13 Reasons Why (saison 1)

Créée par Brian Yorkey

avec Dylan Minnette, Katherine Langford, Christian Navarro, Brandon Flynn, Alisha Boe, Justin Prentice, Miles Heizer, Ross Butler, Devin Druid, Amy Hargreaves, Kate Walsh, Derek Luke, Brian d’Arcy James, Brandon Larracuente, Steven Silver, Sosie Bacon, Josh Hamilton, Ajiona Alexus…

Drame. Saison 1. 2017.

Clay Jensen est un adolescent qui découvre sous son porche au retour du lycée une mystérieuse boîte portant son nom. À l’intérieur, des cassettes enregistrées par Hannah Baker, une camarade de classe qui s’est tragiquement suicidée deux semaines auparavant. Les enregistrements révèlent que la jeune fille, dont il était amoureux, a décidé de mettre fin à ses jours pour treize raisons. Clay est-il l’une de ces raisons ?

Photo Katherine Langford

Impossible d’échapper au phénomène 13 Reasons Why, diffusé sur Netflix et co-produit par la chanteuse Selena Gomez. Malgré un sujet qui m’intéressait (le harcèlement scolaire qui conduit au tragique : le suicide), le fait que cette série devienne aussi populaire (elle a suscité plus de 8 millions de messages sur Twitter) m’a plus rebutée qu’autre chose. J’avais également peur que la série vise un public très adolescent. Cela dit, les critiques de bons blogs ou plus globalement de la presse, pas nécessairement axés sur des goûts dits « adolescents » ou « populaires » (même si je ne dénigre pas du tout ce type de public, loin de là) ont également défendu cette série. Cela a forcément suscité ma curiosité. Autre chose m’a rassurée : l’équipe. En effet, son créateur, Brian Yorkey, est connu pour avoir remporté un prix Pulitzer. De plus, parmi les réalisateurs, nous retrouvons tout de même Gregg Araki (qui a signé le perturbant et inoubliable Mysterious Skin et le surprenant White Bird) ou encore Tom McCarthy (également dans la liste des producteurs), connu pour les fabuleux The Visitor et surtout l’Oscarisé Spotlight. La série est adaptée du roman de Jay Asher, Treize raisons (l’auteur en question a aussi jeté un oeil sur le travail des scénaristes). 13 Reasons Why débute deux semaines après le suicide de Hannah Baker, qui étudiait au lycée Liberty (au nom ironique). Clay était amoureux de la jeune disparue. Il reçoit alors les cassettes enregistrées par Hannah : cette dernière explique alors les fameuses 13 raisons (pratiquement 13 personnes en réalité) qui l’ont poussée à son geste irréversible. Clay met un certain temps à écouter toutes les cassettes (il lui faudra en fait toute la saison !), cela lui est trop difficile de tout emmagasiner en même temps. De l’autre côté, les autres personnes cités dans les cassettes ont déjà tout écouté et foutent la pression à Clay pour que ce dernier ne puisse pas répéter des informations compromettantes. Au-delà du côté pratique narratif (sinon tout aurait été résolu en un seul épisode), ce procédé fonctionnerait presque comme une mise en abyme du vécu de Hannah : une forme de harcèlement semble poursuivre Clay dans sa quête de vérité et de justice.

