American Honey / Monsieur et Madame Adelman

American Honey

réalisé par Andrea Arnold

avec Sasha Lane, Shia LaBeouf, Riley Keough…

Drame américain, britannique. 2h43. 2016.

sortie française : 8 février 2017

Star, 17 ans, croise le chemin de Jake et sa bande. Sillonant le midwest à bord d’un van, ils vivent de vente en porte à porte. En rupture totale avec sa famille, elle s’embarque dans l’aventure. Ce roadtrip, ponctué de rencontres, fêtes et arnaques lui apporte ce qu’elle cherche depuis toujours: la liberté ! Jusqu’à ce qu’elle tombe amoureuse de Jake, aussi charismatique que dangereux…

American Honey : Photo Sasha Lane, Shia LaBeouf

American Honey, récompensé par le prix du jury au festival de Cannes (le troisième même prix de la carrière de la réalisatrice britannique Andrea Arnold après Red Road et Fish Tank), est un film sur une jeunesse paumée qui m’a laissée perplexe. Je lui reconnais des qualités mais qui sont aussi des choses qui m’ont aussi gênée. Par exemple, la durée, c’est-à-dire pratiquement 2h45. D’un côté, je ne me suis pas ennuyée alors que je m’y attendais (et c’est principalement pour cette raison que je n’ai pas voulu me déplacer dans les salles) et je comprends la démarche de la réalisatrice : la longueur permet certainement de mieux représenter littéralement l’errance juvénile (déjà représentée par la forme même du film : le road movie). Les répétitions, cette lassitude de cette vie de nomade (les jeunes vivent d’hôtels en hôtels en se faisant passer pour des vendeurs de magazines) semblent être volontaires. Cela dit, au bout d’un moment, ces choix finissent par ne plus être aussi pertinents que prévu. Je suis certaine qu’on aurait pu garder cette idée d’errance notamment par la longueur sans étirer à tout prix la durée excessive et selon moi pas très justifiée par rapport à ce que la réalisatrice nous narre. Concernant le scénario, là encore je suis partagée. L’histoire en elle-même est crédible, la réalisatrice s’est bien renseignée et documentée sur son sujet et j’ai tendance à aimer les films au style réaliste : on est d’ailleurs parfois proche du « documentaire », la caméra étant très proche des acteurs et la lumière naturelle prenant souvent place dans le cadre. Mais finalement, et encore une fois, mon reproche est certainement lié à la durée. rien ne m’a réellement surprise dans le déroulement de l’histoire. Evidemment, Andrea Arnold expose des enchaînements narratifs logiques, on ne peut pas lui faire tous les reproches du monde, mais j’ai trouvé tous les événements très attendus. Reste tout de même des décors magnifiquement bien filmés, le tout sur une bande-originale bien choisie et qui a du sens par rapport aux différentes scènes. De plus le casting est parfait. La débutante Sasha Lane est fascinante de spontanéité, Shia Labeouf prouve également qu’il peut être excellent quand il est bien dirigé dans des films intéressants ou encore Riley Keough (même si j’ai du mal à comprendre comment un personnage aussi jeune qu’elle puisse avoir autant de pouvoir sur des jeunes de son âge) est remarquable. A noter aussi de très bonnes interprétations de la part du reste de la troupe, pratiquement tous des non-professionnels.

American Honey : Photo Riley Keough, Shia LaBeouf


Monsieur et Madame Adelman

réalisé par Nicolas Bedos

avec Doria Tillier, Nicolas Bedos, Antoine Gouy, Denis Podalydès, Christiane Millet, Pierre Arditi, Zabou Breitman, Julien Boisselier…

Comédie dramatique française. 2h. 2016.

sortie française : 8 mars 2017

Comment Sarah et Victor ont-ils fait pour se supporter pendant plus de 45 ans ? Qui était vraiment cette femme énigmatique vivant dans l’ombre de son mari ?
Amour et ambition, trahisons et secrets nourrissent cette odyssée d’un couple hors du commun, traversant avec nous petite et grande histoire du dernier siècle.

