Stronger

réalisé par David Gordon Green

avec Jake Gyllenhaal, Tatiana Maslany, Miranda Richardson…

Drame, biopic américain. 2h. 2017.

sortie française : 7 février 2018

En ce 15 avril 2013, Jeff Bauman est venu encourager Erin qui court le marathon : il espère bien reconquérir celle qui fut sa petite amie. Il l’attend près de la ligne d’arrivée quand une bombe explose. Il va perdre ses deux jambes dans l’attentat. Il va alors devoir endurer des mois de lutte pour espérer une guérison physique, psychologique et émotionnelle.

Stronger : Photo Jake Gyllenhaal, Tatiana Maslany

L’histoire de Jeff Bauman a fait le tour du monde. Après avoir perdu ses deux jambes lors des attentats de Boston en 2013, Bauman a réussi à apporter des informations précieuses au FBI pour arrêter les terroristes. Les Américains l’ont alors considéré comme un héros, Bauman faisant alors des apparitions médiatiques un peu partout (le film expose évidemment cette problématique). Le personnage de Bauman apparaissait déjà dans Traque à Boston (Peter Berg, 2017), interprété par Dan Whelton. Je n’attendais pas spécialement la sortie de Stronger, au moins je ne peux pas parler de déception ou quoi que ce soit : j’ai vu à l’écran tout ce que j’imaginais du film avant même de le voir, en me basant sur le synopsis et la bande-annonce. J’étais même capable d’anticiper toutes les étapes du scénario (en précisant que je ne connaissais pas l’histoire de ce jeune homme) : les pleurs, les disputes, les reproches, les moments de désespoir et d’espoir etc… Certes, ce sont des étapes logiques face à un tel traumatisme qui bouleverse autant la vie de Bauman que celle de sa famille et de ses proches. Cela reste forcément regrettable de constater autant de prévisibilités. Le résultat est par conséquent plutôt tire-larmes : par conséquent, cela m’a empêchée d’être réellement bouleversée par cette belle leçon de vie sur le papier. Cela dit, quelques séquences restent plutôt touchantes (je pense notamment à la rencontre entre Jeff et son sauveur Carlos). Concernant la mise en scène, je suis partagée. Je ne m’attendais pas spécialement à voir un travail très ambitieux par rapport au sujet et à la manière dont le film a été vendu. Je ne peux donc pas non plus parler de déception puisque je n’attendais rien côté mise en scène : on sait très bien quand on va voir ce genre de films que l’oeuvre va surtout tenir sur la qualité même de l’histoire. Paradoxalement, même si la mise en scène est dans l’ensemble simplement correcte, il y a pourtant mine de rien bel et bien quelques petites tentatives plus ambitieuses qui fonctionnent discrètement. Je pense notamment à la séquence où Jeff et son ex se retrouvent à l’hôpital : le personnel hospitalier s’occupe alors des bandages de Jeff, ce dernier demande alors à Erin de l’épauler pendant ce moment en évitant de regarder ses jambes. Le travail autour des bandages qui apparaît en arrière-fond s’apparente alors à une sorte de décor presque artificiel implanté, presque comme s’il s’agissait d’un fond vert. Jeff se sent hors de son corps à cet instant et rien que ce petit détail de mise en scène, pas forcément visible au premier abord, être cohérente avec la phase psychologique du protagoniste.

Stronger : Photo Jake Gyllenhaal, Miranda Richardson, Tatiana Maslany

Il y en a un autre aussi (que je n’avais pas remarqué seule, heureusement qu’on me l’a signalé) au début du film, lorsque Jeff n’a pas encore été victime de l’attentat. Il s’arrête quelques secondes sur une sorte de butte me semble-t-il : il se retrouve alors derrière une sorte de grillage. Or, dans le plan  en question, la barre horizontale blanche du grillage semble « couper » une partie des jambes du personnages, là où on lui coupera littéralement ses jambes suite à l’attentat. Bref, il n’y a pas tout à jeter, ça étonne presque de voir ces quelques bonnes idées se retrouver parmi d’autres certainement beaucoup plus plates. Même si d’autres films ont certainement mieux traiter cette question autour de la notion de « héros » (récemment, Un jour dans la vie de Billy Lynn d’Ang Lee), la vraie bonne idée (et certainement réel intérêt qu’on peut trouver au long-métrage) est d’avoir évoqué ce sujet en question et non pas se focaliser uniquement sur le handicap (même si le résultat reste larmoyant). Jeff Bauman est alors un héros ordinaire malgré lui, qui doit apprendre à accepter l’amour que des inconnus lui portent et surtout à accepter qu’on puisse le voir comme un symbole. Il est un poil regrettable de voir le film prendre une direction finale patriotique, d’autant plus que son portrait général de Boston post-attentat est plutôt intéressant (la communauté est, par sa bienveillance et générosité extrême, lourde, trop pour les petites épaules de Jeff). Heureusement, les interprétations sont largement à la hauteur. Jake Gyllenhaal prouve de nouveau à quel point il choisit bien ses rôles qu’il incarne toujours avec conviction et crédibilité. Tatiana Maslany, surtout connue par un certain public pour la série Black Orphan, est également remarquable. Cela fait du bien en plus de voir, alors qu’on a l’habitude du contraire, une fille plutôt banale physiquement, sans réels artifices, ce qui facilite certainement pour les spectateurs une certaine identification. En mère un poil alcoolo et possessive, Miranda Richarson (méconnaissable) complète merveilleusement bien la distribution. A noter pour la petite anecdote la présence d’acteurs non-professionnels interprétant leur propre rôle (ex : plusieurs membres du personnel hospitalier). Stronger est un petit film plutôt correct et oubliable remplissant le cahier des charges qui ne parvient pas réellement à transcender son sujet malgré une démarche honnête et respectueuse par rapport au véritable Jeff Bauman et plus globalement aux victimes des attentats.

Stronger : Photo

Publicités

Le Grand Jeu (2017)

réalisé par Aaron Sorkin

avec Jessica Chastain, Idris Elba, Kevin Costner, Michael Cera, Chris O’Dowd…

titre original : Molly’s Game

Drame, biopic américain. 2h20. 2017.

sortie française : 3 janvier 2018

La prodigieuse histoire vraie d’une jeune femme surdouée devenue la reine d’un gigantesque empire du jeu clandestin à Hollywood ! En 2004, la jeune Molly Bloom débarque à Los Angeles. Simple assistante, elle épaule son patron qui réunit toutes les semaines des joueurs de poker autour de parties clandestines. Virée sans ménagement, elle décide de monter son propre cercle : la mise d’entrée sera de 250 000 $ ! Très vite, les stars hollywoodiennes, les millionnaires et les grands sportifs accourent. Le succès est immédiat et vertigineux. Acculée par les agents du FBI décidés à la faire tomber, menacée par la mafia russe décidée à faire main basse sur son activité, et harcelée par des célébrités inquiètes qu’elle ne les trahisse, Molly Bloom se retrouve prise entre tous les feux…

Le Grand jeu : Photo Jessica Chastain

Aaron Sorkin est un scénariste réputé depuis plusieurs années, que ce soit à la télévision (A la Maison Blanche, The Newsroom) ou au cinéma (il a remporté l’Oscar du meilleur scénario adapté pour son travail sur The Social Network de David Fincher). Il passe désormais derrière la caméra (même s’il est aussi chargé, sans surprise, du scénario). Le Grand Jeu est inspiré de l’histoire vraie de Molly Bloom (oui, elle s’appelle comme le célèbre personnage du roman Ulysse de James Joyce), cette ancienne skieuse devenue organisatrice de parties de poker pour stars. Parmi ces stars, on retrouvait notamment Tobey Maguire (visiblement, même s’il n’est pas jamais nommé – comme les autres célébrités,  « Joueur X », interprété par Michael Cera, semble être une sorte de représentation de l’acteur de Spiderman), Leonardo DiCaprio, Ben Affleck, Macauley Culkin ou encore Matt Damon. Elle se fait finalement arrêter en 2013 pour ses parties illégales. Ses liens avec la mafia russe n’ont également pas arrangé les choses. Sorkin adapte en partie son autobiographie : je dis bien « en partie » puisque le film s’intéresse aussi à ce qui se passe après la sortie de ce livre (dans le film, son avocat lit même son bouquin). Je suis ressortie de la salle très partagée. Dans l’ensemble, j’ai été surprise de ne pas avoir senti de longueurs alors que le film dure tout de même 2h20. 2h20 pour un film qui ne raconte finalement pas grand-chose sans m’ennuyer relève presque de « l’exploit ». Pour une première réalisation, Aaron Sorkin s’en tire plutôt bien. Certes, la mise en scène n’est pas non plus extraordinaire. Beaucoup diront que Sorkin n’est pas un David Fincher ou un Danny Boyle (Sorkin avait aussi écrit pour lui avec Steve Jobs). Certes, ce n’est pas faux. Mais il n’y a rien de honteux, loin de là : son travail reste plutôt bon. En tout cas, si le film a selon moi beaucoup de défauts, la mise en scène n’est pas selon moi ce qui est à pointer du doigt. Le Grand Jeu bénéficie d’excellentes interprétations.J’aime beaucoup Jessica Chastain (enfin l’actrice, parce que la personnalité publique auto-proclamée porte-parole de toutes les causes commence un peu à me taper sur le système : voilà, c’est dit, je me sens mieux) et sans surprise, elle livre une impeccable interprétation. 

Le Grand jeu : Photo Idris Elba, Jessica Chastain

Cela dit, j’ai été « perturbée » par  sa perruque parfois un peu trop visible et ses décolletés un peu trop mis en avant : certes, son personnage, vulgaire, est assume sa féminité physique dans un milieu très masculin mais j’ai trouvé cet aspect parfois trop surligné. Pour la petite anecdote, c’est la véritable Molly Bloom qui souhaitait voir Chastain interpréter son rôle. J’ai surtout été épatée par la performance d’Idris Elba, tout particulièrement charismatique dans le rôle de l’avocat de l’héroïne. A la sortie de ma séance, je me souvenais même plus de lui que de Chastain. Dans un rôle secondaire, on est toujours content de retrouver ce bon vieux Kevin Costner. Le problème de ce dernier n’est pas son interprétation, loin de là. L’utilisation de son personnage est en revanche gênante. La scène de la patinoire est juste une immense blague et fait perdre à elle-seule tout crédit au film déjà suffisamment bancal : Molly retrouve son bon vieux père un peu par hasard dans ce petit bled qu’est New York à la patinoire, il lui fait alors en trois minutes sa psychothérapie. Vous comprenez, Molly elle se venge des hommes parce que son père était trop autoritaire et en plus c’était un salaud parce qu’il trompait sa femme. Molly trempe dans des affaires douteuses parce qu’elle n’a pas été réussi à être la championne de ski qu’elle aurait dû devenir. Bref, ça m’a fatiguée, même un épisode de 7 à la maison était plus subtil. Et c’est là où je veux commencer à pointer les nombreux défauts de ce long-métrage divertissant mais oubliable et discutable pour différentes raisons. La construction du film est en elle-même bordélique en s’éparpillant sur différents niveaux temporels, sans cesse entremêlés : l’enfance et l’adolescence de Molly en tant que skieuse en partie conseillée et entraînée par son père (leurs relations sont donc assez compliquées), la réussite de Molly dans son « travail » et la possible chute de Molly avec ses problèmes judiciaires. Décidément, on ne veut plus réaliser de biopics traditionnels. La nouvelle mode est de déconstruire à tout prix les histoires linéaires.

