Broadchurch

Créée par Chris Chibnall

avec David Tennant, Olivia Colman, Jodie Whittaker, Andrew Buchan, Charlotte Rampling, Marianne Jean-Baptiste, James d’Arcy…

Série dramatique, policière. 3 saisons. 2013-2017.

Une petite communauté se retrouve sous les projecteurs des médias après la mort d’un petit garçon. Deux enquêteurs sont chargés de résoudre cette affaire délicate, tout en essayant de garder la presse à distance et de préserver le tourisme. Face à un tel drame, les habitants commencent à s’épier les uns les autres, faisant remonter à la surface bien des secrets…

Photo David Tennant, Olivia Colman

Broadchurch est certainement l’une des meilleures séries que j’ai pu voir. Et je suis heureuse qu’elle prenne fin au bout de trois saisons avec une conclusion tout simplement parfaite : on ne pouvait pas imaginer mieux. Cela n’est pas évident de rendre une série addictive (pour moi, donner envie à chaque fois de regarder l’épisode suivant est l’un de mes critères phares pour juger une série) en évoquant des sujets cruels et douloureux comme la mort d’un enfant, l’injustice ou encore le viol. Ce ne sont pas des sujets très glamour qui devraient attirer a priori les téléspectateurs : pourtant, la série a cartonné au point qu’elle a eu droit à des remakes ou pseudo remakes pour d’autres. Elle a pourtant su pendant ces trois saisons allier le genre policier (qui appartient un peu plus à ce qu’on attend en terme de « divertissement ») au pur drame ainsi que la part intime à la part collective. Cela n’est pas non plus évident de raconter une histoire sur trois saisons (dans un sens, trois « chapitres ») en gardant jusqu’au bout l’essence de la première saison (le meurtre du petit Danny et savoir faire son deuil) tout en sachant prendre de nouvelles directions, notamment en ajoutant petit à petit de nouvelles histoires  (dans la saison 3, le viol de Trish durant la soirée d’anniversaire de sa meilleure amie) qui ne sont pas nécessairement directement reliées à ce qu’on a déjà vu auparavant. Le défi est relevé haut la main, surtout dans la saison 3 qui, très honnêtement, est celle que j’ai préférée (et pourtant, j’adore la première saison). Les saisons 1 et 3 forment une boucle qui structure la série. Il y a donc des échos intéressants entre les deux saisons en question sans qu’on n’ait l’impression que la série se répète pour autant. La première saison traitait la mort d’un enfant : est-ce qu’il y a pire que ça ? Puis la troisième saison met en avant le viol d’une femme. Certes, Trish semble être tout le contraire de Danny dans le sens où elle n’appartient pas au même genre, ni à la même tranche d’âge et elle est encore vivante après le crime dont elle a été victime. Mais finalement, on s’aperçoit qu’aucune hiérarchisation dans l’horreur n’est possible.

Photo David Tennant, Jodie Whittaker

Les deux affaires ne sont pas nécessairement liées directement mais pourtant on retrouve des sonorités proches : on doit se méfier de tout le monde car chaque membre de la communauté, même la personne la moins soupçonnable possible, peut être ce criminel même s’il n’en a pas l’apparence, même si on refuse de l’admettre alors qu’il se promène quasiment sous nos yeux. Cela dit, au fond, la vraie manière d’avoir reliée les deux saisons se résume en un nom : Beth Latimer. Elle a perdu son enfant d’une manière atroce mais pourtant c’est elle qui, par son nouveau travail (avec les services sociaux), va guider Trish à surmonter la douleur insurmontable suite à son viol. Jodie Whittaker, désormais connue pour être la première Doctor Who femme, est formidable dans les trois saisons et son évolution au fil des saisons m’a réjouie ! Blessée et meurtrie au départ, elle parvient partout dans la dernière saison à illuminer cette série pourtant très sombre. La voir se relever petit à petit sans jamais effacer la blessure qu’elle portera à vie est émouvant. La deuxième saison est certainement celle que j’ai le moins aimée. Comme la majorité des gens. Mais contrairement à toutes les critiques que j’ai pu lire sur elle, je ne la dénigre pas non plus. Oui, elle est en dessous mais non, elle n’est pas non plus mauvaise. Certes, la nouvelle enquête n’est pas mémorable. En revanche, même si ce point a aussi été décrié, pour ma part, j’ai trouvé la partie « procès » finalement assez intéressante. On se dit à la fin de la première saison que justice sera faite : on connait l’identité du tueur, les explications sont claires pour tout le monde. On se dit que le tueur sera puni et que les Latimer pourront faire leur deuil. Pourtant, on voit que le cheminement reste plus difficile que prévu, que la phase du deuil est finalement plus complexe (et cela se confirme dans la saison 3 face à certains choix que feront les Latimer, surtout le père). Pour que le deuil au sens intime puisse se produire, il faut que la justice aille dans ce sens. Or, le combat entre les brillantes avocates incarnées par Charlotte Rampling et Marianne Jean-Baptiste reste tenace.

