120 battements par minute

réalisé par Robin Campillo

avec Nahuel Perez Biscayart, Arnaud Valois, Adèle Haenel, Antoine Reinartz, Felix Maritaud, Aloïse Sauvage, Catherine Vinatier…

Drame français. 2h20. 2017.

sortie française : 23 août 2017

 

Début des années 90. Alors que le sida tue depuis près de dix ans, les militants d’Act Up-Paris multiplient les actions pour lutter contre l’indifférence générale.
Nouveau venu dans le groupe, Nathan va être bouleversé par la radicalité de Sean.

120 battements par minute : Photo Nahuel Perez Biscayart

Impossible d’être passé à côté du chouchou du festival de Cannes 2017 (présidé par Pedro Almodovar qui souhaitait lui-même qu’il ait le prix suprême), 120 Battements par minute, certainement le grand favori de cette édition et reparti avec le Grand prix du jury. On ne va pas tourner autour du pot : je n’aurais pas gueulé s’il avait remporté la Palme (même si je défends passionnément The Square – vous aurez mon billet sur ce dernier le jour de sa sortie) et on peut comprendre la déception de certains spectateurs. Je n’étais pourtant pas tout à fait confiante en allant le voir : si j’avais apprécié le travail de Campillo en tant que scénariste (Entre les murs de Laurent Cantet), je gardais un souvenir douloureux de son premier long-métrage Les Revenants (film qui a donc inspiré la série de Canal +). Surtout je me méfie toujours un peu quand il y a justement un peu trop d’enthousiasme autour d’un film. Le titre fait référence à la house music, qui est à 124 battements par minute. Le réalisateur explique alors qu’elle accompagnait les années 1990 et surtout « c’était une musique festive et inquiète, comme la situation vécue par la communauté gay de l’époque » (source : Allocine). 120 battements par minute est un film fonctionnant sans cesse sur un rythme binaire (le titre semble avoir encore plus de sens) pour rendre le tout d’une rare densité et complexité sur différents niveaux. Le film s’intéresse dans un premier temps à l’action d’Act Up-Paris, une association militante luttant contre le Sida. Campillo s’est très bien documenté et même plus que cela : il était lui-même adhérent de l’association en 1992. Je n’aime pas dire qu’il y a une approche documentaire parce que je trouve qu’on utilise (et je m’inclus dans ce « on ») cette expression à force à tort et à travers mais il est certain que Campillo a retranscrit les RH (réunions hebdomadaires) avec un réalisme déconcertant. Petit à petit, à force de s’intéresser aux débats, aux réflexions et aux actions de ce mouvement, le film recentre son intrigue autour de la romance émouvante (et jamais niaise) entre Sean et Nathan. J’avais entendu parler des scènes de sexe avant d’aller voir le film et je craignais de revoir sur nos écrans le retour de La Vie d’Adèle.

Les scènes sexuelles sont en réalité très réussies, artistiques (elles s’insèrent notamment dans la narration lorsque Nathan et Sean racontent comment ils se sont faits contaminés), tout en étant assez réalistes et surtout honnêtes : je ne les ai jamais senties gratuites et elles ne créent pas le malaise. Elles sont toutes filmées dans le noir, on a juste le temps de percevoir des formes, suffisamment pour qu’on puisse deviner et savoir ce que font les personnages (la pudeur du film ne se limite d’ailleurs pas au sexe mais aussi dans la décomposition des personnages face à la maladie). Bref, par cette organisation en forme d’entonnoir, où on part sur une forme globale pour après creuser davantage sur un point particulier, le long-métrage parvient alors à prendre en compte à la fois les voix singulières et plurielles, c’est-à-dire qu’on part a priori sur le combat politique collectif pour aider les séropositifs, notamment les plus démunis (drogués, prostitués, prisonniers) puis le film tend davantage sur le combat individuel à partir de la lutte quotidienne contre la maladie et la mort. Parmi le collectif, je tiens aussi à souligner qu’il n’était pas évident qu’on s’intéresse à certains membres d’Act-Up : les personnages auraient pu être très bâclés et inexistants. Pourtant, même s’ils restent évidemment secondaires, ils parviennent tous à exister à l’écran et ils permettent aux spectateurs de croire encore plus au fonctionnement de l’association durant les débats et ses actions. Justement, revenons sur ces débats et actions. Là encore, on notera un parallèle entre tous les bruits possibles (les fabuleuses joutes verbales, la techno, les cris de slogan) et ce silence de mort (notamment au générique de fin). Les réunions et les manifestations permettent aussi d’exposer plusieurs points de vue possibles alors que tous combattent la même chose. Ainsi, la violence est-elle nécessaire pour faire entendre sa voix et faire bouger la société ? Faut-il privilégier le dialogue ? Le dialogue est-il nécessairement incompatible avec des actes marquants mais proches de l’agressivité ? En tout cas, ces échanges et de ces actes médiatisés montrent la même idée d’urgence absolue : dans les assemblées générales, il y a tout un système fait pour ne pas perdre du temps (on claque des doigts quand on est d’accord avec l’intervention de quelqu’un pour ne citer que cet exemple).

120 battements par minute : Photo Adèle Haenel

120 Battements par minute est aussi un magnifique film plein de vie qui côtoie pourtant sans cesse la mort jusqu’à la dernière minute. Si la mort est inévitable face à une maladie aussi atroce (la décomposition des corps est notamment bien représentée), la vie et le combat doivent continuer avant tout, pour les autres, pour que la société avance : encore une fois, le collectif n’est pas jamais oublié même dans l’individuel et vice-versa. Le long-métrage parvient aussi à livrer un discours très universel dans lequel le contexte historique ne prend pas le dessus sans être non plus oublié. On plante très rapidement le décor : on ne mentionne pas réellement la période, on a juste quelques indices (on nous parle de Mitterand, de l’affaire du sang contaminé, on voit aussi très rapidement une Game Boy) qui nous font comprendre que l’histoire se déroule au début des années 1990 mais c’est tout. Le film n’a pas de volonté de retracer une page de l’histoire, le passé n’est jamais réellement passé : le combat continue, la vie continue aussi et les malades seront toujours confrontés aux mêmes faits et interrogations. Le casting est impeccable, pas une seule fausse note, tout le monde est crédible : on a vraiment l’impression d’être face à des militants tout en leur donnant justement plus de consistance qu’à un simple rôle fonctionnel. Je dois tout même avouer avoir eu un véritable coup de coeur pour l’acteur argentin Nahuel Perez Biscayart (prochainement à l’affiche de Au-revoir, là haut d’Albert Dupontel), certainement une des révélations de l’année. Il est finalement à l’image de tout ce qui est mis en place dans le film : il est bouleversant dans les scènes où il est confronté à la maladie et terriblement lumineux, énergique et même drôle quand il est le personnage « public » durant les RH et autres actions menées. Bénéficiant d’un scénario et d’une mise en scène parvenant tous les deux à travailler sur plusieurs niveaux sans s’embrouiller, 120 battements par minute est un film poignant sur une jeunesse qui ne demande qu’à vivre, à vibrer, à aimer malgré la douleur, les pleurs et les guerres à mener. 120 battements par minute : Photo

 

Publicités

13 Reasons Why (saison 1)

Créée par Brian Yorkey

avec Dylan Minnette, Katherine Langford, Christian Navarro, Brandon Flynn, Alisha Boe, Justin Prentice, Miles Heizer, Ross Butler, Devin Druid, Amy Hargreaves, Kate Walsh, Derek Luke, Brian d’Arcy James, Brandon Larracuente, Steven Silver, Sosie Bacon, Josh Hamilton, Ajiona Alexus…

Drame. Saison 1. 2017.

Clay Jensen est un adolescent qui découvre sous son porche au retour du lycée une mystérieuse boîte portant son nom. À l’intérieur, des cassettes enregistrées par Hannah Baker, une camarade de classe qui s’est tragiquement suicidée deux semaines auparavant. Les enregistrements révèlent que la jeune fille, dont il était amoureux, a décidé de mettre fin à ses jours pour treize raisons. Clay est-il l’une de ces raisons ?

Photo Katherine Langford

Impossible d’échapper au phénomène 13 Reasons Why, diffusé sur Netflix et co-produit par la chanteuse Selena Gomez. Malgré un sujet qui m’intéressait (le harcèlement scolaire qui conduit au tragique : le suicide), le fait que cette série devienne aussi populaire (elle a suscité plus de 8 millions de messages sur Twitter) m’a plus rebutée qu’autre chose. J’avais également peur que la série vise un public très adolescent. Cela dit, les critiques de bons blogs ou plus globalement de la presse, pas nécessairement axés sur des goûts dits « adolescents » ou « populaires » (même si je ne dénigre pas du tout ce type de public, loin de là) ont également défendu cette série. Cela a forcément suscité ma curiosité. Autre chose m’a rassurée : l’équipe. En effet, son créateur, Brian Yorkey, est connu pour avoir remporté un prix Pulitzer. De plus, parmi les réalisateurs, nous retrouvons tout de même Gregg Araki (qui a signé le perturbant et inoubliable Mysterious Skin et le surprenant White Bird) ou encore Tom McCarthy (également dans la liste des producteurs), connu pour les fabuleux The Visitor et surtout l’Oscarisé Spotlight. La série est adaptée du roman de Jay Asher, Treize raisons (l’auteur en question a aussi jeté un oeil sur le travail des scénaristes). 13 Reasons Why débute deux semaines après le suicide de Hannah Baker, qui étudiait au lycée Liberty (au nom ironique). Clay était amoureux de la jeune disparue. Il reçoit alors les cassettes enregistrées par Hannah : cette dernière explique alors les fameuses 13 raisons (pratiquement 13 personnes en réalité) qui l’ont poussée à son geste irréversible. Clay met un certain temps à écouter toutes les cassettes (il lui faudra en fait toute la saison !), cela lui est trop difficile de tout emmagasiner en même temps. De l’autre côté, les autres personnes cités dans les cassettes ont déjà tout écouté et foutent la pression à Clay pour que ce dernier ne puisse pas répéter des informations compromettantes. Au-delà du côté pratique narratif (sinon tout aurait été résolu en un seul épisode), ce procédé fonctionnerait presque comme une mise en abyme du vécu de Hannah : une forme de harcèlement semble poursuivre Clay dans sa quête de vérité et de justice.

Photo Dylan Minnette, Katherine Langford

13 Reasons Why traite parfaitement bien ses deux principaux thèmes (les deux étant liés) : le harcèlement et le suicide. Là, on comprend qu’on ne peut pas la cataloguer vulgairement de série pour adolescents même si elle s’adresse aussi à ce jeune public. Ainsi, le harcèlement apparaît clairement comme un cercle infernal : un événement – petit ou gros – en amène nécessairement un autre jusqu’au point de non-retour. Hannah aurait pu s’en sortir – même s’il lui restait peu de gens qui lui tendaient encore la main. La série ne parle pas non plus uniquement que de harcèlement et de suicide. Certes, elle est très sombre et est sans concession. La fameuse scène de suicide est particulièrement difficile à regarder (j’en ai pourtant vu pas mal des scènes de suicide au cinéma et à la télévision), d’autres scènes sont également éprouvantes. Cela dit, elle a le mérite d’offrir une petite lueur d’espoir : on peut tout faire pour qu’il n’y ait pas une autre Hannah Baker, pour qu’on apprenne à mieux communiquer et à prendre soin des uns et des autres ou encore pour qu’il y ait une vraie justice. La saison 2 (que j’attends donc avec impatience) devrait d’ailleurs régler certains de ces points en question. 13 Reasons Why surprend donc par son scénario addictif alors que l’histoire proposée est sombre et ne donnerait pas nécessairement envie de poursuivre tous les épisodes. Surtout, il dresse des portraits complexes. En effet, dans les premiers épisodes, j’avais peur de ne voir que des personnages lisses, juste méchants et sans personnalité. En dehors d’un seul personnage qui est clairement le grand méchant de l’histoire et qui est irrécupérable et inexcusable, les treize épisodes permettent de mieux cerner les différents personnages : certes, le but n’est pas d’excuser leurs actes, loin de là. Ils ont leurs responsabilités dans ce qui a pu arriver à Hannah (et j’ai même envie de dire que même Hannah a aussi sa part de responsabilités). Les épisodes expliquent alors comment ils ont pu arriver à un certain degré de méchanceté. En général, il s’agit toujours plus ou moins des mêmes raisons : la peur de sortir de la norme et d’être moqué/rejetté par sa différence (par conséquent, envie de se fondre dans la moule).

