[+interview] La Fille aux deux visages

réalisé par Romain Serir

avec Timothy Cordukes, Estelle Halimi, Andréa-Laure Finot…

Drame, épouvante-horreur français. 1h15. 2016.

sortie française : 4 avril 2018

Clarisse rencontre Marc, un jeune chirurgien, avec qui elle passe la nuit dans son hôtel particulier. Au matin, la jeune femme se rend compte qu’elle a été dupée : après l’avoir enfermée dans une chambre de la maison, Marc va l’obliger à endosser le rôle de sa défunte épouse, jusqu’à lui donner son visage. Peu à peu, Clarisse va devenir Hélène… Mais peut-on effacer son identité pour celle d’une autre ?

La Fille aux deux visages a parcouru un long chemin avant d’atterrir dans les salles début avril prochain (hélas, de manière confidentielle, mais c’est tellement mieux que rien du tout). Passé par la plateforme participative Ulule pour se faire co-financer, le long-métrage a été projeté dans une dizaine de festivals ces deux dernières années. Comme l’indique son titre, il s’agit d’un hommage évident aux Yeux sans visage de Franju (l’utilisation du noir et blanc confirme cette grosse référence en question). Mais d’autres forts clins d’oeil au cinéma ou même à la littérature sont également au coeur de cette oeuvre : De Palma, Polanski, Frankenstein, Satoishi Kon pour ne citer qu’eux… Le choix d’assumer ouvertement de telles références est toujours très risqué car le film peut très vite tomber dans le catalogue du fan service : il y a également toujours la crainte de voir un réalisateur surexposer ses goûts. Le réalisateur Romain Serir, qui signe ici son premier long-métrage, est un passionné de cinéma et cela se ressent dans cette oeuvre peut-être imparfaite mais indéniablement généreuse et surtout bien foutue. Certes, la frontière avec les risques exposés n’est pas parfois pas loin mais  je crois que Serir évite globalement ce que je pouvais redouter principalement pour deux raisons : la modestie et la sincérité. Il sait très bien qu’il n’est pas Franju ou quoi que ce soit, il ne le prétend pas l’être. Il fait finalement son truc à sa sauce, sans prétention, en suivant toujours ses propres idées. Ambitieux, le film l’est sans cesse et pas uniquement parce qu’il se nourrit de ces références plutôt judicieusement. Le noir et blanc, rappelant ici autant le film de Franju que l’expressionnisme allemand, renforce alors la peur permanente tout comme il apporte un certain onirisme (on ne sait plus totalement si nous sommes toujours dans la réalité ou non). Le changement de format est également intéressant pour plusieurs raisons. En effet, le film débute et se termine sur du 1.85 (on en retrouve aussi dans certains flashbacks). Puis, c’est le format 1.33 qui prend le dessus, insistant encore plus ce sentiment d’enfermement (déjà que le film est pratiquement un huis-clos). Ce changement de format est alors cohérent avec la modification de la personnalité féminine, parfois également hachée par un split-screen et par l’alternance du temps. Associée à la notion du « double », l’aliénation de la femme est certainement un des thèmes centraux de ce film, plutôt bien traitée par une mise en scène précise et des choix esthétiques qui ne servent pas uniquement à faire joli comme on aurait pu le craindre. Les thèmes ne sont évidemment pas nouveaux, mais la variante personnelle proposée par le jeune réalisateur n’en reste pas moins intéressante. La fille aux deux visages est alors un film sans cesse sous tension captivant et rythmé : il faut dire que le film ne dépasse pas les 75 mn. Romain Serir a d’abord signé des courts-métrages et des publicités, l’habitude de manier et de maîtriser un format court se ressent. Dans un sens, c’est plutôt une bonne chose car le film va droit au but. Cela dit, cela peut aussi créer une petite frustration dans le sens où certains personnages (plutôt bien interprétés) auraient pu être plus approfondis. Mais dans l’ensemble, La fille aux deux visages s’en tire plus que bien sur tous les points. On attend désormais Romain Serir sur son second long-métrage, en espérant qu’il fasse plus de bruit.

Interview – Romain Serir

Je remercie très sincèrement Marteau Films qui m’a fait découvrir ce premier long-métrage prometteur et qui m’a permis de décrocher cette première interview sur ce blog. Et ça fait du bien d’avoir cette opportunité, vous ne l’imaginez même pas. Surtout en interrogeant un réalisateur dont on a apprécié le travail. Ce réalisateur s’appelle Romain Serir. Il signe ici un son premier long-métrage. Mais il n’a pas chômé avant cette Fille aux deux visages. Il a commencé comme monteur et réalisateurs de pub. Puis, il a également signé quatre courts-métrages : One Man Show, Ellvis, Lupin 2.0. et La Traversée. Enfin, il est également le créateur de Ciné Fuzz.

Tout d’abord, un grand bravo pour votre film, une belle réussite. J’ai été frappée par le challenge technique et esthétique. Est-ce le défi esthétique qui vous a poussé à réaliser ce film en particulier ou est-ce que l’idée esthétique est arrivée après l’écriture même du film ? 

Alors tout d’abord, merci. L’esthétique du film a un peu été imaginé en même temps que l’écriture. Le défi c’était de trouver une façon crédible de raconter une histoire avec un petit budget, donc très vite durant l’écriture je ne pouvais pas m’empêcher de chercher des angles et un point de vue esthétique assez « visible » pour justement faire que mon histoire tienne sur ces deux jambes. Le noir et blanc permettait aussi de renvoyer le film à mes références, un cinéma français un peu à l’ancienne. Et puis ça permettait de rester un peu ambiguë par rapport aux scènes plus « violentes » qui n’avaient vraiment pas la même impression une fois passée de la couleur au noir et blanc.