Monsieur & Madame Adelman : Photo Doria Tillier, Nicolas Bedos

On connait davantage Nicolas Bedos le personnage public télé imbuvable que l’artiste (chroniqueur aussi dans la presse, dramaturge, écrivain, scénariste et acteur). Bedos passe désormais derrière la caméra avec Monsieur et Madame Adelman. Il a co-écrit le scénario avec Doria Tillier, connue pour avoir été une des Miss Météo dans l’émission de Canal + Le Grand Journal. Les deux, apparemment toujours en couple (information certes people mais qui peut être intéressante si on la lie au contenu du film), se sont également attribués les rôles principaux (les fameux Adelman du titre). Ainsi, Bedos et Tillier nous présentent l’histoire d’amour avec ses hauts et ses bas (surtout ses bas) d’un couple sur 45 ans. Victor, qui a emprunté le nom de sa femme dans le cadre de sa profession (« plus juif » parce que ça fait « plus Philip Roth » selon lui), est un écrivain qui galère quand il rencontre Sarah. Mais Sarah a fait des études de lettres à la Sorbonne : c’est elle qui va l’aider à mieux écrire ses romans, à lui donner des suggestions pertinentes notamment pour ses tournures de phrases etc… Au-delà d’un regard assez sombre et touchant sur les relations amoureuses face au temps à partir d’une fresque parfois parodiée avec un humour noir décapant et surprenant (les relations sexuelles sont complètement nulles, la fille des Adelman est insupportable, le fils est un handicapé mental rejeté par le couple Adelman pour son handicap justement !), Monsieur et Madame Adelman interroge intelligemment également sur les rapports entre l’écrivain et sa muse, et sur la femme de l’ombre laissant place au mari artiste. Le film, qui propose un twist plutôt saisissant, est également convaincant dans ses scènes mélancoliques. Cela dit, en dehors de ses moments justement assez cyniques qui prouvent justement que Bedos et Tillier sont capables de jouer avec les codes, on n’échappe pas totalement quelques clichés habituels hystériques. J’avoue avoir eu peur de revoir Mon Roi. Pour sa première réalisation, Bedos s’en sort en tout cas remarquablement bien. Mais c’est surtout l’écriture qui surprend davantage. Les interprétations sont également solides. Bedos et Tillier, qui se fondent merveilleusement dans les différents costumes (on sent que le déguisement les éclate : justement, le projet de ce film est né suite à leur amour pour se déguiser et l’improvisation), le tout dans des décors soignés, sont excellents même si Tillier a tendance à piquer la vedette à son partenaire. Ils ont également su communiquer leur évidente complicité à l’écran. Monsieur et Madame Adelman n’est peut-être pas le grand film qu’il aurait pu être, il lui manque ce quelque chose pour qu’on y adhère totalement mais il reste plutôt pertinent et on a bien envie de voir d’autres projets cinématographiques de Tillier et Bedos.

Monsieur & Madame Adelman : Photo Doria Tillier, Nicolas Bedos

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Folles de Joie

réalisé par Paolo Virzi

avec Valeria Bruni Tedeschi, Micaela Ramazzotti, Sergio Albelli, Marisa Borini…

titre original : La Pazza Gioia

Comédie dramatique italienne, française. 1h51. 2016.

sortie française : 8 juin 2016 (sortie dvd : 2 novembre 2016).

Vu dans le cadre de Dvdtrafic : Le film est présent sur le site de Cinetrafic qui vous présente différentes listes dont : films 2016. Un grand merci également à Bac Films (voici son site et sa page facebook).

entre copines
les sorties ciné de 2017

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Beatrice est une mythomane bavarde au comportement excessif. Donatella est une jeune femme tatouée, fragile et introvertie. Ces deux patientes de la Villa Biondi, une institution thérapeutique pour femmes sujettes à des troubles mentaux, se lient d’amitié. Une après-midi, elles décident de s’enfuir bien décidées à trouver un peu de bonheur dans cet asile de fous à ciel ouvert qu’est le monde des gens « sains».