Photo

Les deux enquêtes (saisons 1 et 3) sont passionnantes notamment sur un fait : les scénaristes parviennent à impliquer les spectateurs. Ainsi, il est loin d’être impossible de deviner l’identité des criminels même si les scénaristes savent tout de même brouilles les pistes. A chaque fois, j’ai réussi à comprendre qui avait fait le coup (même si j’avais tout de même en moi une petite part de doute). Pourtant, cela n’empêche pas d’apprécier la série bien au contraire. Chaque saison s’étale systématiquement sur huit épisodes. Ce rythme est tout simplement parfait : les scénaristes ont le temps de développer les intrigues et les personnages sans s’éterniser ni bâcler. Ainsi, et c’est aussi ce qui peut expliquer pourquoi deviner les identités des criminels n’est pas un problème : la série va bien au-delà de la simple enquête policière : s’il y a enquête, c’est finalement pour mieux disséquer les travers et les fragilités des individus et d’un ensemble d’humains. Certes, Broadchurch est une excellente série policière mais on ne peut pas la limiter à ce genre. C’est avant tout un drame humain qui touche autant la collectivité que l’individualité, l’un n’allant jamais sans l’autre. Et pour illustrer encore plus ce lien inévitable entre les deux, Alec Hardy et Ellie Miller (incarnés par les excellents David Tennant et Olivia Colman – leur complicité fait des étincelles) sont autant mis en avant en tant que duo (les deux s’apprécient autant qu’ils se chamaillent) qu’individuellement face à leurs problèmes personnels. Dernière remarque avant de conclure : c’est peut-être une des seules fois où je vois une telle approche concernant le viol. La troisième saison a beau être très sombre et très dure (et j’ai versé quelques larmes – et pas uniquement à cause du fil conducteur autour du viol), elle est aussi étonnamment bienveillante et surtout très réaliste. Je pense qu’elle fera beaucoup de bien aux victimes de violences sexuelles. Filmé dans un décor naturel fantastique vivant, magnifié par une sublime photographie, le tout sur une fantastique bande-son mélancolique, Broadchurch est une série intense et poignante sachant mêler les émotions sans être larmoyante.

Photo David Tennant, Olivia Colman

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Le Procès du Siècle

réalisé par Mick Jackson

avec Rachel Weisz, Timothy Spall, Tom Wilkinson, Andrew Scott, Mark Gatiss, Alex Jennings, Caren Pistorius, Harriet Walter, Jack Lowden…

titre original : Denial

Drame judiciaire, biopic américain, britannique. 1h50. 2016.

sortie française : 26 avril 2017

Deborah Lipstadt, historienne et auteure reconnue, défend farouchement  la mémoire de l’Holocauste.

Elle se voit confrontée à un universitaire extrémiste, avocat de thèses controversées sur le régime nazi, David Irving, qui la met au défi de prouver l’existence de la Shoah.

Sûr de son fait, Irving assigne en justice Lipstadt, qui se retrouve dans la situation aberrante de devoir prouver l’existence des chambres à gaz. Comment, en restant dans les limites du droit, faire face à un négationniste prêt à toutes les bassesses pour obtenir gain de cause, et l’empêcher de profiter de cette tribune pour propager ses théories nauséabondes ?