Le Grand jeu : Photo Jessica Chastain

Cela dit, le schéma adopté par Sorkin est juste ultra casse-gueule. Pour moi, il passe par ce procédé parce qu’en réalité, la réelle histoire de Molly n’est finalement pas plus que palpitante que cela quand on y réfléchit bien. On ne peut pas s’empêcher de trouver cette structure faussement compliquée pour pas grand-chose, pour combler du vide. Le montage et la voix-off, qui pourraient éventuellement expliquer le rythme du film, sont également à remettre en cause (et je relie les deux défauts ensemble). Le montage semble parfois hasardeux : on passe parfois d’une scène à l’autre un peu en mode « ploum ploum ploum » parce qu’on a l’impression que Sorkin ne parvient pas à se sortir de son schéma narratif inutilement compliqué. Cette voix-off est également discutable : a priori, elle n’est pas déplaisante, elle est plutôt endiablée (même s’il vaut mieux ne pas avoir une dent contre les films bavards, heureusement pour moi, je ne fais pas partie de cette catégorie). Mais elle est trop littéraire dans le sens où on a l’impression d’entendre les extraits de son bouquin juste directement transposés à l’écran. Sorkin ne joue alors pas suffisamment avec cet élément. La voix-off aurait pu par exemple être en décalage avec les images ou quelque chose de ce style. Mais en fait non. Elle ne permet pas aux images de parler d’elles-mêmes. Elle surajoute de l’information inutilement, elle ne nous aide pas non plus à mieux cerner la personnalité de Molly Bloom. Justement, rebondissons sur ce dernier point : le personnage en lui-même est problématique et pas uniquement à cause d’une psychologie digne de Doctossimo concernant ses relations avec son papounet (comme si ça excusait déjà tous ses actes). Certes, cela peut être intéressant de voir une femme qui assume sa féminité évoluer dans un univers très masculin. Mais elle n’a aucun mérite dans sa réussite ou quand elle parvient à se sortir du pétrin : c’est un personnage qui est bien plus passif qu’on veut nous le faire croire. Surtout, tout est fait pour enlever toute responsabilité à ce personnage. La fin, qui nous la présente comme une battante, une winner (alors que sa réussite est discutable), va encore plus dans ce sens et cela m’a dérangée. Le Grand Jeu est un film très décevant qu’on oubliera assez vite…

Le Grand jeu : Photo Jessica Chastain

Les Quatre filles du Dr March (1994)

réalisé par Gillian Armstrong

avec Winona Ryder, Susan Sarandon, Christian Bale, Gabriel Byrne, Trini Alvadaro, Kirsten Dunst, Claire Danes, Samantha Mathis, Eric Stoltz…

titre original : Little Women

Comédie dramatique américaine. 1h55. 1994.

sortie française : 3 mai 1995

Movie Challenge 2017 : Un film se déroulant avant le XXe siècle

Pendant la guerre de Sécession, dans le Massachusetts, Mme March et ses quatre filles, Jo, Beth, Amy et Meg tentent de se débrouiller, tandis que leur père combat au front. Jo se découvre alors une passion pour l’écriture et rédige des pièces de théâtre que jouent ses soeurs en plus de son idylle avec leur voisin Laurie. Quand elle a l’opportunité de devenir écrivain, Jo s’en va à New York où elle rencontre le professeur Baher.

Les Quatre filles du Dr March, roman culte de Louisa May Alcott, a connu plusieurs adaptations cinématographiques. George Cukor en avait réalisé une en 1933 avec Katharine Hepburn dans le rôle de Jo. Puis, ce fut au tour de Mervyn LeRoy de s’en occuper en 1949 avec, entre autres, June Allyson, Elizabeth Taylor et Janet Leigh. En 1994, c’est-à-dire bien longtemps après ces premières adaptations assez rapprochées dans le temps, le roman d’Alcott est de nouveau au coeur d’une nouvelle version cinématographique. L’Australienne Gillian Armstrong (Oscar et Lucinda, Charlotte Gray, Au-delà de l’illusion) est cette fois-ci derrière la caméra. Sans vouloir faire du féminisme à deux balles, il s’agit d’un choix assez pertinent de constater cette fois-ci une réalisatrice derrière la caméra. Comme le titre l’indique aussi bien en français qu’en version originale même s’il diffère (Little Women), les jeunes filles et femmes sont au coeur de cette oeuvre. Nous pouvons devenir la femme qu’on doit être sans homme à la maison, même rêver d’une vie (notamment avec un homme) sans ce modèle masculin. Je n’ai pas encore lu le roman (mais j’ai acheté le bouquin pour réparer cette erreur !), ni vu les précédentes adaptations. Mais cette version des années 90, mettant en scène un sacré brochette d’actrices (et encore, en dehors de Ryder, il ne s’agissait pas forcément des stars que l’on connaît désormais) m’a enchantée ! Certes, la mise en scène est assez classique (ce qui n’a rien d’une tare non plus) et ce film a globalement un côté tout mignon qui agacera certainement certains spectateurs (même s’il relate parfois des événements moins « mignons »). Mais justement, ce côté « bonbon » et innocent a quelque chose de séduisant : il l’est mais il ne tombe pas non plus dans des excès de guimauve écoeurante. Il ne faut pas oublier que le roman peut être trouvable dans le rayon jeunesse, ce qui peut probablement justifier sa dimension inoffensive. Effectivement, les enjeux peuvent sembler minimes, un peu « neuneu ». Mais pourtant, l’arrière-fond ne l’est pas. Le contexte est bien pris en compte par la réalisatrice avec ces jeunes filles livrées à elles-mêmes : le père March – qui n’est donc pas docteur mais en réalité pasteur – a dû laisser sa femme et ses filles pour partir sur le front). Chacune tente alors de garder un semblant de vie normale. Si l’oeuvre aborde quelques histoires d’amour, les différents rêves qui permettraient à ces filles, à la fois fortes, intelligentes, instruites et manuelles, de s’accomplir entièrement ne se limitent justement pas à des histoires de romance et d’homme.

Jo March, sorte d’alter-ego d’Alcott (le roman est semi-autobiographique sur de nombreux points), est évidemment le personnage le plus intéressant (même si les autres soeurs sont attachantes) et c’est là où on comprend que l’oeuvre est justement moins niaise et gentillette qu’elle en a l’air. Grâce à ce garçon manqué très intelligent (qui se positionne comme le personnage principal parmi les autres soeurs March), Les Quatre Filles du Dr March est alors une jolie oeuvre douce féministe. S’il y a bien des romances dans le film, elles ne contredisent justement pas le propos fort de l’oeuvre. Je ne peux pas juger le travail d’adaptation mais le scénario parvient donc à faire cohabiter une impression de légèreté constante autour de la vie de ces filles et un propos fort valorisant la femme en dehors du mariage et du couple. Le film a un peu vieilli dans le sens où on voit que c’est un film datant des années 90 mais la reconstitution de l’époque reste agréable même si elle n’est pas non plus dingue. On ne se souvient pas nécessairement de l’unique nomination aux Oscars de Winona Ryder pour ce rôle (battue cette année-là par Jessica Lange pour le très méconnu Blue Sky). Il est regrettable qu’on ne connaisse pas davantage son interprétation à l’heure actuelle. J’ai toujours bien aimé Winona Ryder qui, malheureusement, n’a pas eu la carrière qu’elle méritait. J’ai eu l’impression de redécouvrir cette actrice dans le rôle de Jo March (et je m’aperçois de plus en plus que Keira Knightley est une sorte de mini-Winona !). Son personnage est certainement déjà sur le papier très attachant et son interprétation renforce encore plus cette impression. Le reste de la distribution (la petite peste Kirsten Dunst, la timide Claire Danes, le charmant Christian Bale, la remarquable Susan Sarandon…) est également impeccable, chacun trouve sa place sans se faire bouffer par Ryder. Bref, cette nouvelle version du roman culte de Louisa May Alcott n’est certainement pas un chef-d’oeuvre ou quoi que ce soit mais l’ensemble est réellement plaisant tout en proposant un propos toujours actuel. 

Star Wars, épisode VIII : Les Derniers Jedi

réalisé par Rian Johnson

avec Daisy Ridley, John Boyega, Oscar Isaac, Mark Hamill, Adam Driver, Carrie Fisher, Kelly Marie Tran, Andy Serkis, Benicio Del Toro, Laura Dern, Domhnall Gleeson, Gwendoline Christie, Lupita Nyong’o, Anthony Daniels, Jimmy Vee, Billie Lourd, Justin Theroux…

titre original : Star Wars: The Last Jedi

Aventure, action, science-fiction américain. 2h32. 2017.

sortie française : 13 décembre 2017

Les héros du Réveil de la force rejoignent les figures légendaires de la galaxie dans une aventure épique qui révèle des secrets ancestraux sur la Force et entraîne de surprenantes révélations sur le passé…

Star Wars - Les Derniers Jedi : Photo

Je vous le dis tout de suite : vous pouvez lire ma critique sans crainte, je ne vais pas m’amuser à vous spoiler. Ayant plutôt apprécié le précédent volet (Le Réveil de la Force) malgré quelques petites réserves (certaines étaient peut-être justifiées et d’autres non avec le recul : je m’en aperçois en relisant mon billet), et aimant globalement la saga Star Wars j’attendais énormément l’épisode VIII, Les Derniers Jedi. Depuis la renaissance de Star Wars à la fin des années 90/début des années 2000 (je précise vu que pour l’instant rien ne détrône la « vieille » trilogie), Les Derniers Jedi est mon épisode préféré (et je mets pas loin derrière La Revanche des Sith). Nous savons tous que cette nouvelle trilogie a été lancée pour des raisons commerciales (sinon je m’inquiète pour votre extrême naïveté). Pourtant je suis parvenue à déceler dans ce long-métrage un certain nombre de qualités, alliant à la fois l’esthétique, la technique et une certaine réflexion qui permet de faire naître de réelles émotions. Le but n’est évidement pas de chercher à tout justifier tous les points, de dire que le film est peut-être plus intelligent qu’il ne l’est : bref, je ne fais pas nécessairement partie des fans purs et durs qui le défendraient bec et ongles. Disons que les gros divertissements à gros budget ont tendance à m’agacer ou à me décevoir (quitte à passer pour une cinéphile chiante et compliquée), surtout ces derniers temps. Or, dans un premier temps, Les Derniers Jedi parvient déjà à remplir ses fonctions de gros divertissement. Le précédent volet remplissait déjà ses fonctions mais j’admets avoir parfois senti le temps passer alors qu’il ne dépassait pas les 2h10. Or, ce nouvel épisode, qui dure bien 2h30, est passé pour moi à la vitesse grand V ! Les Derniers Jedi a encore plus de mérite de ce côté-là vu ce qu’il raconte. C’est là où interviennent les fameuses mauvaises critiques justement. Et là aussi où rejoint mon deuxième bon point. Certains reprochent au scénario de ne présenter que des personnages en situation d’échec. Mais justement, c’est selon moi un sacré défi de parler d’échec tout en faisant évoluer les personnages ou du moins les faire confronter à leurs émotions, leurs qualités et leurs défauts. Je ne pense vraiment pas que les échecs des différents personnages sont vains et je suis persuadée qu’ils serviront aussi dans le prochain épisode. Autre bon point : tandis que l’épisode VII faisait trop écho à l’épisode IV, Les Nouveaux Jedi a moins ce côté faussement « copier-coller » avec le V. On sent au pire une inspiration mais cela ne va pas au-delà.

Star Wars - Les Derniers Jedi : Photo Daisy Ridley

Même si cela ne va pas changer mon avis global (que plus que positif), le seul vrai point où je suis éventuellement en adéquation avec les détracteurs concerne le duo Finn-Rose (cette dernière étant assez pénible et la manière dont se forme leur « couple » est un chouïa niaise). Mais il n’y a rien non plus d’alertant ou de honteux, surtout que le montage ne s’attarde pas non plus puisqu’il alterne plusieurs axes ! Star Wars sans son visuel extrêmement riche et ses effets spéciaux de folie (et aussi sans son imposante bande-originale) ne serait pas Star Wars. Certes, les incrustations de certaines créatures ne se fondent pas toujours bien dans les magnifiques décors mais ce sont des détails qui ne m’ont pas non plus gênée mon visionnage. Rian Johnson (Looper, Brick) parvient pourtant à nous surprendre par de formidables trouvailles visuelles. Comment ne pas penser à cette scène de dédoublement ? A cette prédominance de rouge sur certains scènes de combat ou de bataille ? Plus globalement, les scènes de combat (notamment la première : le film démarre directement !) sont toutes très réussies, folles mais lisibles. Face à un film aussi énorme et commercial, Johnson a le mérite de mettre sa patte, même si cela fait parfois grincer des dents. Enfin, le casting mêlant à la fois les anciennes figures de la saga et la nouvelle génération se défend plus que bien. La présence de Carrie Fisher a évidemment quelque chose de très émouvant quand on sait qu’on ne la verra pas dans l’épisode IX (et je me demande toujours comment J.J. Abrams va gérer ce problème). C’est encore plus chou de la voir jouer le temps de quelques scènes avec sa fille Billie Lourd. Mark Hamill m’a également agréablement surprise : il casse la baraque. Son interprétation est juste (certainement la plus belle composition de sa carrière) et son rôle captivant. Côté nouvelle génération, Oscar Isaac m’a également agréablement surprise. S’il était déjà remarquable dans le précédent volet, il l’est encore plus ici (son rôle prenant plus d’importance, son charisme aussi). Quant à Adam Driver, il confirme bien tout le bien que je pense de lui depuis plusieurs années. Certes, j’étais un poil sceptique sur son rôle dans Le Réveil de la Force (même si, comme je le disais dans l’intro, mon jugement était peut-être hâtif), je suis bien plus convaincue ici. Sans exagérer, il a tout d’un très grand acteur. J’ai l’impression que ces Derniers Jedi est l’épisode le plus détesté de la saga. Je suis certaine que cet épisode, interrogeant avec une certaine pertinence sur l’échec, l’héroïsme et les désillusions, sera réévalué dans un futur proche.

