La Forme de l’eau

réalisé par Guillermo Del Toro

avec Sally Hawkins, Doug Jones, Michael Shannon, Richard Jenkins, Michael Stuhlbarg, Octavia Spencer, Nick Searcy, David Hewlett…

titre original : The Shape of Water

Fantastique, drame, romance américain. 2h. 2017.

sortie française : 21 février 2018

Modeste employée d’un laboratoire gouvernemental ultrasecret, Elisa mène une existence solitaire, d’autant plus isolée qu’elle est muette. Sa vie bascule à jamais lorsqu’elle et sa collègue Zelda découvrent une expérience encore plus secrète que les autres…

La Forme de l'eau - The Shape of Water : Photo

Lauréat du Lion d’or et d’une ribambelle de prix – on le voit mal repartir sans Oscars, La Forme de l’eau est déjà aux yeux de certains le chef-d’oeuvre de Guillermo Del Toro. Même si je connais finalement encore mal sa filmographie, je reste persuadée que ses meilleurs films restent L’Echine du Diable et Le Labyrinthe de Pan. Je vous l’annonce d’emblée : non, La Forme de l’eau n’est pas un chef-d’oeuvre. Oui, j’ai même quelques (petits) reproches à lui faire. Mais oui, il s’agit indéniablement d’un très bon film, peut-être même d’un grand film (seul le futur nous le dira) et c’est déjà une bonne chose. On ne peut évidemment pas passer à côté de son époustouflant sens esthétique rétro-fantastique-poétique qui sert toujours la narration (et vice versa). Rien qu’avec des couleurs très marquées, certainement symboliques (on se demanderait presque si le manteau rouge que porte l’héroïne, qui a un air de Blanche-Neige, ne serait pas un clin d’oeil au Petit Chaperon Rouge pour ne citer que cet exemple), le spectateur sait d’emblée qu’il s’agit d’un conte : il doit alors en accepter ses codes et ses règles. Un conte est par définition un récit souvent oral (d’où la voix off qui se fait discrète) faisant appel au merveilleux. Il allie aussi un aspect enfantin et naïf (avec cette héroïne qui rêve de comédies musicales) et un autre beaucoup plus adulte et surtout cruel (et parfois, Del Toro n’y va pas de main morte – RIP le chat). Bref, le réalisateur reprend parfaitement tous les codes que l’on connait du conte pour sublimer une histoire d’amour autant poétique, douce que profondément cruelle entre deux êtres rejetés par la société, littéralement deux monstres. On pourrait s’attarder des heures sur la beauté splendide qui s’étale sous nos yeux pendant deux heures : la photographie est totalement en accord avec le choix narratif du conte, les décors sont soignés ou encore le maquillage de la Bête est juste fou. Nous passons aussi à des couleurs autant vives (je reviens à cette fameuse couleur rouge, très forte et riche en explication et interprétations à elle seule) à des jeux d’ombre qui nous rappellent l’expressionnisme. Del Toro reprend alors les types présents dans les contes, c’est forcément un peu « grossier » dans le bon sens du terme, mais jamais caricatural. Au-delà de l’écriture qui trouve certainement un équilibre, on peut aussi remercier toute la distribution qui s’en sort merveilleusement bien : les nominations aux Oscars pour Sally Hawkins, Richard Jenkins et Octavia Spencer sont totalement justifiées et l’excellent Michael Stuhlbarg, qu’on voit décidément partout en ce moment, aurait également pu y trouver sa place. 