Folles de Joie : Photo Valeria Bruni Tedeschi

Je ne suis pas très fan de La Prima Cosa Bella (très primé en Italie), en revanche par le même réalisateur, j’avais eu un véritable coup de coeur pour Les Opportunistes (Il Capitale Umano). J’étais donc curieuse de découvrir Folles de joie, présenté à la Quinzaine des Réalisateurs au dernier festival de Cannes. Paolo Virzi réunit deux actrices qu’il avait déjà dirigées (et toutes les deux récompensées par un Donatello grâce à lui) : Valeria Bruni Tedeschi et Micaela Ramazzotti (cette dernière étant également l’épouse de Virzi). L’histoire est assez basique (apparemment, l’histoire serait assez similaire à celle de Une journée de fous de Howard Zieff avec Michael Keaton (si des gens l’ont vu, à me confirmer l’information ou non) : Paolo Virzi met en scène deux femmes enfermées dans une institution psychiatrique qui finissent par s’y échapper. Le duo formé par Bruni Tedeschi et Ramazzotti est intéressant pour plusieurs raisons. La première concerne le ton général du film, une comédie dramatique (chacune semble incarner un genre en particulier), la seconde est un moyen de voir différents points de vue sur la folie. Beatrice (Valeria Bruni Tedeschi) est une femme exubérante et qui parle beaucoup et fort (et qui s’invente aussi une vie). L’actrice dit s’être inspirée de Blanche DuBois, le personnage culte de la pièce de Tennesse Williams, Un Tramway nommé Désir. Il y a bien une part de tragique dans ce film et les personnages. Pourtant, Beatrice a quelque chose qui ressemble plus à des actrices de la comédie italienne. Malgré toutes les épreuves qu’elle endure (la psychiatrie, c’est quand même pas de la tarte !), elle a quelque chose de solaire. En clair, c’est elle qui nous fait rire, c’est presque une incarnation même de la folie en tant qu’objet comique. Donatella (Micaela Ramazzotti) est tout le contraire de Beatrice. Elle est sombre avec sa couleur de cheveux noire, (loin de la blondeur de Beatrice), ses tatouages, sa maigreur (la silhouette de sa collègue est plus généreuse), son histoire (sans spoiler) est également beaucoup plus glauque ! Donatella est alors plutôt une représentation plus tragique de la folie. On a donc déjà vu mille fois (que ce soit qu’avec des femmes, des hommes ou mix) des duos de personnages très différents et qui finissent par devenir amis. C’est clairement ce qui se passe dans ce film (là par contre, cela n’a rien d’un scoop, on pouvait s’en douter avant même de regarder le film). Pas évident de re-exploiter ce thème en question (ce n’est d’ailleurs pas un reproche – il n’y a pas non plus des millions de thèmes) mais Paolo Virzi s’en sort plus que bien.

Folles de Joie : Photo Micaela Ramazzotti, Valeria Bruni Tedeschi

Les deux femmes sont donc opposées mais parviennent aussi à être complémentaires : il s’agit d’un schéma classique qui a le mérite de fonctionner, d’avoir du charme et de mêler réellement différentes émotions. Folles de joie doit donc beaucoup à ses personnages, bien dessinés et à ses actrices, toutes les deux formidables et investies. J’avais peur qu’elles en fassent des caisses. Certes, les deux actrices (enfin surtout Valeria Tedeschi Bruni) sont très expressives mais elles n’ont rien de pantins qui s’animent dans tous les ses comme on aurait pu le craindre, elles donnent simplement vie à des personnages peu ordinaires. Mais heureusement, le long-métrage ne repose pas que sur ces deux femmes très attachantes et fragiles. En mettant en scène deux femmes atteintes de troubles mentaux, Paolo Virzi parvient à retranscrire une sorte de tourbillon intérieur qui ne veut qu’être extériorisé, en signant un film assez bien rythmé sur différents niveaux. La mise en scène a quelque chose de classique (mais elle reste bien dans son genre) mais elle permet aux spectateurs de souffler un peu face à tant d’agitations. Le scénario m’a semblé assez inspiré et crédible, permettant aux personnages d’évoluer à travers leur cavale. Le choix de la photographie est également intéressant, soulignant autant des scènes lumineuses que sombres, encore une fois toujours à l’image du mental des deux personnages féminins. A travers ce (vague) mélange assez réussi de Thelma & Louise de Ridley Scott et Vol au-dessus d’un nid de coucou de Milos Forman (même si Folles de joie n’atteint évidemment pas le niveau de ces deux films en question), Paolo Virzi filme deux femmes, certes malades, qui ont soif de liberté. Pourquoi les a-t-on privées de ce pouvoir de liberté ? La société n’est-elle pas parfois responsable des maux, en particulier celles des femmes, davantage victimes de certains faits ? Le film est aussi une ode au bonheur : le bonheur (l’amitié peut contribuer au bonheur), c’est aussi un formidable accès à la liberté. La liberté, ce n’est pas uniquement une question de ne pas pouvoir sortir d’un lieu ou de pouvoir bénéficier de droits : c’est aussi pouvoir trouver une paix intérieure et accepter certaines choses qui nous dépassent. Mêlant merveilleusement bien drame, comédie et road-movie, traitant plutôt bien son sujet et présentant des personnages attachants très bien interprétés, Folles de joie est une des bonnes surprises cannoises venue tout droit d’Italie qui décidément nous livre toujours chaque année quelques pépites.