Le double et la figure féminine victime de violences des hommes sont deux thèmes liés. Cela vous a paru évident d’établir cette connexion et d’évoquer ces thèmes ?

En fait le double est un thème que je visite beaucoup mais pas forcément que à travers une figure féminine. Ici c’est le cas effectivement, et l’idée du double marque peut-être plus dans ce cas précis. Et c’est vrai qu’il y a beaucoup de films qui mettent en avant des personnages féminins en proie à une sorte de monstre humain comme dans mon film. Le double sert autant dans ce cas à marquer une fracture identitaire qu’à montrer la tentative de contrôle absolu du personnage masculin principal. D’abord il veut la changer physiquement puis mentalement. Il y a en gros celle qu’il voudrait qu’elle soit, et celle qu’elle est réellement. Et c’est quelque chose qu’on peut retrouver dans certaine relation amoureuse toxique je pense, que ça soit pour un homme ou pour une femme.

Votre travail est très ambitieux, surtout pour un premier long-métrage. Et j’imagine que c’est naturel pour un cinéaste – et un artiste en général – de s’inspirer de ce qu’on a vu, de ce qu’on admire, pour nourrir son propre travail. Comment avez-vous fait pour vous inspirer de grandes figures du cinéma et même littéraires tout en proposant votre propre univers ? Est-ce effrayant de puiser dans ces grandes références ?

Je savais qu’en partant dans un synopsis comme celui-ci, j’allais me confronter un peu à mes artistes de référence. Mais je pense, surtout pour un premier long, que c’était en quelque sorte vital pour m’en affranchir. Je me voyais mal chercher à contourner mes inspirations, au contraire même je voulais que mon film s’inscrive dans leurs sillages. Il y avait aussi un jeu amusant et effrayant à faire avec cela. Notamment quand on reprend une scène comme celle de l’opération qui rend hommage à celle du film de Franju, Les Yeux sans visages. Je ne pouvais pas refaire la même scène donc je m’imposais de trouver un autre angle qui du coup m’était plus donné par l’histoire de mon film propre.

Votre film mélange les genres : l’horreur, le thriller, le film noir… Il y a en ce moment toute une interrogation sur le cinéma français de genre, un peu moins mis dans l’ombre qu’auparavant. Pensez-vous qu’il y a un véritablement changement de ce côté-là, que ce soit côté visibilité du public ? Du côté des professionnels ?  

Peut-être. Il y a clairement une envie de la part des scénaristes, réalisateurs et producteurs de faire du cinéma de genre en France. Plus qu’avant c’est certain. Grave est un bon point de départ qu’on me cite souvent quand je propose un projet depuis quelques temps. Donc il y a quelque chose qui bouge. Je pense par contre que ça peut vite retomber. Il suffit d’un échec, d’une polémique, pour que cela redevienne très difficile. Je crois qu’en France ça marche vraiment par vague. Et puis le cinéma de genre français est surtout vu dans sa globalité à l’étranger. On a pas encore trouvé le moyen de produire des films fantastiques ou d’horreur avec de très gros moyens et pourtant c’est le genre qui en a le plus besoin.

Quels sont vos prochains projets ? D’après ce que j’ai compris, vous allez continuer à vous attaquer à du cinéma de genre. 

Oui je crois sans aucun doute que le cinéma de genre est le type de cinéma que j’ai envie d’explorer pendant encore un long moment. Il y a de quoi faire et beaucoup d’histoires à raconter, surtout en France. Là je suis surtout en train d’écrire différents projets encore au stade de pré-production, mais plus du tout dans la même économie au niveau budget. Donc hélas, ça prend beaucoup plus de temps.

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The Elephant Man

réalisé par David Lynch

avec Anthony Hopkins, John Hurt, Anne Bancroft, John Gielgud, Wendy Hiller, Lesley Dunlop, Dexter Fletcher…

Drame, biopic américain. 2h. 1980.

sortie française : 9 octobre 1980

Movie Challenge 2017 : Un film en noir et blanc

Londres, 1884. Le chirurgien Frederick Treves découvre un homme complètement défiguré et difforme, devenu une attraction de foire. John Merrick,  » le monstre « , doit son nom de Elephant Man au terrible accident que subit sa mère. Alors enceinte de quelques mois, elle est renversée par un éléphant. Impressionné par de telles difformités, le Dr. Treves achète Merrick, l’arrachant ainsi à la violence de son propriétaire, et à l’humiliation quotidienne d’être mis en spectacle. Le chirurgien pense alors que  » le monstre  » est un idiot congénital. Il découvre rapidement en Merrick un homme meurtri, intelligent et doté d’une grande sensibilité.