La Forme de l'eau - The Shape of Water : Photo Octavia Spencer, Sally Hawkins

On pourra même s’étonner de constater une écriture assez intelligente concernant les méchants (même si la dimension « type » est pourtant toujours présente). Richard Strickland, incarné par l’excellent Michael Shannon, serait selon certaines critiques que j’ai lues un véritable méchant (ne pas y voir ici un règlement de comptes ou quelque chose comme ça – juste un petit désaccord). Justement, ce personnage – pourtant violent, raciste et misogyne (on ne minime évidemment pas l’accumulation évidente de défauts : bref, c’est un sale type) – n’est pourtant pas pour moi le véritable grand méchant du récit. Certes, il est devenu un monstre (en tout cas encore plus qu’il ne l’était avant même – son apparence cachait en tout cas sa nature), autant physiquement (comme si la perte de ses doigts marquait encore plus la perte de son humanité) que moralement. On ne peut évidemment pas le mettre dans la même classe des autres « monstres » qu’il méprise, ces monstres de la différence (une muette, une afro-Américaine, un homosexuel, un Russe – détail important durant la Guerre Froide). Il est également pris dans un système qui le pousse à être encore plus monstrueux qu’il ne l’est : le général Hoyt est pour moi le véritable méchant de l’histoire, le méchant suprême, qu’on voit pourtant très peu mais qui joue un rôle essentiel : il le dit lui-même il décide de tout, il humilie qui il veut. A l’image du cadre de l’histoire (durant la Guerre Froide), il incarne une menace invisible mais réellement dangereuse. Strickland a beau ne pas faire partie de la minorité (c’est un homme Blanc, père de famille aux airs parfaits), on n’a pas forcément envie de le plaindre, mais cela ne signifie pas pour autant qu’il n’est pas victime en quelque sorte des agissements de Hoyt (mais d’une autre manière). Cela peut presque paraître étonnant de voir cette nuance chez les personnages alors que l’écriture n’est pas toujours fine (reproche que je faisais déjà à Del Toro dans son Crimson Peak). Le réalisateur mexicain a le mérite d’offrir un cinéma relativement accessible sans vendre son âme au Diable, sa personnalité apparaît sans cesse à travers son oeuvre. Certes, il a beau s’inspirer de films (coucou le rageux Jean-Pierre Jeunet qui voit du plagiat partout), comme par exemple L’Etrange Créature du lac noir de Jack Arnold (le look de la Bête puise clairement dans ce film) ou d’autres références culturelles (La Belle et la Bête) voire même mythologiques (Orphée), Del Toro ne se fait pas écraser pour autant par tout cet héritage qui nourrit considérablement et utilement son oeuvre.

La Forme de l'eau - The Shape of Water : Photo Sally Hawkins

La Forme de l’eau est alors aussi un hommage au cinéma, celui aussi qui permet de rêver et de s’évader, tout comme le conte qui enjolive les dures réalités ou même les comédies musicales (même si, au secours, cette scène-là est juste gênante : Del Toro ne réussit pas non plus son pari à faire tenir son héroïne muette jusqu’au bout, quel dommage même si on comprend où il veut en venir). La scène où la Créature (habitée par le roi de la transformation Doug Jones) rejointe par Elisa dans le cinéma est certainement une des plus fortes du film car on comprend en peu de temps le nombre d’enjeux mis en place par le réalisateur. La Forme de l’eau est un film très riche sur de nombreux points qui fait preuve d’une rare générosité. Cela dit, comme prévu au début de cette chronique, j’ai quelques petits reproches à lui faire même si cela n’enlève en rien à la qualité générale de ce fabuleux long-métrage qui mérite son succès et toute l’attention qu’on lui porte actuellement. Bref, même si on sent que Del Toro s’est donné du mal pour émouvoir le spectateur, La Forme de l’eau ne m’a réellement émue – même s’il s’agit d’un très beau film même émotionnellement. Selon moi, je n’ai pas réussi à être autant bouleversée par ce conte car le scénario, pourtant bien écrit, reste pour moi un peu trop attendu : aucun rebondissement ne m’a réellement surprise. J’ai presque envie de dire que l’histoire coule presque un peu trop de source. De plus, quelques petits détails me font tiquer. En effet, l’attachement qu’a Elisa pour la Bête est un peu trop rapide. Certes, les parallèles entre elle et l’Amphibien sautent aux yeux : ils ne parlent pas, ils viennent de la mer (on nous dit qu’Elisa a été recueillie près d’une rivière), sont rejetés pour leur différence. Cela dit, on ne ressent chez elle aucune peur au début face à cette étrangeté. Je veux bien croire que sa naïveté et l’identification qu’elle a puisse expliquer cela mais cela parait autant peu crédible que trop rapide. Enfin, autre petit point sur lequel j’aimerais revenir : le sexe. Il est évident que le conte n’est pas aussi enfantin qu’il en a l’air, que ce genre est un moyen d’aborder des sujets plus adultes. Je ne vous apprends évidemment rien sur l’eau en tant que représentation sexuelle (entre autres). Là encore, je comprends la volonté d’exposer quelques scènes de sexe, que ce soit les masturbations matinales de Elisa ou encore la relation sexuelle entre Elisa et la Bête (qui a le mérite d’être onirique). Cela dit, je n’ai pas pu m’empêcher de trouver que de Del Toro en montrait et même en disait trop (même s’il n’y a de vulgaire : ce n’est pas le fond de mon propos), que son écriture manquait ici de finesse via ce thème, comme s’il empêchait à son oeuvre d’être encore plus universelle qu’elle ne l’est déjà. La Forme de l’eau a beau être perfectible selon moi, il s’agit tout de même d’une formidable grande réussite.