 

Star Wars - Les Derniers Jedi : Photo Adam Driver

La Promesse de l’aube

réalisé par Eric Barbier

avec Pierre Niney, Charlotte Gainsbourg, Pawel Puchalski, Nemo Schiffman, Jean-Pierre Darroussin, Didier Bourdon, Finnegan Oldfield, Catherine McCormack…

Comédie dramatique française. 2h10. 2017.

sortie française : 20 décembre 2017

De son enfance difficile en Pologne en passant par son adolescence sous le soleil de Nice, jusqu’à ses exploits d’aviateur en Afrique pendant la Seconde Guerre mondiale… Romain Gary a vécu une vie extraordinaire. Mais cet acharnement à vivre mille vies, à devenir un grand homme et un écrivain célèbre, c’est à Nina, sa mère, qu’il le doit. C’est l’amour fou de cette mère attachante et excentrique qui fera de lui un des romanciers majeurs du XXème siècle, à la vie pleine de rebondissements, de passions et de mystères. Mais cet amour maternel sans bornes sera aussi son fardeau pour la vie…

La Promesse de l'aube : Photo Pierre Niney

Cela fait un petit moment que je m’intéresse à cette nouvelle adaptation de La Promesse de l’aube (Jules Dassin en avait signé une première en 1970 avec Melina Mercouri dans le rôle principal). J’avais signalé l’information à la fin de mon mémoire (en master 1) en 2015 en apprenant le projet. Je me situais dans une position pas toujours évidente en tant que spectatrice-lectrice. D’un côté, je devais découvrir le film comme une spectatrice lambda, sans prendre en compte de ce que je savais du texte d’origine et de l’auteur. De l’autre, je ne pouvais pas non plus ignorer mon expérience de lectrice-étudiante acharnée sur ce roman autobiographique pendant des mois. J’ai pu voir le film en avant-première en présence d’Eric Barbier ainsi que du très sympathique Pierre Niney. Les différentes réponses que le réalisateur a données, notamment à des fans et connaisseurs du roman et plus globalement de Romain Gary (qui avaient l’air sceptiques sur certains points) m’ont bien confirmé un petit souci d’interprétation du texte (ou en tout cas un refus de le mettre en scène). En effet, cette adaptation prend certainement un peu trop le roman au tout premier degré, tel qu’on le ferait étudier à des collégiens de 3e dans le cadre d’une séquence sur l’autobiographie. Par ailleurs, le long-métrage n’a pas pour simple ambition d’être uniquement une adaptation du texte de Gary : il exploite aussi le côté « biopic ». Vous allez me dire, Barbier adapte une autobiographie donc c’est logique qu’il y ait cette dimension biopic dans le long-métrage, les frontières entre les termes étant parfois floues. Mais le film aurait pu très bien exister sans ce côté-là non plus parfois très appuyé (notamment la fin). Bref, on ne va donc pas tourner autour du pot : oui, La Promesse de l’aube est une adaptation très classique, peut-être même un peu trop scolaire (et qu’on diffuse volontiers durant les cours de français, oui on a TOUS connu ça). La voix-off ne nous aide pas non plus à nous détacher de cette vision très académique. Oui, j’aurais également aimé qu’on prenne plus en compte la dimension plus profonde et, à mon avis, plus intéressante du texte de Gary. La mise en scène d’Eric Barbier n’est pas très inventive, loin de là. Elle reste tout de même adaptée par rapport à ce qu’on attend de ce type de grande production (qu’on ne voit pas tout le temps en France). Bref, Barbier remplit le cahier des charges mais ne parvient pas à aller au-delà.

La Promesse de l'aube : Photo Charlotte Gainsbourg, Pawel Puchalski

Cela dit, on ne peut pas non plus cracher sur tout. Si ce long-métrage filmé platement se veut parfois un peu larmoyant, on sera en revanche plus séduit par les scènes davantage « humoristiques ». On remarque également de beaux décors, une chouette reconstitution historique, des scènes de guerre certes pas spectaculaires mais soignées ou encore une photographie bien choisie. Dans l’ensemble, nous pouvons également dire que le film remplit son contrat de film grand public : le romanesque, l’action, « l’émotion », le sujet fort (les relations fortes et compliquées de Gary qui ne vit qu’à partir des rêves de sa mère possessives), il y a sur le papier beaucoup de choses qui peuvent plaire et qui fonctionnent un minimum  à l’écran. Les 2h10 passent également relativement vite, l’histoire restant tout de même assez prenante. Côté interprétation, je suis assez partagée. Je vais commencer par le gros point positif de la distribution : Charlotte Gainsbourg. Tout simplement phénoménale. Une de ses plus belles interprétations de sa carrière (dommage que ce soit pour un film moyen). Je ne voyais pas spécialement Gainsbourg incarner ce personnage (et pourtant, j’aime globalement bien cette actrice). Mais finalement, ce rôle à contre-emploi de sa personnalité lui va à merveille ! L’amour maternel profond et sincère, la sévérité ou encore la théâtralité dans le bon sens du terme (certainement le seul indice possible à détecter concernant la mythomanie présente dans le texte d’origine) sont ce qui définissent le personnage de Nina Kacew. Son interprétation aurait pu être très grossière, notamment avec ce travail sur l’accent (au passage, épatant). Mais Gainsbourg livre une composition bien plus pertinente et apporte à cette oeuvre assez académique une réelle émotion. Pierre Niney est également remarquable dans le rôle de Romain Gary, presque une évidence. Le jeune acteur franco-polonais Pawel Puchalski (interprétant Romain Gary enfant) est également impressionnant pour son jeune âge. En revanche, Nemo Schiffman (Gary adolescent) m’a moins convaincue mais il faut dire aussi qu’on ne le voit pas non plus des masses (et c’est finalement un peu la même chose pour Finnegan Oldfield). Surtout, on se demande ce que foutent Didier Bourdon et Jean-Pierre Darroussin, pratiquement des erreurs de casting. La Promesse de l’aube est une adaptation un peu trop sage du chef-d’oeuvre de Romain Gary : un peu trop convenu et manquant un peu de personnalité, le travail de Barbier reste tout de même propre et agréable.

La Promesse de l'aube : Photo Pierre Niney

Le Musée des Merveilles

réalisé par Todd Haynes

avec Oakes Fegley, Millicent Simmonds, Julianne Moore, Jaden Michael, Michelle Williams, Tom Noonan, Amy Hargreaves, Cory Michael Smith…

Drame américain. 1h57. 2017.

titre original : Wonderstruck

sortie française : 15 novembre 2017

Sur deux époques distinctes, les parcours de Ben et Rose. Ces deux enfants souhaitent secrètement que leur vie soit différente ; Ben rêve du père qu’il n’a jamais connu, tandis que Rose, isolée par sa surdité, se passionne pour la carrière d’une mystérieuse actrice. Lorsque Ben découvre dans les affaires de sa mère l’indice qui pourrait le conduire à son père et que Rose apprend que son idole sera bientôt sur scène, les deux enfants se lancent dans une quête à la symétrie fascinante qui va les mener à New York.

Le Musée des merveilles : Photo Julianne Moore

Présenté au dernier festival de Cannes en compétition, Le Musée des Merveilles, reparti les mains vides, semblait avoir réjoui (et même ému) les festivaliers. Adapté du roman illustré Wonderstruck de Brian Selznick (auteur de l’excellent L’Invention d’Hugo Cabret, très bien adapté par Scorsese), également scénariste ici, Le Musée des Merveilles n’est pas le grand film émouvant tant vendu. Todd Haynes (Velvet GoldmineCarol, I’m not there) nous a habitués à tellement mieux auparavant. Sa collaboration avec Selznick ne produit pas autant d’étincelles que prévu. Certes, l’ensemble n’est pas mauvais, certains points sont heureusement plutôt intéressants. Le film est un poil long (surtout par rapport à ce qu’il raconte) mais il n’est pas non plus pénible à suivre (même s’il aurait pu être plus passionnant). Il aurait pu être plus désagréable à regarder par rapport à son montage, permettant d’alterner entre deux époques différentes : d’un côté, l’histoire de Rose dans les années 1920 en noir et blanc (et présentée comme dans un film muet de l’époque), de l’autre celle de Ben dans les années 1970. Le film est esthétiquement intéressant, dans le sens où plusieurs niveaux d’esthétiques sont justement proposées par l’alternance des époques mais sans qu’il n’y ait réellement un manque de cohérence entre les deux. Il faut dire que le film bénéficie de belles reconstitutions historiques ainsi qu’une jolie photographie. Une des dernières scènes (avec l’histoire de la maquette) est également rempli de trouvailles visuelles. Il y a également des parallèles établis pertinents, comme par exemple la fin du cinéma muet qui représente comme la fin du propre monde de la petite Rose ou encore le rôle de Space Oddity (même si, concernant l’utilisation de cette chanson, on en a fait un chouïa des caisses selon moi) qui semble marquer la fin du monde de Ben. De plus, une bonne partie du film fonctionne également grâce à l’excellente musique de Carter Buwell. Elle exprime bien les émotions des personnages et accompagne les différents déroulements de l’intrigue. Elle s’intègre en réalité comme partie intégrante du scénario. Et justement, alors que ceci fonctionne une bonne partie du film, le réalisateur se concentre durant la deuxième partie du film un peu plus sur l’histoire de Ben. Les dialogues reprennent le dessus… et ce n’est pas forcément une très bonne idée dans le sens où cela casse une certaine dynamique à peu près plaisante mise en place.

Le Musée des merveilles : Photo Jaden Michael, Oakes Fegley

Globalement, le scénario n’exploite pas si bien que ça tout le potentiel même de cette rencontre entre deux mondes. Paradoxalement, j’ai autant trouvé ce film assez « simpliste » que faussement laborieux : pour moi, le scénario propose un cheminement avec des obstacles et diverses révélations… sauf qu’il n’y a pas vraiment de surprises, on comprend vite le lien entre les personnages assez rapidement. Le traitement sur le rôle et la place du fameux Musée des Merveilleux est assez faiblard dans le sens où on s’en fiche relativement de cette histoire qui connecte tous les personnages. Cette accumulation de défauts nous empêche d’être totalement embarqués et convaincus par cette histoire qui se veut poétique et émouvante mais qui ne l’est jamais réellement. La petite Millicent Simmonds (réellement sourde dans la vie), qui s’en tire par ailleurs plus que bien, interprète un personnage plutôt attachant. En revanche, je ne pourrais pas dire autant de bien concernant Ben et Jamie. Je ne remets pas en question les interprétations correctes d’Oakes Fegley et de Jaden Michael mais plutôt la caractérisation et les réactions parfois d’une stupidité sans nom (au point de me prendre un sérieux fou rire). Par exemple, Ben (gamin avec un air hargneux – ça n’a pas arrangé mes affaires) décide de passer un coup de fil la nuit (???) un jour d’orage ???) et en devient sourd : tu as presque envie de lui dire « ET BAH BRAVO MON GRAND ! ». Ou alors il dit des trucs tellement évidents du genre « Je suis affamé » juste après avoir entendu gargouiller son ventre à des kilomètres ou « J’ai envie de dormir » après avoir bruyamment bâillé. Pire, son ami Jamie est juste un gros psychopathe/stalkeur (il le connaît depuis 2 heures et ça y est, « tu veux être mon ami ?? » et se met à le suivre partout avec son appareil photo !) et ça ne choque personne visiblement ! Certes, peut-être que je m’arrête sur des détails mais je vous assure qu’ils ont perturbé mon visionnage ! Je suis finalement plus convaincue par le casting côté adultes (même si on voit trop peu la charismatique Michelle Williams), surtout par Julianne Moore qui assure totalement dans ce double-rôle, surtout dans le deuxième où elle apporte un peu d’émotion à ce film qui en manque. Hélas, malgré parfois quelques bonnes idées parfois bien exécutées, Le Musée des Merveilles n’émerveille pas comme prévu. Un Todd Haynes mineur dans sa fabuleuse carrière.