Photo Dylan Minnette, Katherine Langford

13 Reasons Why traite parfaitement bien ses deux principaux thèmes (les deux étant liés) : le harcèlement et le suicide. Là, on comprend qu’on ne peut pas la cataloguer vulgairement de série pour adolescents même si elle s’adresse aussi à ce jeune public. Ainsi, le harcèlement apparaît clairement comme un cercle infernal : un événement – petit ou gros – en amène nécessairement un autre jusqu’au point de non-retour. Hannah aurait pu s’en sortir – même s’il lui restait peu de gens qui lui tendaient encore la main. La série ne parle pas non plus uniquement que de harcèlement et de suicide. Certes, elle est très sombre et est sans concession. La fameuse scène de suicide est particulièrement difficile à regarder (j’en ai pourtant vu pas mal des scènes de suicide au cinéma et à la télévision), d’autres scènes sont également éprouvantes. Cela dit, elle a le mérite d’offrir une petite lueur d’espoir : on peut tout faire pour qu’il n’y ait pas une autre Hannah Baker, pour qu’on apprenne à mieux communiquer et à prendre soin des uns et des autres ou encore pour qu’il y ait une vraie justice. La saison 2 (que j’attends donc avec impatience) devrait d’ailleurs régler certains de ces points en question. 13 Reasons Why surprend donc par son scénario addictif alors que l’histoire proposée est sombre et ne donnerait pas nécessairement envie de poursuivre tous les épisodes. Surtout, il dresse des portraits complexes. En effet, dans les premiers épisodes, j’avais peur de ne voir que des personnages lisses, juste méchants et sans personnalité. En dehors d’un seul personnage qui est clairement le grand méchant de l’histoire et qui est irrécupérable et inexcusable, les treize épisodes permettent de mieux cerner les différents personnages : certes, le but n’est pas d’excuser leurs actes, loin de là. Ils ont leurs responsabilités dans ce qui a pu arriver à Hannah (et j’ai même envie de dire que même Hannah a aussi sa part de responsabilités). Les épisodes expliquent alors comment ils ont pu arriver à un certain degré de méchanceté. En général, il s’agit toujours plus ou moins des mêmes raisons : la peur de sortir de la norme et d’être moqué/rejetté par sa différence (par conséquent, envie de se fondre dans la moule).

Photo Katherine Langford

13 Reasons Why a suscité la polémique malgré son succès : cette série serait néfaste pour les adolescents et plus généralement pour tous les spectateurs ayant des idées sombres. Certes, comme pour n’importe quelle oeuvre en général, il faut faire attention à ne pas la mettre dans les mains de n’importe qui. Surtout que Netflix a diffusé après le dernier épisode le documentaire Beyond the Reasons pour continuer de débattre sur les sujets abordés au cours de la série. J’ai envie de dire : si je regarde Scream, vais-je devenir une tueuse en puissance ? Personnellement, j’ai même envie de dire qu’il s’agit plutôt du contraire. Je suis persuadée que cette série permettra (si ce n’est déjà le cas) de libérer la parole des adolescents harcelés quotidiennement et surtout de faire prendre conscience à de potentiels bourreaux que certains actes ou certaines paroles peuvent avoir de réelles conséquences psychologiques et physiques sur leurs proies. Les critiques ont aussi reproché à Hannah de se suicider et de faire ses cassettes pour se venger. Il me semble que les choses sont un peu plus complexes et c’est justement ça aussi qui rend la série si pertinente : Hannah agit selon moi pour s’expliquer, pour soulager une dernière fois sa conscience et éventuellement pour faire éclater la vérité. Est-elle une bourreau ? J’envisage plutôt une autre possibilité : ses ex-bourreaux finissent par la voir comme une sorte de bourreau, un fantôme qui les hante sans cesse, la culpabilité finissant par les ronger. La mise en scène, la photographie et évidemment le scénario laissent par ailleurs envisager cette figure fantomatique d’Hannah, la morte qui est omniprésente dans l’existence des vivants qui devront apprendre à vivre avec les différentes vérités. La gestion entre les scènes alternant le passé et le présent ou encore plus généralement entre les différents points est volontairement de plus en plus floue, encore une fois pour rendre la « présence » d’Hannah plus fantomatique voire même énigmatique. 13 Reasons Why présente une première saison bien interprétée, addictive, poignante, plus complexe qu’elle en a l’air et surtout importante, que ce soit par rapport aux questions plus évidentes autour du viol et du harcèlement ou encore par rapport à d’autres sujets dont on parle moins (le slut shaming et la culture du viol.

Photo Dylan Minnette, Katherine Langford

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Captain Fantastic

réalisé par Matt Ross

avec Viggo Mortensen, George Mackay, Samantha Isler, Annalise Basso, Nicholas Hamilton, Shree Crooks, Charlie Shotwell, Frank Langella, Ann Dowd, Kathryn Hahn, Steve Zahn, Missi Pyle, Trin Miller, Erin Moriarty…

Comédie dramatique américaine. 2h. 2016.

sortie française : 12 octobre 2016

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Dans les forêts reculées du nord-ouest des Etats-Unis, vivant isolé de la société, un père dévoué a consacré sa vie toute entière à faire de ses six jeunes enfants d’extraordinaires adultes.
Mais quand le destin frappe sa famille, ils doivent abandonner ce paradis qu’il avait créé pour eux. La découverte du monde extérieur va l’obliger à questionner ses méthodes d’éducation et remettre en cause tout ce qu’il leur a appris.