Photo Katherine Langford

13 Reasons Why a suscité la polémique malgré son succès : cette série serait néfaste pour les adolescents et plus généralement pour tous les spectateurs ayant des idées sombres. Certes, comme pour n’importe quelle oeuvre en général, il faut faire attention à ne pas la mettre dans les mains de n’importe qui. Surtout que Netflix a diffusé après le dernier épisode le documentaire Beyond the Reasons pour continuer de débattre sur les sujets abordés au cours de la série. J’ai envie de dire : si je regarde Scream, vais-je devenir une tueuse en puissance ? Personnellement, j’ai même envie de dire qu’il s’agit plutôt du contraire. Je suis persuadée que cette série permettra (si ce n’est déjà le cas) de libérer la parole des adolescents harcelés quotidiennement et surtout de faire prendre conscience à de potentiels bourreaux que certains actes ou certaines paroles peuvent avoir de réelles conséquences psychologiques et physiques sur leurs proies. Les critiques ont aussi reproché à Hannah de se suicider et de faire ses cassettes pour se venger. Il me semble que les choses sont un peu plus complexes et c’est justement ça aussi qui rend la série si pertinente : Hannah agit selon moi pour s’expliquer, pour soulager une dernière fois sa conscience et éventuellement pour faire éclater la vérité. Est-elle une bourreau ? J’envisage plutôt une autre possibilité : ses ex-bourreaux finissent par la voir comme une sorte de bourreau, un fantôme qui les hante sans cesse, la culpabilité finissant par les ronger. La mise en scène, la photographie et évidemment le scénario laissent par ailleurs envisager cette figure fantomatique d’Hannah, la morte qui est omniprésente dans l’existence des vivants qui devront apprendre à vivre avec les différentes vérités. La gestion entre les scènes alternant le passé et le présent ou encore plus généralement entre les différents points est volontairement de plus en plus floue, encore une fois pour rendre la « présence » d’Hannah plus fantomatique voire même énigmatique. 13 Reasons Why présente une première saison bien interprétée, addictive, poignante, plus complexe qu’elle en a l’air et surtout importante, que ce soit par rapport aux questions plus évidentes autour du viol et du harcèlement ou encore par rapport à d’autres sujets dont on parle moins (le slut shaming et la culture du viol.

Photo Dylan Minnette, Katherine Langford

Before I Wake

réalisé par Mike Flanagan

avec Kate Bosworth, Jacob Tremblay, Thomas Jane, Dash Mihok…

Thriller, épouvante-horreur, drame améicain. 1h37. 2016.

sortie française (Netflix) : 28 avril 2017

Un jeune couple adopte un petit garçon orphelin dont les rêves et cauchemars prennent vie chaque nuit lorsqu’il dort.

Before I Wake : Photo Jacob Tremblay, Kate Bosworth, Thomas Jane

Before I Wake devait au départ porter un titre latin, Somnia, comme les deux premiers films de Mike Flanagan (que je n’ai pas encore vus): Absentia et Oculus (en « VF » The Mirror). Je ne sais pas s’il s’agit d’un signe mais Before I Wake est un film qui ne méritait pas de sortir directement sur Netflix. Certes, le film n’est pas un chef-d’oeuvre, loin de là. Mais il reste intéressant et mérite malgré tout des spectateurs. En découvrant ce long-métrages, j’ai naturellement établi des connexions avec d’autres films. En ce qui concerne le point sur les rêves et les cauchemars qui prennent place dans la réalité, il est évident de penser aux Griffes de la Nuit du regretté Wes Craven. Visiblement (puisque je ne l’ai pas encore vu mais il est sur ma liste des films à regarder depuis des lustres), il se rapprocherait de L’Echelle de Jacob d’Adrian Lyne. Concernant la part métaphorique et les relations entre une mère et son enfant, j’ai surtout pensé au surprenant film australien de Mister Babadook de Jennifer Kent. Effectivement, sans vous spoiler l’intrigue, je peux vous dire que le film est très réussi en ce qui concerne ce dernier point. En effet, si on devait retenir quelque chose d’essentiel pour désigner les qualités de ce film, nous tiendrons surtout en compte cette relation forte entre ce garçon étrange, unique et dans un sens effrayant malgré lui (Cody) et cette mère (Jessie) qui doit apprendre à gérer la perte accidentelle de son enfant biologique (Sean). Je connaissais mal Kate Bosworth jusqu’à présent mais elle m’a agréablement surprise dans le rôle de cette mère bouleversée qui s’accroche à ce qu’elle peut et qui doit. Elle est attachante même si certains de ses actes peuvent être douteux (Cody devient très rapidement un moyen pour faire « revenir » le petit Sean). Jacob Tremblay, la révélation de Room, est également épatant et prouve de nouveau qu’une grande carrière l’attend. Bref, certaines séquences sont assez poétiques, notamment avec la présence de ces papillons volontairement magnifiés : on voit bien qu’ils sortent tout droit de l’imagination mais esthétiquement ils arrivent à s’intégrer dans la réalité des personnages. Cela dit, ce qui peut expliquer ma déception voire même dans un sens ma frustration, c’est que j’ai l’impression que le réalisateur n’assumait pas totalement cette part de métaphore. Le film m’a paru par moments bancal notamment dans sa construction et surtout dans la manière de passer du réel au fantastique. En effet, le film prend le temps de placer son histoire qui a l’air très réaliste, même lorsqu’on découvre le don surnaturel de Cody (notamment quand ce dernier rêve de papillons et de Sean).

Before I Wake : Photo Kate Bosworth

Puis, lorsque ce sont cette fois-ci ses cauchemars qui prennent place (et qui auront des conséquences irréversibles sur la réalité), on tombe clairement plus dans le fantastique (pourtant, en théorie on était déjà entré en contact ce genre) voire même dans l’épouvante-horreur (rien de bien méchant, je vous rassure – et c’est même logique par rapport à ce que le film veut raconter). Mais finalement, une fois qu’on nous dévoile le comment du pourquoi, notamment en ce qui concerne l’origine du monstre du cauchemar (on nous confirme donc bel et bien la dimension métaphorique tout en nous présentant bien des scènes issues du fantastique), je trouve qu’il y a une sorte de déséquilibre. Déséquilibre en question qui est pour moi confirmé à la dernière scène même si l’horreur semble être un mauvais souvenir (après, cette fin me semble assez ouverte). Bref, j’ai l’impression que le réalisateur passe parfois à côté de ses objectifs comme s’il n’assumait pas certains de ses partis pris (par exemple, dans le même genre, vu que j’en parlais plus haut, un Mister Babadook est pour moi plus réussi dans le sens où il suit réellement son idée). Cela est vraiment dommage car le film a énormément de potentiel et reste plaisant à regarder alors qu’il n’est pas spécialement rythmé ou n’est pas très effrayant : on aurait pu s’ennuyer ou trouver, or ce n’est pas le cas. La mise en scène est parfois bien réfléchie et le scénario tient plutôt debout. De plus, Flanagan parvient à créer une atmosphère et surtout s’intéresse aux personnages et à leurs ressentis. Je ne connais pas spécialement la filmographie de Flanagan mais je sens qu’il a du potentiel. Peut-être juste qu’il a beaucoup d’ambitions mais reste encore un jeune réalisateur qui n’a pas totalement les armes pour arriver à son but. Before I Wake a le mérite de vouloir se détacher d’un certain cinéma d’horreur actuel qui veut séduire les jeunes. Il prend même dans un sens certains risques en n’hésitant à supprimer certains personnages. (suppression que je n’avais pas vu venir). Peut-être suis-je sévère parce que j’en attendais trop, que je sentais que le film pouvait aller plus loin dans son exploration de sa dimension dramatique et poétique. S’il a selon moi ses défauts, Before I Wake reste un film à la fois sombre et lumineux qui joue avec différents types de langage (notamment l’étymologie littérale et l’interprétation des rêves). S’il ne m’a pas totalement convaincue (et franchement ça me fait mal au coeur – j’ai énormément hésité concernant la notation ça se joue à rien pour être honnête), je reste persuadée qu’il séduira d’autres spectateurs.

Before I Wake : Photo Antonio Evan Romero, Kate Bosworth

Manchester by the Sea

réalisé par Kenneth Lonergan

avec Casey Affleck, Michelle Williams, Lucas Hedges, Kyle Chandler, Gretchen Mol, Matthew Broderick, Heather Burns…

Drame américain. 2h18. 2016.

sortie française : 14 décembre 2016

Movie Challenge 2017 : Un film ayant obtenu un Oscar

Après le décès soudain de son frère Joe, Lee est désigné comme le tuteur de son neveu Patrick. Il se retrouve confronté à un passé tragique qui l’a séparé de sa femme Randi et de la communauté où il est né et a grandi.

Manchester By the Sea : Photo Casey Affleck, Lucas Hedges

Le script de Manchester by the sea faisait partie de la liste noire 2014 des meilleurs scénarios n’ayant pas pu être concrétisés. Heureusement qu’il a pu voir le jour : il a permis à son réalisateur-scénariste Kenneth Lonergan (le scénariste de Mafia Blues et Gangs of New York qui signe ici son troisième long-métrage après Tu peux compter sur moi et Margaret) de remporter l’Oscar du meilleur scénario original. Il ne s’agit pas du seul prix remporté au cours de la soirée : Casey Affleck, qui n’est décidément plus désigné comme le frère de Ben (et tant mieux), a remporté l’Oscar du meilleur acteur. Manchester by the sea (qui s’écrit en réalité avec des tirets) désigne le lieu où vivait Joe Chandler (incarné par… Kyle Chandler… Lonergan a-t-il choisi cet acteur par hasard ?). Avant son décès, il avait demandé à son frère Lee, qui habite désormais à Boston pour jouer les hommes à tout faire, de devenir le tuteur de son adolescent de fils Patrick. Lee doit retourner dans cette ville qui représente ce passé qu’il veut fuir. Je ne vais évidemment pas révéler ce qui s’est passé pour qu’il quitte cette ville (et donc aussi sa famille) mais il est évidemment que n’importe quel être humain aurait du mal à s’en remettre. On aurait pu s’attendre à toute une série de clichés. Habituellement, on voit des personnages de ce type en quête de rédemption qui va chercher à se racheter, à se pardonner et à aller de l’avant. Si son ex-femme Randi fait tout pour aller de l’avant, Lee reste jusqu’au bout un homme brisé. Ce n’est même plus un homme : il est devenu un fantôme et ne peut pas évoluer. Beaucoup diront que ce film est juste ultra dépressif. C’est sûr qu’il ne faut pas découvrir ce film quand on se sent mal ! Mais je l’ai trouvé dans la manière de décrire les réactions et les états des personnages très juste, proche de ce qui pourrait nous arriver dans notre propre vie. Je ne connaissais pas Kenneth Lonergan avant de regarder ce film mais j’ai tout de suite senti qu’il était dramaturge à côté de ses activités de cinéaste (je ne me suis donc pas trompée) : on sent qu’il y a derrière ce film un auteur. Son Oscar du scénario est alors logique et mérité : le film a beaucoup de qualités mais il doit beaucoup à sa qualité d’écriture.