Le Musée des merveilles : Photo Millicent Simmonds

Jalouse

réalisé par Stéphane et David Foenkinos

avec Karin Viard, Dara Tombroff, Anne Dorval, Thibault de Montalembert, Anaïs Demoustier, Bruno Todeschini, Marie-Julie Baup, Corentin Fila…

Comédie française. 1h46. 2017.

sortie française : 8 novembre 2017

Nathalie Pêcheux, professeure de lettres divorcée, passe quasiment du jour au lendemain de mère attentionnée à jalouse maladive. Si sa première cible est sa ravissante fille de 18 ans, Mathilde, danseuse classique, son champ d’action s’étend bientôt à ses amis, ses collègues, voire son voisinage… Entre comédie grinçante et suspense psychologique, la bascule inattendue d’une femme.

Jalouse : Photo Karin Viard

Le premier long-métrage des frères Foenkinos, La Délicatesse, ne m’avait pas déplu mais ne m’a pas réellement marquée, presque m’avait laissée indifférente (tandis que le roman d’origine, écrit par David Foenkinos, est une jolie surprise). Je n’attendais évidemment pas leur nouvelle collaboration mais la bande-annonce a su attirer mon attention. Jalouse fait donc du bien dans le paysage actuel de la comédie française. Enfin, le terme « comédie » est à prendre avec des pincettes. Certes, le film est souvent drôle par les situations assez grinçantes et des répliques vachardes bien envoyées. Tout le monde se fait envoyer péter par Nathalie Pêcheux, femme « en transition » avant la ménopause : sa fille (une jolie danseuse), le petit ami de sa fille (un gentil garçon), sa meilleure amie (et sa fille), son ex-mari et sa jeune compagne ou encore son dernier crush. Pourtant, le long-métrage ne se contente pas d’aligner des gags qui fonctionnent souvent la plupart du temps. Il s’intitule Jalouse mais il aurait très bien pu être remplacé par Dépressive. Parce que finalement, il s’agit concrètement de l’histoire d’une femme dépressive qui souffre de sa situation parce que justement elle fait souffrir toutes les personnes auxquelles elle tient. Elle a conscience qu’elle fait du mal autour d’elle et pourtant c’est plus fort qu’elle : elle agit et parle mal. Nathalie Pêcheux n’aurait pu qu’être une garce de service capable de faire rire le spectateur. Les Foenkinos ne se limitent alors pas au genre comique : la partie davantage dramatique est bien plus intéressante que prévue. Ils ont compris tous les enjeux de la dépression et leur scénario a un schéma très structuré. Au départ, le film débute sur des faits assez « grossiers » dans le sens où ils donnent lieu aux situations comiques, le personnage principal a des réactions excessives. Petit à petit, en creusant sur les problèmes bien plus profonds et intérieurs de cette femme, le scénario parvient à cerner toutes les subtilités de ce personnage souffrant de dépression. En fait, il exploite au fur et à mesure des scènes ce qu’il y a derrière cette apparence de femme, on a accès de plus en plus à ses fissures. Je ne suis donc pas d’accord avec les critiques reprochant une fin convenue car pour moi ce n’est pas le cas, c’est plus un exemple même de réalisme (je vais tenter de rester « discrète » mais si on lit bien entre les lignes : oui je spoile un peu). La dépression n’est pas quelque chose qui se soigne du jour au lendemain. On peut en guérir mais ce processus prend du temps à aboutir. Et encore, peut-elle totalement disparaître ? La dépression est souvent une maladie qui peut revenir quand on en a déjà fait une. Pour moi, cette fin suggère plutôt cette piste. Oui, les choses peuvent s’arranger mais il va falloir du temps pour tout remettre en ordre (et les rapports entre les personnages sont aussi en cours de reconstruction).

Jalouse : Photo Karin Viard

La mise en scène n’est certes pas très « impressionnante » (mais rien de problématique non plus, surtout certainement par rapport à ce qu’on attend) mais cette écriture si forte, prenant en compte l’évolution (toujours crédible) du personnage principal tout comme ses relations avec son entourage sans caricaturer les personnes « jalousées », parvient à gommer cet éventuel défaut. De plus, si le film possède d’indéniables qualités concernant l’écriture, sans forcément affirmer qu’il s’agit de là d’un pur objet artistique cinématographique (on est d’accord de ce côté-là qu’il y a forcément mieux), il ne tombe pas non plus dans quelque chose de trop littéraire ni dans un résultat qui aurait pu être plat. Il s’agit bien d’un scénario original, Foenkinos ont bien su faire la différence entre scénario et littérature (c’était justement mon problème en regardant l’adaptation de La Délicatesse, la distinction entre les deux était pour moi trop floue). Karin Viard a toujours été une excellente actrice mais là je crois qu’elle livre une de ses meilleures interprétations de sa carrière. J’espère qu’on la verra parmi les nommés aux César ! Elle est à la fois terriblement attachante, énervante, hilarante et touchante, on a autant envie de la gifler que de la rassurer. Toutes les nuances de son personnage prennent également vie grâce à son interprétation. Dara Tombroff (véritable danseuse issue du Ballet de l’Opéra National de Bordeaux et désormais orientée vers le dessin d’après ce que j’ai compris : quel parcours !) s’en tire également bien, surtout pour un tout premier rôle au cinéma. Tous les seconds rôles sont également très bons, notamment Anne Dorval (impressionnant comme on n’entend pas son accent québécois !) et Marie-Julie Baup, toutes les deux des incarnations de la bonté (surtout la seconde, vraiment épatante) et surtout de l’envie de ne pas juger (le personnage de Demoustier – également remarquable – est également bienveillant même s’il est un peu plus dans une certaine « confrontation »). Et c’est peut-être pour ça que Jalouse est aussi un formidable film drôle et émouvant qui parvient à aller au-delà de la fine analyse sur une femme qui vacille : il ne juge pas son personnage principal et ne s’en moque pas non plus.

Jalouse : Photo Anne Dorval, Karin Viard

A Beautiful Day

réalisé par Lynne Ramsay

avec Joaquin Phoenix, Ekaterina Samsonov, Alessandro Nivola, Alex Manette, Judith Roberts…

titre original : You Were Never Really Here

Thriller, drame américain, britannique, français. 1h30. 2017.

sortie française : 8 novembre 2017

interdit aux moins de 12 ans

 

La fille d’un sénateur disparaît. Joe, un vétéran brutal et torturé, se lance à sa recherche. Confronté à un déferlement de vengeance et de corruption, il est entraîné malgré lui dans une spirale de violence…

A Beautiful Day : Photo Ekaterina Samsonov

Je ne suis pas la seule à pousser mon coup de gueule mais je ne peux pas m’empêcher de râler contre ce titre « français ». Certes, je peux comprendre que le titre original You Were Never Really Here, même traduit, soit problématique d’un point de vue « marketing ». Déjà, nous coller un titre anglais en guise de traduction reste pour moi une énigme. Mais en plus, une fois qu’on s’est tapé tout le film, on « comprend » enfin (en s’étouffant à cause de la stupidité globale de l’idée) pourquoi ce titre A beautiful day a été choisi. Je gueule aussi contre les critiques qui l’ont abusivement comparé à Taxi Driver (c’est notamment écrit sur l’horrible affiche rouge la moins vendeuse possible « Le Taxi Driver du 21e siècle »). Certes, il y a une histoire d’ancien soldat qui tente de sauver une prostituée. Oui, nous trouvons aussi dans l’oeuvre de Ramsay des références et hommages au cinéma des années 70. Mais ça s’arrête là, faudrait vous calmer les gars. Revenons donc au film. Ce long-métrage de Lynne Ramsay (qui avait signé le poignant We need to talk about Kevin) adapte le roman éponyme (enfin par rapport au titre original) de Jonathan Ames. Pour les fans de la formidable série (encore trop méconnue) Bored to Death, le nom de l’écrivain fera forcément sourire : Ames, également créateur de la série, avait inspiré le personnage du même nom dans cette série enjouée et barrée. Je n’ai jamais lu ses romans mais après avoir regardé les trois saisons, j’ai du mal à l’imaginer écrire un univers sombre. Je ne sais pas ce que donne le roman, je ne peux que juger le travail de Lynne Ramsay tel quel sur l’écran. Et malheureusement, je ne comprends absolument pas l’enthousiasme autour de ce film : petit rappel, il a remporté tout de même deux prix au dernier festival de Cannes (prix d’interprétation masculine et prix du meilleur scénario). Certes, Joaquin Phoenix livre une très bonne interprétation et même heureusement qu’il est là (oui, je fais des jeux de mots pourris avec le titre VO). Mais très honnêtement, sa performance ne m’a pas non plus époustouflée au point de lui donner une telle récompense. Je l’ai vu tellement mieux dans d’autres films ! Quant au prix du meilleur scénario, il s’agit pour moi de l’énigme de l’année. Où est le scénario ? Certes, la réalisatrice semble avoir privilégié une expérience davantage sensorielle : pourquoi pas après tout. Mais il y a un moment où ce « scénario » tenant sur un timbre-poste plombe considérablement le film manquant cruellement de consistance.

A Beautiful Day : Photo Ekaterina Samsonov, Joaquin Phoenix

On ne sait pratiquement rien sur les personnages (surtout le principal) : certes, on tente de deviner par bribes ce qui hante Joe et pourquoi il tient absolument à sauver cette gamine, fille d’un sénateur aux proies d’un réseau de politiciens pédophiles (et Joe ayant certainement été victime de violences durant son enfance de la part de ses parents). Certes, je comprends la démarche de la réalisatrice : les fantômes du passé resurgissent sur le présent, littéralement comme des flash. Mais son montage sur-épileptique finit par lasser et être contre-productif. On pourrait croire qu’il rythme le film mais finalement je me suis énormément ennuyée face à une histoire hyper bateau et creuse, où on ne répond absolument jamais à aucune interrogation alors que les portes ouvertes pour appréhender la psychologie du personnage principal restent trop nombreuses. Le film ne dure qu’1h30, j’avais l’impression qu’il en durait 3 : ce n’est pas jamais bon signe. Cela est regrettable car j’aurais aimé être touchée par cette rencontre atypique entre ces deux êtres a priori différents (milieux, sexe, âge) aux enfances brisées. La réalisatrice passe selon moi à côté de cet aspect qui aurait pu être formidable et puissant principalement par abus d’effets esthétiques et par envie d’aller trop à l’essentiel dans sa narration. Pour ne rien arranger, certaines scènes tournent parfois à la caricature (la scène où Phoenix pleure après avoir encore pété la gueule à des méchants m’a limite fait rire). Cela dit, même si je n’ai pas aimé ce film qui n’a pas réussi à me transporter, je reconnais deux qualités. La première est sa bande-originale. Certes, beaucoup de gens savent que j’adore Jonny Greenwood (et globalement Radiohead), peut-être que je parle comme une pure fan ou j’ai peut-être tenté de me raccrocher à ça. Cela dit, je trouve qu’il est toujours aussi à l’aise dans son travail de compositeur de bandes-originales de films, qu’il tente quelque part de faire surgir une émotion hélas absente. Enfin, appuyée par une jolie photographie, la mise en scène est réfléchie, soignée et précise. Certes, je ne trouve pas, à cause d’une absence de scénario et d’un montage agaçant, qu’elle relève le niveau du film mais on ne peut pas l’ignorer. Le film a l’air sans cesse violent (c’est certainement le seul « mérite » de ce choix de montage qui trouve ses limites) pourtant cette brutalité est pratiquement suggérée le trois-quart du temps, notamment par l’utilisation du hors-champ.

A Beautiful Day : Photo

Au revoir là-haut

réalisé par Albert Dupontel

avec Nahuel Perez Biscayart, Albert Dupontel, Laurent Lafitte, Niels Arestrup, Emilie Dequenne, Mélanie Thierry, Héloïse Balster, Philippe Uchan, André Marcon, Michel Vuillermoz, Kyan Khojandi…

Comédie dramatique française. 1h57. 2017.

sortie française : 25 octobre 2017

Novembre 1919. Deux rescapés des tranchées, l’un dessinateur de génie, l’autre modeste comptable, décident de monter une arnaque aux monuments aux morts. Dans la France des années folles, l’entreprise va se révéler aussi dangereuse que spectaculaire..

