfois de se remettre à écrire, traversé par les souvenirs d’un amour de jeunesse auquel il se raccroche, mais y parviendra-t-il ? Surmontera-t-il son profond dégoût de lui-même et des autres dans une ville dont l’aveuglante beauté a quelque chose de paralysant…

La Grande Bellezza : Photo Toni Servillo

Le réalisateur napolitain Paolo Sorrentino (actuellement en compétition à Cannes pour Youth – La Giovinezza) présente son sixième long-métrage, La Grande Bellezza, au festival de Cannes en 2013. Comme l’a dit très justement une critique de Première, soit on adore ce film, soit on le déteste. Ceci dit, ce film possède pour moi tellement de qualités que j’avoue ne pas comprendre son absence au palmarès (tout ça pour remettre la Palme d’or à l’interminable La vie d’Adèle… oui, toi lecteur qui commence à me connaître, je suis désolée, je te saoûle parce que je te parle trop de Kechiche). Je pense tout particulièrement à l’énième absence de Toni Servillo au palmarès alors que cela fait des années qu’il mérite de le remporter et là il s’agissait de l’occasion idéale pour lui en remettre un. Je précise que je comprends pourtant qu’on puisse détester ce film (ce qui peut sembler paradoxal). Depuis, j’ai une dent contre le président du jury de l’époque, Steven Spielberg, ainsi qu’à son jury (raaaahhhh). Heureusement, d’autres académies ont remarqué les qualités louables de ce film que je considère déjà comme un chef-d’oeuvre et dont je ne me lasse pas de revoir. Ainsi, il a reçu l’Oscar et le Golden Globe du meilleur film étranger, ainsi que plusieurs Donatello (les équivalents des César en Italie) dont meilleurs réalisateur et acteur (le Donatello du meilleur film a été remis au très bon Les Opportunistes) ou encore plusieurs European Film Awards. Pourtant, cela pourrait paraître étrange que j’aime autant ce film. Sur le papier, il n’y aurait pas d’histoire : le spectateur suit une partie de l’existence de Jep Gambardella face à la vieillesse et à la mort. Pourtant, au fond, dire qu’il n’existe aucune histoire serait faux : il s’agit de l’histoire de Jep. Nuance.

La Grande Bellezza : Photo Toni Servillo

Malgré ce « rien » en apparence, qui met en avant le vide existentiel du personnage principal, il y a derrière un véritable travail d’écriture, nous trouvons notamment une progression dans ce « rien » narratif, ou encore les différentes interventions des personnages permettent à l’histoire d’avancer. En général, j’ai horreur des films qui mettent en scène l’ennui des personnages car justement souvent je m’emmerde avec eux. Or, ce long-métrage ne m’ennuie pas, au contraire, je suis emportée par cette odyssée au coeur de la ville éternelle. Cela m’a émue de me retrouver pratiquement à l’intérieur de la conscience de Jep, qui vagabonde dans Rome entre le présent et le passé. Sorrentino a su filmer tous les paradoxes même d’une existence, voire même d’une société (en l’occurrence la société romaine), oscillant ainsi entre la mort et la vie, le profane et le sacré, l’ancien et le moderne, la beauté et la superficialité / le grotesque. Le mélange des différentes émotions que le spectateur peut ressentir est alors cohérent par rapport à la complexité et dans un sens la misère intérieure de l’homme seul face à la métropole. Qu’est-ce que la grande beauté évoquée dans le titre ? La beauté de Rome, qui parvient à garder ses traces historiques dans une époque moderne et superficielle, au point de tuer un touriste japonais ? S’agit-il d’un titre ironique, soulignant ainsi une beauté disparue à cause du renoncement des personnages ? S’agit-il plutôt de la beauté intérieure, plus importante que la superficialité ? Ou encore, la grande beauté ne désignerait-elle pas la quête du bonheur ? Cette beauté en question apparaît évidemment aussi à travers l’art et les nombreuses références cinématographiques et littéraires qui construisent ce film. On pensera évidemment à La Dolce Vita de Fellini mais aussi à Huysmans (la référence ultime sur la décadence), Proust (dans le voyage du souvenir), Céline (dont un extrait de Voyage au bout de la nuit est cité au début du film) ou encore Flaubert (sur le néant).