Manchester By the Sea : Photo Michelle Williams

Au bout d’une heure, je ne vais pas vous mentir, je me suis demandée si la longueur était justifiée. Evidemment, comme dans n’importe quel long film, on peut toujours se demander s’il n’y a pas des scènes en trop (peut-être qu’il y a un peu trop de scènes au début du long-métrage). Cela dit, je comprends le choix de cette longueur même si l’histoire reste très basique et simple à résumer (dans le sens où il n’y a de rebondissements) : Lonergan veut que le spectateur prenne le temps de cerner les différents personnages. Surtout, l’écriture est très riche dans le sens où elle réussit à prendre en compte différents paradoxes sans jamais s’éparpiller. Par exemple, il y a cette opposition entre le feu et l’eau qui n’a rien de simpliste alors qu’on aurait pu tomber dans des pièges assez grossiers : c’est comme si Lee était sans cesse encerclé par des éléments montrant qu’il n’a vraiment pas sa place à Manchester. Surtout, les personnages jouent sur deux tableaux alors que leur douleur est commune. Ainsi, Lee est un homme qui reste dans l’immobilité tandis que Randi et Patrick avancent malgré la perte et la souffrance. Randi a beau être très attachée à Lee, sa nouvelle famille est désormais sa priorité. Quant à Patrick, il reste un adolescent qui doit devenir un adulte et surtout qui vit (petite amie, potes pour faire la fête, groupe de musique, hockey sur glace : bref une vie bien remplie pour un ado). Ses relations sexuelles (qui n’aboutissent jamais – est-ce une représentation du temps qu’il doit encore vivre ?), ses relations compliquées avec sa mère biologique (une ex-junkie qui vit avec un bigot), ses projets professionnels (avec le bateau), Patrick a des tas de projets : peu importe s’ils aboutissent ou non (même si encore une fois l’échec de certains de ses projets ont une signification), il n’est justement pas comme Lee un fantôme, juste un futur adulte qui se bouge. Ce personnage est aussi celui qui apporte un peu de fraîcheur et de légèreté dans un décor assez austère. Bref, ce choix de situer les personnages sur des tableaux et temporalités opposés renforcent encore plus la position figée de Lee. C’est aussi selon moi un bon moyen d’éviter que cet immobilisme devienne un handicap pour le film.

Manchester By the Sea : Photo Casey Affleck

Comme je le disais plus haut, l’histoire en elle-même est plutôt « simple ». Alors pourquoi prendre le temps en l’étalant sur 2h20 ? Le passé a une place considérable dans la vie du personnage principal : il était alors logique de montrer certains éléments de cette existence sous forme de flashback. Ce procédé peut avoir ses limites ou casser le rythme du récit. Or, notamment grâce à un montage très réussi, les transitions entre le passé et le présent sont d’une grande fluidité. Tout en montrant les faits (là encore une sorte de paradoxe), on a vraiment l’impression d’entrer dans l’esprit de Lee : les flashback apparaissent toujours à des moments précis du présent, ils ne sont pas balancés n’importe comment juste pour contenter le spectateur en manque d’informations. Casey Affleck est excellent dans le rôle de Lee et son Oscar n’est selon moi pas volé. J’ai toujours aimé cet acteur (c’est mal de comparer mais j’ai toujours trouvé qu’il jouait mieux que son frère, c’est dit) qu’on a un peu trop souvent caricaturé comme l’acteur dépressif du cinéma indépendant qui mérite enfin cette reconnaissance de la profession. Son interprétation aurait pu être très caricaturale mais ce n’est pas du tout le cas. Certes, son personnage est dépressif. Il ne cause pas non plus beaucoup. Cela dit, dans des détails, il apporte de l’émotion et de la vérité à ce personnage sans jamais en faire des caisses. Certes, il s’agit aussi d’un film indépendant. Michelle Williams et Lucas Hedges accompagnent merveilleusement bien leur partenaire (et tous les deux ont mérité leur nomination aux Oscars). Williams apparaît finalement peu mais elle est bouleversante à chacune de ses apparitions. Quant à Hedges (vu dans Moonrise Kingdom et The Grand Budapest Hotel de Wes Anderson), il est épatant ! Manchester by the Sea est donc un bouleversant film qui a le mérite de ne pas tomber dans le pathos et surtout qui ne correspond nécessairement à ce qu’on aurait pu attendre suite au synopsis. Il ne correspond justement ni aux standards du cinéma indépendant américain de ces dernières années ni même à ce que Hollywood aime habituellement.

Manchester By the Sea : Photo Casey Affleck, Lucas Hedges

Les Frissons de l’angoisse

réalisé par Dario Argento

avec David Hemmings, Daria Nicolodi, Gabriele Lavia, Carla Calamai, Macha Méril…

titre original : Profondo Rosso

Thriller, épouvante-horreur italien. 1h40. 1975.

sortie française : 17 août 1977

interdit aux moins de 16 ans

Marcus Daly, un pianiste témoin du meurtre d’une médium, décide de mener son enquête, d’abord par curiosité, puis par nécessité lorsque l’assassin s’en prend à lui.

Présent sur les lieux des crimes, il est rapidement suspecté par la police. Il comprend qu’il a vu une chose qui devrait le mettre sur le chemin de la vérité mais ne parvient pas à saisir quoi…

Les Frissons de l'angoisse : Photo

Je n’avais pas spécialement aimé Blow Up de Michelangelo Antonioni (même si les cinéphiles doivent découvrir ce film) mais il avait tout de même su titiller ma curiosité. Le maître du giallo Dario Argento s’est inspiré de cette Palme d’or pour son cinquième long-métrage Les Frissons de l’angoisse (Profondo Rosso / Deep Red : bref, c’est quoi ce titre français assez bateau ?). Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si on retrouve dans le rôle principal David Hemmings, qui tenait le premier rôle dans le film d’Antonioni. Ce n’était pas la première fois que je regardais un film d’Argento mais je n’avais pas commencé par ses meilleurs. Avec Les Frissons de l’angoisse, j’ai enfin compris pourquoi ce réalisateur avait un certain lot d’admirateurs. J’ai toujours aimé les films à twist et pour moi, le bon twist, c’est celui qui pourrait être trouvable par les spectateurs et / ou les personnages (sinon pour moi, ça s’appelle une arnaque). Effectivement, une des grandes qualités de ce film réside dans la manière de nous amener vers la révélation finale. Tous les indices sont sous effectivement sous nos yeux et sous ceux de Marcus, le personnage principal. Comment cela se fait qu’on ne voit justement ces indices assez visibles ? Argento joue merveilleusement avec l’image. En effet, pour le réalisateur, tout réside dans la capacité de l’individu à capter le réel. Il faut savoir faire la différence entre « voir » et « regarder ». On n’apprend pas à voir, c’est instinctif, tandis que regarder relève davantage de l’apprentissage et surtout une implication. Cette notion de « regard » est pratiquement essentiel dans l’art, que ce soit au cinéma, la musique (le personnage principal est pianiste), l’architecture (comment ne pas penser au rôle de la Villa Scott ?) ou encore dans la peinture (cette discipline étant assez présente dans Les Frissons de l’angoisse – que ce soit notamment dans les décors, dans un sens dans le maquillage et même dans la vision du sang qui n’a rien de réel !). On trouvera alors notre révélation, notre quête de vérité dans notre observation, notre manière de diriger notre regard. Il faut savoir aller au bout, voire même littéralement gratter comme le fera Marcus. Ce thème du regard, mis en avant par l’art, était effectivement présent dans Blow Up (le personnage incarné par Hemmings devait mieux regarder la photographie qu’il avait prise). Le film d’Antonioni m’avait frustrée (et ennuyée au passage) parce que j’ai eu l’impression qu’il n’exploitait pas tant que ça ce point tandis qu’il est omniprésent dans celui d’Argento qui manie extraordinairement bien cet art du puzzle à remettre correctement en place pour pouvoir obtenir une vision globale.

Les Frissons de l'angoisse : Photo

Les Frissons de l’angoisse n’est pas très rythmé (un choix assumé par Argento pour qu’on prenne le temps d’observer tous les possibles indices dans le but de connaître la vérité et aussi pour mieux installer son ambiance) ce qui aurait pu me freiner comme cela m’arrive souvent. Je suis pourtant rentrée dès le début dans le long-métrage qui nous intrigue et interpelle. Il faut dire que la mise en scène est absolument remarquable. De plus, chaque plan est soigné (à l’image de l’esthétisme qui m’a scotchée) et a son importance, il est encore une fois à lui seul une pièce de puzzle. Le film possède aussi une véritable ambiance à la fois envoûtante et inquiétante, notamment par le biais de la médium qui a senti avant son assassinat la présence du tueur. Même certains décors ou autres aspects esthétiques, qui jouent sans cesse avec les formes, ont quelque chose qui semblent sortir de la réalité. Je pense notamment à ces effets de trompe-l’oeil, ces tableaux qui font penser au Cri de Munch ou encore au maquillage parfois dévoilé du tueur. La musique du groupe rock Goblin (qui a aussi composé les bandes-originales de Suspiria ou encore de Zombie de George Romero) contribue également beaucoup à ce sentiment d’étrangeté et de danger permanent. Finalement, cette atmosphère qui serait de l’ordre de l’ésotérisme aurait pour but de rendre les crimes plus réels et dans un sens encore plus sombres qu’ils ne le sont déjà. Le casting est également très bon : le charismatique David Hemmings est très à l’aise dans le rôle de ce pianiste, qui n’a rien d’un flic, mais qui va enquêter à sa manière quitte à passer parfois à côté de précieux indices. Daria Nicolodi (qui deviendra après le tournage de ce film sa future compagne et son égérie – c’est aussi la mère d’Asia Argento) est également plaisante dans le rôle de cette journaliste un poil loufoque (voire même casse-pieds). Pour conclure, Les Frissons de l’angoisse est un formidable film qui sait marquer les esprits, sachant utiliser de nombreuses références artistiques (je ne l’ai pas cité mais je pense évidemment à cette scène frappante reprenant clairement du Edward Hooper – impossible de ne pas la citer). pour nourrir son propos. A la fois étrange, même baroque, possédant une atmosphère mystérieuse et n’hésitant pas non plus à montrer des scènes assez gores, le long-métrage de Dario Argento surprend par sa complexité (que ce soit au niveau de la forme ou du sens, les deux se combinant avec habilité) en racontant pourtant une histoire a priori simple et accessible.

Les Frissons de l'angoisse : Photo

Alabama Monroe

réalisé par Felix Van Groeningen

avec Johan Heldenbergh, Veerle Baetens, Nell Cattrysse…

titre original : The Broken Circle Breakdown

Drame belge. 1h50. 2012.

sortie française : 28 août 2013

Didier et Élise vivent une histoire d’amour passionnée et rythmée par la musique. Lui, joue du banjo dans un groupe de Bluegrass Country et vénère l’Amérique. Elle, tient un salon de tatouage et chante dans le groupe de Didier. De leur union fusionnelle naît une fille, Maybelle qui tombe un jour malade…

Alabama Monroe : Photo Johan Heldenbergh, Veerle Baetens

Alabama Monroe est adapté de la pièce de théâtre The Broken Circle Breakdown Featuring the Cover-Ups of Alabama, écrite par Johan Heldenbergh et Mieke Dobbels. Nommé aux Oscars dans la catégorie « meilleur film en langue étrangère » (battu cette année-là par La Grande Bellezza de Paolo Sorrentino), il a remporté en France le César du meilleur film étranger. Le titre original fait référence au groupe dans lequel jouent et chantent Didier et Elise. Elise est tatoueuse et se tatoue donc le corps à chaque nouvelle histoire d’amour. Didier, qui refuse d’avoir des tatouages, est passionné par le bluegrass, une sorte de variante de la country. Que signifie alors le titre français, Alabama Monroe ? Je précise que je ne spoile pas étant donné qu’on connait rapidement cette information dans le film (j’ai même envie de dire que c’est dans le synopsis) : le couple atypique formé par Elise et Didier perd leur fille Maybelle d’une leucémie. Elise, dans un délire spirituel après le décès de sa fille, change son nom en Alabama (en référence à l’état américain) et, dans un élan ironique, Monroe désigne la nouvelle identité de Didier (ici un clin d’œil à Bill Monroe, à l’origine du développement du bluegrass). Les deux titres sont donc intéressants (pour une fois, on ne jettera pas la pierre aux traducteurs) : la version originale met en avant l’importance de la musique pour les deux protagonistes principaux dans les différentes étapes de leur existence (la scène finale, très émouvante, est particulièrement parlante en ce qui concerne ce point en question). Le titre français privilégie plutôt l’union éternelle du couple d’une autre manière malgré une destruction inévitable. Alabama Monroe est en tout cas une belle réussite même s’il a selon moi ses défauts. Le montage est ce qui nous frappe le plus : par ce moyen, sa narration est volontairement déstructurée. J’y vois presque une sorte de connexion littérale avec le titre original de l’œuvre : il y a en tout cas une idée de circularité qui se brise, les choses ne se déroulant pas comme on le souhaiterait. Cela dit, si on comprend la démarche du réalisateur, ce montage ne fait pas toujours son petit effet (même si dans l’ensemble ce n’est pas non plus la catastrophe – encore une fois, j’ai aimé ce film). Je l’ai juste parfois trouvé confus, un peu en mode « n’importe quoi » par moments. Je me méfie toujours un peu de ces montages déstructurés qui peuvent être un moyen de cacher un scénario parfois faible. Cela dit, heureusement, le scénario est tout de même plutôt bon, le montage avec ses défauts n’apparaît pas comme un cache-misère.