Le Procès du siècle : Photo Rachel Weisz

J’ai cru que je n’allais pas pouvoir découvrir Le Procès du Siècle dans les salles. Il est sorti chez moi très vite une seule petite semaine très récemment et je n’ai pas l’impression qu’il ait marché dans le reste du pays. Je ne m’attendais pas à un grand film qui a selon moi ses défauts. Mais il mérite tout de même d’être vu et même d’exister. Ce long-métrage est tiré du récit vrai de l’historienne Deborah Lipstadt (professeur en études juives qui a beaucoup travaillé sur la question du négationnisme) qui a raconté son combat dans Denial : Holocaust History on Trial. Elle retrace le procès en diffamation que lui a intenté l’essayiste négationniste David Irving (qui se prend vaguement pour un historien). Cette histoire s’est déroulée de 1994 (date où Lipstadt traite Irving de propagandiste négationniste et pro-nazi) : ce dernier porte plainte contre elle et l’éditeur britannique Penguin Books pour diffamation en 1996) jusqu’en 2000 (date du verdict du procès). Cela paraît hallucinant d’avoir dû dans les 1990 prouver l’existence de la Shoah, on se demande comment on peut en arriver là. Ce film est important même s’il vaut ce qu’il vaut (enfin selon moi car je suis sûre qu’il y a aussi des gens qui ont réellement aimé le résultat) : nous sommes actuellement dans une époque où on voit du complot absolument partout. Certes, Internet n’était pas présent dans nos vies (comme ça l’est maintenant). Cette affaire pourrait alors être une sorte de représentation des dérives de la liberté d’opinion : déformer l’histoire pour affirmer sa propre idéologie n’a justement rien d’une opinion. J’ai toujours été sensible aux films de procès même si c’est toujours un grand défi : il s’agit d’un genre forcément « bavard ». Comment ne pas ennuyer le spectateur ? Comment ne pas tomber non plus dans un exercice purement théâtral ? Certes, la mise en scène, qui est tout de même tout à fait correcte, par Mick Jackson (qui avait réalisé Bodyguard et Volcano… ça se saurait si ces deux films brillaient par leur réalisation) ne m’a pas spécialement éblouie (c’est principalement pour cette raison que je n’ai pas trop élevé ma note, je m’attendais à un chouïa mieux de ce côté-là). Cela dit, sans faire partie des meilleurs films de procès, les scènes se déroulant au tribunal restent tout de même très chouettes quand on aime ce genre cinématographique. Le tout est d’autant plus hallucinant que les répliques que s’envoient les deux parties ont réellement été prononcées durant le véritable procès (on peut retrouver ces échanges dans les archives officielles).

Le Procès du siècle : Photo Timothy Spall

Le Procès du Siècle reste trop académique et surtout (parce que l’académisme, quand il est bien fait, ne me dérange pas non plus) manque un peu d’émotion, ce qui est fortement dommage face à une telle histoire : j’aime sa dimension « nécessaire » qui prend parfois trop le dessus sur la question plus « artistique » (en toute honnêteté, j’ai même parfois eu l’impression d’être face à un téléfilm – certes de bonne facture). En revanche, il a le mérite de soulever beaucoup d’interrogations. Comme je le disais, il pointe du doigt certaines dérives de la notion même de liberté. De plus, si ce procès a été nécessaire pour la mémoire des victimes et de leurs familles, il n’est pas non plus totalement un succès : on ne change pas quelqu’un et encore moins son idéologie. En tout cas il s’agit d’un travail de longue haleine (d’autres films montrent cette possible évolution) et assez complexe. D’autant plus qu’on a du mal à cerner totalement la personnalité de David Irving : le film balaie volontairement ce point, étant donné qu’on voit ce personnage à partir du regard de Deborah (il faut dire que cette dernière a beaucoup participé à l’élaboration du scénario). Le Procès du Siècle est en tout cas porté par un excellent casting. Rachel Weisz (avec ses horribles cheveux roux bizarroïdes et ses foulards très chics) est remarquable dans le rôle de cette historienne combative, qui va aussi devoir apprendre à se taire (pour les bienfaits du procès) alors que la rhétorique fait partie de ses talents de prédilection. Le duel entre Timothy Spall (qui affronte déjà le personnage incarné Weisz) et Tom Wilkinson durant les scènes de procès est d’une grande intensité, les deux acteurs étant particulièrement brillants et à l’aise dans ce type d’exercice très oratoire. Dans les seconds rôles, j’ai particulièrement aimé l’interprétation d’Andrew Scott en avocat et j’étais ravie de retrouver son ancien partenaire de Sherlock Mark Gatiss. Le Procès du Siècle (quel titre pompeux en français…) est donc un film plutôt oubliable, même assez lisse par sa forme mais qui mérite d’exister, même s’il aurait pu être mieux selon moi. Il aurait pu être pénible avec son côté très didactique, il se laisse tout de même volontiers regarder (les 1h50 sont passées plutôt rapidement de mon côté même si le rythme n’est pas nécessairement rapide) et reste très intéressant.