Elephant Man : Photo Anthony Hopkins

Elephant Man n’est que le second long-métrage de David Lynch après le fabuleux Eraserhead. Son premier long est très à part dans le cinéma et avait quelque chose d’artisanal voire même d’expérimental, on pourrait même le qualifier d’OFNI. Elephant Man peut sembler a priori très différent de son premier film : sur le papier, il s’agit à l’origine d’un biopic classique (certes romancé), ce qui ne peut que plaire à un plus large public. Elephant Man avait d’ailleurs été nommé à huit reprises aux Oscars (et était reparti les mains vides, le film de Robert Redford, Des gens comme les autres, ayant triomphé à sa place). Pourtant, on ne peut pas limiter Elephant Man à un biopic (le scénario n’étant en plus pas totalement fidèle à la véritable histoire – même s’il est dans les grandes lignes, ne chipotons pas non plus). Pour la petite info, les deux scénaristes, Eric Bergen et Christopher De Vore se sont inspirés de deux ouvrages (même si ce scénario a légèrement été modifié par Lynch) : The Elephant Man and the Other Reminiscences de Sir Frederick Treves (incarné par Anthony Hopkins) et The Elephant man : a study in human dignity d’Ashley Montagu.Justement, j’y ai vu un lien entre Eraserhead et Elephant Man. Au-delà du noir et blanc commun, ces deux longs-métrages mettent en scène deux figures de monstre. Certes, dans Eraserhead, l’onirisme est plus présent et assumé. Mais cette part de rêve est pourtant également présente dans Elephant Man (je pense notamment à la scène avec la mère de Merrick qui apparaît dans un rêve, sa tête étant littéralement dans les étoiles) même si nous sommes dans un monde réaliste, dans un contexte historique assez précis (Le Londres de l’ère victorienne). Surtout, des thèmes communs sont abordés comme par exemple l’enfant rejeté par sa différence (notamment par ses propres parents) ou le regard posé qui transforme aussi l’individu en monstre. A travers la figure monstrueuse (d’un point de vue physique) de John Merrick, David Lynch dénonce la bêtise et la méchanceté humaine. Dit comme ça, ça peut sembler simpliste. Sauf qu’à l’écran, ça passe comme une lettre à la poste. Surtout, on s’aperçoit que le scénario n’est pas aussi manichéen qu’il pourrait en avoir l’air. Certes, on remarque une opposition entre les pauvres (des ignorants issus du monde industriel) et les riches (cultivés et a priori plus tolérants). Cela dit, les choses ne sont pas aussi limitées. En effet, si les bourgeois apportent à John Merrick de la culture qui l’ouvre davantage à de l’humanité, nous ne pouvons pas non plus affirmer qu’ils représentent naïvement les « gentils » de l’histoire.

 

Elephant Man : Photo John Hurt

Par exemple, même s’il y a des choses positives dans leur relation et qu’il y a certainement une sorte d’attachement entre les deux personnages, le docteur Treves, s’intéresse à John Merrick parce que ce dernier peut apporter quelque chose à la médecine. Même avec Treves, Merrick continue à être aussi une bête de foire exploitée, même s’il apprend grâce à accéder ne serait-ce qu’un temps à un semblant de bonheur. Véritable ode à la tolérance et à la différence, Elephant Man est un long-métrage terriblement émouvant, profond, avec sa complexité (notamment à partir du travail d’images) tout en étant accessible. Il mêle aussi bien une histoire individuelle que l’Histoire (l’industrialisation serait-elle le signe de déshumanisation ?). De plus, il est vraiment émouvant, que ce soit grâce à la possible humanité existante sur cette planète ou justement en dénonçant la cruauté inimaginable des hommes. J’avoue avoir beaucoup pleuré et c’est même la première fois qu’un film de Lynch me touche autant. De plus, cette émotion ne m’a jamais semblé forcée, elle vient assez naturellement dans un cadre assez sobre, loin des biopics typiquement hollywoodiens. Au-delà de l’émotion et des différents thèmes très bien traités, Elephant Man est également très réussi esthétiquement. L’utilisation du noir et blanc est très judicieuse : elle permet d’accentuer la dimension réaliste et historique du récit tout en combinant avec des effets poétiques voire même fantasmagoriques. Surtout le noir et blanc accentue encore plus la noirceur de l’homme. La photographie est en tout cas sublime, les décors parfaits et le maquillage tout simplement bluffant. Plus globalement, la mise en scène est impeccable : avec ce deuxième long-métrage, David Lynch confirme déjà qu’il a tout d’un grand réalisateur. Enfin, le casting est également impeccable. Dans le rôle de l’homme-éléphant (qui est surtout « un homme », ne l’oublions pas), John Hurt (disparu en janvier dernier), méconnaissable et nommé aux Oscars pour ce rôle, livre une interprétation bouleversante et terriblement humaine. Il a beau avoir un plâtre sur sa figure, son regard est si expressif, il parvient à retranscrire la fragilité et l’innocence de ce personnage. Anthony Hopkins est également remarquable dans le rôle du docteur Treves : il parvient à rester sobre tout en parvenant à exprimer l’ambiguïté de son personnage. Tous les seconds rôles sont également bons, notamment la lumineuse Anne Bancroft (son mari le réalisateur Mel Brooks a co-produit ce film).