La Grande Bellezza : Photo Luciano Virgilio, Toni Servillo

Cependant, il ne s’agit pas de références pour faire des références. Ces références servent à montrer l’importance même de cette recherche de l’art absolu qui parvient à rester éternel, comme Rome, contrairement à l’homme, confronté à la mort, que ce soit la sienne ou celle des autres. Le mélange de tous ces arts ensemble (cinéma, littérature, photographie, peinture, architecture, musique) est explosif mais sans jamais s’éparpiller, comme si chaque art apportait un nouveau regard sur l’histoire, mais apportait aussi des réponses même au cinéma ou se complétant sans cesse. Surtout, Paolo Sorrentino ne se laisse pas écraser par ses connaissances qui trouvent ici une véritable utilité, il a clairement son propre univers, chaque scène est précise, chaque plan a son utilité, son détail, sa richesse, on sait où le réalisateur mène son film. La mise en scène de Sorrentino pourra évidemment agacer et être accusée de superficialité. Pour ma part, je l’ai trouvée virtuose, parvenant à retranscrire le tourbillon existentiel du personnage principal. De plus, son style parfois « tapageur » sert réellement le propos du film. Non seulement, il réussit à montrer la décadence de la société romaine à son paroxysme mais surtout il surcharge volontairement la réalité pour pouvoir en retirer l’essentiel. De plus, Sorrentino a beau filmer des riches avec parfois une certaine tendresse (je fais ici une référence à une réplique explosive de Jep), grâce notamment au cynisme désabusé du personnage principal, le réalisateur n’est pas, selon moi, hautain avec ses spectateurs. La musique va également de pair avec cette mise en scène, confirmant cette avalanche de sentiments parfois contradictoires au sein d’un même individu. Enfin, qu’on aime ou qu’on déteste ce film (et encore une fois, je comprends qu’on puisse en avoir horreur), impossible de passer à côté l’époustouflante interprétation de Toni Servillo, pour moi l’un (voire même le) des meilleurs acteurs de sa génération.

La Grande Bellezza : Photo Toni Servillo

Absolutely Fabulous

Créée par Jennifer Saunders et Dawn French

avec Jennifer Saunders, Joanna Lumley, Julia Sawalha, Jane Horrocks, June Whitfield…

Série comique britannique. 5 saisons. 1992-2004.

Elles sont vieilles, elles sont liftées, elles boivent comme des trous et elles jurent à longueur de journée ! Patsy et Edina nous entraînent dans leur quotidien déjanté…

Jennifer Saunders et Dawn French (la Grosse Dame dans Harry Potter et le Prisonnier d’Azkaban, c’était elle) formaient un duo depuis 1987 dans une série comique, diffusée sur la BBC Two intitulée tout simplement French and Saunders. Ce show est principalement connu pour ses parodies, que ce soit de films (Titanic, La leçon de piano ou plus récemment dans une émission spéciale Mamma Mia), de séries (Dr Quinn, Alerte à Malibu…) ou encore de chanteurs ou groupes de musique (Madonna, Britney Spears, Abba, Alanis Morissette, Boyzone, U2, The Corrs, Cher, The White Stripes…). Si vous avez envie de vous faire une idée, je ne peux que vous conseiller d’aller regarder certains de ces sketchs sur Youtube par exemple. C’est dans l’un des sketchs, que vous pouvez regarder ici, que va naître une autre série, encore plus culte : Absolutely Fabulous. Cette série a duré cinq saisons de 6 à 8 épisodes en moyenne, chaque épisode durant trente minutes. Il y a eu également des épisodes en hors saison (comme récemment celui qui se déroule pendant les derniers Jeux Olympiques). Le générique, également culte, est une reprise de This Wheel’s on Fire par Julie Driscoll et Adrian Edmondson. Hélas, la série a aussi connu une abominable adaptation française, par Gabriel Aghion en 2001, intitulée simplement Absolument fabuleux, avec des Josiane Balasko et Nathalie Baye jouant comme des pieds (et je suis gentille).

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Edina « Eddy » Monsoon (Jennifer Saunders) et Patsy Stone (Joanna Lumley) sont deux amies officiellement quarantenaires (car on sait tous que Patsy ment sur son âge), qui ne sont pas encore sorties des années 1960/1970. Elles ont toutes les deux une passion pour le sexe, les clopes, la drogue, l’alcool, la mode et la chirurgie esthétique. Eddy, qui dirige sa société de relations publiques (même si elle ne bosse pas des masses) est une pseudo-bouddhiste fan de Christian Lacroix et mère de deux enfants : Serge, né d’un premier mariage avec Marshall Turtle (remarié avec la déglinguée Bo) et parti depuis un bail (on peut le comprendre), et Saffron, née de son second mariage avec Justin, depuis devenu homosexuel et qui vit toujours avec sa mère. Les relations entre Edina et sa fille sont particulièrement houleuses, les rôles étant inversés principalement à cause de l’immaturité d’Edina. Cette dernière, qui aime pourtant sa fille (à sa manière), a du mal à comprendre pourquoi Saffron est si sage (en gros elle ne se drogue pas, ne boit pas et ne couche avec le premier venu) ni pourquoi elle fait des études. On pourra également ajouter le fait qu’Eddy vit également avec sa mère, probablement atteinte de la maladie d’Alzheimer. Patsy est dans un état plus lamentable que sa copine (elle est littéralement « stone »). Elle a été vaguement  mannequin, a eu une « carrière » d’actrice porno et n’a rien mangé de solide depuis des lustres, Elle aussi est censée bosser dans un magazine de mode sauf qu’elle ne fout rien non plus (c’est même encore pire qu’Eddy dans ce domaine). Elle déteste Saffron qui, selon elle, n’aurait jamais dû naître et est capable de lui balancer les pires horreurs.