Le Procès du siècle : Photo Tom Wilkinson

L’Affaire SK1

réalisé par Frédéric Tellier

avec Raphaël Personnaz, Nathalie Baye, Olivier Gourmet, Michel Vuillermoz, Adama Niane, Christa Theret, Thierry Neuvic, William Nadylam, Marianne Denicourt, Chloé Stefani, Norah Lehembre…

Film policier, drame français. 2h. 2013.

sortie française : 7 janvier 2015

L’ Affaire SK1

Paris, 1991. Franck Magne, un jeune inspecteur fait ses premiers pas à la Police Judiciaire, 36 quai des Orfèvres, Brigade Criminelle. Sa première enquête porte sur l’assassinat d’une jeune fille. Son travail l’amène à étudier des dossiers similaires qu’il est le seul à connecter ensemble. Il est vite confronté à la réalité du travail d’enquêteur : le manque de moyens, les longs horaires, la bureaucratie… Pendant 8 ans, obsédé par cette enquête, il traquera ce tueur en série auquel personne ne croit. Au fil d’une décennie, les victimes se multiplient. Les pistes se brouillent. Les meurtres sauvages se rapprochent. Franck Magne traque le monstre qui se dessine pour le stopper. Le policier de la Brigade Criminelle devient l’architecte de l’enquête la plus complexe et la plus vaste qu’ait jamais connu la police judiciaire française. Il va croiser la route de Frédérique Pons, une avocate passionnée, décidée à comprendre le destin de l’homme qui se cache derrière cet assassin sans pitié. Une plongée au cœur de 10 ans d’enquête, au milieu de policiers opiniâtres, de juges déterminés, de policiers scientifiques consciencieux, d’avocats ardents qui, tous, resteront marqués par cette affaire devenue retentissante : « l’affaire Guy Georges, le tueur de l’est parisien ».

L’ Affaire SK1 : Photo Olivier Gourmet, Raphaël Personnaz

L’Affaire Guy Georges est certainement une des affaires criminelles les plus connues et les plus terrifiantes que la France a pu connaître. Ce fut une enquête assez éprouvante et compliquée car la police a mis du temps à faire le lien entre sept crimes entre 1991 et 1998. L’Affaire SK1 retrace cette enquête qui a permis d’arrêter le tristement connu Guy Georges, alias le « tueur de l’est parisien », jusqu’à son procès où il a finalement avoué tous ses crimes. Pour être plus précis, le film est monté à partir de flashbacks, c’est-à-dire qu’il alterne les scènes de procès et celles sur l’enquête jusqu’à ce que les deux parties (donc deux temps) se rejoignent naturellement. Je dois avouer que ce procédé m’effrayait un peu au début du film, j’avais peur qu’il soit un peu superficiel. Mais en réalité, le montage est très bon et permet au film de donner une véritable dynamique, surtout lorsqu’on connait déjà l’histoire. De plus, je trouve que cela donne une certaine cohérence au film qui aurait pu devenir très brouillon quand on sait à quel point la police a rencontré de nombreuses pistes. Du coup, la partie sur l’enquête face à ses difficultés réussit à montrer toutes les difficultés rencontrées par les policiers mais sans que les idées apparaissent de manière éparpillée. Mais surtout, je crois que ce qui est plaisant dans ce film, c’est toute la documentation autour de ce film mais sans avoir eu la sensation de regarder un énième épisode de Faites entrer l’accusé (même si j’adore cette émission). Frédéric Tellier ne signe ici que son premier long-métrage mais on sent bien que ce bonhomme connait bien le milieu policier et judiciaire. Il a d’ailleurs été conseiller technique et directeur artistique de 36, quai des Orfèvres d’Olivier Marchal ou encore a réalisé des épisodes pour les séries Un flic et Les Hommes de l’ombre. J’ai vraiment apprécié de voir un film très bien documenté (d’ailleurs, un grand nombre de personnes ayant participé à l’enquête ou au procès – dont les véritables « Charlie » Magne et Frédérique Pons – ont fourni de nombreuses informations à l’équipe du film) tout en possédant de réelles qualités de mise en scène et d’écriture. Il n’était pas évident de condenser cette histoire complexe et passionnante en deux heures et pourtant Tellier a réussi à relever ce challenge, on prend même un certain plaisir à la redécouvrir grâce à un rythme soutenu, on se sent impliqué dans cette histoire.