Au revoir là-haut : Photo Albert Dupontel

Albert Dupontel doit remporter le César du meilleur réalisateur cette année. Avec cette adaptation du roman de Pierre Lemaître (lauréat du Goncourt en 2013 – jugé inadaptable selon certains lecteurs), on ne voit pas qui d’autre pourrait décrocher cette statuette qui serait tant méritée (et si cela ne se passe pas comme je le souhaite, je crierais évidemment au scandale). Le cinéma français n’est pas mort malgré un nombre nombre de films douteux : il y a toujours des oeuvres surprenantes, prouvant que des talents existent encore chez nous. Dupontel réussit un tour de force : il fait preuve d’une ambition (je parle ici d’une ambition avec une grande échelle – évidemment qu’on peut faire des films ambitieux avec un petit budget !) à laquelle on ne croyait plus en France depuis pas mal d’années. Non, il n’y a pas que Luc Besson et ses films internationaux qui montreraient éventuellement une possible audace dans le cinéma français. L’acteur-réalisateur (il s’est donné l’un des rôles principaux qu’il défend merveilleusement bien) relève le défi haut la main (avec l’aval de Pierre Lemaître qui a collaboré à l’écriture du scénario !). Il le dit lui-même : il avait la possibilité de pouvoir s’éclater avec les différents moyens mis à sa disposition (c’est la première fois de sa carrière qu’il est à la tête d’une superproduction). On aurait pu craindre de voir des effets totalement superficiels ou gratuits, mais même ceux qui pourraient l’être ne le deviennent pas. Ils s’intègrent bien dans l’univers baroque mis en place. Le roman est visiblement encore plus dense et riche en détails que le film. Mais le long-métrage reste tout de même d’une grande intensité et inventivité ! La mort est certainement un des points de départ de l’histoire : on démarre dans les tranchées, à la fin de la guerre alors que l’armistice approche. Mais ce groupe de soldats n’a toujours pas le temps de respirer, certains seront lâchement assassinés, d’autres voudront juste être morts alors que le coeur bat encore. C’est le cas de l’un des personnages principaux, Edouard Péricourt. Une des histoires parallèles (une escroquerie autour de soldats décédés) tourne donc aussi autour de la mort. Paradoxalement, il s’agit d’un film terriblement vivant ! Cette vie passe par la créativité, que ce soit dans la fabrication des masques qui redonne dans un sens une nouvelle vie à Edouard malgré son existence devenue fantomatique ou encore dans les différentes arnaques mises en place, notamment aidées par le dessin.

Au revoir là-haut : Photo Albert Dupontel

C’est pour cela que certains effets très esthétisés trouvent aisément sa place dans le récit : le parallèle entre la créativité débordante d’Albert Dupontel en tant qu’artiste-artisan-réalisateur et celle des personnages est saisissant. La création est peut-être une des clés pour tenter de sortir des ténèbres et choisir un meilleur destin. On passe alors aisément du film d’époque au film de guerre, en passant par une oeuvre beaucoup plus intime, tout en côtoyant le burlesque (notamment par des hommages au cinéma muet) voire même le grotesque. Avec la présence de masques (d’une beauté folle à chaque fois) pour ne citer que cet exemple, le cinéma se marie bien avec l’univers du théâtre et au-delà Dupontel a su capter l’essence de cette époque qui a envie de se reconstruire notamment par la fête (et il y a par ailleurs une excellente scène – une des seules apparitions d’Edouard à l’extérieur) mais qui reste profondément marquée par la guerre. Tout est d’une folle beauté : la précision des cadres, les mouvements fluides, la photographie soignée, la reconstitution de l’époque par des décors et costumes sublimes, la bande-originale de Christophe Julien (dont je remarque son talent pour la première fois de mon existence !) et surtout l’émotion en général, sans que cette dernière ne plombe le ton parfois enjoué (certaines scènes sont même très drôles !). Etre acteur et réalisateur reste un exercice difficile mais Albert Dupontel s’en sort merveilleusement bien. Cela dit, il ne faut pas non plus tourner autour du pot : si l’ensemble du casting est excellent (Niels Arestrup sévère et touchant à la fois, Laurent Lafitte excellent en ordure), Nahuel Perez Biscayart est certainement celui qui impressionne le plus. Certes, il ne s’agit pas du personnage qu’on voit le plus mais pourtant on a sans cesse l’impression qu’il est omniprésent. Tel un fantôme comme le suggèrent ses apparences et son nouvel mode de vie, il hante littéralement le film par sa figure de « monstre » attachant. Il ne prononce pratiquement pas de répliques dans le film (le peu se résume à des sortes de « grognements » qui doivent venir du fond de sa gorge) mais sa gestuelle et son regard si expressif savent bouleverser ou provoquer quelque chose à chaque scène. Au revoir là-haut est donc certainement une des plus belles surprises de l’année. Magnifique autant esthétiquement qu’émotionnellement (oui, j’ai encore versé quelques larmes), notamment par la manière de traiter ces vies et corps brisés et les difficiles relations entre un père et son fils, le long-métrage est un mélange sublime entre la poésie et l’horreur, la douleur intime et les dommages collectifs.

Au revoir là-haut : Photo Albert Dupontel

Primaire

réalisé par Hélène Angel

avec Sara Forestier, Vincent Elbaz, Albert Cousi, Ghillas Bendjoudi, Patrick d’Assumçao, Guilaine Londez, Olivia Côte, Laure Calamy, Antoine Gouy, Lucie Desclozeaux…

Comédie dramatique française. 1h45. 2016.

sortie française : 4 janvier 2017

Florence est une professeure des écoles dévouée à ses élèves. Quand elle rencontre le petit Sacha, un enfant en difficulté, elle va tout faire pour le sauver, quitte à délaisser sa vie de mère, de femme et même remettre en cause sa vocation. Florence va réaliser peu à peu qu’il n’y a pas d’âge pour apprendre…

Primaire : Photo Sara Forestier

On a vu beaucoup de films se déroulant dans une école mettant souvent en scène des profs idéalistes (pour ne pas dire utopistes) qui réussissent à travailler dans un lieu finalement pas si pénible que ça par rapport à la réalité du métier. Et surtout ces profs en question sont vus comme des champions. Primaire, sorti dans l’indiscrétion au début de l’année, semble prendre un parcours plus réaliste. Hélène Angel s’est beaucoup documentée sur les métiers de l’enseignement, elle a également passé deux ans à observer des instituteurs. Cela se ressent durant notre visionnage : les termes utilisés  sont précis et surtout, contrairement à la majorité des films se déroulant dans des classes, il y a de la vie, sans cesse du bruit même dans les moments qui demanderaient du silence. J’ai passé six mois dans une école primaire en tant qu’animatrice, j’ai eu le temps d’observer tout ce qui pouvait se passer dans une classe mais aussi lus globalement dans une école. Il y a dans mon entourage un certain nombre de profs dont j’ai pu écouter leur ressenti sur leur métier et les films sur leur métier. Il me semble que Primaire est criant de vérité sur de nombreux points. Sur certaines scènes, notamment grâce à la mise en scène, a priori simple mais pourtant plus travaillée qu’elle en a l’air, on ne peut pas s’empêcher de constater que la démarche de la réalisatrice se rapproche de celle d’une documentariste. Cet aspect peut paraître rebuter certains spectateurs. En réalité, c’est ce qui donne de la crédibilité au film. Florence est certes une institutrice idéaliste et dévouée à son travail. Bref, tout ce qu’on aurait pu craindre comme je l’explique au début de ma chronique. On a peur de voir une éternelle prof sauveuse et wonder woman face au système. Certes, Florence veut être cette femme. Mais tout lui échappe au point de faire un burn out : les parents qui voient le mal partout, l’inspection à venir, un des gamins abandonné par sa mère, son propre gamin (dans sa classe) qui préférerait vivre d’aventures avec son père… Attention, Primaire est composé de moments de grâce, à l’image de la vie d’institutrice de Florence : le métier est ultra difficile, au point parfois de vouloir tout lâcher. Pourtant, ce sont ces petits moments de bonheur qui réconfortent et surtout qui rappellent pourquoi la jeune trentenaire a choisi ce métier et pas un autre. Le film en lui-même aborde un ton a priori « léger ». Pourtant il s’agit paradoxalement un des films les plus « sombres », justement par son réalisme, sur cette profession.

Primaire : Photo Sara Forestier

Primaire finit sur une touche d’espoir sur laquelle certains élèves se souviendront encore de leur apprentissage (et pas qu’avec Florence). J’ai lu des critiques disant que ce film était optimiste : la fin va effectivement dans ce sens-là. C’est peut-être mon seul vrai reproche que je fais au film : qu’il n’aille pas totalement au bout de sa démarche. Et encore, même dans mon reproche, j’ai envie de nuancer dans le sens où on ne connait pas forcément l’issue finale pour le petit Sacha et on nous pointe bien du doigt la situation très précaire des AVS qui pourtant jouent un rôle essentiel dans la vie des élèves handicapés. Mais je nuancerais tout de même mon avis sur ce point : selon moi, la force de ce film, certainement appuyée par un réalisme alarmant, est s’éloigner des clichés habituels. Oui, on peut faire ce travail avec passion, oui il y a des moments formidables dans la carrière d’un instit’ qui lui rappellent pourquoi il a choisi cette profession. Mais le désespoir face à aux situations familiales des gamins, les déceptions, la fatigue aussi bien physique que morale font basculer l’image parfois trop jolie des profs que nous montrent certains films. Ce discours déchirant de Florence, sans cesse en déformation professionnelle même dans un cadre privé, en salle des profs est criant de vérité : « on est décevants ». Comment faire son travail passionnément sans confondre tous les rôles ? Le discours n’est finalement pas moralisateur ou quoi que ce soit, il pointe une réalité avec ses hauts et ses bas. Bref, à part la fin qui est peut-être discutable, le scénario est bien écrit et la mise en scène plutôt bonne par rapport au projet global du film : une fiction le plus proche possible de la réalité sans non plus tomber dans les tics du film « façon documentaire ». Enfin, Sara Forestier est également un des atouts de ce qui pourrait finalement être une comédie (dramatique) sociale. Je n’ai rien contre cette actrice mais je n’aurais jamais imaginé qu’elle aurait pu interpréter un tel rôle. Elle a su servir de son énergie (se transformant parfois en agressivité) pour donner du punch à son personnage très attachant tout en y ajoutant une douceur insoupçonnable. Je l’ai tout simplement trouvée investie dans son rôle et d’une belle luminosité et générosité. Les seconds rôles s’en tirent également très bien, notamment Laure Calamy, décidément la perle discrète du cinéma français (d’auteur), impeccable en mère indigne. Vincent Elbaz s’en sort également plutôt bien même si je suis un peu moins convaincue par la trame narrative (même si j’imagine qu’elle existe pour renforcer la part fictive du film, qui bascule

Primaire : Photo

Big Little Lies (saison 1)

Créée par Reese Witherspoon, Nicole Kidman, Shailene Woodley, Zoë Kravitz, Laura Dern, Alexander Skarsgård, Adam Scott, James Tupper, Jeffrey Nordling

avec Reese Witherspoon, Nicole Kidman, Shailene Woodley, Zoë Kravitz, Laura Dern, Alexander Skarsgård, Adam Scott, James Tupper, Jeffrey Nordling…

Comédie dramatique américaine. Saison 1. 2017.

Quand Madeline, Jane et Celeste se lient d’amitié par l’intermédiaire de leurs enfants, elles ne se doutent pas qu’elles vont se retrouver, des mois plus tard, au centre d’un tragique accident, survenu à la fête de l’école. Qui est mort ? Qui est responsable ? Et pour quelle raison ? Secrets, rumeurs et mensonges ne faisant pas bon ménage, tout l’univers de la petite ville de Monterey va être secoué de violents soubresauts.

Photo Nicole Kidman, Reese Witherspoon, Shailene Woodley

Big Little Lies est l’adaptation du roman éponyme en VO de Liane Moriarty (en VF Petits Secrets, Grands Mensonges). Cette mini-série, produite par HBO (décidément une grande chaîne), est composée par une belle équipe : son créateur n’est autre qu’Edward E. Kelley, notamment connu pour avoir travaillé sur Ally McBeal. Tous les épisodes ont été réalisés par Jean-Marc Vallée, le réalisateur canadien qui a le vent en poupe depuis quelques années (C.R.A.Z.Y., Wild, Dallas Buyers Club, Victoria : les jeunes années d’une reine). Surtout, quelle belle brochette d’actrices dans les rôles principaux : Reese Witherspoon, Nicole Kidman (également ici productrices), Shailene Woodley (n’oublions pas qu’elle avait été révélée à la télévision dans The Secret Life of the AmericanTeenager), Laura Dern et Zoë Kravitz. Décidément, les choses bougent – peut-être plus à la télévision qu’au cinéma – pour donner des rôles puissants et réalistes aux femmes d’aujourd’hui sans cesse sous pression pour différentes raisons aussi bien sociales que sexuelles. . La mini-série, aux airs de Desperate Housewives en le mêlant à l’art du whodunit, sait tenir en haleine sur sept épisodes. En effet, le spectateur sait que quelqu’un est mort durant une soirée caritative. Mais on ne sait pas qui est cette personne décédée, qui est le meurtrier, ni pourquoi. On saura juste que tous les personnages que l’on va suivre sont impliqués de près et / ou de loin avec cet événement. Il faudra alors attendre les dernières minutes du dernier épisode pour tout connaître. On nous rappelle l’événement à venir plusieurs fois dans les épisodes (et même dans le fabuleux générique avec la chanson de Michael Kiwanuka, Cold Little Heart), comme si les protagonistes ne pouvaient pas y échapper : il y a quelque chose qui sonne de l’ordre du tragique. Surtout quand on voit les différents portraits des femmes : Madeline est a priori celle qui a l’air d’avoir le moins de problèmes : elle est dynamique, grande-gueule, sociable, se mêle beaucoup de ce qui ne la regarde pas, ce qui énerve beaucoup de gens. Mais derrière ce joli sourire permanent (tenu par une Reese Witherspoon convaincante et impliquée) se cache une femme blessée et perdue, bien plus fragile qu’elle en a l’air : sa fille aînée, qui fait évidemment sa crise d’ado comme prévue, est très proche de la nouvelle épouse de son ex-mari, incarnée par une surprenante Zoë Kravitz absolument parfaite en jeune femme très portée sur le bien-être personnel, le yoga et tout ce qui va avec. Et si tout va bien a priori avec son gentil nouveau mari (le très touchant Adam Scott), Madeline reste marquée par son précédent divorce.