Folles de Joie : Photo Micaela Ramazzotti, Valeria Bruni Tedeschi

 

Sky

réalisé par Fabienne Berthaud

avec Diane Kruger, Norman Reedus, Gilles Lellouche, Lena Dunham, Q’Orianka Kilcher, Joshua Jackson…

Drame français, allemand. 1h43. 2015.

sortie française : 6 avril 2016

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En vacances avec son mari dans l’Ouest américain, Romy décide de mettre fin à cette relation toxique et de reprendre sa vie en main. De Las Vegas aux plaines du Nevada, la route sera jalonnée de rencontres improbables, intenses et toutes porteuses d’un nouvel espoir…

Sky : Photo Diane Kruger, Lena Dunham, Norman Reedus

Sky est le troisième long-métrage de Fabienne Berthaud, après Frankie et Pieds nus sur les limaces dans lesquels elle dirigeait déjà la plus française des actrices allemandes du moment, Diane Kruger. Sky a aussi su attirer la curiosité de certains spectateurs qui regardent un peu trop le petit écran (j’en fais partie) : en effet, nous trouvons dans le rôle principal masculin Norman Reedus alias Daryl Dixon de The Walking Dead, et dans un rôle plus secondaire on notera la présence de Lena Dunham (la créatrice et la Hannah de Girls). Sky raconte alors l’histoire d’une franco-allemande qui part en vacances avec son mari aux Etats-Unis admirer les magnifiques paysages et surtout espère sauver son mariage qui bat sérieusement de l’aile (le mari n’étant pas la personne la plus intelligente du monde et le couple a traversé beaucoup d’épreuves, madame ayant eu plusieurs fausses couches). Face aux tensions, Romy (donc notre héroïne) décide de continuer son voyage seule en quête de liberté. Elle va alors rencontrer à Las Vegas Diego, un ranger qui aime bien s’envoyer des prostituées et ne tient pas à s’attacher. Génial, les deux loulous veulent juste passer du bon temps ensemble et ne refusent l’amour. Romy va continuer son périple en allant à la rencontre d’une Amérique pauvre. A partir de ce récit, Fabienne Berthaud a su poser des questions intéressantes en les mêlant à des paradoxes : qu’est-ce que la liberté ? La liberté, est-ce réellement synonyme de solitude ? Peut-on être libre tout en gardant des désirs très terre-à-terre et communs à beaucoup de mortels (être amoureux, fonder une famille) ? Je sais que certains spectateurs prendront ces interrogations plus comme des contradictions que des paradoxes (même si la frontière entre ces deux termes restent floues). Les interrogations en elles-mêmes me paraissent pourtant pertinentes parce que l’être humain est paradoxal et doit affronter ces interrogations. Le film est construit aussi sur d’autres paradoxes : il y a d’un côté l’Européenne Romy qui semble vivre son rêve américain en étant dépaysée et en voyant certains désirs se concrétiser. De l’autre, les figures typiques américaines (notamment des Indiens) vivent dans une réalité effrayante, c’est-à-dire dans la pauvreté, en vivant dans des mobile home avec parfois une ribambelle d’enfants à élever et nourrir, et malades, en étant des victimes de guerre et plus généralement de la politique américaine.

Sky : Photo Diane Kruger

Hélas, si le propos derrière est intéressant à défendre, j’ai tout de même trouvé à ce Sky quelques défauts. En effet, si je trouve les espaces américains bien mis en avant – même si dans un exercice similaire, Guillaume Nicloux s’en sortait largement mieux avec son Valley of Love – en revanche, Fabienne Berthaud maîtrise moins les notions de temps et ça gâche vraiment toutes les bonnes choses qu’elle a mis en place, qui passent notamment par la mise en scène et le scénario. C’est dommage car du coup on ne croit pas totalement à l’histoire de cette femme qui refait sa vie ailleurs. On a l’impression que tout a l’air trop facile pour Romy, que ce soit pour l’amour, les rencontres en général, le travail (alors qu’elle est censée être une touriste et qu’il y a très peu d’offres d’emploi !) etc… Je comprends encore une fois la signification, j’aurais juste aimé plus de crédibilité. J’ai même trouvé que ça manquait même un peu de subtilité par moments. Je pense par exemple à cette opposition un poil lourde entre Billie qui, elle, a des gosses alors qu’elle vit dans la pauvreté tandis que Romy vient probablement d’un bon milieu social, a l’air responsable mais n’arrive pas à avoir d’enfants. Sky bénéficie heureusement d’un très bon casting. Diane Kruger (même si je n’ai rien contre elle à la base, loin de là) m’a agréablement surprise. Je l’ai trouvée très l’aise dans ce rôle assez complexe et réussit à montrer une gamme d’émotions tout en restant juste. Son partenaire Norman Reedus s’en sort également bien. Certes, on ne peut pas s’empêcher de faire le lien avec Daryl dans The Walking Dead (dans le genre « j’ai des cheveux improbables et je suis peu causant ») mais il parvient tout de même à sortir de ce qu’on connait déjà en livrant une interprétation sensible. Lena Dunham apparaît peu mais elle est très différente de ce qu’elle fait dans Girls et ça fait du bien ! Je sens vraiment qu’elle a un énorme potentiel et j’espère qu’elle va vraiment l’exploiter. J’étais aussi contente de retrouver la Pocahontas de Malick, Q’Orianka Kilcher et l’apparition de Joshua Jackson (le compagnon de Kruger depuis des années maintenant) m’a évidemment fait sourire. Je suis par contre plus réservée sur Gilles Lellouche qu’on ne voit que dix minutes pourtant. Il ne joue pas mal mais je trouve qu’il partage de plus en plus les mimiques de son ami Dujardin, c’est très perturbant !