L’ Affaire SK1 : Photo Nathalie Baye, Raphaël Personnaz

Frédéric Tellier parvient aussi à retranscrire cette histoire complexe en la rendant compréhensible. Je trouve également que le réalisateur arrive à montrer la sordidité des meurtres mais sans entrer forcément dans le sensationnel. De plus, sans être tire-larmes, je trouve qu’il y a de l’émotion, juste ce qu’il en faut. Il est certain qu’il faut vraiment prendre en compte la dimension humaine de cette histoire, d’où aussi l’intérêt de la partie se déroulant durant le procès. Tellier interroge avec justesse sur l’homme, capable de commettre des actes monstrueux, notamment grâce au personnage de Frédérique Pons, qui ne croit pas au monstre mais plutôt à des actes ignobles et à des circonstances qui amènent l’homme à ne plus être lui-même, quitte à avoir une double personnalité. Que l’on soit d’accord ou non avec cette théorie, elle a au moins le mérite d’être bien exposée et l’idéologie ne semble jamais douteuse face à ces crimes inexcusables. J’ai été alors ravie de voir que ce film ne se résumait pas uniquement à un divertissement malsain qui pourrait être diffusé en prime-time, mais qu’il y a une véritable volonté d’interroger sur l’humain. Le film n’a rien de révolutionnaire mais le travail reste bien fait et ambitieux. C’est un film français qui fait en tout cas plaisir à voir, surtout dans ce genre-là. Enfin, dans l’ensemble, les interprétations m’ont également beaucoup plu. Raphaël Personnaz confirme tout le bien que je pense de lui et même si son personnage n’a rien en soi de nouveau (le flic obsédé par l’enquête), il l’incarne tout de même avec conviction sans tomber dans la caricature. J’ai également beaucoup aimé les interprétations d’Olivier Gourmet et de Michel Vuillermoz. La performance de Nathalie Baye m’a également beaucoup plu (il faut que le personnage est vraiment intéressant et charismatique), en revanche j’ai été moins convaincue par son partenaire William Nadylam, qui incarne l’autre avocat. D’autres seconds rôles, comme Christa Theret (qui incarne la seule survivante de Guy Georges) ou Marianne Denicourt, sont également très bons. Je crois qu’il faut surtout retenir l’excellente interprétation d’Adama Niane, qui a la lourde tâche d’incarner Guy Georges. Il est vraiment impeccable, jamais caricatural, au contraire, son jeu est rempli de nuances.

L’ Affaire SK1 : Photo Marianne Denicourt

Big Eyes

réalisé par Tim Burton

avec Amy Adams, Christoph Waltz, Danny Huston, Krysten Ritter, Jason Schwartzman, Terence Stamp, Jon Polito, James Saito, Delaney Raye, Guido Furlani, Madeleine Arthur…

Biopic, comédie dramatique américaine, canadienne. 1h47. 2014.

sortie française : 18 mars 2015

Big Eyes

BIG EYES raconte la scandaleuse histoire vraie de l’une des plus grandes impostures de l’histoire de l’art. À la fin des années 50 et au début des années 60, le peintre Walter Keane a connu un succès phénoménal et révolutionné le commerce de l’art grâce à ses énigmatiques tableaux représentant des enfants malheureux aux yeux immenses. La surprenante et choquante vérité a cependant fini par éclater : ces toiles n’avaient pas été peintes par Walter mais par sa femme, Margaret. L’extraordinaire mensonge des Keane a réussi à duper le monde entier. Le film se concentre sur l’éveil artistique de Margaret, le succès phénoménal de ses tableaux et sa relation tumultueuse avec son mari, qui a connu la gloire en s’attribuant tout le mérite de son travail.