Captain Fantastic : Photo Annalise Basso, Charlie Shotwell, George Mackay, Nicholas Hamilton, Samantha Isler

Captain Fantastic est le film indépendant américain du moment (et même de l’année ?) à regarder qui semble plaire à un grand nombre de festivaliers. En effet, il a remporté, dans la section « Un Certain Regard », le prix de la mise en scène au dernier festival de Cannes ou encore les prix du jury et du public de la ville au festival de Deauville. Derrière la caméra on retrouve un certain Matt Ross qui signe ici son deuxième long-métrage (le premier étant 28 Hotel Rooms). Son nom ne vous dira peut-être rien, pourtant il s’agit à l’origine d’un acteur qu’on a pu déjà voir, notamment dans les séries American Horror Story (il jouait le rôle du docteur Montgomery) et Silicon Valley ou encore dans les films Aviator de Martin Scorsese et American Psycho de Mary Harron. Pour Captain Fantastic, il s’est parfois inspiré de son propre vécu, sa mère s’intéressant à d’autres modes éducatifs, notamment en vivant en communauté loin d’un environnement déjà influencé par la technologie. Le Captain Fantastic du titre, qui est incarné par Viggo Mortensen, c’est ce père de famille, récemment veuf (sa femme ayant des troubles mentaux s’est donnée la mort), qui élève ses six enfants loin du capitalisme, en habitant dans la forêt. Les enfants ne vont évidemment pas à l’école mais Ben Cash veille à ce qu’ils soient instruits. Bref, dit comme ça, même si on observe évidemment un mode de vie différent voire même marginal, sans dire qu’il s’agit du monde des Bisounours (les premières scènes permettent d’insérer les failles de ce mode de vie en question), au début on est émerveillé voire même admiratif de voir un type appliquant ses rêves voire même ses fantasmes, transmettre des valeurs saines à ses gosses bien élevés et mignons comme tout. Mais heureusement le film ne crie pas sur tous les toits pendant deux heures à quel point Ben est un père fantastique, contrairement à ce que le titre laisse présager. Certes, le réalisateur a envie de soutenir la vision idéaliste de Ben (et il ne s’en cache pas), ça se ressent. Mais le portrait de Ben est très ambigu, on ne peut pas s’empêcher de le remettre en question, lui-même (par le décès de sa femme et de tout ce qui va avec, c’est-à-dire en retournant pour quelques jours dans le monde capitaliste qu’il déteste tant) se remet en question.

Captain Fantastic : Photo Annalise Basso, Charlie Shotwell, George Mackay, Nicholas Hamilton, Samantha Isler

La rencontre entre les deux mondes crée évidemment des situations drôles comme on s’attend (et on n’est pas déçus !) mais est un très bon moyen de livrer des réflexions pertinentes sur les deux camps sur des questions très actuelles. En effet, même si on vit dans une société de consommation dans laquelle on a du mal à s’en défaire, il existe de plus en plus des petits groupes d’individus luttant chacun à leur manière contre ce système. Ces groupes utopistes peuvent-ils réellement exister sans tomber dans l’extrémisme (c’est-à-dire en ne faisant aucune concession sur quoique ce soit) ? Notre mode de vie capitaliste, qui fait en quelque sorte partie de la norme, n’est-il pas aussi en lui-même tombé dans une sorte d’extrémité (violence qui passe notamment par l’abrutissement aux jeux vidéos, manque d’intérêt pour la culture, surconsommation et dépendance de produits, obésité qui n’est que la conséquence de tout ça, et j’en passe ?) ? Ces deux mondes doivent-ils absolument être séparés (et donc ennemis, à l’image de la relation entre Ben et son beau-père) ou au contraire ne peuvent-ils cohabiter en trouvant un juste milieu ? Au-delà de poser des questions sur notre société, effrayante pour différentes raisons mais paradoxalement un minimum nécessaire si on veut conserver un certain lien social, Matt Ross a su interroger sur un autre sujet actuel : l’éducation. Lorsqu’on souhaite le meilleur pour ses enfants, ne réalise-t-on pas quelque part une sorte de fantasme « pervers » (je pense que la scène avec le bouquin Lolita de Nabokov à analyser n’est pas anodine) en pensant finalement avant à soi ? Il est d’ailleurs aussi intéressant, via certains enfants de la famille, que ce mode de vie ne peut pas correspondre à tout le monde. Ben n’a donc rien d’un père parfait, il est ambigu, il y a des choses qu’on peut pointer dans l’éducation de ses enfants, même à l’origine certaines de ses choses sont très saines : Ben s’adresse à ses enfants de la même manière, sans adapter son langage en fonction de leur âge (son langage cru et franc a parfois du bon mais trouve donc aussi ses limites), qu’ils donner du vin alors que certains sont vraiment trop jeunes pour en boire, les initie aux armes blanches (mais vraiment tous les gosses, comme la petite Hit-Girl dans Kick-Ass !).