Alabama Monroe : Photo Veerle Baetens

Certes, on nous présente une histoire assez classique (un couple qui traverse une insurmontable épreuve), proche par exemple de La Guerre est déclarée de Valérie Donzelli (un couple qui s’aime au début sur fond de pop, un gamin qu tombe gravement malade, le couple qui en ressort détruit). Nous prenons tout de même un certain « plaisir » (je ne sais pas si c’est le mot le plus approprié) à la découvrir. Les personnages sont également attachants ayant une réelle épaisseur psychologique. De plus, leurs interprètes, Veerle Baetens (récompensée par un European Film Award) et Johan Heldenbergh (ce dernier étant le leader du véritable groupe The Broken Circle Bluegrass), sont remarquables. Ils sont évidemment très bons individuellement mais on croit aussi complètement à leur couple. Alabama Monroe bénéficie également d’une très belle mise en scène, qui a su prendre en compte les différentes émotions présentes dans le long-métrage (la douleur et le lyrisme). Le parallèle avec les Etats-Unis (qui permettent à ce couple de s’unir via la musique) est plutôt pertinent : ce pays représente aussi bien une forme de liberté et d’utopie que la désillusion (notamment avec des images à la télévision des tours du World Trade Centre s’écroulant comme le couple Elise-Didier). Il y a aussi tout le long du film (d’où aussi certainement ce montage en question) une idée de mort qui plane en permanence, comme si cette épreuve traversée par le couple était inévitable. On pense notamment à la présence de cet oiseau qui se heurte à la « terranda » (un mix entre la véranda et la terrasse) : il y a même une rencontre entre cette représentation de la mort et la petite Maybelle qui ne pourra pas échapper à son propre décès, comme s’il s’agissait d’une prédiction, d’un coup fatal du destin. Le film a beau avoir ses moments « joyeux » avec ses scènes musicales, ne pas être tire-larmes, il est pourtant tragique et ce point en question est très bien exploité. Malgré ses imperfections, Felix Van Groeningen (La Merditude des Choses, Belgica) signe un film bouleversant voire même par moments éprouvant. Alabama Monroe fait fusionner (à l’image du couple) avec une virtuosité parfois fragilisée l’amour et la mort sans jamais tomber dans le larmoyant ou too much (les séquences musicales alors qu’il aurait pu facilement tomber dans des pièges grossiers. Je ne sais pas du tout ce que donnait la pièce sur scène mais on n’a jamais l’impression d’assister à du théâtre filmé (ce qui n’est pas toujours évident) alors que le thème du spectacle est pourtant bien repris dans le long-métrage, donnant corps à l’intense histoire d’amour et histoire tout court d’Elise et Didier.

Alabama Monroe : Photo Veerle Baetens

Quelques minutes après minuit

réalisé par Juan Antonio Bayona

avec Lewis MacDougall, Felicity Jones, Sigourney Weaver, Liam Neeson, Toby Kebbell, Dominic Boyle, Geraldine Chaplin…

titre original : A Monster Calls

Drame, fantastique espagnol, britannique, américain. 1h48. 2016.

sortie française : 4 janvier 2017

287491-jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxx

Conor a de plus en plus de difficultés à faire face à la maladie de sa mère, à l’intimidation de ses camarades et à la fermeté de sa grand-mère. Chaque nuit, pour fuir son quotidien, il s’échappe dans un monde imaginaire peuplé de créatures extraordinaires. Mais c’est pourtant là qu’il va apprendre le courage, la valeur du chagrin et surtout affronter la vérité…

Quelques minutes après minuit : Photo Felicity Jones, Lewis MacDougall

Quelques minutes après minuit est une adaptation de l’excellent roman du même nom écrit par l’auteur anglo-américain Patrick Ness, lui-même ayant repris le projet de l’écrivaine britannique Siobhan Dowd, décédée d’un cancer durant l’écriture en 2007. Patrick Ness a aussi signé le scénario du long-métrage réalisé par Juan Antonio Bayona, dont on se souvient encore de ses deux précédents bijoux : L’Orphelinat et The Impossible. Quelques minutes après minuit a récemment triomphé aux Goyas (l’équivalent des Césars en Espagne) en remportant neuf récompenses dont celui du meilleur réalisateur. Une grande partie de la production est espagnole, mais l’intrigue se déroule en Angleterre. Le spectateur suit l’histoire du jeune Conor (âgé d’une petite dizaine d’années) qui doit supporter un grand nombre d’épreuves : le cancer de sa mère, la maniaquerie et la dureté de sa jeune grand-mère, son père parti refaire sa vie à Los Angeles et le harcèlement à l’école. Conor rencontre alors un monstre qui prend la forme d’un arbre (un if pour être exact), débarquant à chaque fois à 12h07, en général après minuit (d’où le titre français) mais aussi en journée (d’où ma précision sur la manière d’écrire l’heure en chiffre et non nécessairement en lettres avec un sous-entendu sur la période exacte). Dit comme ça, le film fait penser à l’excellent Labyrinthe de Pan de Guillermo Del Toro si on reprend certains éléments : un film espagnol (même si tout le monde dans le film, dans le cas du film de Bayona, parle donc en anglais), une mère malade et mourante et un arbre qui a une place importante dans un récit aux allures de conte. Mais très rapidement, l’oeuvre de Bayona possède son propre univers et personnalité, on s’aperçoit vite qu’elle ne cherche pas à copier qui que ce soit. Avec un tel sujet, on aurait pu s’attendre à quelque chose de larmoyant. Certes, je peux admettre que l’émotion est peut-être parfois soulignée par quelques effets assez habituels dans certaines scènes (que ce soit des répliques ou la musique). Cela dit, ces effets en question ne gâchent pas selon moi la véritable émotion qui ne naît pas de procédés « superficiels » mais bien parce qu’il y a quelque chose qui sonne vrai. Le film n’a rien de gnangnan : il est réellement poignant. C’est peut-être pour cela qu’il n’a pas su trouver son public : il peut paraître trop dur pour un jeune public et l’aspect conte / fantastique a certainement rebuté les adultes. Pourtant, le film s’adresse à un large public en ne prenant personne pour des imbéciles. Ainsi, le conte n’est pas ici un moyen de mieux cacher la vérité. Au contraire, le film est une incitation à accepter la vérité, même la plus dure.

Quelques minutes après minuit : Photo Lewis MacDougall

Les scènes représentant les différentes histoires contées par le monstre sont époustouflantes, j’ai énormément aimé cette esthétique sous forme d’aquarelle. Ce choix prend encore plus de sens par rapport à quelques ajouts par rapport au roman d’origine : le dessin permet ici de créer une connexion encore plus forte entre la mère et son fils. D’autres petits ajouts m’ont également semblé assez pertinents, même si j’évoque aussi des détails et des points assez furtifs, comme par exemple le lien possible entre le monstre et une figure familiale. Le scénario, tout en restant assez fidèle au roman, est consistant et a surtout le mérite d’éviter le manichéisme (ce qui peut expliquer pourquoi ce film n’a pas une dimension larmoyante). La mise en scène, elle, est tout simplement remarquable. J’évoquais juste avant la qualité de l’esthétique avec des scènes sous forme de dessins jouant avec les formes et les couleurs. Le film en lui-même, dans ses scènes se déroulant dans la réalité, est également soigné visuellement. Je tiens notamment à souligner la présence d’une magnifique photographie, accentuant différents aspects qui se mélangent bien dans le long-métrage : la poésie, le merveilleux et la noirceur. Enfin, Quelques minutes après minuit est servi par une excellente distribution. Dans le rôle principal, le jeune Lewis MacDougall (vu dans Pan de Joe Wright) est bouleversant. Il faut dire que l’acteur écossais s’est inspiré pour son interprétation de sa propre histoire, sa mère étant décédée d’une maladie un an avant le tournage de ce film. Felicity Jones incarne une jeune mère malade, bienveillante, optimiste et courageuse avec beaucoup de justesse. Sigourney Weaver est également remarquable dans le rôle de cette grand-mère qui prend les choses en main en tentant de ne pas montrer sa souffrance. Je n’ai pas vu le film en VO (je suis allée voir le film dans un petit cinéma in extremis), c’est difficile de parler objectivement du travail vocal de Liam Neeson dans le rôle du monstre. Cela dit, il avait déjà procédé à ce type d’exercice (notamment dans les Narnia) et connaissant son talent et son travail en général , je pense qu’il n’y a pas trop à s’en faire (ceux qui l’ont vu en VO devraient me le confirmer). Pour conclure, je ne peux que vous conseiller Quelques minutes après minuit qui mérite d’être découvert et d’avoir une seconde vie, son échec au cinéma n’étant pas justifié. Bouleversant, même puissant, il parvient à mêler avec habilité fond et forme et pourra toucher différents types de public.

Quelques minutes après minuit : Photo Sigourney Weaver

La Fille inconnue

réalisé par Luc & Jean-Pierre Dardenne

avec Adèle Haenel, Olivier Bonnaud, Jérémie Renier, Louka Minnella, Christelle Cornil, Nadège Ouedraogo, Olivier Gourmet, Fabrizio Rongione, Thomas Doret, Marc Zinga…

Drame belge, français. 1h46. 2016.

sortie française : 12 octobre 2016 (sortie dvd : 21 février 2017).


Vu dans le cadre de Dvdtrafic.

Un grand merci à Cinetrafic ainsi qu’à Diaphana (site + Facebook).

Cinetrafic vous propose plusieurs listes de films :

lafilleinconnue

Jenny, jeune médecin généraliste, se sent coupable de ne pas avoir ouvert la porte de son cabinet à une jeune fille retrouvée morte peu de temps après. Apprenant par la police que rien ne permet de l’identifier, Jenny n’a plus qu’un seul but : trouver le nom de la jeune fille pour qu’elle ne soit pas enterrée anonymement, qu’elle ne disparaisse pas comme si elle n’avait jamais existé.

La Fille Inconnue : Photo Adèle Haenel

La Fille inconnue avait été présenté au festival de Cannes en compétition en 2016 mais était reparti les mains… et heureusement. Je ne vais pas tourner autour du pot : ce film m’a énormément déçue. Décidément, j’ai toujours autant de mal avec le cinéma des frères Dardenne. Cela peut paraître étonnant vu que j’aime d’habitude ce type de cinéma social, j’adore notamment les films de Ken Loach, justement souvent comparés à ceux des Dardenne. Pourtant j’aurais voulu apprécier ce long-métrage assez actuel : en effet, les réalisateurs se penchent ici sur l’identité d’une prostituée immigrée. Dans un premier temps, c’est elle la fameuse fille inconnue du titre. Mais petit à petit, cette fille en question pourrait aussi désigner Jenny, une jeune médecin qui se sent coupable de ne pas avoir ouvert les portes de son centre médical à cette prostituée la veille de son décès. Tout ce qu’elle veut savoir, c’est son nom pour qu’elle puisse être enterrée dignement et que sa famille puisse faire son deuil. Les gens interrogés redoutent de finir derrière les barreaux ou plus généralement avoir des ennuis. Jenny a le mérite de ne pas se prendre pour une pseudo-flic comme on a parfois l’habitude de le voir dans certains films. A partir de ce point de départ, La Fille inconnue est avant tout un film qui nous interpelle par rapport à la question de la responsabilité. Jenny décide d’agir et ne pense jamais à elle sans le sens où elle ne recherche pas de reconnaissance, de récompense ou de gratitude. Par ailleurs, elle exerce également son métier avec sincérité et implication (et je dirais même avec application). Il y a pour moi un parallèle entre la profession et le devoir de citoyen : elle agit comme une citoyenne en enquêtant tout comme elle fait son job comme on le dirait – même si elle le fait très bien (et que la caméra des Dardenne souligne ce fait) – lorsqu’elle travaille en tant que médecin. En tout cas La fille inconnue veut, sans être prétentieux (on peut au moins reconnaître cette qualité chez les Dardenne), montrer la part d’humanité nécessaire qui peut ressortir si chacun se préoccupait de ce qui se passe autour. L’humanité est ici liée à la question du devoir et de la prise de conscience. Jenny est alors une jeune femme ordinaire qui sort durant quelque temps de son existence assez banale pour faire quelque chose qui pourrait relever de l’extraordinaire, dans le sens où justement personne n’aurait agi comme elle face à ce type de situation. Pourtant, par les actes et les qualités certaines de son personnage principal, les frères Dardenne ne transforment pas nécessairement Jenny en femme héroïque : elle fait ce qu’elle doit faire selon sa conscience.

