L’Homme qui tua Don Quichotte

réalisé par Terry Gilliam

avec Adam Driver, Jonathan Pryce, Joana Ribeiro, Olga Kurylenko, Stellan Skarsgard, Sergi Lopez, Rossy de Palma…

titre original : The Man Who Killed Don Quixote

Comédie dramatique, aventure britannique, espagnol, français, belge, portugais. 2h12. 2018.

sortie française : 19 mai 2018

Toby, un jeune réalisateur de pub cynique et désabusé, se retrouve pris au piège des folles illusions d’un vieux cordonnier espagnol convaincu d’être Don Quichotte. Embarqué dans une folle aventure de plus en plus surréaliste, Toby se retrouve confronté aux conséquences tragiques d’un film qu’il a réalisé au temps de sa jeunesse idéaliste: ce film d’étudiant adapté de Cervantès a changé pour toujours les rêves et les espoirs de tout un petit village espagnol. Toby saura-t-il se racheter et retrouver un peu d’humanité? Don Quichotte survivra-t-il à sa folie? Ou l’amour triomphera-t-il de tout?

L'Homme qui tua Don Quichotte : Photo

On croyait Terry Gilliam éternellement maudit avec cette adaptation folle du chef-d’oeuvre de Cervantes : après avoir multiplié les galères pendant (pratiquement) une trentaine d’années, le film tant attendu est enfin sorti dans les salles après être passé par la case Cannes (en film de clôture). Lost in La Mancha (de Keith Fulton et Louis Pepe) retraçait même le tournage chaotique d’une des premières versions du film avec Johnny Depp, Jean Rochefort (cité à la fin du long-métrage, avec John Hurt, dans les dédicaces-hommages) et Vanessa Paradis. Même une fois installée dans la salle, le générique démarrant, j’ai du mal à réaliser complètement que j’allais ENFIN découvrir ce film officiellement abouti pour de bon. L’Homme qui tua Don Quichotte a beau avoir des défauts, être imparfait – pour retraduire le propos, il est parfois bordélique (déjà présent dans d’autres longs-métrages de Gilliam) – il s’agit pourtant d’une jolie réussite. Et je ne dis pas cela à cause de la difficulté à mettre en place ce projet (parce que cela n’excuse pas tout : la preuve, je n’avais pas apprécié L’Imaginarium du Dr Parnasssus en connaissant pourtant les circonstances difficiles pour finir le tournage suite au décès soudain de Heath Ledger). Adapter une grande adaptation littéraire, voire même un mythe littéraire même (la précision est importante) n’était pas simple. Et Terry Gilliam en a totalement conscience : c’est certainement pour cette raison qu’il ne cherche pas à produire un résultat qui se veut fidèle. En réalité, par cette relecture contemporaine, l’ex-Monty Python a surtout préféré se concentrer sur l’essence même de ce mythe. La relecture ne se contente alors pas de transposer du texte à l’écran, elle englobe aussi les enjeux mêmes qu’a pu procurer ce texte dans son histoire littéraire et son influence dans la perception et la réception littéraire (et artistique en général). Terry Gilliam propose alors une adaptation qui devrait enchanter les lecteurs du roman mais il s’adresse aussi à des spectateurs qui ne connaissent pas spécialement l’oeuvre de Cervantes (voire même pas du tout). Gilliam ne se veut pas élitiste, il ne veut pas non plus exclure une partie du public : l’art, ses différents enjeux et sa traversée dans le temps ne permettent de toute façon pas de rejeter le spectateur. Au contraire, par sa grandiloquence, notamment esthétique, le réalisateur est en réalité d’une grande générosité, rendant son oeuvre autant drôle que touchante : même si le spectateur ne saura pas toujours où il pose ses pieds, il est vivement invité dans ce voyage de mise en abyme et d’interrogations sur le renouvellement artistique.