Big Eyes : Photo Amy Adams, Christoph Waltz

J’aime bien Sweeney Todd (malgré des chansons abominables), Les Noces Funèbres et Frankenweenie (même si je préfère le court-métrage). Cependant, depuis une dizaine d’années, Tim Burton nous offrait des films pas à la hauteur de son immense talent. Son Alice au pays des merveilles et Dark Shadows font partie de ses films les plus désespérants, Burton qui réussit à caricaturer son propre univers jusqu’au foutage de gueule. Evidemment, je redoutais énormément ce Big Eyes. Plutôt apprécié par la presse, le film a été en revanche boudé par un grand nombre de blogueurs. J’ai vraiment hésité à aller le voir. Le sujet était intéressant mais sur le papier j’avais du mal à voir ce que venait foutre Burton dans ce projet, surtout visiblement un film de commande. Comme je suis tout de même curieuse, je me suis tout de même déplacée pour le voir en salles. Et, à ma plus grande surprise, Big Eyes m’a vraiment plu, j’ai l’impression que Burton s’était enfin réveillé. Je sais que certains parmi vous vont hurler après la lecture de ce billet (« quooooi ? Tu t’appelles Tinalakiller et tu ne tues pas ce film ? »), je me prépare éventuellement à un débat acharné, à m’arracher les cheveux, à m’engueuler (la routine quoi). Mais je tenais à défendre ce film qui m’a emballée et que je considère comme le meilleur long-métrage de Burton depuis des lustres. Certes, je ne crie pas non plus au chef-d’oeuvre et au fond, je comprends la déception que certains ont pu ressentir. Mais, contrairement à un Dark Shadows qui, en apparence, ressemblait à du Burton mais était surtout un énorme foutage de gueule, Big Eyes ne serait pas à première vue un pur Burton. Pourtant, plus j’avançais dans le film, plus je retrouvais étrangement son univers. Certes, la mise en scène n’est pas autant marquée que ses autres films, il manque effectivement le petit grain de folie que nous connaissons tous chez Burton. Nous pouvons même dire que la mise en scène reste très classique. Cependant, il n’y a rien d’insultant dans ce terme (il le devient quand j’ajoute « trop » devant). La mise en scène reste pour moi plus que convaincante et est cohérente avec le scénario écrit par deux Scott Alexander et Larry Karaszewski (les scénaristes de Larry Flynt, Man on the Moon et… Ed Wood). Evidemment, le scénario est classique dans le sens où il retrace l’histoire des Keane chronologiquement. Cependant, j’ai tout de même l’impression que certains (je dis bien certains, pas tous) ont été déçus par le scénario parce qu’il s’agit d’un film de Tim Burton et donc pensaient que l’histoire serait plus funky.

Big Eyes : Photo Amy Adams

Certes, le scénario n’apprend rien de nouveau sur l’affaire Keane mais en même temps, un biopic n’a jamais prétendu être un cours d’histoire et un grand nombre de très bons biopics ont des scénarios très traditionnels et chronologiques et cela ne dérange personne. Donc pour moi, il n’y a rien de choquant ou d’abominable dans le scénario, qui tient à la fois la route pour intéresser les spectateurs sur cette histoire et qui parvient à introduire plusieurs types de réflexion. J’ai en tout cas aimé la réflexion, que j’ai trouvée intelligente et pertinente, sur les liens étroits entre l’art et le marketing. D’un côté, Margaret est l’artiste qui crée en fonction de son imagination, ses sentiments, son vécu etc… De l’autre, Walter est celui qui parvient à vendre l’art de sa femme par un autre type d’art : la rhétorique (étymologiquement : l’art du discours). Le film est également rempli de références à Andy Warhol, dont son oeuvre consistait à mettre en avant le rôle que joue la société de consommation. A l’image de la scène dans laquelle les oeuvres de Margaret sont accrochées dans le couloir d’un restaurant menant aux toilettes (mais c’est seul Walter restera dans ce couloir… et parviendra à faire vendre les premières toiles de sa femme), l’art du marketing, associé à celui de la parole, est écoeurant et littéralement merdique. Mine de rien, même s’il ne s’agit que d’un film de commande, Burton semble vraiment impliquer dans ce projet en livrant une critique envers le milieu du cinéma : après tout, beaucoup ont transformé son immense talent créatif en objets purement marketing. J’ai en tout cas ressenti cette correspondance entre sa carrière et celle de Margaret Keane. Contrairement à un certain Inarritu dont je disais beaucoup de mal dans ma critique de Birdman, Burton n’est jamais hautain même s’il n’hésite pas à dire du mal des critiques élitistes méprisants. Personnellement, j’ai trouvé qu’il y avait pas mal d’humour dans le film. Du coup, la critique passe bien et en milieu le film est davantage plaisant. J’ai également trouvé qu’il y avait un lien intéressant entre le « I » et le « eye », un motif assez récurrent en littérature. Certes, je reconnais que Burton aurait pu encore plus accentuer ce point (on voit effectivement les visions de Margaret, qui voient littéralement des yeux énormes chez les gens qu’elle rencontre) mais ce point est tout de même traité. Que ce soit chez Margaret ou Keane, l’ego de l’artiste touché est un point mis en avant dans le film. J’ai également été touchée par le traitement de Margaret. Je ne compte pas vraiment Alice au pays des merveilles étant donné qu’Alice est inexistante (à cause du Johnny Depp show) donc pour moi, Burton met en scène pour la première fois de sa carrière un personnage féminin dans un véritable premier rôle. Et Burton s’en sort vraiment bien.