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Absolutely Fabulous est d’abord une série qui me fait énormément rire et qui ne me lasse pas depuis des années. La recette ? Tout d’abord, il y a le comportement irresponsable et la mauvaise foi d’Eddy, créant souvent un décalage détonant avec sa fille. Ainsi, Saffron engueule sa mère comme s’il s’agissait de sa fille et va même plus loin en lui achetant des capotes ! Puis, les répliques méchantes et insultantes de Patsy, qui n’a aucune gêne à balancer toutes ces saloperies, font également partie de ces ingrédients humoristiques. Enfin, on peut tout simplement évoquer la stupidité même des deux copines. Cependant, même si les deux amies ont un comportement plus que discutable, elles restent attachantes. La série, surtout les premières saisons, fait très années 90s, pourtant elle n’a pas vieilli. D’ailleurs, les dernières saisons se déroulent dans les années 2000 et mise à part quelques petits changements esthétiques, le fond n’a pas du tout changé. Eddy et Patsy rappellent clairement les femmes d’aujourd’hui (on pourra notamment penser à un grand nombre de célébrités) qui refusent de vieillir et qui ne sont préoccupées que par les apparences. Absolutely Fabulous montre également une société britannique divisée en deux camps. Pour schématiser, d’un côté, Eddy, Patsy et toutes leurs connaissances, représentent cette société devenue moderne, excentrique, refusant le conformisme mais qui est superficielle, vide et inculte. De l’autre, Saffy et sa grand-mère représentent une Angleterre assez coincée.

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Dans l’ensemble, j’aime les cinq saisons et les épisodes hors saisons. Toutes les saisons vont nous offrir un lot d’épisodes réussis et marquants. On pourra par exemple citer « Poor » (ép.5, saison 2) dans lequel Saffy va faire croire à sa mère qu’elle n’a plus d’argent afin qu’elle réduise ses dépenses extravagantes, « France » (ép.3, saison 1) où on va suivre les vacances d’Eddy et Patsy dans le Sud de la France ou « Sex » (ép.3, saison 3), dans lequel Edina et Patsy vont faire appel à des prostitués. Les trois premières saisons sont celles que je préfère. La troisième saison est selon moi la plus intéressante : il y a enfin une évolution. Ainsi, Edina veut reprendre sa vie en main et semble enfin travailler (même si elle a parfois un comportement crétin mais elle bosse). Bubble, la stupide assistante d’Eddy, va également prendre plus de place pour notre plus grand bonheur. En revanche, j’aime un peu moins la saison 5 qui met en scène la grossesse et la nouvelle vie de famille de Saffron. On a pu voir dans les quatre précédentes saisons une Saffy très responsable. Du coup, en connaissant le personnage, j’ai eu un peu de mal à croire qu’elle ait pu tomber enceinte par accident. Je ne pense pas qu’elle aurait pu reproduire le même schéma que sa mère. De plus, même si son compagnon africain John (interprété par le regretté Felix Dexter) est très sympathique, Saffy ne semble pas très amoureuse. Sa grossesse pourra même agacer et même si leurs propos restent toujours excessifs, pour la première fois, on donnerait presque raison à Edina et Patsy de s’interroger (évidemment bêtement du style « chérie, il y a eu pénétration ? ») sur cette grossesse. Cependant, il faut avouer que voir Edina en mamie ou la voir s’extasier sur ce bébé métisse (ça fait branché selon elle) reste drôle.