La Forme de l'eau - The Shape of Water : Photo Richard Jenkins, Sally Hawkins

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Nocturnal Animals

réalisé par Tom Ford

avec Amy Adams, Jake Gyllenhaal, Michael Shannon, Aaron Taylor-Johnson, Isla Fisher, Ellie Bamber, Armie Hammer, Karl Glusman, Laura Linney, Andrea Riseborough, Michael Sheen, Jena Malone…

Drame, thriller américain. 1h57. 2016.

sortie française : 4 janvier 2017

Movie Challenge 2017 : Un film sorti cette année

nocturnalanimals

Susan Morrow, une galeriste d’art de Los Angeles, s’ennuie dans l’opulence de son existence, délaissée par son riche mari Hutton. Alors que ce dernier s’absente, encore une fois, en voyage d’affaires, Susan reçoit un colis inattendu : un manuscrit signé de son ex-mari Edward Sheffield dont elle est sans nouvelles depuis des années. Une note l’accompagne, enjoignant la jeune femme à le lire puis à le contacter lors de son passage en ville. Seule dans sa maison vide, elle entame la lecture de l’oeuvre qui lui est dédicacée…

Nocturnal Animals : Photo Amy Adams

Sept ans après le formidable A Single Man (qui était déjà une adaptation de roman), le styliste Tom Ford adapte le roman d’Austin Wright, Tony and Susan, paru en 1993. Tony et Susan sont effectivement les personnages principaux de Nocturnal Animals. Enfin, oui et non. Ils sont bien les personnages du film de Ford qui a remporté le Lion d’argent – Grand prix du jury à la Mostra de Venise en 2016. Mais Tony est surtout le personnage du roman d’un des personnages du fillm (Edward) qui s’intitule donc aussi Nocturnal Animals. Le long-métrage de Tom Ford est donc une fiction dans la fiction : Edward envoie le manuscrit en question à son ex-femme, Susan, une artiste cynique qui subit les infidélités de son mari actuel. En découvrant le texte d’Edward, Susan se sent nostalgique et se rend compte à quel point elle n’a pas fait le bon choix en laissant son premier mari tomber de la pire des manières. Elle veut même le revoir suite à la lecture de ce roman. Tom Ford joue alors sur trois temporalités : le présent avec Susan qui lit le roman, le passé montrant comment Susan s’est mise en couple avec Edward puis comment elle la détruit et enfin il y a évidemment la temporalité même du roman. Sur le papier, cela peut paraître compliqué mais à l’écran on comprend a priori facilement et rapidement. Beaucoup de réalisateurs auraient pu rendre le long-métrage inaccessible, ce n’est pas le cas chez Tom Ford. J’avais beau connaître (et aimer) son travail sur A Single Man (on y pense d’ailleurs par moments en regardant ce deuxième long), je redoutais le manque de compréhension. Or, c’est étonnamment compréhensible au premier abord. Si on isole le roman, ce dernier est très simple par rapport à ce qu’on attend d’un polar traditionnel : une histoire de vengeance comme on a l’habitude de voir, au Texas (l’endroit typique pour avoir des embrouilles dans un roman policier), avec un flic et des méchants stéréotypés. Surtout, en avançant dans le film, on comprend aussi aisément les liens entre le roman et la vie vécue par l’ancien couple formé par Edward et Susan. La mise en scène et plus généralement l’esthétique du film sont très visuelles, pourtant étonnamment rien n’est jamais lourd. Et c’est par ces procédés que Tom Ford parvient à donner une sorte de subtilité à la complexité de son oeuvre.