Big Eyes : Photo Christoph Waltz, Terence Stamp

Le film a beau avoir été réalisé par un homme et scénarisé par des hommes, il s’agit pour moi d’une oeuvre féministe, qui interroge la place de la femme artiste dans l’histoire de l’art. Margaret est donc tiraillée entre son activité et sa passivité. Avant de rencontrer Walter, Margaret était une femme différente puisqu’elle était divorcée et mère célibataire. Comment cette femme, qui semblait quand même avoir du cran, a t-elle pu se laisse autant embobinée et prisonnière de cet escroc qu’est Walter ? Si Margaret est dans un premier passive et victime de ce mensonge, elle va tout de même réussir à rebondir et la manière dont elle va battre Walter est assez captivante et jubilatoire. Cette femme a alors toujours été marginalisée, ce dont a toujours affectionné Burton : Margaret est marginalisée par les hommes qu’elle rencontre et son art qui l’isole de tous. J’ai beaucoup aimé l’interprétation d’Amy Adams, qui a quelque chose d’enfantin, de fragile et paradoxalement elle est forte. Je trouve qu’elle interprète ce personnage avec une large palette d’émotions. Beaucoup ont été agacés par l’interprétation de Christoph Waltz, disant qu’il cabotinait. Je comprends ce qu’ils veulent dire mais je ne l’ai pas totalement perçu de cette manière. Déjà, je suis vraiment fan de cet acteur, donc c’est toujours pour moi un plaisir de le revoir et je ne me lasse pas de son jeu. Oui, nous pouvons avoir cette impression de cabotinage mais il y a quelque chose de cohérent dans cette interprétation dans le sens où son personnage est en lui-même un cabotineur ! Cependant, pour moi, il ne joue pas mal, je trouve qu’il arrive bien à faire son show habituel et toujours aussi plaisant sans tomber dans une mauvaise interprétation. Et puis bordel, ça nous change un peu de l’insupportable Depp et de cette pauvre Helena Bonham Carter qui semblait s’emmerder dans les pseudo-trouvailles de son ex-compagnon. Les seconds rôles sont également plutôt bons même si certains sont un peu trop anecdotiques. La musique d’Elfman n’est pas époustouflante mais dans le film elle fonctionne tout de même bien et pour relativiser on entend au moins ce qu’il a composé (contrairement à son « travail » dans le merveilleusement naze Cinquante Nuances de Grey). Par contre, j’ai quand même regretté la présence de la voix off, inutile et trop dans la vague du biopic traditionnel. Pour conclure, sans crier au chef-d’oeuvre, et ayant conscience de certains de ses défauts, Big Eyes m’a tout de même beaucoup plu. A première vue, un film qui ne semble pas Burtonien, presque une trahison et finalement, via les thèmes, dans l’ensemble bien traités, j’ai tout de même réussi à retrouver l’univers de ce réalisateur, même s’il s’agit d’un film de commande. Burton semble changer de direction et avoir mûri et ce n’est pas une mauvaise chose.

Big Eyes : Photo Amy Adams, Christoph Waltz