L'Homme qui tua Don Quichotte : Photo Adam Driver, Jonathan Pryce

Parler de soi et de sa carrière n’a rien de nouveau et n’est pas toujours signe d’oeuvre de qualité – Steven Spielberg en est selon moi la preuve avec Ready Player One. Mais la démarche de Gilliam semble honnête et surtout cette mise en abyme avec sa carrière et ces précédents Don Quichotte avortés nourrissent ce nouveau et défini Don Quichotte. Il ne s’agit pas d’une simple introspection, Gilliam porte définitivement les concepts de théories littéraires et j’en profite pour encourager vivement les étudiants et chercheurs en littérature comparée à découvrir ce film qui est tout simplement fait pour vous (j’ai envie de dire « nous » mais ça fait un moment que je ne suis plus attachée à ce domaine). Ainsi, en plus de s’ajouter au traitement malin de la mise en abyme, à partir de cet aboutissement d’adaptation, on peut s’interroger sur la notion de palimpseste (réécrire sur quelque chose pas totalement d’effacé). Puis, Gilliam joue avec la notion du flou : le spectateur doit parfois reconstituer le temps du récit, entre le passé et le présent, entre la lecture de Cervantès, celle de Toby et indéniablement celle de Gilliam. Alors que le film se situe nettement dans le présent des spectateurs, sans jamais relâcher cette temporalité d’origine, il donne de plus en plus l’illusion de se situer dans un autre temps. Enfin, le réalisateur évoque peut-être le point le plus important, qui confirme non seulement la connexion entre les arts, mais qui définit peut-être même n’importe quel objet artistique :  chaque oeuvre est un éternel recommencement, puisant nécessairement dans ce qui a été avant. Rien qu’à partir de là, avec une réelle intelligence et n’en oubliant jamais qu’il s’agit avant tout d’une oeuvre portant d’un langage cinématographique (car parler autant de concepts littéraires pour nourrir l’oeuvre aurait pu, par conséquent, transformer ce Don Quichotte en une oeuvre trop littéraire, ce qui n’est pas le cas), Gilliam se sert des différents concepts littéraires et plus globalement artistiques pour aborder le thème de la folie dans l’art. Est-ce ce renouvellement nécessaire qui rend l’artiste fou ? Chaque artiste est-il connecté à ses personnages, ce qui explique leur folie réciproque ? La folie est-elle nécessaire pour créer une oeuvre personnelle ne correspond pas aux attentes des grands majors ? Malgré ce sentiment de brouillon, qui pourtant finalement aussi partie des enjeux du film, L’homme qui tua Don Quichotte est une oeuvre intemporelle et universelle sur la figure de l’artiste face à la folie artistique, accentuant autant le duo formé par Adam Driver (qui, décidément, sait très bien choisir ses films et ses réalisateurs) et Jonathan Pryce (qui avait déjà tourné sous la direction de Gilliam avec Brazil) est fantastique.

L'Homme qui tua Don Quichotte : Photo Adam Driver, Jonathan Pryce

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La Femme au tableau

réalisé par Simon Curtis

avec Helen Mirren, Ryan Reynolds, Daniel Brühl, Katie Holmes, Max Irons, Charles Dance, Tatiana Maslany, Antje Traue, Elizabeth McGovern, Jonathan Pryce, Tom Schilling, Moritz Bleibtreu, Frances Fisher, Henry Goodman, Nina Kunzendorf, Justus von Dohnányi…

titre original : Woman in Gold

Drame britannique, américain. 1h50. 2015.

sortie française : 15 juillet 2015 (cinéma) / 18 novembre 2015 (dvd)


 

La femme au tableau a été vu dans le cadre de la nouvelle opération de Dvdtrafic de Cinetrafic. Je vous encourage à aller voir quelques liens qui vous donneront quelques idées : le meilleur du cinéma / les derniers bons films aimés par les internautes.

Evidemment, un immense merci à M6-SND !

La femme au tableau

Lorsqu’il fait la connaissance de Maria Altmann, un jeune avocat de Los Angeles est loin de se douter de ce qui l’attend… Cette septuagénaire excentrique lui confie une mission des plus sidérantes : l’aider à récupérer l’un des plus célèbres tableaux de Gustav Klimt, exposé dans le plus grand musée d’Autriche, dont elle assure que celui-ci appartenait à sa famille ! D’abord sceptique, le jeune avocat se laisse convaincre par cette attachante vieille dame tandis que celle-ci lui raconte sa jeunesse tourmentée, l’invasion nazi, la spoliation des tableaux de sa famille, jusqu’à sa fuite aux Etats-Unis. Mais l’Autriche n’entend évidemment pas rendre la « Joconde autrichienne » à sa propriétaire légitime… Faute de recours, ils décident d’intenter un procès au gouvernement autrichien pour faire valoir leur droit et prendre une revanche sur l’Histoire.

La femme au tableau : Photo Helen Mirren, Ryan Reynolds

Pour ceux qui ont envie de connaître la véritable histoire des personnages dans les grandes lignes (peut-être que ça poussera certains d’entre vous à découvrir ce film), je vous fais un petit résumé car je trouve cela intéressant pour mieux comprendre les enjeux même de ce film. Je ne considère pas vraiment les lignes ci-dessous comme un spoiler dans le sens où n’importe qui peut connaître cette histoire en fouillant sur le Net ou en regardant même des reportages dessus. Mais je me suis dit que certains voudraient justement profiter de l’occasion pour connaître cette histoire, je ne veux donc pas trop vous gâcher la surprise. Bref, lisez mes impressions juste après ce premier paragraphe informatif. La Femme au tableau est tiré de l’histoire vraie de Maria Altmann et de  Randy Schonberg. En effet, Maria Altman est une Autrichienne juive qui s’est exilée aux Etats-Unis suite à la montée du nazisme. En 1998, la dame étant tout de même déjà septuagénaire, elle décide de récupérer le Portrait d’Adele Bloch-Bauer I de Gustav Klimt. La Adele du portrait était tout simplement la tante de Maria. Ce tableau appartenait donc à sa famille mais les nazis l’ont dérobé. Il s’est donc retrouvé jusqu’en 2006 au musée du Belvédère à Vienne. Pour cela, elle fait appel à un certain Randy Schonberg, un jeune avocat avec des soucis financiers. Il est également lui-même d’origine autrichienne et sa famille connait déjà Maria. Il a surtout l’impression d’être « reconnu » parce qu’il est le petit-fils du compositeur d’Arnold Schönberg. Randy accepte la demande de Maria au début pour des raisons financières puis finalement suite à son voyage en Autriche et en comprenant pourquoi Maria tient tant à récupérer ce bien familial, il va se sentir personnellement concerné et va réellement s’impliquer dans cette mission. Finalement, face à ce combat difficile et acharné, Maria réussit à récupérer ce tableau qui est tout de même l’équivalent de La Joconde en Autriche ! Depuis, vous pourrez voir ce fameux tableau, racheté par le milliardaire Roland Lauder (c’est le fils d’Estée Lauder pour ceux qui ne le sauraient pas) à la Neue Galerie qui se situe à New York. Enfin, Randy Schonberg a ouvert un cabinet spécialisé dans la restitution d’oeuvres d’art.