Sky : Photo Diane Kruger, Norman Reedus

Mustang

réalisé par Deniz Gamze Ergüven

avec Güneş Nezihe Şensoy, Doğa Zeynep Doğuşlu, Elit İşcan, Tuğba Sunguroğlu, İlayda Akdoğan, Nihal Koldaş, Ayberk Pekcan, Bahar Kerimoğlu, Burak Yigit…

Drame turc, français, allemand. 1h33. 2015.

sortie française : 17 juin 2015

Movie Challenge 2016 : un film qui n’est pas en anglais ni en français

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C’est le début de l’été.
Dans un village reculé de Turquie, Lale et ses quatre sœurs rentrent de l’école en jouant avec des garçons et déclenchent un scandale aux conséquences inattendues.
La maison familiale se transforme progressivement en prison, les cours de pratiques ménagères remplacent l’école et les mariages commencent à s’arranger.
Les cinq sœurs, animées par un même désir de liberté, détournent les limites qui leur sont imposées.

Mustang : Photo Ilayda Akdogan

Mustang a parcouru un beau chemin depuis sa présentation au dernier festival de Cannes à la Quinzaine des réalisateurs. Dépassant déjà les 500 000 entrées en France (ce qui est énorme pour un film turc), il représente actuellement la France aux Oscars pour la catégorie « meilleur film étranger ». Je suis certaine qu’il devrait repartir avec quelques prix aux César. Oui, on est en train de se mélanger les pinceaux : le long-métrage est réalisé par une réalisatrice turque, avec des acteurs turcs, en langue turque, qui se déroule en Turquie. Alors pourquoi représente-t-il la France ? Parce que le long-métrage est co-produit par la France et la réalisatrice est une ancienne élève de la Fémis. J’avoue que je ne comprends pas trop ce délire, surtout quand on voit que le dernier film de Jean-Jacques qui devait représenter la Chine aux Oscars et qui finalement a été refusé car il n’était pas assez chinois (alors que, pour être honnête, sur le papier, il avait tout d’un film chinois). Cela ne changera évidemment rien à la qualité du film et tant mieux pour le film s’il parvient à remporter des récompenses. Je suis pour la présence de Mustang aux Oscars dans cette catégorie mais pour représenter un autre pays qui me semblait plus légitime. Sinon, je suis allée voir Mustang suite à l’enthousiasme général de la presse et surtout des spectateurs (notamment my friends les blogueurs) grâce au festival Télérama. Je regrette vraiment d’avoir loupé ce film en 2015 car je suis certaine qu’il aurait pu entrer dans mon top 15 des meilleurs films de l’an dernier. Beaucoup ont évoqué un lien avec Virgin Suicides de Sofia Coppola. Certes, Mustang présente bien cinq jeunes frangines et a été réalisé par une femme. En dehors de ça, j’ai du mal à voir un véritable lien entre ces deux longs-métrages (par ailleurs, la réalisatrice ne revendique pas du tout cette référence mais plutôt Salo ou les 120 journées de Sodome de Pasolini). En tout cas, le film m’a évidemment touchée par son sujet, plus que jamais d’actualité. Il s’agit d’un beau film sur la liberté féminine qui n’est pas évidente à acquérir dans certains endroits de notre planète à l’heure actuelle qui dénonce notamment les mariages forcés, le patriarcat hypocrite et oppressant ou encore l’absurdité de certains dogmes soit disant liés à la religion.