Nocturnal Animals : Photo Jake Gyllenhaal

Son apparente facilité d’accès prouve déjà selon moi une des grandes qualités de Nocturnal Animals (on pouvait s’attendre à un film hautain, ce n’est pas le cas). On comprend a priori ce qu’on voit à l’écran dans les grandes lignes mais en même temps le spectateur est face à des interrogations ou plutôt à son sens de l’interprétation. Chaque oeuvre, que ce soit un film (l’oeuvre de Ford), un roman (celui d’Edward), une peinture ou une oeuvre étrange (le travail de Susan) dans une exposition artistique (je reviendrai sur la scène d’ouverture) mérite d’être décortiquée ou interprétée en fonction de sa propre expérience et de son propre ressenti. L’art est alors évidemment un des thèmes les plus importants de ce deuxième long-métrage de Tom Ford. L’art est quelque chose qui se vit littéralement : la scène où elle entend les battements de coeur de Tony est particulièrement frappante. Surtout, plus globalement, étant donné qu’on est face à une fiction dans la fiction, l’art peut aussi avoir pour mission de revivre certains événements ou en tout cas de la modifier, de la remodeler et d’imaginer la personne qu’on a envie d’être ou que l’Autre imagine que vous soyez. Cela vaut aussi bien pour l’auteur (Edward) que pour le lecteur concerné (Susan). Le film de Tom Ford se démarque aussi par son sens de l’esthétique, devenant ainsi lui-même une ode à l’art. Il parvient par cet esthétique à servir le scénario et les tourments des personnages. La première scène, qui a visiblement « choqué » ou perturbé certains spectateurs, présente des femmes obèses pratiquement nues et très à l’aise avec leur corps. On s’aperçoit alors juste après que ces femmes en question, également allongées sur des tables, font partie de l’exposition artistique de Susan. Possiblement une référence à des oeuvres artistiques appartenant au mouvement hyperréaliste, ce générique a le mérite de créer un malaise en mettant en avant littéralement l’opulence surtout par rapport à l’existence vide de Susan.

Nocturnal Animals : Photo Amy Adams

Un dernier thème phare de Nocturnal Animals est la vengeance. Il y a donc d’un côté la vengeance de Tony dans le roman qui est davantage plus concrète et terre-à-terre, et surtout plus compréhensible pour le spectateur qui compatira avec le personnage. De l’autre, sans révéler la fin, il y a bien la vengeance d’Edward qui fait finalement plus mal mais qui peut aussi partager le spectateur (la réaction du personnage étant plus lâche). Finalement, et c’est d’ailleurs là où le film devient encore plus complexe que prévu (même s’il l’est déjà tout court), c’est que nous ne sommes plus sûrs en avançant qu’Edward parle uniquement de lui et de son ressenti sur sa relation avec Susan à travers le personnage de Tony : on peut aussi penser que Tony est aussi en quelque sorte Susan. Les différents processus mis en place permettent de rendre ce film très troublant. Même le choix des acteurs n’est pas anodin. Jake Gyllenhaal interprète deux personnages (donc les fameux Edward et Tony) tandis qu’Isla Fisher interprète l’épouse de Tony : on comprend aisément qu’elle représente Susan (Amy Adams). Il faut aussi prendre en compte les plans où, de dos, on ne sait plus s’il s’agit de Laura, India ou Susan. Enfin, le dernier grand thème à dégager est certainement celui des apparences. Evidemment, c’est un thème qu’on peut vite percevoir à travers l’existence de Susan. Elles ont été à l’origine de la destruction du couple Susan-Edward ainsi que celle de la famille de Tony. On se pose même la question suivante : Ray était-il de base un monstre ou l’est-il devenu parce que les Hastings l’ont jugé ainsi à son apparence ? Nocturnal Animals est pour moi un véritable bijou, extrêmement envoûtant, brillant et bien pensé de A à Z. Pour couronner le tout, le film bénéficie d’une très belle distribution. Amy Adams est certes peu présente techniquement parlant et pourtant tout est fait pour qu’on pense sans cesse à elle tout le long. Jake Gyllenhaal (décidément, il choisit de mieux en mieux ses rôles) est également remarquable, surtout en tenant deux rôles. Michael Shannon, en flic certes volontairement stéréotypé mais attachant, est comme d’habitude formidable. Enfin, la bonne surprise de ce casting (même si encore une fois tout le casting est excellent) est certainement Aaron Taylor-Johnson, très justement récompensé par le Golden Globe du meilleur acteur dans un second rôle.