Photo Adam Scott, Reese Witherspoon

Celeste (incarnée par une Nicole Kidman bouleversante) est une mère au foyer qui commence à rêver d’indépendance, notamment en voulant reprendre le travail. Mais son mari (le glacial Alexander Skarsgård) ne l’entend pas de cette façon. La relation avec son mari est certainement un des points les plus marquants et les mieux traités dans cette série : si Celeste est parfois complice des relations brutales avec son mari (ce qui rend ce personnage bien plus complexe et ambigu), elle est surtout victime de violences conjugales. Enfin, le troisième personnage, qui engendre donc une troisième intrigue comme vous l’aurez compris, est Jane (Shailene Woodley m’a bluffée dans ce rôle enfin mature qui lui va comme un gant), la jeune maman de l’adorable petit Ziggy, débarquant alors tous les deux à Monterey, la mère souhaitant un nouveau départ pour une raison au début inconnue. La série débute par ailleurs sur cet enfant, perturbé de ne pas connaître l’identité de son père (nous comprendrons au fil des épisodes pourquoi), est accusé d’avoir frappé la fille de l’hystérique Renata (l’excellente Laura Dern). Bref, Celeste, Jane et Madeline deviennent alors copines et les trois intrigues vont alors devenir complémentaires et auront évidemment du sens par rapport aux réponses que le spectateur attend depuis les premières minutes de la série. La série déborde alors de qualités, la première comme vous l’aurez deviné, est son scénario, qui aurait pu se transformer en foutoir géant, mais qui sait merveilleusement bien nous tenir en haleine. Alors oui, on pourra toujours dire qu’on avait compris quelques trucs dans l’intrigue (pour ma part, j’avais deviné l’intrigue par rapport au harcèlement scolaire mais pas nécessairement tout le reste) mais je crois que cela prouve plus la cohérence justement de la narration qui sait où elle va. De plus ce scénario a su complètement prendre en compte la complexité des personnages, surtout des féminins. Pour ma part, bien que j’adore voir les femmes mises en avant dans les oeuvres cinématographiques et télévisuelles (parce qu’on en a besoin), je redoute toujours de voir des clichés véhiculés, surtout dans le cadre de portraits-croisés de femmes n’ayant pas la vie rose. Or, ce qui m’a étonnée est de voir à quel point la série n’était pas cliché. Cela fait du bien de voir des femmes, certes ici aisées, ordinaires, qui ne sont pas des wonderwomen, ont leurs failles, leurs blessures, font des erreurs, bref elles ne sont parfaites contrairement à ce qu’elles veulent (et doivent) montrer en public, elles mais restent tout de même des femmes fortes.

Photo Nicole Kidman, Reese Witherspoon, Shailene Woodley

Surtout, Big Little Lies montre à quel point les femmes, même si elles peuvent s’opposer entre elles (chacune pense bien agir, surtout pour défendre leurs progénitures), peuvent être solidaires face au danger. Si le postulat de départ avait donc, comme je le disais, quelque chose de tragique, la série ne l’est pas. Elle frôle volontairement mais elle ne l’est pas : au bout du tunnel, l’espoir est là parce que chaque femme peut s’en sortir. Même transportée dans un tourbillon d’événements qui peut la conduire vers une situation irréparable, la femme en tant que figure peut y voir la lumière. Les enfants, justement, jouent un rôle important dans la construction de ces identités féminines. Chaque femme va se battre pour protéger son enfant, quitte à se mettre la communauté à dos, à fuir quelque chose, ou au contraire à affronter aussi des situations douloureuses. Ils ne sont pas simplement des objets faisant avancer le récit. Les différentes intrigues se rejoignant permettent aussi de livrer un discours pertinent sur le rôle de l’éducation et de l’environnement, ce sont ces derniers qui permettent à l’enfant de se construire : les liens du sang n’ont rien à voir avec les actes que les enfants peuvent commettre. Enfin, le point commun entre les personnages principaux concernent la sexualité, illustrant la plupart du temps des rapports de domination : que ce soit une infidélité, un viol, des relations sexuelles brutales, aussi bien douloureuses que purement jouissives, elle fait partie de la vie quotidienne d’une femme et surtout elle peut la transformer et avoir des conséquences irréversibles. Accompagnés par une mise en scène solide et une lumière froide, les décors parviennent à retranscrire le milieu social des personnages, mais aussi leur nature profonde littéralement, le mot « nature » pouvant être combiné à l’environnement géographique. Les personnages, nageant en eaux troubles, vivent à côté de l’océan, ce dernier pouvant être vu comme la représentation de la transparence (face à ce monde d’apparences), mot à prendre dans tous les sens du terme. Jamais caricatural, Big Little Lies est une fabuleuse série féministe. Visiblement, alors que Jean-Marc Vallée ne veut pas de saison 2, Reese Witherspoon et Nicole Kidman travailleraient déjà sur de nouvelles intrigues en collaboration avec Liane Moriarty : selon elles, ce projet devrait aboutir uniquement s’il en vaut la peine. Etant donné que j‘ai beaucoup aimé la conclusion de cette mini-série qui me semble parfaite, je suis un peu sceptique sur un éventuel retour mais je répondrai à l’appel si Madeline, Jane et Celeste reviennent sur le petit écran.

Photo Zoë Kravitz

Que Dios Nos Perdone

réalisé par Rodrigo Sorogoyen

avec Antonio de la Torre, Roberto Alamo, Javier Pereira, Luis Zahera…

Film policier espagnol. 2h06. 2016.

sortie française : 9 août 2017

interdit aux moins de 12 ans

Madrid, été 2011. La ville, plongée en pleine crise économique, est confrontée à l’émergence du mouvement des « indignés » et à la visite imminente du Pape Benoît XVI.
C’est dans ce contexte hyper-tendu que l’improbable binôme que forment Alfaro et Velarde se retrouve en charge de l’enquête sur un serial-killer d’un genre bien particulier. Les deux inspecteurs, sous pression, sont de surcroît contraints d’agir dans la plus grande discrétion…
Une course contre la montre s’engage alors, qui progressivement les révèle à eux-mêmes ; sont-ils si différents du criminel qu’ils poursuivent ?

Que Dios Nos Perdone : Photo Antonio de la Torre, Roberto Álamo

Depuis quelques années, le cinéma espagnol de genre nous offre quelques pépites, notamment l’excellent La Isla Minima d’Alberto Rodriguez. C’est principalement pour cette raison que je suis allée voir Que Dios Nos Perdone, un polar qui, sur le papier, a des points communs avec le long-métrage de Rodriguez. L’histoire est donc plutôt classique : un serial killer qui a de gros problèmes avec sa mère (d’où le meurtre de vieilles dames) et la religion (d’où en partie le titre – même si les explications sur le titre restent multiples) ou encore l’éternel duo de flics opposés (d’un côté le méticuleux réservé, de l’autre l’agité du bocal). De plus, le réalisateur assume lui aussi son amour pour le chef-d’oeuvre de Bong Joon-ho Memories of Murder (même si je soupçonne aussi une inspiration du côté d’un autre polar coréen, The Chaser de Na Hong-jin). Mais il ne faut vraiment pas s’arrêter à ça. Le jeune réalisateur Rodrigo Sorogoyen (ses deux premiers films, 8 Citas et Stockholm, restent inédits en France) signe certainement un des meilleurs films de l’année. Nommé à plusieurs reprises aux Goyas (les Césars espagnols) dans les catégories principales, Que Dios Nos Perdone est une oeuvre puissante et haletante sur une Espagne violente. Replaçons le contexte : en mai 2011 naissent les Indignés qui veulent réagir et répondre à la crise économique qui frappe l’Espagne affaiblie par des politiciens qui ne parviennent pas à y faire face. Mais en août 2011, le pape Benoit XVI débarque à Madrid pour célébrer la messe dans le cadre des Journées mondiales de la jeunesse. On expulse alors les Indignés pour ne pas montrer au Pape et à la presse internationale la véritable face de l’Espagne à ce moment-là. Si le réalisateur avait d’abord pensé à son intrigue avant de penser à son contexte, le parallèle entre les deux rend le film extrêmement puissant : il faut surtout étouffer les meurtres et viols de vieilles dames pour ne pas choquer quitte à échapper à des éléments essentiels pour faire avancer l’enquête. Le regard sur l’Espagne et la police est parfois très cynique. Le centre de Madrid est un lieu très bien exploité aussi bien dans le scénario que dans la mise en scène : le lieu est étouffant et écrasant, bourré d’obstacles, à l’image de l’enquête. Par la mise en scène mais aussi par une magnifique photographie, le spectateur se sent aussi étouffé par la canicule qui ne fait que ressortir les propres démons des personnages aussi bien les flics que l’assassin. L’enquête est finalement un moyen de parler de la violence qui est en chacun de nous et qui n’est pas toujours soupçonnable.

Que Dios Nos Perdone : Photo Antonio de la Torre, Raúl Prieto

Le tueur (le bluffant Javier Pereira), dont l’identité est révélée une bonne demi-heure avant la fin pour que le spectateur le cerne aussi dans sa sphère privée, est a priori un homme charmant qui sait s’occuper de sa mère et des personnes âgées en général. Velarde (incarné par l’excellent Antonio de la Torre qui ressemble dans ce film à Dustin Hoffman !) a beau être quelqu’un de très calme, très carré et même coincé (certainement lié à son bégaiement), il peut aussi être assouvi de pulsions proches d’un crime si rien ne l’avait calmé. La relation qu’il a avec la femme de ménage de son immeuble ou encore la toute fin prouvent cette violence enfouie en lui qui ne demandent qu’à sortir. Quant à son collègue Alfaro (interprété par l’épatant Roberto Alama, très justement récompensé par le Goya du meilleur acteur), s’il exprime publiquement sa colère que ce soit au travail ou dans sa famille, il est également un homme plus sensible qu’il en a l’air. Le fameux schéma de duo de flics classique se transforme en un schéma bien plus complexe pour nous offrir des personnages profonds et ambigus : le tueur et les deux policiers sont violents, pratiquement deux handicapés sociaux chacun à leur façon. La mise en scène est également d’une grande intensité et surtout très réfléchie. Comme l’explique le réalisateur (et ça se voit à l’écran), le film est séparé en deux parties par une scène de course-poursuite absolument époustouflante (une des meilleures que j’ai pu voir). Ainsi, la première partie suit les flics dans leur quotidien avec un aspect parfois proche du documentaire notamment avec la caméra à l’épaule qui suit les personnages. Quant à la seconde partie, elle est plus sombre, on s’éloigne du « doc » et la caméra est plus posée, comme si le calme était finalement bien plus inquiétant que l’agitation (notamment celle de la ville avec la venue du Pape dans un contexte particulier). Certaines scènes sont également intenses par son suspense insoutenable (la scène où le tueur se retrouve dans la même pièce qu’Alfaro coupe le souffle) sa noirceur (cela faisait longtemps que je n’avais pas vu une salle aussi imprégnée par un film). Je pense notamment à la scène où on voit réellement le tueur à visage découvert faire du mal à une petite vieille : la scène est extrêmement difficile à regarder mais le réalisateur ne transforme jamais sa scène en quelque chose d’obscène, il sait s’arrêter à temps. Le spectateur n’a pas non plus nécessairement l’habitude de voir une personne âgée morte, nue, violée avec des problèmes de peau liées à la vieillesse : cela confronte aussi le spectateur à ses propres peurs. Que Dios Nos Perdone est alors un film d’une grande richesse, aussi bien narrative que technique, parvenant à la fois à exposer la facette sombre de chaque homme que celle d’un pays qui cache sa propre violence.