Elephant Man : Photo John Hurt

Clerks

réalisé par Kevin Smith

avec Brian O’Halloran, Jeff Anderson, Jason Mewes, Kevin Smith, Marilyn Ghigliotti, Lisa Spoonauer…

Comédie américaine. 1h32. 1994.

sortie française : 9 novembre 1994

Movie Challenge 2017 : Un premier film

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Dante est caissier dans une épicerie du New Jersey. Randal est employé dans le vidéo-club voisin. Les deux amis débattent regulièrement des sujets les plus divers. Et parfois, la routine laisse place à des journées pour le moins étonnantes…

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Clerks (en VF Clerks – Les Employés Modèles) est le premier long-métrage de Kevin Smith (de lui, je n’avais vu que Dogma dont je garde plutôt un bon souvenir) qui marque aussi le premier opus du View Askewniverse : il s’agit de l’univers crée par Smith lui-même, donnant ainsi une continuité entre la plupart de ses œuvres. On retrouve alors certains points communs entre la plupart des longs-métrages de Kevin Smith, notamment en ce qui concerne certains personnages clés, comme Jay et Silent Bob, qui dealent de la drogue devant le Quick Stop, une petite épicerie se situant dans le New Jersey. Clerks met en scène deux employés de cette épicerie, Dante Hicks et Randal Graves. Il s’agit d’un film fauché (ce qui explique principalement l’utilisation du noir et blanc, pas forcément là à l’origine pour des raisons esthétiques) où, pour la petite anecdote, la bande-originale a coûté plus cher que le film lui-même (fait assez rare voire même exceptionnel dans l’histoire du cinéma). Il faut aussi savoir que Kevin Smith travaillait dans le fameux Quick Stop du film pendant le tournage (il tournait les scènes de 22h30 à 5h30). Même si ça n’excuse pas tout, loin de là, ce côté très simple, fait artisanalement, entre potes, rend Clerks très sympathique. Il n’y a pas que ça qui rend ce film sympathique : il l’est, tout simplement, par son ton, ses personnages qui sont de véritables losers (et leurs interprètes, pas nécessairement très connus, surtout à la sortie du film, sont également très bons). Je ne sais pas trop pourquoi mais cela m’a fait penser par moments aux films de Tarantino, surtout à ses débuts. Cela dit, je ne parviens pas à comprendre le statut culte de Clerks (qui a même eu droit à sa suite en 2006) qui me semble un peu surestimé. Certes, l’humour reste toujours quelque chose de discutable et surtout de très personnel. J’ai conscience que je ne suis peut-être pas sensible de base à un humour assez gras, pour ne pas dire lourd et/ou vulgaire. Ca m’a parfois fait rire, parfois (et surtout sourire) mais ce n’est pas pour moi la comédie la plus drôle que j’ai pu voir de tous les temps ni plus généralement la plus réussie. Clerks, qui a quelque chose de grunge par moments (ça doit être lié à son époque), est un film multipliant les références de la culture geek (ce qui peut expliquer en partie de ce statut de film culte). Surtout, et étonnamment, la plus grande référence à retenir est celle à la Divine Comédie de Dante : un des personnages principaux se prénomme donc Dante (comme vous l’aurez constaté) et le film est construit en neuf scènes, en parallèle des neuf cercles de l’Enfer, du texte de Dante.

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Le scénario est donc faussement construit à partir de cette structure dantesque (le quotidien de ces deux employés est aussi un enfer mais d’une grande et banale médiocrité) en réalité il manque cruellement de consistance, l’écriture paraît alors bancale. Il s’agit plus d’une succession de scènes sans réels liens entre elles (en tout cas il s’agit de mon impression générale), on peut même parler par moments de films à sketchs (même si ce n’est pas tout à fait le cas techniquement parlant mais en tout cas il n’y a pas réellement d’intrigue). Du coup, par moments, j’étais « perdue » dans le sens où je ne réussissais pas réellement à m’intéresser au sort des personnages, à leurs problèmes (ou non-problèmes dans un sens). Il y a même des moments où j’oubliais que l’intrigue se déroulait sur une seule journée ! Je ne me suis ennuyée mais le rythme n’est pas non très soutenu, ce qui ne m’a pas non plus aidée à apprécier pleinement ce film qui se veut anecdotique. La mise en scène, même si elle paraît simple, est finalement plus efficace et réussie que le scénario pourtant tant vanté, surtout par ces quelques scènes clés assez marquantes. Ce qui saute aux yeux ? Les nombreux plans fixes. Kevin Smith (qui incarne donc le fameux Silent Bob) parvient bien à montrer un certain malaise chez les personnages, littéralement immobiles et qui ne comptent pas se sortir de cette situation misérable. On est finalement loin du côté geek cool comme on a tendance à le voir un peu partout depuis (que ce soit au cinéma ou à la télé) maintenant pas mal d’années : les situations ont beau être cocasse, les personnages présentés sont assez réalistes, voire même assez fatalistes. Quelque part, j’ai même envie de dire que j’ai davantage retenu cette noirceur que tous les procédés comiques, même si j’imagine, en me mettant dans la peau d’un fan, que c’est justement cette combinaison entre la culture geek et la noirceur qui sont à l’origine du succès de ce long-métrage. Le noir et blanc n’avait peut-être pas à l’origine d’intérêt esthétique, il faut pourtant constater qu’il est aussi à l’origine de ce malaise présent tout le long. Clerks a certainement ses qualités, qui fait son petit effet (j’imagine qu’il n’aurait pas rencontré ce succès), pas déplaisant en ce qui me concerne mais je ne suis pas non plus totalement emballée par le résultat final même si certains éléments de mon ressenti trouvent leur place dans ce qu’a voulu raconter Kevin Smith dans ce petit long-métrage qui a le mérite d’être sans prétention.

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La Liste de Schindler

réalisé par Steven Spielberg

avec Liam Neeson, Ralph Fiennes, Ben Kingsley, Caroline Goodall, Embeth Davidtz…

titre original : Schindler’s List

Film historique, biopic, drame, guerre américain. 3h15. 1993.

sortie française : 2 mars 1994

Movie Challenge 2016 : un film tourné / sorti l’année de ma naissance (1993)

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Evocation des années de guerre d’Oskar Schindler, fils d’industriel d’origine autrichienne rentré à Cracovie en 1939 avec les troupes allemandes. Il va, tout au long de la guerre, protéger des juifs en les faisant travailler dans sa fabrique et en 1944 sauver huit cents hommes et trois cents femmes du camp d’extermination de Auschwitz-Birkenau.