Captain Fantastic : Photo Annalise Basso, Shree Crooks, Viggo Mortensen

Captain Fantastic présente un monde utopique présenté sous différentes formes (notamment d’un point de vue esthétique, visant quelque chose de lumineux et printanier, comme si on avait atterri dans un autre univers), il a envie de défendre des personnes ayant des convictions et tentant de les appliquer dans son quotidien (et d’ailleurs on ne se pose jamais la question si c’est crédible ou non : on croit nous-mêmes en ce mode de vie qui présente évidemment ses limites). Même s’il s’agit d’une belle ode à la différence et à l’ouverture d’esprit, le discours lui-même ne va pas uniquement dans un sens, il n’a rien de sectaire ou d’illuminé. Je dirais en fait qu’il reste à la fois utopiste et sensé. Finalement, il est à l’image des interrogations dont nous avons parlé plus haut : tout est une question de juste milieu. L’ensemble est donc à la fois lumineux, pertinent, bien rythmé, souvent drôle mais aussi très émouvant. Viggo Mortensen trouve l’un des meilleurs rôles de sa carrière. Il est absolument fantastique dans le rôle de ce père anti-capitaliste parvenant à s’interroger sur son mode de vie. Il sent qu’il a bien saisi les enjeux et la complexité de son personnage. Les six acteurs incarnant les enfants Cash sont également excellents. On croit totalement à cette fratrie et on voit pratiquement une ressemblance (sur tous les points) avec Ben. Surtout ils possèdent tous une personnalité, ce n’est pas uniquement un groupe de gosses comme on peut parfois le voir dans les films. Enfin, les seconds rôles (Frank Langella, Katherine Hahn, Steve Zahn, Missi Pyle) sont également très bons. Ils ont beau représenter le point de vue adverse voire même ennemi de celui de Ben et sa famille, je trouve qu’ils réussissent tous à ne pas tomber dans la caricature dans le sens où on comprend aussi pourquoi ils valent défendre leur norme. Captain Fantastic est donc plus qu’un excellent feel-good movie. Sans être moralisateur, parvenant à maîtriser ses nombreux paradoxes montrant ainsi sa complexité, il s’agit d’un film d’une grande humanité, qui donne envie de se remettre en question et de retrouver un lien, sans dérangement, avec la nature et l’aventure.

Captain Fantastic : Photo Shree Crooks, Viggo Mortensen

Valley of Love

réalisé par Guillaume Nicloux

avec Isabelle Huppert, Gérard Depardieu, Dan Warner…

Drame français. 1h32. 2014.

sortie française : 17 juin 2015

Valley of Love

Isabelle et Gérard se rendent à un étrange rendez-vous dans la Vallée de la mort, en Californie. Ils ne se sont pas revus depuis des années et répondent à une invitation de leur fils Michael, photographe, qu’ils ont reçue après son suicide, 6 mois auparavant.
Malgré l’absurdité de la situation, ils décident de suivre la programme initiatique imaginé par Michael…