La Fille Inconnue : Photo Adèle Haenel, Olivier Bonnaud

Une fois qu’elle aura terminé de ce qu’elle doit faire (c’est-à-dire connaître l’identité de la fille inconnue), Jenny reprendra le cours de son existence où elle continuera, par de petites actions (et donc par son travail), à agir simplement de son côté, toujours dans le but d’aider les autres parce qu’elle a décidé que cela ferait partie de son quotidien. Cela dit, malgré de bonnes intentions et un message fort, ancré dans notre actualité, La Fille inconnue est un film vraiment déplaisant à regarder. Comme le précédent long-métrage des Dardenne, Deux jours, une nuit, le scénario est trop répétitif pour susciter un réel intérêt. En résumé, on voit Jenny poser la même question tout le long du film (« connaissez-vous cette fille ? » en montrant la photo à droite et à gauche aux gens). Si son acte part d’une noble attention, au bout d’un moment, on a juste envie de la gifler cette Jenny. On a envie de la secouer et de lui gueuler dessus « mais mêle-toi de ton cul ! ». On comprend même qu’elle se fasse menacer ! La mise en scène reste certainement honnête et cohérente avec cette image de cinéma social. Cela dit, je trouve qu’elle manque tout de même d’intensité même si la caméra suit de près ses personnages, surtout Jenny. Je n’ai pas vu beaucoup de films avec Adèle Haenel mais le peu que j’ai pu voir avec j’ai rapidement compris à quel point elle pouvait être talentueuse. Par ailleurs, j’avais principalement envie de découvrir La Fille inconnue principalement parce que l’actrice doublement Césarisée tenait le rôle principal. Je ne dirais pas qu’elle joue mal mais je ne l’ai pas trouvée très à l’aise dans ce rôle alors que sur le papier il y avait tout pour qu’elle puisse bien interpréter ce rôle (ce que je veux dire c’est que je ne pense pas qu’il s’agit ici d’une erreur de casting). Je comprends la démarche des Dardenne de dresser le portrait volontairement flou de leur héroïne : Jenny est juste pour nous les spectateurs un bon médecin bienveillant et humaine (même dans ses erreurs, c’est-à-dire lorsqu’elle refuse d’ouvrir la porte à cette jeune fille inconnue uniquement parce qu’elle veut respecter les règles). J’ai conscience que Jenny est elle aussi une fille inconnue, comme si elle devait renvoyer, par ses actes, à ce que devraient / pourraient faire les spectateurs aussi ordinaires qu’elle. Mais à force de ne rien savoir sur elle, on se fiche complètement d’elle.  A cause de ce scénario non seulement assez répétitif mais également tiré par les cheveux et de ce personnage féminin un peu trop flou, même si le sujet est fort, je n’ai pas été émue. Cela est réellement dommage vu qu’il s’agit finalement d’une ode à notre humanité qui doit se traduire par des actes et non par de la passivité. Le tout manque donc selon moi d’intensité sur un trop grand nombre de niveaux, on finit donc par s’ennuyer fermement et à passer à côté d’une oeuvre qui aurait dû être plus forte.

La Fille Inconnue : Photo Adèle Haenel, Jean-Michel Balthazar

Juste la fin du monde

réalisé par Xavier Dolan

avec Gaspard Ulliel, Nathalie Baye, Vincent Cassel, Marion Cotillard, Léa Seydoux…

Drame canadien, français. 1h39. 2016.

sortie française : 21 septembre 2016 (7 février 2017 en dvd)

Un grand merci à Cinetrafic (dans le cadre de Dvdtrafic) qui propose des listes de films :

Et aussi merci à Diaphana (et sa page Facebook)

081608-jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxx

Après douze ans d’absence, un écrivain retourne dans son village natal pour annoncer à sa famille sa mort prochaine.
Ce sont les retrouvailles avec le cercle familial où l’on se dit l’amour que l’on se porte à travers les éternelles querelles, et où l’on dit malgré nous les rancoeurs qui parlent au nom du doute et de la solitude.

Juste La Fin Du Monde : Photo Gaspard Ulliel, Nathalie Baye

On aime ou on n’aime pas les films de Xavier Dolan (chez moi, c’est très aléatoire), le jeune réalisateur québécois a le mérite de ne pas laisser son public indifférent. Juste la fin du monde, une adaptation d’une pièce de Jean-Luc Lagarce (Dolan avait déjà adapté une de ses pièces avec Tom à la ferme) a su toucher le jury de Cannes présidé par le réalisateur australien George Miller. En revanche, la presse a été moins tendre avec Dolan, ce qui blessera au passage ce dernier (comme souvent). Le film a suscité une sorte de curiosité pas uniquement à cause de son prix ou de la carrière déjà solide de Dolan : son casting de grandes stars françaises l’a également aidé à trouver son public. Pour ma part, sans vouloir cracher sur elles à tout prix, je ne suis pas spécialement fan des acteurs du film, certaines d’entre elles m’ont même tendance à m’agacer la plupart du temps. Vu qu’avec Dolan, j’aime ses films une fois sur deux, le début du film m’a fortement inquiétée pour être honnête. La liste des potentiels défauts apparaît alors très rapidement : gros plans (le truc qui m’épuise selon les films, n’est-ce pas Kechiche ?), effet théâtral, personnages qui semblent clichés, hystérie et disputes en vue, évocation de la maladie etc. De plus, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à la série Six Feet Under (même si finalement il s’agit d’un schéma assez courant) : juste une mère encore à la tête de la famille, un frère homosexuel (on pense à David Fisher) et qui revient chez lui après es années d’absence (comme Nate Fisher) et une soeur (à la Claire Fisher) un peu rebelle sur les bords qui connait très mal son frère aîné. Durant une bonne première partie du film, l’intrigue s’installe, on apprend à connaître les personnages mais en terme d’intrigue, on ne peut pas dire qu’on soit très avancé à ce stade du film. Finalement, petit à petit, je me suis surprise à être captivée par ce long-métrage, à me sentir concernée par le sort des personnages, à être bouleversée tout simplement. Je ne sais pas comment a fait Dolan pour réussir à montrer autant de vrai alors que tout aurait pu sonner très faux. Même si je n’aime pas nécessairement tout ce qu’il fait (même si encore une fois j’adore aussi certains de ses films), on doit aussi lui reconnaître une maturité pour comprendre les gens et les relations entre eux, notamment familiales.

Juste La Fin Du Monde : Photo Gaspard Ulliel

On peut aussi reconnaître à Xavier Dolan une autre qualité, qui me semble très importante pour un réalisateur voire même pour un artiste tout simplement : il sait traiter des thèmes qui lui sont chers depuis le début de sa carrière (l’homosexualité, la différence et surtout les relations familiales voire même les relations entre mère et fils) tout en essayant de se renouveler. Mine de rien, il y arrive. Je ne me dis jamais avec lui (pour l’instant) qu’il fait systématiquement la même chose (même lorsque je n’apprécie pas nécessairement une de ses oeuvres). De plus, Dolan a déjà travaillé sur un texte de Lagarce, sur le travail d’adaptation d’une pièce théâtre. Pourtant, j’ai trouvé le résultat différent de Tom à la ferme. Est-ce lié au travail d’origine de Lagarce (vu que Dolan a tenu à conserver les dialogues originaux) ? Il faut en tout cas savoir que la pièce de Lagarce (qui avait été au programme du baccalauréat et même de l’agrégation pour la petite anecdote) avait une dimension autobiographique : il l’a écrite en se sachant atteint par le sida. Même sans connaître cette information, on sent qu’il y a un quelque chose de vrai dans ce qui est écrit. Finalement, j’en suis arrivée à la conclusion suivante : toutes les choses qu’on pourrait reprocher à Juste la fin du monde (reproches compréhensibles) seraient certainement volontaires et assumées par Dolan. Certes, les choix adoptés par le réalisateur québécois pourront fortement déplaire à certains spectateurs. Ils auraient pu me déplaire. On peut voir les ficelles, où Dolan veut en venir par les différents procédés qu’il met en place. Son film a quelque chose qui a l’air « simple » (et effectivement, il est accessible) et pourtant, par ces fameux procédés, il est bien plus complexe qu’il en a l’air. Dolan signe alors une oeuvre forte autour de la mort, pas uniquement physique. Il parle de la mort de la communication et pire que cela : la mort de la famille. Le langage ne passe pas uniquement par des dialogues extrêmement bien écrits : les plans, les personnages par leur stéréotype et leur apparence outrancière ou encore les choix musicaux (la playlist de Dolan reste toujours aussi pertinente et significative, contrairement à ce qu’on pourrait croire) pour ne citer que ces exemples en question sont finalement eux aussi un langage à part pour traduire ce problème de communication.

Juste La Fin Du Monde : Photo Gaspard Ulliel, Léa Seydoux, Marion Cotillard, Nathalie Baye, Vincent Cassel

Par ailleurs, la fin du film m’a beaucoup plu, inattendue, et donnant encore plus de sens à un propos finalement universel. Il est intéressant d’observer (comme dans les autres films de Dolan, quand je vous dis qu’il reste cohérent avec ses précédents longs-métrages) un jeu avec le temps : on ne peut pas déterminer l’époque exacte. Le film peut très bien se dérouler de nos jours tout comme il pourrait visiblement se dérouler dans les années 90. Encore une fois, la musique a son importance tout comme le choix des costumes, voire même la photographie, lumineuse, qui donne parfois cette impression d’être dans un temps pasé. Enfin, Xavier Dolan est aussi un excellent directeur d’acteurs. Le film a d’énormes qualités, les interprétations en font partie, tirant encore plus l’ensemble vers le haut. Sur le papier, je n’aime pas vraiment les acteurs présents, en tout cas je ne vais pas voir un film pour eux. Je les ai trouvés tous très bons, que ce soit individuellement ou collectivement, alors que, paradoxalement, ils représentent une famille éclatée. J’ai même eu l’impression que Dolan avait réussi à transformer leurs défauts ou tics (pour moi) en un atout. Gaspard Ulliel m’a agréablement surprise dans le rôle principal, il est bouleversant, livrant une interprétation d’une grande sensibilité et subtilité. Pour être honnête, je serais vraiment heureuse qu’il remporte le César du meilleur acteur. J’ai l’impression d’avoir redécouvert cet acteur. Vincent Cassel me faisait peur, peur qu’il cabotine, qu’il soit dans son show. Les premières minutes m’ont effrayée. Mais petit à petit, l’acteur livre une performance sensible. Par ailleurs, je pourrais dire la même chose concernant Nathalie Baye : on redoute le côté show (notamment par son look outrancier) et au fil du film, elle dévoile quelque chose de plus profond. Marion Cotillard touche et étonne par sa grande douceur, sa timidité et sa sensibilité. Par ailleurs, elle fait aussi un très bon travail de langage (par son bégaiement) qui parait crédible à l’écran. Pour terminer, j’admets avoir encore eu du mal à Léa Seydoux : j’ai toujours l’impression qu’elle récite encore son texte, sa voix m’indique toujours une sorte de décalage. Cela dit, dans les scènes de dispute (durant la seconde partie), alors qu’elle aurait pu facilement être dans ce fameux décalage, être dans le surjeu, elle est étonnamment d’une grande justesse.