Mustang : Photo Doga Zeynep Doguslu, Elit Iscan, Günes Nezihe Sensoy, Ilayda Akdogan, Tugba Sunguroglu

Mustang est clairement revendiqué par sa réalisatrice comme un film politique, cependant, cet aspect-là n’alourdit pas la fiction. Mais nous savons bien qu’un discours aussi juste que pertinent ne fait pas forcément un bon film. Heureusement, Deniz Gamze Ergüven a des choses intéressantes à nous proposer. Sur le papier, j’avais un peu peur de m’ennuyer car j’avais peur que de voir les différents mariages successifs des soeurs devienne vite lassant. Mais en réalité, le scénario, co-écrit par également une ancienne étudiante de la Fémis, Alice Winocour, est bien écrit. Il ne perd pas de temps en nous présentant rapidement la situation qui va faire basculer les cinq héroïnes dans un cauchemar au sein de leur propre maison. Il est également intéressant, une fois le film terminé, de voir le scénario formant une sorte de boucle narrative. De plus, le scénario, qui semble pourtant simple, fonctionne pour plusieurs raisons. Tout d’abord, parce qu’il parvient à montrer les différentes étapes de cet emprisonnement. Puis, il arrive à détresser le portrait individuel de chaque soeur (chacune ayant un destin différent face à cette oppression) tout en parvenant à montrer leur union. On s’attache vraiment à chacune de ces jeunes filles, chacune a son petit truc qu’il la caractérise sans qu’on tombe pour autant dans la caricature. Ce n’était pourtant pas facile étant donné qu’il s’agit d’une famille nombreuse. L’ensemble s’avère évidemment émouvant. Je n’ai pas pleuré contrairement aux autres (nombreux) spectateurs qui chialaient autour de moi mais je dois avouer que je ne suis pas non plus restée insensible. Mais il ne s’agit pas d’une émotion facile pour autant, il n’y a rien de tire-larmes. Il faut dire que le caractère combatif des personnages (certaines plus que d’autres, comme la petite dernière Lale, qui raconte l’histoire, sans que la voix-off soit plombante) permet selon moi à trouver un certain équilibre dans le ton. De plus, le long-métrage est parfois solaire, notamment dans la manière de présenter la complicité entre les soeurs, le tout aidé par une jolie photographie. Le film ne se prive pas non plus d’humour, que ce soit dans les répliques, qui montrent de nouveau le lien fort entre les soeurs ainsi que leurs personnalités affirmées, ou dans certaines scènes qui ont pourtant derrière de nouveau une charge politique et actuelle (je pense ici au match de foot avec le public exclusivement féminin). Porté par une mise en scène efficace et énergique, un scénario bien écrit, un discours juste, Mustang bénéficie aussi d’un excellent casting, surtout les cinq jeunes filles à la crinière qui représente bien le combat des personnages qu’elles interprètent à la recherche de leur liberté.

Mustang : Photo Ilayda Akdogan

Lulu femme nue

réalisé par Solveig Anspach

avec Karin Viard, Bouli Lanners, Claude Gensac, Pascal Demolon, Philippe Rebbot, Corinne Masiero…

Comédie dramatique française. 1h27. 2013.

sortie française : 22 janvier 2014

Lulu femme nue

À la suite d’un entretien d’embauche qui se passe mal, Lulu décide de ne pas rentrer chez elle et part en laissant son mari et ses trois enfants. Elle n’a rien prémédité, ça se passe très simplement. Elle s’octroie quelques jours de liberté, seule, sur la côte, sans autre projet que d’en profiter pleinement et sans culpabilité. En chemin, elle va croiser des gens qui sont, eux aussi, au bord du monde : un drôle d’oiseau couvé par ses frères, une vieille qui s’ennuie à mourir et une employée harcelée par sa patronne… Trois rencontres décisives qui vont aider Lulu à retrouver une ancienne connaissance qu’elle a perdu de vue : elle-même.

Lulu femme nue : Photo Karin Viard

L’Islandaise Solveig Anspach, réalisatrice de Haut les coeurs ! (qui avait permis à Karin Viard de décrocher le César de la meilleure actrice en 2000) et surtout de nombreux documentaires (notamment Made in the USA) adapte la bande-dessinée Lulu femme nue d’Etienne Davodeau. Ce long-métrage a pour moi ses défauts. En effet, on pourra lui reprocher d’être un peu trop simple, que ce soit au niveau de l’histoire ou surtout en ce qui concerne la mise en scène. Selon moi, le film souffre également de quelques petits problèmes de rythme, surtout entre la partie avec Bouli Lanners et celle avec Claude Gensac. Je ne pense pas non plus que ce film me marquera. Mais c’est grâce à sa simplicité et à son humanité qu’on accroche à ce film à la fois touchant, attachant, humain, drôle, sincère, mélancolique et sensible, évitant avec intelligence les artifices. Il s’agit pour moi d’un bon feel good movie et surtout d’une bonne surprise (vu que je n’attendais rien de ce film). Il est clair qu’il est plein de bons sentiments, pourtant il n’est jamais niais. Le ton, plutôt léger, permet d’aborder avec subtilité de sujets graves comme la violence conjugale, la solitude et même la mort. Il s’agit d’un très beau portrait d’une femme qui s’émancipe.