La Liste de Schindler : Photo Ben Kingsley, Liam Neeson

La Liste de Schindler est une adaptation du roman homonyme de l’auteur australien Thomas Keneally (lauréat du Booker Prize), publié en 1982, lui-même tiré de l’histoire véritable d’Oskar Schindler, un industriel allemand qui a pu sauver 1100 Juifs qui devaient périr dans le camp de concentration de Plaszow. Ce long-métrage, notamment classé 8e dans le top 100 de l’American Film Institute, a remporté sept Oscars dont meilleurs film et réalisateur. Il est souvent considéré comme l’un des chefs-d’oeuvre de Steven Spielberg qui s’est véritablement investi dans ce projet (même s’il ne devait pas le réaliser à l’origine – Roman Polanski et Martin Scorsese avaient été sollicités – Polanski a refusé le projet car ça lui rappelait trop son histoire; quant à Scorsese, il ne se sentait pas légitime, pensant que seul un juif devait être derrière la caméra), lui-même ayant des origines juives. Le réalisateur n’a d’ailleurs pas voulu toucher de salaire. Dans ce projet, il y avait évidemment la volonté de ne pas oublier de telles horreurs pour que ça ne puisse plus jamais se reproduire et de penser aux victimes et aux survivants. Mais ce qui a intéressé Spielberg (et aussi l’auteur du roman), c’est le portrait du fameux Oskar Schindler du titre. Il s’agit d’un personnage ambigu : il est d’abord présenté comme un homme cherchant à tirer un profit matériel de la situation. Mais petit à petit, on le sent de plus en plus concerné et humanisé. Ce choix est donc intéressant puisque le film veut éviter d’emblée le manichéisme (ce qui est hélas trop souvent le cas dans ce type de sujets) en proposant un regard qui évolue au fil du film. Surtout, on assiste à la naissance et la construction d’un héros dans un monde totalement déshumanisé. Liam Neeson (certainement un de ses meilleurs rôles) est impeccable dans le rôle-titre, parvenant à montrer toute la complexité de ce personnage. Les seconds rôles sont également très réussis merveilleusement bien interprétés. Ralph Fiennes est parfait dans le rôle du nazi dans toute sa « splendeur », qui n’a aucune compassion pour l’humain et en surajoute dans la violence gratuite dès qu’il le peut. Ben Kingsley est également excellent et émouvant dans le rôle du comptable juif de Schindler. Il n’y a évidemment pas que les personnages principaux qui marquent ce long-métrage. Déjà, tous les personnages secondaires, même le moindre petit rôle, parviennent à exister. Ce « détail » est très important dans le « message » délivré par le film : à la fin du film, Schindler regrette de n’avoir sauvé « que » 1100 personnes. Pourtant, 1100 personnes sauvées, c’est déjà énorme pour l’humanité et bien plus : c’est littéralement sauver l’humanité.

La Liste de Schindler : Photo Ralph Fiennes

La Liste de Schindler est également connu et remarqué pour ses choix esthétiques, principalement marqués par un sublime noir et blanc. Mais il y a aussi une légère (mais qui a son importance) touche de couleur avec la fameuse petite fille en rouge qui a aussi marqué tous les esprits pour de bonnes raisons. Le résultat est à la fois sobre et élégant (mais ce n’est jamais too much), un bon compromis semble avoir été trouvé. C’est toujours délicat de s’attaquer à l’esthétique face à un tel sujet (peut-on esthétiser une horreur qui a véritablement existé ?) mais elle trouve parfaitement sa place dans le sens où l’esthétique est cohérente avec le propos. Ce choix de la petite fille en rouge génère aussi, sans surenchère, de l’émotion et surtout s’inscrit dans une des étapes d’humanisation et de prise de conscience de Schindler. La mise en scène est aussi exemplaire, soignée mais là encore on trouve une certaine mesure. J’ai également beaucoup aimé la musique, que ce soit celle signée par le grand John Williams ou encore celle qui concerne certains morceaux utilisés durant des scènes fortes (je pense notamment à la présence de Bach ou encore à des chansons en yiddish). La fin est évidemment émouvante (tout de même un peu longue en ce qui me concerne) lorsqu’on passe enfin à la couleur à l’époque du tournage, en sortant en quelque sorte de la « fiction » (ce qui nous fait confirmer le travail de mémoire mis en place tout le long de l’oeuvre) : on voit les véritables survivants (et en dernier Liam Neeson himself) de la liste déposer des pierres sur la tombe de Schindler à Jérusalem. Après je dois l’admettre : même si j’ai trouvé le film indéniablement réussi et émouvant, je n’ai pas non plus le coup de coeur total, ce n’est pas mon Spielberg préféré. Je ne sais pas si c’est parce que j’en attendais trop ou quelque chose comme ça, mais je préfère livrer un avis totalement honnête. Le pire est que je n’ai concrètement rien de spécifique à lui reprocher : certes, le film est long mais dans l’ensemble, même s’il ne s’agit pas du film le plus rythmé du monde (ce qui n’a rien d’un reproche, c’est un choix tout à fait logique par rapport à l’intrigue), je ne me suis pas ennuyée. Parfois ça ne s’explique pas, il n’y a pas toujours besoin de démontrer quelque chose par a+b ! Cela dit, je suis la première à dire (enfin pas en théorie, heiin, c’est une expression) qu’il faut voir ce film émouvant, sincère, parfois poétique, parfois dépeint avec une justesse étonnante une page sombre de l’Histoire.