Que Dios Nos Perdone : Photo Roberto Álamo

It Comes At Night

réalisé par Trey Edward Shults

avec Joel Edgerton, Carmen Ejogo, Christopher Abbott, Riley Keough, Kelvin Harisson Jr., Griffin Robert Faulkner, David Pendleton…

Film d’épouvante-horreur, thriller américain. 1h37. 2016.

sortie française : 21 juin 2017

interdit aux moins de 12 ans

Alors que le monde est en proie à une menace terrifiante, un homme vit reclus dans sa propriété totalement isolée avec sa femme et son fils. Quand une famille aux abois cherche refuge dans sa propre maison, le fragile équilibre qu’il a mis en place est soudain bouleversé.

It Comes At Night : Photo Christopher Abbott, Joel Edgerton, Kelvin Harrison Jr., Riley Keough

J’avais lu quelques bonnes critiques sur It Comes At Night de Trey Edward Shults (il ne s’agit que de son second long-métrage après le très méconnu Krisha) mais je ne comptais pas spécialement aller le voir au cinéma. Mais vu le peu de films intéressants en ce moment et vu la chaleur (oui, je fais tout pour trouver de la fraîcheur – ou plutôt une clim), je suis allée le voir sans réellement savoir de quoi il s’agissait (je voyais vite fait de quoi ça parlait mais je ne m’y étais pas réellement intéressée, je n’avais même pas regardé la bande-annonce). It Comes At Night plante rapidement le décor : l’Amérique (en tout cas je me suis arrêtée à ce pays) doit affronter un virus mortel. A force de voir un certain nombre de films apocalyptiques et sur les zombies (les personnages ne se transforment pas en zombies, mais les symptômes ne sont pas si différents) ou autres, on finit par être lassé. Or, celui-ci ne s’étend pas spécialement sur ce possible côté science-fiction / anticipation qui aurait pu entrer en jeu (on ne sait pas d’où cette contamination sort, le comment du pourquoi). Il s’agit avant tout d’un moyen pour installer l’intrigue et surtout le huis clos. En effet, le décor se limite à une maison et quelques espaces dans la forêt. Dans cet espace limité en question se déroule la rencontre puis la cohabitation entre deux familles. Le véritable genre de ce long-métrage serait l’horreur. Effectivement, il reprend certains codes de genre, notamment le huis-clos ou encore la contamination (les personnages portent des gants et un masque selon les situations). Certains diront que le film ne fait pas assez peur, qu’il n’a rien d’horrifique. Pour ma part, la tension est omniprésente, on se sent réellement étouffé dans cette maison gérée par la famille de Paul. La peur n’est pas réellement liée à la maladie (même si elle reste présente et a des conséquences sur les réactions des personnages) mais par les personnages. On ne sait rien sur eux, juste rapidement leurs prénoms, éventuellement les professions exercées avant (Paul était prof d’histoire – on ne l’aurait pas forcément soupçonné, comme si cette épreuve révélait le personnage; Will était ouvrier) et certains événements personnels traversés (ex : la scène d’introduction avec le beau-père de Paul). La peur est alors celle des autres. Doit-on se méfier des autres pour protéger ceux qu’on aime ? It Comes At Night mêle alors les scènes du quotidien, entre méfiance et espoir (les deux familles étant capables de vivre ensemble, chacune apportant son savoir à l’autre pour mieux lutter contre la menace invisible, et celles des cauchemars, plus précisément ceux de Travis, le fils ado de Paul et Sarah. Le point de vue adopté est par ailleurs intéressant : on suit une grande partie du récit par le regard de l’adolescent, tiraillé par ses parents.

It Comes At Night : Photo

Sa mère veut le protéger pour qu’il garde encore son innocence tandis que son père veut l’endurcir, le transformer en « homme ». Ce tiraillement se développe au contact de la famille qui s’installe chez lui. Peut-on s’attacher à des gens qui risquent de nous faire du mal malgré eux ? Comment espérer un futur quand il n’y a plus rien ? Comment combler ses frustrations (notamment sexuelles) ? Comment oublier ce qui est inoubliable ? On ne sait alors rien des personnages : ils sont finalement comme nous, de différents milieux. Cela pourrait être un handicap pour certains spectateurs mais pour ma part, ce choix est plutôt audacieux. Je ne dirais pas qu’on s’identifie nécessairement aux personnages, ni qu’on s’y attache (et je ne crois pas que le réalisateur recherchait cet effet), en revanche on peut se projeter dans les actions des personnages, même dans les plus condamnables. Il n’y a pas de gentils ou de méchants, juste des gens qui pensent à eux. Les actes ne sont pas excusés mais pourtant le spectateur est confronté à sa propre situation : comment aurait-on agi à leur place ? Jusqu’où peut-on se protéger ? Paul, Will et les autres sont alors des gens ordinaires obligés de se confronter à une situation qui les dépasse. It Comes At Night n’est alors pas un film d’horreur traditionnel (est-ce vraiment un film d’horreur ? A-t-il été mal vendu ?) : on ne trouve pas spécialement de jump-scares ni des litres de sang (malgré une violence bien présente), et les monstres sont des êtres humains comme vous et moi qui pensent agir pour le bien. La complexité des actes et des pensées des personnages et la paranoïa générale s’ajoutent au mystère volontaire autour de certains faits dans la narration. Il y a un désir d’aller à l’essentiel. Le réalisateur justifie ce choix logiquement : si les personnages ne savent pas ce qui s’est réellement passé, le spectateur n’est pas obligé de le savoir. A l’image des réactions des personnages, d’une humanité sombre, le spectateur est mis au même niveau que les personnages. A noter aussi un effet de boucle qui crée une véritable cohérence dans le récit et une idée aussi d’éternel recommencement : ce que vivent ces deux familles doit exister ailleurs. Chaque famille est obligée de remettre en question ses valeurs. Ces familles banales dont on ne saura pas grand-chose et aussi humaines qu’elles le sont ne sont que le reflet d’une société égoïste. Trey Edward Shults est en tout cas pour moi un jeune réalisateur prometteur, à l’aise dans le travail de mise en scène, d’une belle précision, à l’image de l’histoire qui ne fait pas de chichis : on voit droit au but.

It Comes At Night : Photo

Je ne me suis pas ennuyée durant le film alors que le rythme n’est pas pourtant pas rapide (et je ne suis pas toujours une adepte des films lents). L’atmosphère inquiétante m’a permis d’accrocher dès les premières minutes et de ne plus lâcher le film et les personnages. It Comes At Night est un film prenant en compte la nature. Pendant ma séance, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à Terrence Malick ou à Jeff Nichols. Juste après avoir vu le film, je découvre dans une interview que Trey Edward Shults a commencé sa carrière en travaillant avec Malick et qu’il admirait beaucoup le travail de Nichols. On sent ces influences tout en prenant en compte la patte du réalisateur, bien présente. En tout cas, ce dernier parvient à cerner les espaces aussi bien dans un cadre extérieur (la forêt) qu’intérieur (la maison). La manière dont ces deux lieux sont filmés participe aussi à la claustrophobie et au sentiment de malaise général, déjà présent à cause des réactions et interactions des personnages. Notons au passage un beau travail concernant la photographie et la lumière, les deux parvenant bien à retranscrire toutes les inquiétudes (littéralement cauchemardesques ou issues de la réalité). It Comes At Night est enfin servi par une impeccable distribution. Joel Edgerton (dont ses prestations m’avaient laissée jusqu’à présent indifférente) est remarquable dans le rôle de ce père de famille bourru et brutal prêt à tout pour protéger sa famille. Carmen Ejogo incarne une femme a priori plus douce que son époux mais pourtant elle également d’une grande violence selon les situations. Christopher Abbott (coucou Charlie de Girls) et Riley Keough sont également surprenants en jeunes parents qui tentent de garder leur fraîcheur malgré les événements et la douleur. Enfin, le jeune Kelvin Harrison Jr. (vu dans 12 Years a slave de Steve McQueen et The Birth of a Nation de Nate Parker) est certainement la révélation de ce film et je suis certaine qu’on les reverra sur nos écrans. Je le dis donc clairement : si le film n’est peut-être pas parfait ou en tout cas que les partis pris peuvent décevoir certains spectateurs, il m’a clairement emballée pour sa vision troublante et puissante, sa tension omniprésente qui ne relâche jamais, ses interrogations pertinentes et son atmosphère pesante. Finalement, malgré sa violence sans concession mais jamais gratuite, un film remarquable et paradoxalement terriblement humain dans sa présentation d’une humanité détruite, littéralement malade et perdant son insouciance et sa bienveillance.

It Comes At Night : Photo Joel Edgerton

The Edge of Seventeen

réalisé par Kelly Fremont Craig

avec Hailee Steinfeld, Haley Lu Richardson, Blake Jenner, Woody Harrelson, Kyra Sedgwick, Alexander Calvert, Hayden Szeto…

Comédie dramatique américaine. 1h48. 2016.

sortie française (VOD) : 16 mars 2017

Nadine et Krista découvrent le monde merveilleux du lycée. Mais leur belle amitié est mise à mal lorsque la première apprend que la seconde sort avec son grand frère…

The Edge of Seventeen : Photo

The Edge of Seventeen fait partie de cette longue liste de films qui ne trouve pas leur place dans les salles de cinéma françaises. Et comme souvent, même quand je n’aime pas nécessairement les films qui passent par cette case, je trouve cela regrettable que ce premier long-métrage ne soit pas distribué dans les salles obscures alors que ces dernières projettent de nombreuses daubes. De plus, ce film en question est co-produit par James L. Brooks, le réalisateur des formidables Pour le pire et le meilleur et Tendres Passions. En revanche, si je trouve cela regrettable que ce film n’ait pas connu de sortie dans les salles, ce n’est pas pour autant que je l’ai réellement apprécié. Certes, il ne s’agit pas d’un mauvais film, ni même d’une déception (je n’en attendais rien même si j’avais eu vent de quelques bonnes critiques m’invitant à le découvrir). L’ensemble se laisse évidemment regarder dans le sens où l’histoire se laisse volontiers suivre, le ton en lui-même est léger comme dans n’importe quel teen-movie qu’on pourrait regarder, le tout est également bien rythmé, c’est même parfois drôle (parfois). Mais qu’est-ce qui cloche alors ? Le personnage principal. Nadine est incarnée par la toujours pétillante Hailee Steinfeld, nommée aux Golden Globes dans la catégorie « meilleure actrice dans une comédie » pour son interprétation. Le problème ne vient pas de sa performance : elle joue bien le rôle qu’on lui a attribué. Le reste de la distribution est par ailleurs très bien, que ce soit parmi les jeunes acteurs (Haley Lu Richardson et Blake Jenner, choupis en jeune couple lisse, ou encore Hayden Szeto en ado sensible et maladroit) ou les plus confirmés (Woody Harrelson, parfait en prof cynique balançant quelques bonnes punchlines, Kyra Sedgwick touchante en mère dépassée). Mais le personnage de Nadine est vraiment insupportable. Certes, j’imagine que cette personnalité en question a du sens : il n’y a qu’à voir une des conclusions du film, c’est-à-dire lorsque Nadine se rend compte qu’elle se plaint beaucoup et surtout lorsque cette dernière constate que les autres autour d’elle peuvent souffrir sans forcément jacasser toute la sainte-journée. Mais cette jeune fille qui se plaint tout le temps pour tout et n’importe quoi n’est pas du tout attachante. J’adore pourtant les personnages cyniques, hors de la norme, mais avec Nadine, le contact ne passe pas. J’ai parfaitement conscience que je vais dire un truc méchant : Nadine n’a pas d’amis (en dehors de sa meilleure amie Krista et d’Erwin le gars de sa classe qui veut la pécho) et on comprend qu’elle n’en ait pas. L’égoïsme de ce personnage semble vaguement se justifier par son passé familial, c’est-à-dire le décès brutal de son père.