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99 Homes

réalisé par Ramin Bahrani

avec Andrew Garfield, Michael Shannon, Laura Dern, Tim Guinee, Noah Lomax, J. D. Evermore…

Drame américain. 1h47. 2014.

sortie française (e-cinema) : 18 mars 2016

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Rick Carver, homme d’affaires à la fois impitoyable et charismatique, fait fortune dans la saisie de biens immobiliers. Lorsqu’il met à la porte Dennis Nash, père célibataire vivant avec sa mère et son fils, il lui propose un marché. Pour récupérer sa maison, sur les ordres de Carver, Dennis doit à son tour expulser des familles entières de chez elles.

99 Homes : Photo Andrew Garfield, Michael Shannon

99 Homes a remporté le Grand Prix au festival américain de Deauville et a permis à Michael Shannon de décrocher des nominations aux Golden Globes et Screen Actors Guild Awards (et dommage qu’il n’est pas été nommé aux Oscars au passage). Pourtant, encore une fois (parce que c’est en train de devenir une mauvaise habitude), nous ne comprenons pas comment ce film n’ait pas réussi à avoir une sortie convenable au cinéma et se retrouve avec une sortie en vod (plus précisément en e-cinema). Il ne méritait pas un tel sort. Je suis en tout cas ravie d’avoir découvert ce petit bijou issu du cinéma indépendant américain. 99 Homes est un film coup-de-poing sur une triste réalité : les désastres du marché immobilier sur la population américaine. Ca fait vraiment mal au coeur de voir toutes ces familles expulsées de chez elles pratiquement du jour au lendemain. Le réalisateur Ramin Bahrani (dont je ne connaissais pas le travail jusqu’à présent) a su saisir toute la violence d’une telle situation, qui se déroule tous les jours aux Etats-Unis. On est très loin du fameux rêve américain qui s’effondre rapidement. Ou alors ce rêve américain est bâti à partir de faits douteux et immoraux et atteint vite ses limites. Richard Carver et Dennis Nash, initialement des victimes de ce système immobilier (même si Carver peut d’emblée incarner le « méchant » de l’histoire étant donné qu’il entraîne Nash dans cette spirale), incarnent la face sombre de ce rêve américain. Richard Carver est une pourriture, et c’est bien le cas, on ne va pas se mentir, mais son portrait permet pourtant d’éviter un manichéisme qui aurait pourtant pu exister (et l’interprétation de l’excellent et charismatique Michael Shannon apporte un véritable plus dans la construction de son personnage). On s’aperçoit que, comme Nash (incarné par Andrew Garfield, qui livre également une très bonne interprétation), des choses l’ont motivé à tenter sa chance quitte à exploiter les autres et à en subir les conséquences (une vie de famille désastreuse, la peur d’être en danger au quotidien etc…). C’est d’ailleurs pour cette raison que le scénario est intéressant : Nash passe du statut de victime à celui de coupable, comme l’a certainement été Carver (même si chez lui cela a pris des proportions extrêmes et qu’il n’a pas de scrupules à faire ce travail) : tout le monde peut franchir cette barrière immorale pour subvenir aux besoins de sa famille (Nash étant père célibataire et vit avec sa mère) et même pour obtenir plus c’est-à-dire se laisser séduire par une vie beaucoup plus confortable.