Lulu femme nue : Photo Claude Gensac, Karin Viard

En effet, au début du film, Lulu, ou plutôt Lucie, est une femme timide, fragile, perdue, fatiguée de la routine, ne supporte plus les échecs (son dernier entretien d’embauche a été catastrophique) ni les responsabilités familiales et est écrasée par ses proches, tout particulièrement par son mari. Puis, notre héroïne va apprendre à s’affirmer et à se (re)découvrir en tant que femme (et non comme une épouse ou une mère de famille) au fil de son voyage initiatique grâce au contact de Charles, un ex-taulard bourru au premier abord mais en réalité tendre, et de Marthe, une personne âgée souffrant de la solitude mais dynamique. A travers les différentes rencontres de Lulu, Solveig Anspach réussit aussi parallèlement à livrer le portrait de gens modestes qui sont ici des laissés-pour-compte de la société. Elle va également reprendre goût à la vie et connaître enfin le bonheur et les joies de la liberté. Karin Viard est toujours autant formidable et confirme qu’elle est une des meilleures actrices françaises. Les seconds rôles sont également tous très bons. On retrouve notamment Bouli Lanners, très surprenant dans un rôle sensible, Claude Gensac, excellente en vieille dame qui aimerait sortir de la solitude, Corinne Masiero en patronne de bar connasse pas très sympa ou encore Pascal Demolon et Philippe Rebbot forment un très sympathique duo de frangins protecteurs.

Lulu femme nue : Photo Bouli Lanners, Karin Viard

Je voyage seule

réalisé par Maria Sole Tognazzi

avec Margherita Buy, Stefano Accorsi, Fabrizia Sacchi, Gianmarco Tognazzi, Alessia Barela, Lesley Manville, Bruno Wolkowitch…

titre original : Viaggio sola

Comédie italienne. 1h25. 2013.

sortie française : 9 juillet 2014

Je voyage seule

Irene vient d’avoir 40 ans. Elle n’a ni mari, ni enfants mais un travail dont tout le monde rêve : elle est « l’invitée surprise » des hôtels de luxe, ce client redouté qui note et juge incognito les standards des services hôteliers. En dehors de son travail, il y a sa sœur Silvia et son ex Andrea. Irene ne recherche pas la stabilité, elle se sent libre et privilégiée. Pourtant, un événement va remettre en question ses certitudes…

Je voyage seule : Photo Margherita Buy, Stefano Accorsi

En France, on a un peu entendu parler de ce film à cause du lamentable résumé qu’a bafouillé Claire Chazal au Journal de 20 heures (notamment « Je voyage seule est l’histoire d’une femme de 40 ans qui voyage toute seule » ou encore « un événement va remettre la question en vie, sa question en jeu »). A cause de ses explications pourries mais involontairement hilarantes, j’imagine que beaucoup n’ont pas voulu aller voir ce film (ça peut se comprendre). Heureusement, Je voyage seule vaut bien mieux que ce très mauvais synopsis. Certes, la mise en scène de Maria Sole Tognazzi (oui, il s’agit bien de la fille d’Ugo Tognazzi) n’est pas exceptionnelle, ni très inventive. Cependant, elle et ses scénaristes Ivan Cotroneo (Amore) et Francesca Marciano (Miele) ont peint avec intelligence et subtilité le portrait d’une femme célibataire et sans enfants, dans une société italienne qui privilégie pourtant la famille (c’est ce qu’on voit d’ailleurs à travers la soeur de l’héroïne), qui trouve son bonheur dans la solitude. Même si un ton frais et léger est omniprésent, les doutes d’Irene touchent. En effet, doit-elle se marier et fonder une famille comme sa soeur histoire qu’elle ne soit plus montrée du doigt ? Aurait-elle dû poursuivre une relation amoureuse avec son meilleur ami ?

Je voyage seule : Photo Margherita Buy

Même si l’héroïne se remet en question, pour une fois, la solitude n’est pas perçu ici comme quelque chose de négatif, contrairement à ce qu’on peut voir d’habitude dans d’autres films. Certaines scènes sont répétitives cependant elles ne sont pas gênantes car il s’agit du quotidien de l’héroïne et surtout à chaque nouveau voyage professionnel, on trouve un nouvel élément important pour comprendre Irene. Ces répétitions passent également plutôt bien car le film est rythmé et drôle. Margherita Buy (vue dans Le Caïman et Habemus Papam, tous deux réalisés par Nanni Moretti), qui a remporté le Donatello de la meilleure actrice pour son interprétation, est excellente dans le rôle de cette femme qui aspire à la liberté et à l’indépendance. Son personnage est très intéressant, profond et complexe. En effet, Irene vit dans son monde faux (et apparemment cela finit par lui convenir). Pourtant, paradoxalement, elle n’est pas forcément une femme fausse. Rien qu’en faisant le choix de ne pas rentrer dans le moule montre qu’elle n’en est pas une. Les scènes avec le couple « pas assez chic » pas bien accepté par le personnel d’un hôtel de luxe montrent également l’humanité dégagée par Irene alors qu’elle se révèle plutôt froide lorsqu’elle procède à ses quotidiennes inspections. Les seconds rôles sont également bien travaillés et bien interprétés.