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Le casting, 100% féminin en ce qui concerne les rôles principaux, est également très bon. Jennifer Saunders (qui prête sa voix à Marraine la fée dans Shrek 2) et Joanna Lumley (vue récemment dans Le Loup de Wall Street), très complices, sont excellentes dans les rôles désormais cultes d’Edina et Patsy. Julia Sawalha (Lydia Bennet dans la série de la BBC Orgueil et Préjugés) est également très convaincante dans le rôle de Saffron et les apparitions de June Whitfield, qui incarne la mère d’Edina, sont aussi drôles. Jane Horrocks va également marquer la série en interprétant la délirante Bubble ainsi que sa cousine Katy Grin, une présentatrice tv également tarée. Parmi les personnages secondaires, on a également le plaisir de retrouver au casting Christopher Malcolm (Justin, le père gay de Saffron), Kathy Burke (Magda) ou encore Naoko Mori (Sarah, l’amie tarée de Saffron) pour ne citer qu’eux. La série a également été marquée par un grand nombre de guests. On a ainsi pu voir voir la co-créatrice de la série Dawn French en journaliste tv, Idris Elda en prostitué, Helena Bonham Carter en fille idéalisée dans les rêves les plus fous d’Eddy, Kristin Scott Thomas en dingue, Miranda Richardson en mère dépassée ou encore Celia Imrie qui incarne l’impitoyable Claudia. On retrouve également, dans leurs propres rôles, Naomi Campbell tiraillée entre Edina et Claudia, l’ex-Spice Girl Emma Bunton en amie d’enfance de Saffron, Minnie Driver en connasse qui veut tout gratuit, le regretté Stephen Gately des Boyzone abordé par une Edina torchée en soirée, Jean-Paul Gaultier, Elton John ou encore Sacha Distel dans l’épisode se déroulant à Paris.

Pour finir, je vous propose ici un petit best of de la série, un moment de bons souvenirs pour certains, et peut-être pour d’autres l’occasion de découvrir cette série culte.

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Nebraska

réalisé par Alexander Payne

avec Bruce Dern, Will Forte, June Squibb, Bob Odenkirk, Stacy Keach…

Comédie dramatique américaine. 1h55. 2013.

sortie française : 2 avril 2014

Nebraska

Un vieil homme, persuadé qu’il a gagné le gros lot à un improbable tirage au sort par correspondance, cherche à rejoindre le Nebraska pour y recevoir son gain, à pied puisqu’il ne peut plus conduire. Un de ses deux fils se décide finalement à emmener son père en voiture chercher ce chèque auquel personne ne croit. Pendant le voyage, le vieillard se blesse et l’équipée fait une étape forcée dans une petite ville perdue du Nebraska qui s’avère être le lieu où le père a grandi. C’est ici que tout dérape. Rassurez-vous, c’est une comédie !

Nebraska : Photo

Malgré la présence d’Alexander Payne derrière la caméra et un prix d’interprétation pour Bruce Dern au festival de Cannes l’an dernier, je n’attendais pas grand-chose de ce film, au pire à quelque chose de sympathique. Finalement, Nebraska est la bonne surprise de ce mois d’avril. A première vue, il n’y a rien d’exceptionnel dans ce petit road-movie en noir et blanc. Et pourtant, la magie opère, notamment grâce à une mise en scène particulièrement efficace et un regard subtil et intelligent. J’ai trouvé le film parfaitement équilibré entre l’humour, parfois noir (les cousins débiles qui ont commis un viol une agression sexuelle, la femme de Woody, qui ne se laisse pas faire, qui pisse sur des tombes et qui raconte que tout le monde voulait coucher avec elle durant sa jeunesse) et l’émotion (le père et le fils renoue des relations, la vraie personnalité de Woody est petit à petit révélée), sans jamais être lourd ou larmoyant. Il y a également un bon équilibre en ce qui concerne le rythme. En effet, le film dure presque deux heures  pourtant, même si le rythme n’est pas très rapide, je ne me suis pas ennuyée un seul instant. De plus, à premier abord, le sujet semble assez simple, mais le scénario reste bien écrit, sachant aller dans la bonne direction. Au début, on ne comprend pas forcément le choix du noir et blanc. Finalement, en avançant dans le film, on peut voir où cela veut en venir. Je me suis aperçue que le film jouait beaucoup avec les contrastes. En effet, dans un road-movie, on s’attendrait à voir de beaux paysages, mis en valeur par de belles couleurs et le tout accompagné par une musique typiquement américaine. Or, même si on retrouve bien une bande-son excellente (par Mark Orton et Robert Burger), ici, les couleurs ne sont éclatantes. Visuellement, le film reste très beau et soigné (la photographie et la lumière permettent ce résultat splendide) mais ce noir et blanc fait ressortir un sentiment mélancolique, presque morbide. Toujours grâce à ce choix visuel et esthétique, Alexander Payne peint un portrait sombre du Nebraska et des vieux « amis » de Woody. Enfin, la famille au coeur de ce film est très attachante et servie par d’excellents interprètes. Bruce Dern est vraiment formidable dans le rôle de ce vieil alcoolique probablement un peu trop naïf et qui tente de retrouver sa fierté. Will Forte et Bob Odenkirk (le premier est le gentil fils loser, le second incarne l’aîné) sont également très convaincants. L’autre bonne surprise du film est June Squibb, qui incarne la vieille épouse de Woody : elle n’a pas remporté l’Oscar du meilleur second rôle féminin, mais personnellement, je trouve que c’elle qui le méritait le plus. C’est mon gros coup de coeur, et il faudrait regarder ce film rien que pour elle !

Nebraska : Photo