Valley of Love : Photo Isabelle Huppert

Valley of Love a été présenté au dernier festival de Cannes en compétition mais est reparti les mains vides. J’avais envie de le découvrir car le sujet et le duo formé par Isabelle Huppert et Gérard Depardieu m’intéressaient. De plus, j’ai eu la chance de gagner des places en participant à un concours (sur le blog de Papillote si je ne dis pas de bêtises), je tenais vraiment à remercier Le Pacte. C’est toujours difficile de juger un palmarès cannois surtout quand on n’a pas encore pu découvrir tous les films mais j’ai la sensation que le jury ait pu passer à côté de ce long-métrage. En tout cas il méritait bien sa place en compétition. Même si je ne le trouve pas parfait et qu’en sortant de la salle je n’ai pas crié au chef-d’oeuvre, j’ai étrangement énormément aimé ce film, en tout cas, il ne m’a pas laissée indifférente et plus les jours passent, plus je lui trouve des qualités. Certes, Valley of Love manque parfois un peu de rythme, on pourra dire qu’il est mou, je suis sûre que certains se sont emmerdés durant leur séance et je peux les comprendre. Pourtant, il s’agit pour moi d’une magnifique expérience à vivre, surtout en salle de cinéma et Valley of Love a le mérite d’être original (ce qui est important à souligner vu les daubes ou films peu inspirés qui sortent trop souvent en salles). C’est un film qui joue beaucoup sur les sensations, nos perceptions et sur ce qu’il y a de plus profond et de plus intime chez l’homme. Malgré quelques imperfections, je suis persuadée que c’est le type de long-métrage à regarder une deuxième fois pour ne pas passer à côté de certains détails. Au début, à cause de certains plans un peu trop longs, je pensais que le travail de Nicloux était maladroit. Certes, même s’ils sont parfois un peu trop insistants, plus on avance dans le film, plus on comprend que chaque plan a vraiment une signification (je pense notamment à la toute première scène, quand Huppert marche et est filmée de dos – à la fin du film, je pense avoir compris la démarche de Nicloux). Le réalisateur a réussi à s’emparer des magnifiques et démesurés décors américains pour pouvoir raconter son histoire et mettre en avant son propos. Malgré la clim’ dans la salle, j’avais chaud pour les spectateurs, je transpirais pour eux et avec eux et cette chaleur qui émane tout le long du film joue un rôle important dans la quête des personnages à se retrouver (le « se » ayant un sens varié) et participe à cette ambiance écrasante et étouffante.

Valley of Love : Photo Gérard Depardieu, Isabelle Huppert

Je suis ressortie de la salle assez émue, non pas à cause du sujet de base en lui-même (le suicide du fils), mais plutôt pour la réflexion derrière, qui ressort encore plus grâce à une mise en scène vertigineuse. Guillaume Nicloux n’a pas la prétention de répondre à des questions mais il a su montrer les limites floues entre la fiction et la réalité, entre le rêve et la réalité, entre la vie et la mort, entre solitude et retrouvailles ou entre les différents mondes (Paradis/Purgatoire/Enfer). De plus, il souligne avec une étonnante justesse à quel point notre rapport à la spiritualité et au deuil reste finalement extrêmement personnel. Est-ce que les personnages joués par Isabelle Huppert et Gérard Depardieu ont vraiment « revu » leur fils Michael au cours de ces derniers rendez-vous fixés par Michael lui-même avant de se suicider ? Pourquoi avoir fixé les rendez-vous à des dates et heures en particulier ? Pourquoi d’ailleurs Michael s’est-il suicidé ? Certaines questions resteront volontairement en suspens, à l’image du temps et de l’espace qui sont eux-même dans cet état-là. Mais justement, c’est ce flou qui est intéressant dans ce film et pour une fois on ne se sent pas forcément frustré de ne pas tout savoir, le principal est que les personnages pensent qu’ils ont vécu cette expérience spirituelle et qu’ils ont pu se rapprocher d’une certaine façon de leur enfant disparu. Ceci dit, la mise en scène des « rapprochements » entre ce « fantôme » et leurs parents est assez remarquable. Tout en restant un drame, il y a tout de même des fois où Valley of Love m’a fait penser à des films fantastiques voire même à l’univers de Lynch, ce qui confirme de nouveau ce sentiment de vertige et de pertes de repères et de sens. Il y a aussi la remarquable musique de Charles Ives qui va dans ce même sens : elle est à la fois magnifique et très troublante. Au-delà de la question du deuil et de la spiritualité, traitée avec beaucoup d’intelligence et de subtilité, sans être larmoyant ou sans misérabilisme, Nicloux a aussi su traiter de notre connaissance de soi qui passe à travers l’autre, d’où aussi cette réunion entre ces deux êtres qui se sont aimés. Valley of Love est également porté par ces deux monstres du cinéma, Isabelle Huppert et Gérard Depardieu, bouleversants comme jamais. De plus, leurs performances sont sûrement encore plus touchantes étant donné qu’il y a une part « autobiographique » : les personnages s’appellent Isabelle et Gérard, ils sont tous les deux acteurs et nous connaissons tous l’histoire personnelle de Depardieu avec son fils Guillaume. Pour conclure, Valley of Love est un film qui ne plaira peut-être pas à tout le monde, je le conçois. Mais j’ai vraiment beaucoup aimé ce film qui semble simple mais finalement est très profond, émouvant, surtout vertigineux et sensoriel.