Juste La Fin Du Monde : Photo Marion Cotillard

Avanti !

réalisé par Billy Wilder

avec Jack Lemmon, Juliet Mills, Clive Revill…

Comédie américaine. 2h18. 1972.

sortie française : 23 septembre 1973

Movie Challenge 2016 : Un film avec un acteur que j’adore

avanti

La partie de golf de Wendell Armbruster Jr., P.D.G. de 37 sociétés, est brutalement interrompue par la mort de son père survenue en Italie. Wendell saute dans l’avion et apprend que l’auteur de ses jours fréquentait une certaine Mrs Piggott alors qu’il était censé suivre une cure de bains de boue. De plus, il affronte Pamela, romantique et donc digne fille de Mrs Piggot qu’il se met illico à détester et qu’il surnomme « grosses fesses ». Mais très vite, d’autres rapports s’installent entre eux…

avanti1

Jusqu’à présent, de ce que j’ai pu voir, j’ai toujours aimé le cinéma de Billy Wilder, une vraie référence pour moi en tant que cinéphile. Et j’aime aussi énormément Jack Lemmon, un de mes acteurs préférés (et pour moi, malgré le succès qu’il a eu, j’ai toujours l’impression qu’on l’oublie un peu lorsqu’on veut évoquer les plus grands acteurs du cinéma). Vous imaginez bien que j’ai souvent aimé (on peut même dire adoré) les différentes collaborations entre Jack Lemmon et Billy Wilder : Certains l’aiment chaud, Irma La Douce ou encore La Garçonnière. J’étais donc enthousiaste à l’idée de découvrir Avanti, qui marque la neuvième collaboration entre Wilder et son scénariste attitré, I.A.L. Diamond. Les deux compères adaptent la pièce homonyme de Samuel A. Taylor (qui avait collaboré sur le scénario de Sueurs Froides / Vertigo d’Alfred Hitchcock). Sabrina était déjà une adaptation d’une oeuvre de cet auteur (Sabrina Fair). Pour la petite anecdote, dans une interview pour Positif, Billy Wilder avait dit les propos suivants concernant le personnage principal de Avanti : « C’est au commencement le héros de La Garçonnière s’il ne s’était pas révolté ». En tout cas, Avanti a rencontré un certain succès à sa sortie : il a permis à Jack Lemmon de remporter le Golden Globe du meilleur acteur dans une comédie (dans toute sa carrière, il en a remporté six !). Le film avait également décroché d’autres nominations aux Golden Globes (dans les catégories meilleurs film dans une comédie, actrice, acteur dans un second rôle, réalisateur et scénario). J’avais vraiment envie d’aimer ce film comme j’ai aimé les autres longs-métrages de Billy Wilder. Comme je l’ai dit, je n’ai pas vu tous les films de Wilder mais de ce que j’ai pu voir, il me semble que ce Avanti est un film mineur de sa carrière. Hélas, j’ai été assez déçue par ce film même s’il n’est pas non plus déplaisant à regarder (on peut même dire qu’il est assez sympathique). Je l’ai même regardé deux fois pour voir si je n’étais pas passée à côté de quelque chose la première fois. Hélas, je crois que je n’accroche pas plus que ça à l’histoire. Pourtant, sur le papier elle n’a rien de repoussante : il s’agit d’une comédie romantique assez classique, comme j’ai pu le voir des tonnes de fois. Mais je ne parviens pas totalement à y adhérer même si elle reste charmante. En plus, le film a du fond et les personnages ont tout pour plaire. De plus, les paysages italiens sont splendides et jouent un rôle important dans le déroulement de l’histoire avec toute l’atmosphère qui va avec, les accents, les chansons, le soleil, la mer, bref cet exotisme est assez agréable, il faut bien le reconnaître.

avanti2

Après tout, le film met en avant les différences culturelles pour pouvoir livrer une critique sociale assez fine (comme souvent chez Wilder) : les Américains sont vus comme des gens coincés et tiraillés par leurs différentes obligations (familiales et professionnelles) ne s’évadant jamais d’un triste quotidien tandis qu’en Italie (et plus généralement en Europe – Pamela étant britannique) les gens prennent le temps de vivre. Par ailleurs, toujours en Italie (en tout cas dans la vision proposée par Wilder), l’adultère n’est pas nécessairement quelque chose de condamnable, il prend même une dimension romantique, une sorte d’alternative et d’évasion à une vie pesante. Mais il me semble aussi que le jeu des stéréotypes italiens est assez lourd, le vaudeville en lui-même trop appuyé, certains gags tombent parfois à plat (même si, heureusement, certaines scènes restent tout de même plutôt drôles). Surtout j’ai trouvé Avanti affreusement long. Pratiquement 2h20 ! On les sent bien ! Le film ne manque pourtant pas de rythme si on regarde bien (sur le papier, je ne trouve pas qu’il y ait de temps mort) : les différents éléments narratifs s’enchaînent, les gags et quiproquos aussi. Mais c’est juste qu’il s’attarde trop inutilement sur certains éléments (certes sur certains gags qui auraient pu être plus drôles avec un effet de rapidité mais plus généralement sur la relation entre Wendell et Pamela alors qu’on sait d’avance comment l’histoire va plus ou moins se terminer) alors qu’on aurait enlevé facilement une bonne trentaine de minutes ! Ce sentiment d’étirement est assez désagréable. J’imagine que la durée peut être justifiée : en Italie, on doit prendre littéralement le temps de vivre. Sauf que ça ne fait pas nécessairement du bien aux spectateurs et que ça finit par desservir le film. Ca casse vraiment toutes les bonnes choses qui ont été mises en place et plus généralement le ton frais et léger. Heureusement, les personnages sont également plutôt sympas et attachants. Jack Lemmon est excellent (comme toujours) dans le rôle de Wendell Armbruster jr. (le nom a quelque chose d’assez « agressif » à l’image du personnage durant la première partie du film), un riche PDG toujours pressé et coincé parfois un peu aigri, qui va finir par s’ouvrir, se relâcher et goûter au bonheur. Juliet Mills (une découverte en ce qui me concerne) est également une très bonne surprise dans le rôle de Pamela Piggott (le nom me semble assez ironique par rapport à ses « problèmes » physiques), une femme « ronde » (je dirais plus avec des formes), tantôt coincée par son corps et les différents régimes qu’elle poursuit, tantôt libérée (je pense à la scène où elle se déshabille et se baigne finalement sans complexes dans la mer).

avanti3

Hard Day

réalisé par Kim Seong-hun

avec Lee Seon-gyoon, Cho Jin-woong, Shin Jung-Keun, Jeong Man-Sik…

titre original : Kkeut-kka-ji-gan-da

Film policier coréen. 1h50. 2014.

sortie française : 7 janvier 2015

Movie Challenge 2016 : Un film par un réalisateur asiatique

hard-day

En route pour assister aux funérailles de sa mère, et tandis qu’il est visé par une enquête pour corruption, le commissaire KO Gun-su renverse accidentellement un homme. Pour se couvrir, il décide de cacher le corps dans le cercueil de sa mère.
Lorsque l’affaire est découverte, on nomme son partenaire pour mener l’enquête. Et quand l’unique témoin de l’accident l’appelle pour le faire chanter, Gun-su comprend qu’il n’est pas au bout de ses peines…

Hard Day : Photo

Hard Day, présenté à la Quinzaine des Réalisateurs du festival de Cannes en 2014 (et grand succès au box-office coréen), est le premier long-métrage de Kim Seong-hun. Etant une amoureuse du cinéma coréen – en particulier du polar coréen (peut-être que vous le saviez déjà – si vous me suivez depuis un moment maintenant) – et face à des critiques plutôt positives (que ce soit dans la presse ou au sein de la blogosphère), j’avais très envie de découvrir ce film. Sans crier au chef-d’oeuvre ou quoi que ce soit dans ce genre (en tout cas, de mon côté, il ne s’agit pas d’un coup de coeur contrairement à de nombreux films coréens – arrive-t-il après la bataille ?), Hard Day est une jolie réussite qui mérite le coup d’oeil si on s’intéresse un minimum aux polars coréens. Je suis certaine qu’on continuera à entendre parler de Kim Seong-hun et de ses prochains projets à venir (notamment son film Tunnel qui, j’espère, aura une sortie en France) même si pour l’instant il ne rivalise pas avec les plus grands, mais bon ce n’est que le début, soyons patients. Il est difficile de raconter l’histoire dans le sens où un événement en déclenche un autre. Mais en tout cas elle est très bien racontée, le scénario étant bien ficelé et en donnant l’impression que le tout tient la route (alors qu’en y repensant avec du recul, l’histoire est très grossière et invraisemblable !). J’y vois un bel hommage au superbe After Hours de Martin Scorsese (même si Kim Seong-hun revendique davantage des clins d’oeil aux films des frères Coen, effectivement on sent aussi leur influence). Le réalisateur réussit à décrire la spirale infernale et explosive dans laquelle est inscrite le personnage principal (on se demande vraiment comment il va faire pour se sentir de cette merde internationale). Il y a quelque chose de classique et en même temps l’inventivité est bien présente. Il parvient plutôt bien à mêler les différents genres (décidément, c’est une sorte de caractéristique du cinéma coréen actuel) sans qu’on ait l’impression d’être face à un travail trop bordélique (parce qu’il est un chouïa me semble-t-il). Ainsi, Hard Day (ça devrait plutôt être « Hard Days » si on y réfléchit bien) est un polar assez sérieux et classique (alors que dans une pure comédie, le scénario aurait été différent) n’hésitant pas à intégrer un humour, parfois noir, parfois loufoque voire même un peu absurde par moments. Ainsi, la scène où le personnage principal doit cacher le corps dans le cercueil de sa propre mère est vraiment hilarante !

Hard Day : Photo

De la part d’un jeune réalisateur, la mise en scène m’a paru très efficace et plutôt bien maîtrisée. Surtout, quel punch ! De plus, il réussit aussi à instaurer une véritable tension la plupart du temps. J’étais toujours stressée pour le personnage principal ! Surtout, au-delà du mélange des genres, passant ainsi du suspense à l’humour, il y a derrière un véritable discours social (décidément, la police coréenne est vraiment pourrie jusqu’au cou). Esthétiquement, le film est également soigné tout en parvenant bien à exposer le côté rock’n’roll du récit. L’acteur principal Lee Seon-gyoon (inconnu au bataillon en ce qui me concerne) est excellent et tient parfaitement bien son rôle du début jusqu’à la fin. Son personnage est très attachant même s’il n’est pas non plus irréprochable. On est très loin de l’image habituelle (et hollywoodienne) du bon flic qui ne comprend pas ce qui lui arrive et qui doit à tout prix sauver la planète seul avec ses gros bras musclés. Bref, on est face à un anti-héros par excellence. Par contre, pour être totalement honnête, je n’ai pas tant apprécié que ça le méchant qui manque selon moi du charisme (même s’il fait des trucs vraiment méchants) et qui frôle parfois la caricature. Pourtant, son interprète Cho Jin-woong (vu récemment dans le très bon Monster Boy de Joon-Hwan Jang et Mademoiselle de Park Chan-wook) n’est pas à blâmer, c’est plus la manière dont le personnage est qui m’a « dérangée ». De plus, alors que le film possède d’indéniables qualités et qu’il reste assez plaisant et même divertissant, il me semble qu’il y a une sorte de coup de mou durant sa seconde partie (j’ai senti de mon côté quelques longueurs) même si l’ensemble reste tout de même très bien rythmé. Peut-être que le film souffre juste de ses trop nombreux rebondissements (du genre le type est mort n’était en fait pas mort, vraiment trop gros pour y croire, ça rallonge inutilement le film), comme s’il avait du mal à trouver une vraie fin. C’est dommage car à cause de ces détails, Hard Day n’est pas le film culte qu’il aurait pu être. Ce n’est pas non plus grave, le résultat reste tout de même vraiment à la hauteur, prouvant qu’on a bien un réalisateur à surveiller de près.

Hard Day : Photo

Tom à la ferme

réalisé par Xavier Dolan

avec Xavier Dolan, Pierre-Yves Cardinal, Lise Roy, Evelyne Brochu, Manuel Tadros…

Thriller canadien, français. 1h42. 2012.

sortie française : 16 avril 2016

Chronique synchro avec celle de Lilylit

tom

Un jeune publicitaire voyage jusqu’au fin fond de la campagne pour des funérailles et constate que personne n’y connaît son nom ni la nature de sa relation avec le défunt. Lorsque le frère aîné de celui-ci lui impose un jeu de rôles malsain visant à protéger sa mère et l’honneur de leur famille, une relation toxique s’amorce bientôt pour ne s’arrêter que lorsque la vérité éclatera enfin, quelles qu’en soient les conséquences.