99 Homes : Photo

L’opposition entre les personnages, encore une fois pas aussi manichéenne qu’elle en a l’air (pour reformuler, je dirais qu’il s’agit plutôt de deux facettes sur une idéologie), permet aussi d’interroger sur une question qui nous concerne finalement tous, même si on ne s’intéresse pas plus que ça aux problèmes immobiliers. En effet, d’un côté, Richard Carver considère les maisons ni plus ni moins comme « des boîtes », il a une image plus matérielle d’une habitation tandis qu’au début Nash et le reste de sa petite famille (la mère est incarnée par une formidable Laura Dern et le petit Noah Lomax s’en sort également bien) sont attachés à la représentation sentimentale d’un lieu. L’injustice de cette situation sociale n’est pas uniquement soulignée par l’attitude perverse de Carver ni par la représentation difficile de ces expulsions. L’injustice sociale est exposée comme un tourbillon impossible à s’en sortir, surtout si on fait partie des fameux « 99 % ». On ressent de A à Z ce cercle vicieux et le réalisateur va au bout de ses idées. 99 Homes parvient donc à montrer la face sombre d’une triste réalité sociale (la crise des subprimes) grâce à un scénario remarquablement bien écrit. Il y a en fait une sorte de mélange entre fiction et réalité qui fonctionne et qui pourrait même réconcilier certains spectateurs avec le drame social. La fiction est évidemment le moteur de ce film parce que les personnages, pourtant complexes, restent identifiables par leur statut, leurs actions et leurs différentes motivations. De plus, les rebondissements fonctionnent également comme si le film n’était pas construit comme un drame social mais presque par moments comme un thriller (même s’il ne s’agit pas d’un thriller), ce qui donne un véritable souffle et une énergie non négligeable. Mais la réalité sociale qui retombe bien sur la gueule des personnages et des spectateurs permet au film de trouver un juste équilibre dans le traitement de son sujet. Par ailleurs, la mise en scène est cohérente les intentions narratives. Elle est à la fois soignée et efficace, voire même nerveuse, se permettant des scènes techniquement moins cadrées pour pouvoir cerner l’action. S’il y a quelques petites libertés dans le cadrage dans certaines scènes, on est très loin des mauvais tics du cinéma indépendant US qui peuvent agacer habituellement. Ce sont la maîtrise de la mise en scène et le scénario inspiré qui permettent de donner en grande partie du rythme au film qui ne comporte par ailleurs aucune longueur. Ambitieux, accessible, profond et cynique à la fois, 99 Homes est pour moi un grand film marquant et bouleversant sur notre monde qu’il faut absolument découvrir.

99 Homes : Photo Michael Shannon

Midnight Special

réalisé par Jeff Nichols

avec Michael Shannon, Jaeden Lieberher, Joel Edgerton, Adam Driver, Kirsten Dunst, Sam Shepard, Sean Bridgers, Dana Gourrier…

Science-fiction, drame américain. 1h50. 2016.

sortie française : 16 mars 2016

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Fuyant d’abord des fanatiques religieux et des forces de police, Roy, père de famille et son fils Alton, se retrouvent bientôt les proies d’une chasse à l’homme à travers tout le pays, mobilisant même les plus hautes instances du gouvernement fédéral. En fin de compte, le père risque tout pour sauver son fils et lui permettre d’accomplir son destin. Un destin qui pourrait bien changer le monde pour toujours.

Midnight Special : Photo Jaeden Lieberher, Michael Shannon

Jeff Nichols est un de mes réalisateurs chouchous. Suivant sa carrière de près, j’ai alors vu tous ses films et je n’ai jamais été déçue, au contraire je les trouve tous excellents. Pour moi, Take Shelter est même un chef-d’oeuvre. J’attendais donc beaucoup Midnight Special (présenté à la dernière Berlinale en compétition), qui avait l’air sur le papier différent des précédents films de Nichols grâce à cette incursion vers la science-fiction. Pour la petite info (pour ceux et celles qui ne l’auraient pas eu), le titre, comme tous les autres longs-métrages de Nichols, fait référence à une chanson folklorique traditionnelle interprétée par des prisonniers du sud-est des Etats-Unis au début du 20e siècle. Cette chanson a été reprise par Huddie William Ledbetter en 1934, puis reprise par Harry Dean Stanton en 1967 dans Luke la main froide. Mais surtout, ce qui peut expliquer davantage le choix du titre, le groupe Creedence Clearwater Revival l’avait interprété dans le film La quatrième dimension en 1983 (merci Allocine). J’avais confiance en Nichols (même si, en même temps, j’avais un peu peur qu’il se casse aussi la gueule avec la SF justement) et Midnight Special est effectivement à la hauteur de tout ce que je pouvais imaginer. On pense évidemment à certains films de Spielberg (Rencontres du Troisième Type, E.T.) ou visiblement à Starman de John Carpenter, les références et les hommages sont visibles. Cela dit, contrairement à beaucoup de films actuels (qu’ils soient bons ou non), je n’ai pas trouvé que ces fameuses références bouffaient le long-métrage. Selon moi, on retrouve vraiment la patte de Nichols là-dedans, il y a alors une véritable cohérence entre ce Midnight Special et le reste de la filmographie du réalisateur américain. Tous les thèmes qu’il aborde depuis le début de sa carrière sont bien présents : le monde de l’enfance, la peur de laisser son enfant partir (dans tous les sens du terme), la peur en général d’ailleurs, la famille fragilisée ou encore la survie dans la nature. Il y a même des images évocatrices, rappelant également son univers esthétique. Rien que ces éléments sont rassurants : on peut confier à Jeff Nichols un budget plus important tout en gardant sa personnalité. Il a d’ailleurs expliqué que les studios lui avaient laissé toute sa liberté, c’est-à-dire qu’il a pu garder le contrôle de son oeuvre et son équipe habituelle. Je pense que ça peut aussi expliquer la réussite de ce film. J’ai en tout cas été sensible (j’étais même émue) aux propos du film qui tournent principalement autour de la perte d’un enfant, même si ici, via la science-fiction, cela reste métaphorique. J’ai senti en tout cas un véritable traumatisme de la part de Jeff Nichols. Les interviews qu’il a donnés m’ont confirmé mon impression, c’est-à-dire qu’il a failli perdre son propre fils.