La Liste de Schindler : Photo

Blancanieves

 réalisé par Pablo Berger

avec Maribel Verdu, Macarena Garcia, Sofia Oria, Daniel Gimenez Cacho, Angela Molina, Josep Maria Pou…

Drame espagnol. 1h45. 2012.

sortie française : 23 janvier 2013

Blancanieves

Sud de l’Espagne, dans les années 20. Carmen est une belle jeune fille dont l’enfance a été hantée par une belle-mère acariâtre. Fuyant un passé dont elle n’a plus mémoire, Carmen va faire une rencontre insolite : une troupe ambulante de nains toreros qui va l’adopter et lui donner le surnom de « Blancanieves ». C’est le début d’une aventure qui va conduire Carmen/Blancanieves vers elle-même, vers son passé, et surtout vers un destin à nul autre semblable…

Blancanieves : photo Macarena García

L’année 2012 a été marqué par le succès mondial de The Artist. Le film de Michel Hazanivicius a prouvé que le public s’intéressait encore aux films muets et en noir et blanc. Blancanieves, un film espagnol tourné dans le même format et sorti en France à peine trois mois après la sortie de The Artist, a eu du mal à échapper à la comparaison. Cependant, au-delà de la forme, ces deux films n’ont rien à voir. Cependant, bien que j’aime énormément The Artist, Blancanieves me paraît encore plus ambitieux et également plus réussi. De plus, Blancanieves est également sorti après les deux dernières versions américaines de Blanche-Neige (la première réalisée par Tarsem Singh avec Julia Roberts et Lily Collins, la seconde par Rupert Sanders avec Kristen Stewart et Chazlize Theron). Mais une fois encore, Pablo Berger (réalisateur de l’étonnant Torremolinos 73) n’a pas eu de mal à affronter ses concurrents. Au final, Blancanieves a cartonné aux Goyas (l’équivalent des Césars en Espagne) en repartant avec dix statuettes amplement méritées ! La réécriture de Blanche-Neige est très originale : en effet, cette histoire se déroule cette fois-ci dans les années 1920 dans l’univers de la corrida. Signer son film en noir et blanc et en muet est toujours un sacré défi. Techniquement, c’est évidemment très réussi : on a vraiment l’impression de voir un vieux film et on apprécie toujours de remarquer de nombreuses références cinématographiques. Le travail technique et esthétique (photographie, lumière…) permet de nous plonger dans cette période cinématographique avec une certaine élégance. C’était également un sacré pari de revoir ce conte qu’on connait tous par coeur. Comment nous surprendre à nouveau ? Pablo Berger a compris qu’il ne s’agissait pas simplement de donner du style et d’être original par rapport aux autres films qui ont déjà été faits sur ce même sujet. Il a réussi à donner énormément de force et d’émotion à son film. Les scènes entre la jeune Blanche-Neige et son père sont par exemple particulièrement touchantes. Il y a peu de « dialogues » mais pourtant on comprend toujours les enjeux de cette histoire. Et même si on connait les péripéties de l’histoire, Berger arrive à insérer dans son film une forme de suspense. Bref, malgré les difficiles exercices du muet, du noir et blanc et de la réécriture, le film m’a surprise et ne m’a pas ennuyée car j’ai trouvé l’ensemble rythmé.

Blancanieves : photo Maribel Verdú

Après avoir lu certaines critiques négatives, je précise une chose : même si la corrida est présente dans le film, il ne faut pas essayer de faire de débat pour ou contre. Je respecte évidemment les avis négatifs et ceux qui sont contre la corrida (j’en fais d’ailleurs partie). C’est mignon de défendre cette cause, je respecte totalement cette opinion, mais je ne pense pas que ce soit le but du film. La corrida, cette sorte de course, est typiquement espagnole et permet à cette réécriture de Blanche-Neige de s’ancrer dans une dimension culturelle, presque nationale. De plus, ici la corrida est un bon moyen pour aborder certains sujets comme l’héritage familial ou le danger. En effet, Blanche-Neige a raté certains moments avec son père lorsqu’elle était enfant mais elle essaie de rattraper ce temps perdu une fois qu’elle est devenue adulte. La corrida, c’est le métier de son père et c’est aussi grâce à cette activité qu’elle va se rapprocher de lui. Même s’il a du mal à bouger, le père arrive encore à vivre en lui transmettant sa passion. Lui transmettre cette passion, c’est en quelque sorte une belle preuve d’amour. De plus, on comprend bien que Carmen/Blanche-Neige a ça dans le sang et c’est grâce à son talent qu’elle va pouvoir en quelque sorte s’émanciper et échapper à sa belle-mère. Elle se met aussi en danger en affrontant cet énorme taureau, mais ne se méfiera pas d’une simple pomme qui est en réalité empoisonnée. Enfin, dans ce type de film, la musique est évidemment primordiale. Ici, le travail d’Alfonso de Villalonga est très réussi car il réussi à nous transmettre les « dialogues manquants » et de renforcer également l’émotion. Et même si elle est omniprésente, elle n’est pas envahissante, dans le sens où elle ne nous lasse à aucun moment. Les acteurs sont également tous excellents car sans prononcer de paroles, ils arrivent également à transmettre de l’émotion et tout ce que ressentent et font les personnages. Ils arrivent à être expressifs mais sans en faire des caisses. Maribul Verdu est géniale dans le rôle de la méchante belle-mère de Blanche-Neige. Ce qui est fabuleux, c’est que même si le film ne parle pas directement de la vieillesse (elle ne dit pas toutes les deux minutes « ohhhh que je suis laiiiide, j’ai la peau qui pendouille », on n’est pas chez les américains), la présence de ce thème reste fort : le maquillage est discret mais pourtant, on voit bien la présence de rides au fur et à mesure qu’on avance dans le film, et Verdu ressemble par moments à une sorte de Lady Gaga/Anna Wintour/Victoria Beckham tout en restant classe et adapté aux années 1920, son look ne parait pas anachronique. J’ai également beaucoup aimé les deux actrices qui jouent Blanche-Neige : la première, la jeune Sofia Oria, est toute mignonne et très touchante; et la deuxième, la très fraîche Macarena Garcia, est une véritable révélation. Daniel Gimenez-Cacho est également très émouvant dans le rôle du mari en deuil et du père qui essaie de se dévouer pour sa jeune fille même s’il est cloué dans son fauteuil roulant et qu’il a du mal à faire face à sa nouvelle femme. J’ai également apprécié la petite apparition d’Angela Molina et les nains toreros sont très attachants (notamment Josefa et le nain amoureux de Blanche-Neige).