Tom à la ferme : Photo Xavier Dolan

Quoiqu’il arrive, même lorsque je n’aime pas ses oeuvres, Xavier Dolan est un réalisateur qui ne me laisse pas indifférente. Alors qu’il n’avait écrit jusqu’à présent des scénarios originaux, Tom à la ferme marque la première expérience de Xavier Dolan en tant qu’adaptateur. Il s’attaque donc ici à l’adaptation de la pièce éponyme du dramaturge québécois Michel Marc Bouchard (décidément, Dolan aime bien le théâtre, je pense ici à la la sortie de son dernier film, Juste avant la fin du monde). Le long-métrage nous présente donc le fameux Tom du titre allant à la ferme (jusque là tout va bien…) se rendant à la campagne (lui qui est citadin) à l’enterrement de son amant. Le frère du décédé s’en mêle en le menaçant de ne pas dévoiler sa relation pour ne pas froisser la mère (l’homosexualité étant tabou dans ce milieu et le défunt ayant menti à sa famille sur sa sexualité). Le film présente donc une sorte de jeu de domination entre Tom et le fameux frère (qui se prénomme donc Francis), qui serait en réalité un homosexuel refoulé. J’ai lu une interview intéressante de Xavier Dolan où il développait certaines théories sur la sexualité et l’environnement. Il disait notamment que si lui, qui se sent à 100 % homosexuel, était entièrement entouré de femmes hétérosexuelles et que l’environnement favorisait de réels rapprochements et interrogations entre lui et les autres femmes en question, sans dire qu’il « deviendrait » hétérosexuel et sans parler de « pulsions », il pourrait éprouver une forme de désir envers une femme. La question du refoulement sexuel par rapport à l’environnement est donc intéressant sur le papier. En effet, pourquoi Francis, ce gars assez rustre (pour ne pas dire homophobe), est attiré par Tom ? Est-ce son environnement ? Est-il en réalité un homosexuel qui refuse de se l’avouer à cause du regard des autres (dont celui de sa mère) ? Ou encore pense-t-il retrouver une connexion avec son frère décédé en établissant lui-même une sorte de relation avec Tom ? Hélas, Tom à la ferme ne parvient pas pour moi à mettre en avant ces nombreuses interrogations qui ont pu nous traverser l’esprit. Le film aborde des thèmes intéressants, voire même profonds mais ils ne sont jamais réellement exploités. En fait, cette frustration que j’ai pu ressentir est pour moi clairement lié au scénario qui n’est pas réellement développé. Pour résumer, une fois la scène des funérailles passée, l’histoire ne décolle pas. On en reste un peu au synopsis d’origine.

Tom à la ferme : Photo Xavier Dolan

On pourra alors toujours trouver une réponse à ce « problème » : Dolan aurait alors voulu explorer les relations de domination entre les personnages ainsi que leur psychologie : cela serait alors cette partie psychologique, développant davantage les thèmes, notamment autour de la violence (« Tom à la ferme est un film sur la violence qu’entraîne l’intolérance » selon Dolan himself) qui devraient nourrir le scénario. Mais je trouve que cela ne fonctionne pas car les thèmes ne m’ont pas paru bien traités : pour moi, ils apparaissent juste en surface. La tension se traduit par la musique de Gabriel Yared, assez envahissante (mais pourtant pas mauvaise, loin de là, juste pas bien utilisée) et quelques références hitchcockiennes notamment la mère flippante à la Psychose, la possible relation « nécrophile » par la figure de Tom (qui « remplacerait » l’amant décédé) à la Vertigo ou encore (et même surtout) la course-poursuite dans les champs façon La Mort aux trousses. Mais Dolan n’est pas Hitchcock. Pour l’instant, j’ai envie de dire : le thriller, c’est pas le fort du réalisateur québécois. Il tente effectivement de faire monter la tension, de saisir l’esprit des personnages. Comme souvent, il y a des idées de mise en scène, une envie de créer (et cela est très noble de sa part) et encore une fois, vu tout ce que j’ai dit avant, il y a une envie de créer du débat, de faire réfléchir. Mais je trouve le résultat peu convaincant, comme si j’étais face à un film bourré de potentiel mais encore pas suffisamment abouti, encore au stade de réflexion. Je n’ai finalement ressenti que de l’ennui (le film n’est franchement pas rythmé), la fin arrive un peu trop brusquement en plus. Décidément je préfère quand Dolan signe des films certes longs mais passionnants et aboutis plutôt que des films plus courts mais plus pénibles à regarder et surtout inabouti. Côté casting, je suis également partagée même s’il y a du positif. Lise Roy et Evelyne Brochu, qui interprétaient déjà respectivement Agathe et Sara dans la pièce d’origine, sont remarquables. On retiendra évidemment la très bonne performance du saisissant Pierre-Yves Cardinal. En revanche, je reste plus réservée sur l’interprétation de Xavier Dolan. Selon moi, jusqu’à présent (il tenait le premier rôle dans ses précédents longs-métrages, J’ai tué ma mère et Les amours imaginaires), il est bien meilleur réalisateur qu’acteur. Je ne dis pas qu’il joue comme une patate mais son interprétation ne m’a pas totalement convaincue. Pour ne rien arranger, il porte cette horrible couleur blé (ou perruque, je ne parviens pas à reconnaître l’illusion capillaire en question), probablement un clin d’oeil assez lourdingue avec le champ de blé, une des scènes les plus « marquantes » de ce film.

Tom à la ferme : Photo Lise Roy, Pierre-Yves Cardinal, Xavier Dolan

Harvie Krumpet

réalisé par Adam Elliot

avec les voix de Geoffrey Rush, John Flaus, Julie Forsyth et Kamahl

Film d’animation, comédie dramatique australien. 24 mn. 2003.

Movie Challenge 2016 : un court-métrage

harvie-krumpet

Le récit de la vie triste et étrange de Harvie Krumpet, qui décide de quitter son existence misérable en Europe et de tenter sa chance à travers le monde.

harviekroupet

 Adam Elliot est peut-être un nom qui ne vous est totalement inconnu. Il a remporté un certain succès en 2009 avec l’excellent film d’animation Mary & Max. Avant ce long-métrage, il était passé par la case « court-métrage » notamment avec Harvie Krumpet qui avait remporté l’Oscar du meilleur court-métrage. Comme pour Mary & Max (et les autres films par Elliot), ce film a été crée à partir de pâte à modeler. Ce genre de technique m’épate toujours autant et le résultat est effectivement à la hauteur. Esthétiquement, le travail est donc indiscutable. Il n’y a d’ailleurs pas que l’animation autour de la pâte à modeler qui est remarquable. Le travail autour des couleurs et de la luminosité n’est pas à négliger, que ce soit esthétiquement ou autour de ses différentes significations au fil de l’histoire. Je trouve aussi le choix d’établir son animation avec de la pâte à modeler cohérent par rapport aux personnages et à l’ambiance même du film : ça rend étrangement les personnages humains et paradoxalement en même temps à part, uniques. Pour moi, surtout avec le travail de photographie, ça fait ressortir chez les personnages à la fois de la poésie et une forme de mélancolie. On remarque un autre type de cohérence dans la filmographie d’Adam Elliot : comme dans Mary & Max, Adam Elliot met en scène un personnage malade (en l’occurrence ici le Harvie Krumpet) souffrant d’une maladie neurologie, le syndrome de Gilles de la Tourrette. Pour couronner le tout, frappé par la foudre, il va perdre une de ses testicules ! Il ne s’agit pas du seul personnage à être différent, sa propre fille adoptive n’ayant pas de mains suite aux effets de la thalidomide. Même sans la maladie, il est un être différent, en étant un immigré (Harvie Krumpet – le nom du titre n’étant jamais anodin – étant son nom australien, à l’origine il se nomme Harvek Milos Krumpetzki). Tous ces choix ne sont certainement pas un hasard, le réalisateur australien souffrant de tremblements physiologiques, une maladie héréditaire (source ici). La différence (quelle que soit sa nature) est évidemment au coeur de cette oeuvre et elle est très bien traitée. Le message est simple et clair mais d’une grande efficacité : même si on ne fait partie de la norme, on doit continuer à profiter de la vie. Mieux : notre différence peut devenir une force. C’est très bateau dit comme ça mais pourtant c’est la vérité et j’ai envie de dire que ça fait du bien. La différence ne réside donc pas uniquement par rapport à ce qu’on est physiquement ou psychologiquement mais aussi par rapport aux choix qu’on décide de faire pour vivre sa vie.

har

En clair, en croisant la statue du poète Horace, Harvie Krumpet décide de mettre en application la fameuse locution « Carpe Diem » dans son existence (notamment par le choix « marginal » du naturisme). Non seulement on n’est pas obligés de subir certains désagréments de la vie mais en plus on est libre de choisir sa propre différence. Notre normalité, voire même parfois les malheurs qui nous touchent, transforment notre vision de notre existence et surtout font de nous des êtres uniques. « Normalement » (en tout cas il s’agit de ma normalité), quand on le peut évidemment, il faut privilégier la version originale. Mais ici, c’est encore plus vrai ! La voix de l’excellent acteur australien Geoffrey Rush (qui « incarne » ici le narrateur) correspond complètement à l’univers instauré par Adam Elliot. A priori, elle a quelque chose de neutre, comme si le spectateur était en train de regarder une sorte de biopic. Pourtant, par petites touches, elle incarne à seule la complexité de notre monde, à la fois absurde, tragique par le comportement parfois incompréhensif de l’homme, drôle pour tous les petits moments que nous pouvons vivre et constater autour de nous. Il est le conteur mais par sa voix, on parvient à mieux cerner le comportement de Harvie ainsi que ses émotions. A travers ces beaux messages, Adam Elliot nous livre un petit bijou vacillant avec justesse entre la tragédie et la comédie. Tragique parce que même si on retient quelque chose de positif, la vie menée par Harvie reste difficile et que ses souffrances face aux événements (deuil à plusieurs reprises, éloignement avec ses proches, donc solitude, tentative de suicide etc…) sont réelles et si proches de ce qu’on pourraient / peuvent connaître les spectateurs. Drôle, pas uniquement à cause du message positif qu’on peut en tirer. Adam Elliot reprend merveilleusement bien les codes de l’humour absurde voire même du burlesque, notamment avec les fameux jeux de mots (notamment en VO les « fakts » qui ont l’air très anodins, parfois délirants, en tout cas ils font souvent rire ou sourire). Enfin, le format court de ce film est évidemment un avantage (il faut vraiment le faire pour s’emmerder devant un court-métrage même si c’est – hélas – possible) on a l’impression qu’Adam Elliot a su trouver la durée idéale pour raconter son histoire. Je vous conseille en tout cas de découvrir Harvie Krumpet (que vous trouverez assez facilement sur Internet, notamment sur Youtube), une vraie bonne surprise drôle, émouvante, intelligente et vraiment bien foutue.

hor

Captain Fantastic

réalisé par Matt Ross

avec Viggo Mortensen, George Mackay, Samantha Isler, Annalise Basso, Nicholas Hamilton, Shree Crooks, Charlie Shotwell, Frank Langella, Ann Dowd, Kathryn Hahn, Steve Zahn, Missi Pyle, Trin Miller, Erin Moriarty…

Comédie dramatique américaine. 2h. 2016.

sortie française : 12 octobre 2016

324651-jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxx

Dans les forêts reculées du nord-ouest des Etats-Unis, vivant isolé de la société, un père dévoué a consacré sa vie toute entière à faire de ses six jeunes enfants d’extraordinaires adultes.
Mais quand le destin frappe sa famille, ils doivent abandonner ce paradis qu’il avait créé pour eux. La découverte du monde extérieur va l’obliger à questionner ses méthodes d’éducation et remettre en cause tout ce qu’il leur a appris.