Midnight Special : Photo Adam Driver, Jaeden Lieberher

Selon son ressenti, on peut voir la place du deuil dans cette oeuvre mais encore une fois il y a plus généralement l’idée de voir son enfant unique et extraordinaire partir, s’émanciper, vivre sa vie dans une autre communauté pour qu’il puisse s’épanouir et être lui-même. Le propos, très beau, est alors comme je l’expliquais, mis en avant intelligemment par les codes de la science-fiction. Il y a quelque chose de classique (certainement par les hommages à certains films cités plus haut) mais en même temps on ne tombe pas dans une nostalgie dégoulinante. Esthétiquement, c’est très réussi, il y a même des scènes assez spectaculaires sans que ce soit « too much » comme on peut le voir dans certains blockbusters. Midnight Special ne se limite pas uniquement à un film de science-fiction esthétiquement réussi qui livre une jolie réflexion autour de l’enfance ou même à une critique du gouvernement américain et des sectes qui sont capables de détruire des enfants en construction personnelle en se servant d’eux dans le but de pouvoir réussir leur entreprise. Selon moi, le film fonctionne en partie très bien grâce à son montage très réfléchi : on parvient à suivre deux histoires en même temps (d’un côté, comment se déroule le « kidnapping », de l’autre, comment se débrouillent les autorités pour retrouver l’extraterrestre et sa famille) sans se perdre et en permettant à l’histoire d’avancer petit à petit. Le rythme est justement aussi un point fort pour moi même si je sais qu’il pourra déranger certains spectateurs. On ne peut pas dire que l’intrigue se déroule rapidement au contraire. Tout est concentré en quelques petits jours et pourtant le temps semble étirer. Je ne me suis pas ennuyée et j’ai trouvé ce choix audacieux. L’attente est à mon avis un des éléments centraux de ce film. Tous les parents au monde se sont certainement retrouvés dans cette situation d’attente, où le temps semble être suspendu alors que les événements se déroulent parfois en peu d’heures ou jours. C’est cette attente en question qui crée une tension dans ce film et même qui participe en quelque sorte à son ambiance. Elle permet aussi de mieux cerner les personnages, leur but aussi. Pas tout est servi sur un plateau, on doit apprendre à comprendre qui ils sont, pourquoi ils doivent agir ainsi et pourquoi justement le temps doit être géré. Ce pari était très risqué car en plus on aurait pu se sentir délaissé en prenant le temps à connaître les personnages mais encore une fois, Nichols a su gérer ce point et lui donner du sens. Enfin, Midnight Special est porté par un excellent casting, que ce soit le charismatique Michael Shannon (acteur fétiche de Jeff Nichols depuis le début de sa carrière), le surprenant Joel Edgerton, le très prometteur Jaeden Lieberher, la douce Kirsten Dunst ou encore Adam Driver qu’on voit définitivement partout (et tant mieux car il est toujours aussi doué).

Midnight Special : Photo Jaeden Lieberher, Kirsten Dunst