Blancanieves : photo Macarena García

Ida

réalisé par Pawel Pawlikowski

avec Agata Trzebuchowska, Agata Kulesza, Dawid Ogrodnik, Joanna Kulig…

Drame polonais. 1h22. 2013.

sortie française : 12 février 2014

Ida

Dans la Pologne des années 60, avant de prononcer ses voeux, Anna, jeune orpheline élevée au couvent, part à la rencontre de sa tante, seul membre de sa famille encore en vie. Elle découvre alors un sombre secret de famille datant de l’occupation nazie.

Ida : Photo Agata Trzebuchowska

Ida est un film qui semble être sorti de nulle part et finalement, grâce à un étonnant bouche-à-oreilles, ce petit film polonais en noir et blanc a réussi à trouver son public (tout de même 500 000 entrées en France). Il a évidemment remporté un grand nombre de prix (il a notamment tout raflé aux European Film Awards), sa consécration finale étant l’Oscar du meilleur étranger, au passage, une première pour la Pologne. La bande-annonce m’avait déjà intriguée à l’époque et j’avais lu de très bonnes critiques, que ce soit dans la presse ou sur différents blogs. Il est resté longtemps dans mon cinéma mais je ne sais pas trop pourquoi, je ne suis pas allée le voir. De plus, Pawel Pawlikowski n’est pas pour moi un réalisateur totalement méconnu puisque j’avais vu un de ses longs-métrages, My Summer of Love (avec Natalie Press, Emily Blunt et Paddy Considine), un film qui m’avait déçue et pourtant je le trouvais tout de même intéressant. Son Oscar tout comme l’ultra sévère critique de Chonchon (comme quoi, je ne suis pas la seule à killer les films – soyons solidaires !) m’ont poussée à le découvrir une bonne fois pour toutes. Je ne dirais pas que je suis déçue mais je trouve tout de même certaines critiques excessives. Je n’ai pas vu tous les films nommés dans sa catégorie aux Oscars (bon, j’en ai vu tout de même 3 sur 5), mais oui, j’aurais préféré que Les Nouveaux Sauvages gagne à la place. Cependant, ne tournons pas trop autour du pot : certes, j’ai aimé Ida malgré mes petits reproches, notamment une première partie un peu trop longue à mon goût. Cependant, même si le film ne m’a pas autant bouleversée que j’aurais pu l’imaginer, j’ai tout de même été touchée par l’histoire, notamment sa seconde partie, selon moi plus réussie et qui permet au film de prendre tout son sens. Voir cette jeune fille (Ida / soeur Anna) qui décide de son sort, à prendre en quelque sorte un nouveau départ, est très touchant. Il est également intéressant de voir comment le portrait d’Ida, qui reste le personnage principal, est mis en parallèle avec les personnages secondaires, comme celui de la tante d’Ida et du jeune musicien. D’un côté, Pawel Pawlikowski réussit à montrer les différentes réactions suscitées par l’Histoire. La tante a toujours mal à se relever suite aux souffrances infligées à sa famille juive (ce qui explique son alcoolisme et ses idées sombres) à cause de la Shoah tandis qu’Ida accepte malgré tout ce passé douloureux qui fait partie d’elle et c’est en l’acceptant qu’elle pourra faire les choix et devenir la femme qu’elle devait être. De l’autre, le musicien joue un rôle très important. La musique représente à la fois tout ce qui semble interdit au sein du couvent (elle représente alors un espace de liberté possible) et paradoxalement elle représente aussi une forme de spiritualité et de foi.