Valley of Love : Photo Gérard Depardieu, Isabelle Huppert

Miele

réalisé par Valeria Golino

avec Jasmine Trinca, Carlo Cecchi, Libero De Rienzo…

Drame italien, français. 1h36. 2013.

sortie française : 25 septembre 2013

Miele

Irene vit seule dans une maison au bord de la mer non loin de Rome. Son père et son amant la croient étudiante. En réalité, sous le nom de code Miele, elle aide clandestinement des personnes en phase terminale à mourir dignement en leur administrant un barbiturique puissant. Un jour elle procure une de ces doses mortelles à un nouveau « client », Monsieur Grimaldi. Elle découvre cependant quʼil est en parfaite santé mais quʼil veut mettre fin à ses jours, ayant perdu goût à la vie. Bien décidée à ne pas être responsable de ce suicide, elle va tout faire pour l’en empêcher.

Miele : Photo Jasmine Trinca

Le festival de Cannes a présenté en 2013 dans la catégorie « Un certain regard » le premier long-métrage de la sympathique actrice italienne Valeria Golino. Cette dernière, qui adapte le roman Vi Perdono écrit par Angela Del Fabbro (en réalité Mauro Covacich) s’attaque à un sujet difficile, c’est-à-dire l’euthanasie, un sujet très tabou, tout particulièrement en Italie. On retrouvait d’ailleurs ce même sujet dans un autre film italien sorti cette même année, La Belle Endormie réalisé par Marco Bellocchio (la critique est prévue pour demain – au moins ça sera fait), qui reprenait en guise de trame le cas d’Eluana Englaro. Cependant, les deux films ont des points de vue assez différents, et pour être franche, j’ai largement préféré le film de l’inexpérimentée Golino à celui du réalisateur de Vincere. Pour aborder le sujet, Golina met en scène une jeune femme, qui prend le doux surnom de « Miele » pour pouvoir assurer ses services. Elle tombe dans cette pratique illégale parce qu’elle croit en ce qu’elle fait. La sincérité de l’héroïne est très touchante. Cependant, là où le film devient intéressant, c’est qu’il ne prend pas forcément un parti pris, le propos est au contraire assez nuancé et ne tente pas d’imposer un point de vue aux spectateurs. Golino n’a pas la prétention de vouloir affirmer quelque chose, elle pose simplement des questions, notamment sur notre conscience face à la mort. Ces nuances sont également apportées grâce au personnage de Carlo, qui pète la forme (contrairement aux personnes euthanasiées, qui souffrent de maladies incurables) mais qui veut juste en finir avec la vie.

Miele : Photo Carlo Cecchi, Jasmine Trinca

Golino réussit à traiter d’autres sujets plus universels (le suicide et la solitude) sans tomber dans la facilité. Il est également intéressant de noter le contraste intéressant entre la mort et le comportement de Irene/Miele qui respire la vie. Selon moi, Valeria Golino s’en sort dans l’ensemble plutôt bien en tant que réalisatrice et je suis pour qu’elle repasse derrière la caméra. On voit qu’il y a vraiment des efforts de sa part pour donner de la poésie et de la sensibilité à son film, même si on a parfois l’impression qu’elle filme certaines scènes uniquement dans un but purement esthétique. Il y a quelques maladresses mais on les pardonne assez facilement vu qu’il ne s’agit que d’un premier film et que Golino maîtrise quand même tellement bien son sujet (très casse-gueule). Il me semble aussi qu’il y a un petit problème avec la musique : bien que je partage apparemment les mêmes goûts musicaux de cette chère Valeria, je trouve qu’elle en abuse parfois un peu. Il est vrai que la musique a son importance dans le long-métrage puisque c’est grâce à elle que Miele va pouvoir s’enfermer dans une bulle pour mieux affronter la réalité. Cependant, j’avais vraiment parfois l’impression que l’actrice/réalisatrice mettait les morceaux de sa playlist idéale ! Dans l’ensemble, Miele est une jolie petite réussite, assez maîtrisée, qui a le mérite de poser les bonnes questions sans être prétentieux. Le sujet est traité avec délicatesse, et Valeria Golino évite les scènes larmoyantes. Jasmine Trinca, dans le rôle-titre, ainsi que son partenaire Carlo Cecchi, sont impeccables.

Miele : Photo Jasmine Trinca