La femme au tableau : Photo Max Irons, Tatiana Maslany

Les biopics ou tout ce qui tourne autour des histoires vraies (c’est typiquement hollywoodien) ne sont pas forcément mon genre de prédilection (même si dans le lot, il y a évidemment de très bons films), je redoutais un peu à l’idée de découvrir ce film qui a un titre français absolument affreux encore une fois. Cela dit, le sujet m’intéressait et puis je fais de mon mieux pour ne plus rater de films avec la formidable Helen Mirren. Finalement, La Femme au tableau est plutôt une bonne surprise. Certes, ce n’est pas forcément LE film de l’année mais il est bien meilleur qu’il en a l’air. Après, je ne crie pas non plus au génie dans le sens où la mise en scène de Simon Curtis (My Week with Marilyn) n’est pas non plus très ambitieuse même si elle n’est pas non plus mauvaise, elle est même tout à fait correcte. Il faut aussi reconnaître une envie de nous faire sortir les mouchoirs. Cependant,  le film m’a tout de même beaucoup touchée, en tout cas quelque chose fonctionne véritablement bien malgré ces quelques défauts et facilités. Ce n’est pas la première fois que le cinéma évoque cette sombre période de l’histoire de l’art liée au nazisme. Récemment, Georges Clooney revenait sur ce sujet avec le pas très réussi et assez lourdingue Monuments Men. Je trouve ici tout le propos autour de l’importance de l’art tout de même plus pertinent, surtout dans ce type de production assez grand public. Certes, ce n’est pas forcément nouveau mais cela reste intéressant de voir comme l’histoire individuelle rejoint l’Histoire collective, c’est-à-dire comment l’Histoire peut avoir des répercussions sur les histoires individuelles et jusqu’à quand. A travers cette histoire vraie et donc aussi par le biais de l’art, le film de Simon Curtis a voulu souligner le rapport de l’homme face à l’Histoire : assumer ses responsabilités serait-il un moyen de tourner la page ?

La femme au tableau : Photo Katie Holmes, Ryan Reynolds

Là encore, rien de révolutionnaire mais le long-métrage traite plutôt bien la question de l’identité, notamment à travers l’utilisation du langage. Si le film ne possède pas toujours une mise en scène très intéressante (mais encore une fois pas non plus honteuse), en revanche j’ai bien aimé son esthétisme (j’ai notamment apprécié la différence entre les deux époques). La reconstitution de l’époque (par les costumes et les décors) est très réussie, la photographie est également remarquable (et honnêtement le film m’a même donné envie d’aller à Vienne, j’ai très envie de me programmer ce voyage !). De plus, j’ai apprécié la belle musique de Hans Zimmer et Martin Phipps. Enfin, les interprétations de deux acteurs principaux ne sont certainement pas totalement étrangers à la réussite de ce film. Helen Mirren est de nouveau excellente dans le rôle de cette femme « excentrique » (elle n’a pas sa langue dans sa poche et a un certain sens de la répartie), elle réussit à rendre son personnage combative, chaleureuse et fragile à la fois. Je vous conseille vraiment de regarder le film en version originale car l’accent de Mirren est un régal et apporte un vrai petit plus ! De plus, j’ai été très surprise par l’interprétation de Ryan Reynolds qui parvient à ne pas se faire manger par la pourtant très impressionnante Mirren. J’avais vraiment du mal avec cet acteur auparavant mais je trouve qu’il progresse réellement de film en plus et ça fait plaisir de voir que rien n’est jamais perdu ! Les seconds rôles sont également bons, je pense notamment au toujours très sympathique Daniel Brühl ou encore à Tatiana Maslany qui interprète le personnage de Maria plus jeune (je ne l’avais jamais vue dans des films ou séries – en tout cas je ne l’avais jamais remarquée auparavant) qui s’en sort pas mal du tout. Par contre, voir Katie Holmes jouer cinq minutes faire « la femme de », ça fait un peu de la peine…

La femme au tableau : Photo Antje Traue