The Edge of Seventeen : Photo Blake Jenner, Haley Lu Richardson

Cette information a quelque chose de superficiel comme si cela devait justifier ses réactions complètement stupides et sa tendance à absolument tout dramatiser. Après, encore une fois, on peut accepter que cette rébellion sans cause, prouvant l’immaturité de l’adolescente, fasse partie du postulat de départ (il n’y a qu’à voir le décalage avec la scène d’intro qui présente Nadine comme une suicidaire et plus tard la réalité des faits qui conduit notre héroïne à prononcer des paroles aussi graves) mais il aurait vraiment fallu rendre la jeune fille plus attachante et ayant plus de consistance. Dans différents synopsis que j’ai pu lire, Nadine est présentée comme une jeune dépressive mais en regardant le film, je n’ai pas plus ressenti cette dépression, juste de la bêtise et de l’exaspération. En fait, je me suis sentie comme une adulte réac’, ne parvenant pas à prendre réellement au sérieux la possible souffrance de cette adolescente. Je ne dis pas que le film est nécessairement mal écrit mais il y a selon moi des choses plus que maladroites dans la construction de ce personnage. Cela n’a jamais été impossible d’exposer des personnages imparfaits et même pénibles tout en les rendant attachants. Or, Kelly Fremont Craig (également scénariste) ne parvient pas à relever ce défi ce qui plombe vraiment son film. Pour ne rien arranger, depuis un certain temps (c’était déjà mon type de ressenti devant l’acclamé Monde de Charlie de Stephen Chbosky), je commence à me lasser des teen-movies filmés à la mode des années 1980 ou rappelant sans cesse cette période. Peut-être que je me focalise sur ce point parce que je n’ai pas plus accroché que ça à ce film (après tout, récemment, dans la série 13 Reasons Why, je valorisais ce point en question) mais je commence à trouver cette utilisation too much. Alors on pourra me dire par a+b que je suis une grosse gourdasse parce qu’il y a voyons des chansons récentes dans la bande-originale (vous avez remarqué vous aussi que la reconstitution des années 80 passe souvent par les choix musicaux). La gourdasse en question vous répond qu’elle croyait que le film se passait dans les années 80 (et pas qu’à cause de la musique – les décors et le look de l’héroïne à tous les âges m’ont déroutée) pendant un bon moment jusqu’à ce qu’elle réalise qu’il se déroule de nos jours. Bref, j’ai trouvé l’ensemble sympathique, pas forcément mal fait mais rien de bien exceptionnel non plus, de plus profond ou de différent de ce qu’on a pu voir auparavant dans la même veine, n’échappant pas non plus à certains clichés.

The Edge of Seventeen : Photo Hailee Steinfeld, Hayden Szeto

Girls

Créée par Lena Dunham et Jenni Konner

avec Lena Dunham, Allison Williams, Jemima Kirke, Zosia Mamet, Adam Driver, Andrew Rannells, Alex Karpovsky, Becky Ann Baker, Peter Scolari, Christopher Abbott, Ebon Moss-Bachrach, Corey Stoll, Riz Ahmed, Gaby Hoffmann, Rita Wilson, Patrick Wilson, Matthew Rhys, Jon Glaser, Jake Lacy, Jenny Slate, Amy Schumer, Shiri Appleby…

Comédie dramatique. 6 saisons. 2012-2017. 

L’entrée dans la vie active de quatre jeunes filles d’une vingtaine d’années, de leurs humiliations à leurs rares triomphes. Hannah, l’éternelle stagiaire, rêve de devenir écrivain ; Marnie, la jeune fille intelligente et rangée au premier abord ; Jessa qui vivote telle une hippie et sa cousine Shoshanna, une ambitieuse étudiante qui n’a pas sa langue dans sa poche.

Photo Jemima Kirke, Lena Dunham, Zosia Mamet

Je vous préviens, je ne vais pas hésiter à spoiler et même dès les premières lignes. J’avais déjà rédigé un billet sur la toute première saison de Girls, dans l’espoir de livrer une critique de chaque saison. J’ai abandonné l’idée pour deux raisons. Dans un premier temps, cette entreprise est évidemment trop longue et j’ai encore trop de critiques de séries à rédiger. Puis, surtout, cela ne serait pas forcément pertinent dans le cadre de Girls, série créée par Lena Dunham (décidément, elle multiplie les casquettes) et Jenni Konner et produite par le roi de la comédie américaine actuelle, Judd Apatow : qu’on aime ou pas cette série (ce qui est compréhensible), elle a au moins le mérite de présenter les six saisons avec une véritable cohérence. Pour certains éléments de l’intrigue (notamment concernant la grossesse d’Hannah à la saison 6), Lena Dunham a révélé qu’elle les avait en tête depuis les débuts de la série. En effet, beaucoup d’éléments qui peuvent sembler anodins reviennent et prennent leur importance dans les saisons suivantes. Ainsi, la série est pour moi si cohérente que je l’ai revue volontiers et à trois bonnes reprises. Et ce fut nécessaire de la revoir à chaque entier, comme si je remarquais de nouvelles choses. En effet, j’ai un drôle de rapport : j’aimais bien Girls à ses débuts mais sans plus. Je voyais aussi pas mal ses défauts et surtout j’avais tendance à avoir un mauvais jugement sur les quatre personnages principaux. Je suis cette série depuis pas mal d’années, j’ai grandi avec les personnages et j’ai moi-même « grandi » entre-temps. Finalement, à force de revoir la série, je commençais à comprendre son succès et surtout à l’apprécier à sa juste valeur (même si j’ai parfaitement conscience qu’on puisse rejeter en bloc la création de Dunham). Je pourrais certainement écrire un billet entier sur les personnages : oui, elles sont bourrées de défauts. Oui, on a même parfois envie de les secouer, de les gifler. Non, je ne suis pourtant « trash » ou quoi que ce soit (la série étant souvent associée à ce mot). Pourtant, Hannah, Marnie, Jessa et Shoshanna me représentent, tout comme elles représentent mes amies et même d’autres filles de ma génération. Comme le disait Hannah au tout début de la saison 1 (certes sans aucune modestie, mais ça c’est Hannah), elle est la voix de sa génération.

Photo Andrew Rannells, Lena Dunham

Girls m’agaçait au début pour son côté très cru, voire même vulgaire, et pour son scénario qui commençait à faire du surplace. En effet, dans une série, on a tendance à attendre une évolution des personnages. Or, pour attendre un réel déclic de la part des personnages, on doit attendre un certain nombre de temps. Et encore, je ne parle pas de tous les personnages : certains seront incapables de changer, ils resteront dans la destruction alors que la possibilité de vivre une vie meilleure et paisible n’était pas si lointaine. Pour le surplace, Hannah pense qu’elle va enfin réussir, juste après tout s’effondre pour elle, que ce soit par sa faute (quand elle retourne à la fac loin de chez elle) ou par un concours de circonstances. On a donc la sensation que ce personnage n’avance pas et du coup que le scénario non plus. Or, Dunham fait justement un choix judicieux en présentant des personnages qui se cassent la gueule, qui ne parviennent pas à réaliser leurs rêves, qui vont même devoir faire des compromis en attendant de pouvoir arriver à leurs buts. La seule qui semble sortir de ce schéma est l’ambitieuse et lucide Shoshanna. Au début étudiante, vierge et innocente, elle n’hésitera pas à dire plusieurs fois ses quatre vérités au reste de la bande (et à prendre la douloureuse – mais meilleure – décision finale à la fin de l’épisode 9 de la saison 6) et surtout à prendre son destin en main quitte à passer pour une connasse ingrate (alors qu’elle était certainement le personnage le plus pétillant de la série). La série s’appelle Girls mais Hannah reste le personnage pilier. On a envie de lui donner des claques, de la secouer face à son égoïsme, défaut qui disparaîtra à la naissance du petit Grover. Je n’ai jamais aimé les films ou les séries qui mettaient en avant la naissance d’un enfant pour sauver le ou les parent(s) parce que cela ne correspond pas du tout à mes convictions personnelles. Cela dit, ce choix reste tout de même intéressant par rapport à tout ce que Dunham a mis en place depuis les débuts de Girls : avec un enfant, Hannah sera obligée de devenir responsable et de s’occuper de quelqu’un d’autre que d’elle-même.

Photo Lena Dunham

J’avoue que cette grossesse finale m’a surprise de la part de Lena Dunham. Certaines féministes (certaines, car je refuse de mettre tout le monde dans le même sac – et je me sens moi-même féministe : chacun(e) sa définition) n’auraient pas nécessairement ressenti l’envie de transformer l’héroïne en jeune mère de famille. Certaines (je fais référence à des « articles » que j’ai hélas lus sur des sites revendiqués féministes) rejettent même la grossesse en bloc. On a beau insulter Dunham pour ses positions féministes (non, le féminisme n’a rien d’un gros mot), elle n’est pas tombée dans certaines idées qui pourraient sembler extrémistes. Beaucoup ont pointé du doigt le tout dernier épisode qui se concentre sur l’après-naissance du petit Grover. Hannah cohabite désormais avec sa mère (qui apprend à vivre seule – son mari ayant enfin accepté son homosexualité après l’avoir tant renié) et sa véritable meilleure amie Marnie, toujours là (sa présence dans la vie d’Hannah sera grosso modo sa seule victoire vu ses échecs amoureux et professionnels). Effectivement, l’épisode 9 de la saison 6 qui réunissait pour la dernière fois les quatre filles vedettes de la série aurait pu être une véritable fin. On devinera (ou supposera) les vies que mèneront Adam et Jessa (des artistes qui réussiront peut-être professionnellement mais qui ne connaîtront que la destruction), Shoshanna (désormais une bobo méprisante à la vie rangée), Elijah (on veut un spin-off sur ses aventures d’artiste !) ou encore Ray qui rencontre l’amour (et pour une fois, il n’y a pas de discours ou d’intrigue autour du fait que sa dulcinée est obèse) va enfin s’investir dans un projet professionnel qui devrait le sortir de l’ennui. Mais justement, la force de Girls est de ne pas tomber dans ce qui était attendu. L’histoire entre Adam et Hannah, certes belle mais trop sombre, est belle et bien terminée, l’amitié entre les quatre jeunes femmes ne peut pas tenir et n’a peut-être d’ailleurs jamais existé. Beaucoup de séries auraient décidé de satisfaire les fans avec un véritable happy end. Ici, il ne s’agit pas d’un bad end ou quelque chose de ce style. On nous présente juste la vie ordinaire avec ses bons et ses mauvais côtés, ses rêves réalisés ou non (ou peut-être en attente).

Photo Adam Driver, Alex Karpovsky

New York est également au coeur de Girls. Cette ville est souvent glamourisée ou valorisée. On a d’ailleurs dit que la série de Dunham était une sorte d’anti-Sex and the City (les deux séries ayant été diffusées sur HBO). Quatre filles à New York donc à part que dans Girls ce même New York ne fait pas rêver : il n’y a pratiquement pas de boulot (et quand il y en a, ils craignent), les appartements sont sombres et délabrés, les gens sont teubés. Hannah (et les autres au passage) semble être la pure New-Yorkaise de son époque : à l’aise dans les fêtes, elle-même un peu fêlée et prête à toutes les expériences, artiste un peu torturée sur les bords, Hannah va pourtant se rendre à l’évidence : New York ne lui a apporté que des merdes. Elle pourrait avoir une vie tranquille (elle se confronte d’ailleurs à cette possibilité, qu’elle rejettera, lors de sa rencontre avec un beau et riche médecin en la personne de Patrick Wilson) mais pas à New York. Girls, c’est pour moi une série extrêmement lucide et sombre (mais pas nécessairement pessimiste, juste réaliste) sur la vie des ces jeunes gens (je dis « gens » parce que contrairement à ce qu’annonce le titre, les mecs ne sont pas du tout délaissés dans l’histoire) qui sont encore entre deux phases, l’adolescence et le monde des adultes. Je trouve qu’il n’y a pas tant que ça de séries et/ou de films qui traduisent vraiment ce sentiment, et avec justesse, à cette période de cette existence (on a plutôt davantage à voir le fameux passage à l’âge adulte sur des teen movies par exemple). Dunham sait alors parler de jeunes gens pas toujours prêts à affronter le monde et au fil des saisons a su aussi aborder de sujets de société, notamment sur la culture du viol. Un des derniers épisodes, « American Bitch« , qui nous présente une sorte de match-interview entre Hannah et un auteur accusé de viol style Woody Allen/Roman Polanski était tout simplement d’une très grande pertinence (je vous conseille de découvrir l’épisode en question – c’est limite le seul épisode qu’on peut regarder sans connaître la série). Alors on pourra évidemment rejeter cette série à cause de sa dimension trash (qui me dérangeait mais selon moi les scènes ne sont pas si gratuites qu’on pourrait le croire) mais Dunham est une formidable auteure et observatrice de son temps, pleine d’audace. J’espère qu’elle continuera à nous proposer du contenu de qualités que ce soit à la télé ou ailleurs.

Photo Allison Williams, Lena Dunham