Je voyage seule : Photo Margherita Buy

Jimmy’s Hall

réalisé par Ken Loach

avec Barry Ward, Simone Kirby, Andrew Scott…

Drame historique irlandais, britannique, français. 1h50. 2014.

sortie française : 2 juillet 2014

Jimmy's Hall

1932 – Après un exil de 10 ans aux États-Unis, Jimmy Gralton rentre au pays pour aider sa mère à s’occuper de la ferme familiale.
L’Irlande qu’il retrouve, une dizaine d’années après la guerre civile, s’est dotée d’un nouveau gouvernement. Tous les espoirs sont permis…
Suite aux sollicitations des jeunes du Comté de Leitrim, Jimmy, malgré sa réticence à provoquer ses vieux ennemis comme l’Eglise ou les propriétaires terriens, décide de rouvrir le « Hall », un foyer ouvert à tous où l’on se retrouve pour danser, étudier, ou discuter. À nouveau, le succès est immédiat. Mais l’influence grandissante de Jimmy et ses idées progressistes ne sont toujours pas du goût de tout le monde au village. Les tensions refont surface.

Jimmy's Hall : Photo Barry Ward, Simone Kirby

Jimmy’s Hall a été présenté au dernier festival de Cannes présidé par Jane Campion mais est reparti bredouille. Cependant, même s’il ne s’agit pas de son meilleur selon moi, ce nouveau long-métrage de Ken Loach reste tout de même très bon. Loach et son fidèle scénariste Paul Laverty se sont inspirés de la pièce Jimmy Gralton’s Dancehall. Le Jimmy  Gralton du titre était un communiste irlandais qui avait pris la nationalité américaine en 1909 après son exil. En 1921, il est retourné en Irlande et il a ouvert un dancing dans le comté de Leitrim. Si le dancing était vu comme un lieu chaleureux et ouvert, les autorités – notamment l’Eglise – le voyaient comme une nouvelle provocation politique. En 1933, sans aucun procès, Jimmy a dû quitter définitivement l’Irlande pour les Etats-Unis. Ce n’est pas la première fois que Loach s’intéresse à l’histoire irlandaise puisqu’en 2006 il avait tourné Le Vent se lève (The wind that shakes the Barley), récompensé par la Palme d’Or. Même si l’histoire est différente, on ne peut pas s’empêcher de penser à ce film. Pour moi Le Vent se lève était plus réussi car le scénario était écrit avec plus de clarté alors que le fond historique était très complexe. Je dois avouer que même en connaissant un peu les enjeux en Irlande durant cette période je n’ai pas toujours trouvé le film très accessible, surtout dans la seconde moitié.

Jimmy's Hall : Photo Andrew Scott, Brían F. O'Byrne, Jim Norton

J’ai aussi un autre petit reproche à faire : je trouve que le dancing, pourtant au coeur du film, pas assez présent, ce qui m’a parfois frustrée. Cependant, les habitués de Ken Loach, dont moi, y trouveront leur compte. En effet, le personnage principal, très attachant et parfaitement bien incarné par l’inconnu Barry Ward, est une représentation de la liberté (expression, culturelle, politique) grâce à la création de son dancing. Le cinéma de Loach peut parfois déranger à cause de sa vision manichéenne de la société pourtant à chaque fois le réalisateur n’en fait pas un défaut. Les oppositions entre les classes, qui auraient pu devenir pénibles, permettent à l’histoire d’être plus forte et émouvante. La romance entre Jimmy et Oonagh est également très touchante et jamais niaise. Cependant, comme très souvent dans les films de Loach, malgré la gravité du sujet, on retrouve des touches d’humour, qui sont toujours les bienvenues. Enfin j’ai également été séduite par la reconstitution historique grâce à de très beaux décors et costumes et une magnifique photographie. Pour conclure, même s’il a quelques défauts, Jimmy’s Hall est un bon film, intéressant sur le plan historique et émouvant grâce à sa dimension humaine.

Jimmy's Hall : Photo Barry Ward