Ida : Photo Agata Kulesza, Agata Trzebuchowska

Nous comprenons alors que les révélations sur les parents d’Ida ne sont qu’un prétexte pour évoquer les choix de chaque individu face à son histoire et cela dépasse bien la question de la religion et de la spiritualité. Cependant, je peux comprendre que certains spectateurs aient pu être frustrés par cette partie du scénario. Il n’est pas faux de dire que les vingt dernières minutes relancent le film. Pour moi, cela serait réducteur de dire que tout l’intérêt du film réside à la fin. Pourtant, cette dernière partie permet effectivement au propos de prendre forme. Quelque part, le scénario est plutôt puissant, pour moi la magie a tout de même opéré et pourtant il est dommage de voir une première partie un peu moins à la hauteur. Au-delà d’une histoire qui peut sembler simple, mais qui est en réalité bien plus complexe, nous ne pouvons pas passer à côté de ce qui touche l’esthétique. Tout d’abord, la mise en scène est très soignée, précise et calculée. J’avais peur que cette forme de minimalisme me rebute mais en fait pas du tout. Le travail qu’a effectué le réalisateur est ambitieux mais n’est jamais pour moi prétentieux. De plus, le noir et blanc est vraiment magnifique, mettant vraiment en relief les personnages et les décors. Effectivement, ce choix rend le film un peu plus froid mais je pense que c’est voulu par le réalisateur, notamment par la présence de la neige, qui renforce cette idée de froideur. Le noir et blanc montre également la grande part d’Histoire qui secoue notre héroïne et les personnages secondaires. Sans dire que ce choix rend ce film sublime, je trouve que le noir et blanc renforce tout de même bien la dualité d’Ida / soeur Anna, à la fois face à un passé sombre et une foi et un destin qui confirme l’envie de vivre sa vie comme elle l’entend. Enfin, Ida est servi par un très bon casting. Agata Trzebuchowska, qui incarne Ida, n’avait jamais joué dans un film avant celui-ci pourtant elle a beaucoup de talent et dégage une quantité d’émotions. Dans un rôle plus secondaire mais tout de même important, j’ai également beaucoup aimé l’interprétation d’Agata Kulesza. qui incarne la troublante Wanda (la tante d’Ida), une femme qui peut sembler dure (en contraste avec l’apparence innocente et fraîche de sa nièce) mais qui est en réalité très fragile.

Ida : Photo Agata Trzebuchowska, Dawid Ogrodnik

Nebraska

réalisé par Alexander Payne

avec Bruce Dern, Will Forte, June Squibb, Bob Odenkirk, Stacy Keach…

Comédie dramatique américaine. 1h55. 2013.

sortie française : 2 avril 2014

Nebraska

Un vieil homme, persuadé qu’il a gagné le gros lot à un improbable tirage au sort par correspondance, cherche à rejoindre le Nebraska pour y recevoir son gain, à pied puisqu’il ne peut plus conduire. Un de ses deux fils se décide finalement à emmener son père en voiture chercher ce chèque auquel personne ne croit. Pendant le voyage, le vieillard se blesse et l’équipée fait une étape forcée dans une petite ville perdue du Nebraska qui s’avère être le lieu où le père a grandi. C’est ici que tout dérape. Rassurez-vous, c’est une comédie !

Nebraska : Photo

Malgré la présence d’Alexander Payne derrière la caméra et un prix d’interprétation pour Bruce Dern au festival de Cannes l’an dernier, je n’attendais pas grand-chose de ce film, au pire à quelque chose de sympathique. Finalement, Nebraska est la bonne surprise de ce mois d’avril. A première vue, il n’y a rien d’exceptionnel dans ce petit road-movie en noir et blanc. Et pourtant, la magie opère, notamment grâce à une mise en scène particulièrement efficace et un regard subtil et intelligent. J’ai trouvé le film parfaitement équilibré entre l’humour, parfois noir (les cousins débiles qui ont commis un viol une agression sexuelle, la femme de Woody, qui ne se laisse pas faire, qui pisse sur des tombes et qui raconte que tout le monde voulait coucher avec elle durant sa jeunesse) et l’émotion (le père et le fils renoue des relations, la vraie personnalité de Woody est petit à petit révélée), sans jamais être lourd ou larmoyant. Il y a également un bon équilibre en ce qui concerne le rythme. En effet, le film dure presque deux heures  pourtant, même si le rythme n’est pas très rapide, je ne me suis pas ennuyée un seul instant. De plus, à premier abord, le sujet semble assez simple, mais le scénario reste bien écrit, sachant aller dans la bonne direction. Au début, on ne comprend pas forcément le choix du noir et blanc. Finalement, en avançant dans le film, on peut voir où cela veut en venir. Je me suis aperçue que le film jouait beaucoup avec les contrastes. En effet, dans un road-movie, on s’attendrait à voir de beaux paysages, mis en valeur par de belles couleurs et le tout accompagné par une musique typiquement américaine. Or, même si on retrouve bien une bande-son excellente (par Mark Orton et Robert Burger), ici, les couleurs ne sont éclatantes. Visuellement, le film reste très beau et soigné (la photographie et la lumière permettent ce résultat splendide) mais ce noir et blanc fait ressortir un sentiment mélancolique, presque morbide. Toujours grâce à ce choix visuel et esthétique, Alexander Payne peint un portrait sombre du Nebraska et des vieux « amis » de Woody. Enfin, la famille au coeur de ce film est très attachante et servie par d’excellents interprètes. Bruce Dern est vraiment formidable dans le rôle de ce vieil alcoolique probablement un peu trop naïf et qui tente de retrouver sa fierté. Will Forte et Bob Odenkirk (le premier est le gentil fils loser, le second incarne l’aîné) sont également très convaincants. L’autre bonne surprise du film est June Squibb, qui incarne la vieille épouse de Woody : elle n’a pas remporté l’Oscar du meilleur second rôle féminin, mais personnellement, je trouve que c’elle qui le méritait le plus. C’est mon gros coup de coeur, et il faudrait regarder ce film rien que pour elle !

Nebraska : Photo