Captain Fantastic : Photo Annalise Basso, Charlie Shotwell, George Mackay, Nicholas Hamilton, Samantha Isler

Captain Fantastic est le film indépendant américain du moment (et même de l’année ?) à regarder qui semble plaire à un grand nombre de festivaliers. En effet, il a remporté, dans la section « Un Certain Regard », le prix de la mise en scène au dernier festival de Cannes ou encore les prix du jury et du public de la ville au festival de Deauville. Derrière la caméra on retrouve un certain Matt Ross qui signe ici son deuxième long-métrage (le premier étant 28 Hotel Rooms). Son nom ne vous dira peut-être rien, pourtant il s’agit à l’origine d’un acteur qu’on a pu déjà voir, notamment dans les séries American Horror Story (il jouait le rôle du docteur Montgomery) et Silicon Valley ou encore dans les films Aviator de Martin Scorsese et American Psycho de Mary Harron. Pour Captain Fantastic, il s’est parfois inspiré de son propre vécu, sa mère s’intéressant à d’autres modes éducatifs, notamment en vivant en communauté loin d’un environnement déjà influencé par la technologie. Le Captain Fantastic du titre, qui est incarné par Viggo Mortensen, c’est ce père de famille, récemment veuf (sa femme ayant des troubles mentaux s’est donnée la mort), qui élève ses six enfants loin du capitalisme, en habitant dans la forêt. Les enfants ne vont évidemment pas à l’école mais Ben Cash veille à ce qu’ils soient instruits. Bref, dit comme ça, même si on observe évidemment un mode de vie différent voire même marginal, sans dire qu’il s’agit du monde des Bisounours (les premières scènes permettent d’insérer les failles de ce mode de vie en question), au début on est émerveillé voire même admiratif de voir un type appliquant ses rêves voire même ses fantasmes, transmettre des valeurs saines à ses gosses bien élevés et mignons comme tout. Mais heureusement le film ne crie pas sur tous les toits pendant deux heures à quel point Ben est un père fantastique, contrairement à ce que le titre laisse présager. Certes, le réalisateur a envie de soutenir la vision idéaliste de Ben (et il ne s’en cache pas), ça se ressent. Mais le portrait de Ben est très ambigu, on ne peut pas s’empêcher de le remettre en question, lui-même (par le décès de sa femme et de tout ce qui va avec, c’est-à-dire en retournant pour quelques jours dans le monde capitaliste qu’il déteste tant) se remet en question.

Captain Fantastic : Photo Annalise Basso, Charlie Shotwell, George Mackay, Nicholas Hamilton, Samantha Isler

La rencontre entre les deux mondes crée évidemment des situations drôles comme on s’attend (et on n’est pas déçus !) mais est un très bon moyen de livrer des réflexions pertinentes sur les deux camps sur des questions très actuelles. En effet, même si on vit dans une société de consommation dans laquelle on a du mal à s’en défaire, il existe de plus en plus des petits groupes d’individus luttant chacun à leur manière contre ce système. Ces groupes utopistes peuvent-ils réellement exister sans tomber dans l’extrémisme (c’est-à-dire en ne faisant aucune concession sur quoique ce soit) ? Notre mode de vie capitaliste, qui fait en quelque sorte partie de la norme, n’est-il pas aussi en lui-même tombé dans une sorte d’extrémité (violence qui passe notamment par l’abrutissement aux jeux vidéos, manque d’intérêt pour la culture, surconsommation et dépendance de produits, obésité qui n’est que la conséquence de tout ça, et j’en passe ?) ? Ces deux mondes doivent-ils absolument être séparés (et donc ennemis, à l’image de la relation entre Ben et son beau-père) ou au contraire ne peuvent-ils cohabiter en trouvant un juste milieu ? Au-delà de poser des questions sur notre société, effrayante pour différentes raisons mais paradoxalement un minimum nécessaire si on veut conserver un certain lien social, Matt Ross a su interroger sur un autre sujet actuel : l’éducation. Lorsqu’on souhaite le meilleur pour ses enfants, ne réalise-t-on pas quelque part une sorte de fantasme « pervers » (je pense que la scène avec le bouquin Lolita de Nabokov à analyser n’est pas anodine) en pensant finalement avant à soi ? Il est d’ailleurs aussi intéressant, via certains enfants de la famille, que ce mode de vie ne peut pas correspondre à tout le monde. Ben n’a donc rien d’un père parfait, il est ambigu, il y a des choses qu’on peut pointer dans l’éducation de ses enfants, même à l’origine certaines de ses choses sont très saines : Ben s’adresse à ses enfants de la même manière, sans adapter son langage en fonction de leur âge (son langage cru et franc a parfois du bon mais trouve donc aussi ses limites), qu’ils donner du vin alors que certains sont vraiment trop jeunes pour en boire, les initie aux armes blanches (mais vraiment tous les gosses, comme la petite Hit-Girl dans Kick-Ass !).

Captain Fantastic : Photo Annalise Basso, Shree Crooks, Viggo Mortensen

Captain Fantastic présente un monde utopique présenté sous différentes formes (notamment d’un point de vue esthétique, visant quelque chose de lumineux et printanier, comme si on avait atterri dans un autre univers), il a envie de défendre des personnes ayant des convictions et tentant de les appliquer dans son quotidien (et d’ailleurs on ne se pose jamais la question si c’est crédible ou non : on croit nous-mêmes en ce mode de vie qui présente évidemment ses limites). Même s’il s’agit d’une belle ode à la différence et à l’ouverture d’esprit, le discours lui-même ne va pas uniquement dans un sens, il n’a rien de sectaire ou d’illuminé. Je dirais en fait qu’il reste à la fois utopiste et sensé. Finalement, il est à l’image des interrogations dont nous avons parlé plus haut : tout est une question de juste milieu. L’ensemble est donc à la fois lumineux, pertinent, bien rythmé, souvent drôle mais aussi très émouvant. Viggo Mortensen trouve l’un des meilleurs rôles de sa carrière. Il est absolument fantastique dans le rôle de ce père anti-capitaliste parvenant à s’interroger sur son mode de vie. Il sent qu’il a bien saisi les enjeux et la complexité de son personnage. Les six acteurs incarnant les enfants Cash sont également excellents. On croit totalement à cette fratrie et on voit pratiquement une ressemblance (sur tous les points) avec Ben. Surtout ils possèdent tous une personnalité, ce n’est pas uniquement un groupe de gosses comme on peut parfois le voir dans les films. Enfin, les seconds rôles (Frank Langella, Katherine Hahn, Steve Zahn, Missi Pyle) sont également très bons. Ils ont beau représenter le point de vue adverse voire même ennemi de celui de Ben et sa famille, je trouve qu’ils réussissent tous à ne pas tomber dans la caricature dans le sens où on comprend aussi pourquoi ils valent défendre leur norme. Captain Fantastic est donc plus qu’un excellent feel-good movie. Sans être moralisateur, parvenant à maîtriser ses nombreux paradoxes montrant ainsi sa complexité, il s’agit d’un film d’une grande humanité, qui donne envie de se remettre en question et de retrouver un lien, sans dérangement, avec la nature et l’aventure.

Captain Fantastic : Photo Shree Crooks, Viggo Mortensen

45 ans

réalisé par Andrew Haigh

avec Charlotte Rampling, Tom Courtenay, Geraldine James, Dolly Wells…

titre original : 45 Years

Drame britannique. 1h35. 2015.

sortie française : 27 janvier 2016

290335.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxx

Kate et Geoff Mercer sont sur le point d’organiser une grande fête pour leur 45e anniversaire de mariage. Pendant ces préparatifs, Geoff reçoit une nouvelle : le corps de Katya, son premier grand amour, disparu 50 ans auparavant dans les glaces des Alpes, vient d’être retrouvé. Cette nouvelle va alors bouleverser le couple et modifier doucement le regard que Kate porte sur son mari…

45 ans : Photo Charlotte Rampling, Tom Courtenay

45 ans est l’adaptation de la nouvelle de David Constantine, In Another Country. Il a permis à Charlotte Rampling et Tom Courtenay de remporter l’Ours d’argent d’interprétation à la Berlinale. Rampling a également réussi à décrocher, grâce à ce film, sa première nomination de toute sa carrière aux Oscars dans la catégorie « Meilleure actrice » (et battue par Brie Larson pour Room). Malgré toutes ces belles récompenses, ce film est finalement passé inaperçu en France. Cela est regrettable car ce long-métrage d’Andrew Haigh (dont son précédent, Week-end, avait déjà reçu de très bons échos malgré une polémique en Italie) vaut pour moi le coup d’oeil même si la forme pourra certainement déranger certains spectateurs. De quoi est-ce que je parle quand j’évoque la forme ? Une chronique. En effet, malgré son titre qui présente une longue durée, 45 ans se concentre sur six jours dans la vie d’un couple (donc marié depuis le temps indiqué par le titre) qui prépare en grande pompe (mais sans réel enthousiasme) leur anniversaire de mariage. Ce quotidien est bouleversé par une simple lettre : on apprend que le cadavre d’une certaine Katya, morte depuis 50 ans dans un accident de randonnée dans les Alpes, a été retrouvée dans un congélateur. Qui est cette Katya ? On apprend petit à petit les liens qui unissaient cette femme et Geoff, rendant ainsi Kate jalouse d’une morte (ce qui paraît dingue quand on y pense). Ainsi, le rôle de la chronique fonctionne totalement dans ce film. Il y a une volonté d’être au plus près de la réalité voire même de l’intimité d’un couple. Cela peut paraître fou de remettre en question tout son couple en quelques jours seulement. Ce choix est alors intéressant pour montrer finalement qu’on ne connait jamais bien une personne, même s’il s’agit de son mari avec lequel on partage sa vie depuis tant d’années. Rien n’est jamais acquis finalement. Mais au-delà de cette réflexion qui pourrait paraître un peu trop simple, ce long-métrage est intéressant pour plusieurs raisons. Tout d’abord, s’il s’agit d’une chronique pour pouvoir mieux dépeindre une réalité banale détruite par un événement qui chamboule tout, ce n’est pas pour ça que la mise en scène est délaissée. Sous ses airs de chronique, 45 ans bénéficie d’une mise en scène et d’une écriture très précise. Beaucoup d’éléments sont suggérés et en même temps, beaucoup de détails comptent pour pouvoir appréhender les sentiments des personnages et mieux comprendre le passé. J’ai d’ailleurs beaucoup pensé à Mrs Dalloway de Virginia Woolf dans lequel on suit durant une journée la journée et les tourments d’une femme, par petites touches.

45 ans : Photo Charlotte Rampling, Tom Courtenay

Est-ce que ce mariage n’a été qu’illusion ? Kate n’a-t-elle été qu’une épouse de second choix et même la femme qui a remplacé Katya (les prénoms sont d’ailleurs très proches) ? Est-ce l’ombre de Kate a pu planer durant toutes ces années et guider les choix du couple (notamment en ce qui concerne l’absence d’enfants) ? Ces interrogations, qui permettent de comprendre (logiquement) la jalousie de Kate, sont en tout cas très bien abordées. Cela dit, même si on comprend aisément certaines réponses et même si on admet que le film adopte le point de vue de Kate, je pense qu’il ne faut pas exclure deux autres possibilités. La première est sur le deuil du couple. Si ici la mort de Katya est bien réelle et qu’il y a bien une réflexion autour de deuil concret, peut-être faudrait-il admettre une possible métaphore sur la « mort » d’un ancien couple plus généralement. Comment avancer, notamment avec son ou sa partenaire quand on n’a pas encore fait le deuil de son couple ? Puis (et ce point est logiquement lié au précédent), je crois aussi que ce film veut montrer qu’il peut bien y avoir de l’amour dans un couple même si sa construction a pu exister sur des bases douteuses. Il faut alors prendre en compte les ressentis de chaque individu. Chacun a avancé au sein de ce couple différemment. C’est pour cette raison que j’ai trouvé qu’adopter un seul point de vue était intéressant, tout comme le fait de filmer régulièrement les personnages séparément même lorsqu’ils sont dans une même pièce : l’isolement des ressentis est au coeur de ce long-métrage. Au-delà de réflexions pertinentes sur l’amour et le couple, 45 ans est servi par un duo d’acteurs époustouflants. On retiendra évidemment plus la performance de Charlotte Rampling, étant donné que son personnage est davantage mis en avant puisqu’on aborde principalement son point de vue. A l’image de la sobriété de ce long-métrage, elle n’a pas besoin de gesticuler dans tous les sens, elle n’est pas dans la surenchère. Elle est justement émouvante et très juste parce qu’elle exprime beaucoup de sentiments par ses traits ou son regard. Quant à Tom Courtenay, même s’il est plus en retrait, il est également très convaincant. J’ai lu beaucoup de critiques qui disaient qu’il incarnait un personnage ingrat. Même si ce dernier déclenche la jalousie de son épouse, je ne l’ai jamais perçu comme un méchant. Je ne vais évidemment pas répéter ce que j’ai déjà dit autour de son personnage, l’écriture du scénario du personnage est déjà très habile. Mais je peux tout de même souligner la justesse de son interprétation qui parvient à donner également de l’humanité à son personnage et ne se fait pas écraser par sa partenaire.

45 ans : Photo Charlotte Rampling