[+interview] La Fille aux deux visages

réalisé par Romain Serir

avec Timothy Cordukes, Estelle Halimi, Andréa-Laure Finot…

Drame, épouvante-horreur français. 1h15. 2016.

sortie française : 4 avril 2018

Clarisse rencontre Marc, un jeune chirurgien, avec qui elle passe la nuit dans son hôtel particulier. Au matin, la jeune femme se rend compte qu’elle a été dupée : après l’avoir enfermée dans une chambre de la maison, Marc va l’obliger à endosser le rôle de sa défunte épouse, jusqu’à lui donner son visage. Peu à peu, Clarisse va devenir Hélène… Mais peut-on effacer son identité pour celle d’une autre ?

La Fille aux deux visages a parcouru un long chemin avant d’atterrir dans les salles début avril prochain (hélas, de manière confidentielle, mais c’est tellement mieux que rien du tout). Passé par la plateforme participative Ulule pour se faire co-financer, le long-métrage a été projeté dans une dizaine de festivals ces deux dernières années. Comme l’indique son titre, il s’agit d’un hommage évident aux Yeux sans visage de Franju (l’utilisation du noir et blanc confirme cette grosse référence en question). Mais d’autres forts clins d’oeil au cinéma ou même à la littérature sont également au coeur de cette oeuvre : De Palma, Polanski, Frankenstein, Satoishi Kon pour ne citer qu’eux… Le choix d’assumer ouvertement de telles références est toujours très risqué car le film peut très vite tomber dans le catalogue du fan service : il y a également toujours la crainte de voir un réalisateur surexposer ses goûts. Le réalisateur Romain Serir, qui signe ici son premier long-métrage, est un passionné de cinéma et cela se ressent dans cette oeuvre peut-être imparfaite mais indéniablement généreuse et surtout bien foutue. Certes, la frontière avec les risques exposés n’est pas parfois pas loin mais  je crois que Serir évite globalement ce que je pouvais redouter principalement pour deux raisons : la modestie et la sincérité. Il sait très bien qu’il n’est pas Franju ou quoi que ce soit, il ne le prétend pas l’être. Il fait finalement son truc à sa sauce, sans prétention, en suivant toujours ses propres idées. Ambitieux, le film l’est sans cesse et pas uniquement parce qu’il se nourrit de ces références plutôt judicieusement. Le noir et blanc, rappelant ici autant le film de Franju que l’expressionnisme allemand, renforce alors la peur permanente tout comme il apporte un certain onirisme (on ne sait plus totalement si nous sommes toujours dans la réalité ou non). Le changement de format est également intéressant pour plusieurs raisons. En effet, le film débute et se termine sur du 1.85 (on en retrouve aussi dans certains flashbacks). Puis, c’est le format 1.33 qui prend le dessus, insistant encore plus ce sentiment d’enfermement (déjà que le film est pratiquement un huis-clos). Ce changement de format est alors cohérent avec la modification de la personnalité féminine, parfois également hachée par un split-screen et par l’alternance du temps. Associée à la notion du « double », l’aliénation de la femme est certainement un des thèmes centraux de ce film, plutôt bien traitée par une mise en scène précise et des choix esthétiques qui ne servent pas uniquement à faire joli comme on aurait pu le craindre. Les thèmes ne sont évidemment pas nouveaux, mais la variante personnelle proposée par le jeune réalisateur n’en reste pas moins intéressante. La fille aux deux visages est alors un film sans cesse sous tension captivant et rythmé : il faut dire que le film ne dépasse pas les 75 mn. Romain Serir a d’abord signé des courts-métrages et des publicités, l’habitude de manier et de maîtriser un format court se ressent. Dans un sens, c’est plutôt une bonne chose car le film va droit au but. Cela dit, cela peut aussi créer une petite frustration dans le sens où certains personnages (plutôt bien interprétés) auraient pu être plus approfondis. Mais dans l’ensemble, La fille aux deux visages s’en tire plus que bien sur tous les points. On attend désormais Romain Serir sur son second long-métrage, en espérant qu’il fasse plus de bruit.

Interview – Romain Serir

Je remercie très sincèrement Marteau Films qui m’a fait découvrir ce premier long-métrage prometteur et qui m’a permis de décrocher cette première interview sur ce blog. Et ça fait du bien d’avoir cette opportunité, vous ne l’imaginez même pas. Surtout en interrogeant un réalisateur dont on a apprécié le travail. Ce réalisateur s’appelle Romain Serir. Il signe ici un son premier long-métrage. Mais il n’a pas chômé avant cette Fille aux deux visages. Il a commencé comme monteur et réalisateurs de pub. Puis, il a également signé quatre courts-métrages : One Man Show, Ellvis, Lupin 2.0. et La Traversée. Enfin, il est également le créateur de Ciné Fuzz.

Tout d’abord, un grand bravo pour votre film, une belle réussite. J’ai été frappée par le challenge technique et esthétique. Est-ce le défi esthétique qui vous a poussé à réaliser ce film en particulier ou est-ce que l’idée esthétique est arrivée après l’écriture même du film ? 

Alors tout d’abord, merci. L’esthétique du film a un peu été imaginé en même temps que l’écriture. Le défi c’était de trouver une façon crédible de raconter une histoire avec un petit budget, donc très vite durant l’écriture je ne pouvais pas m’empêcher de chercher des angles et un point de vue esthétique assez « visible » pour justement faire que mon histoire tienne sur ces deux jambes. Le noir et blanc permettait aussi de renvoyer le film à mes références, un cinéma français un peu à l’ancienne. Et puis ça permettait de rester un peu ambiguë par rapport aux scènes plus « violentes » qui n’avaient vraiment pas la même impression une fois passée de la couleur au noir et blanc.

Le double et la figure féminine victime de violences des hommes sont deux thèmes liés. Cela vous a paru évident d’établir cette connexion et d’évoquer ces thèmes ?

En fait le double est un thème que je visite beaucoup mais pas forcément que à travers une figure féminine. Ici c’est le cas effectivement, et l’idée du double marque peut-être plus dans ce cas précis. Et c’est vrai qu’il y a beaucoup de films qui mettent en avant des personnages féminins en proie à une sorte de monstre humain comme dans mon film. Le double sert autant dans ce cas à marquer une fracture identitaire qu’à montrer la tentative de contrôle absolu du personnage masculin principal. D’abord il veut la changer physiquement puis mentalement. Il y a en gros celle qu’il voudrait qu’elle soit, et celle qu’elle est réellement. Et c’est quelque chose qu’on peut retrouver dans certaine relation amoureuse toxique je pense, que ça soit pour un homme ou pour une femme.

Votre travail est très ambitieux, surtout pour un premier long-métrage. Et j’imagine que c’est naturel pour un cinéaste – et un artiste en général – de s’inspirer de ce qu’on a vu, de ce qu’on admire, pour nourrir son propre travail. Comment avez-vous fait pour vous inspirer de grandes figures du cinéma et même littéraires tout en proposant votre propre univers ? Est-ce effrayant de puiser dans ces grandes références ?

Je savais qu’en partant dans un synopsis comme celui-ci, j’allais me confronter un peu à mes artistes de référence. Mais je pense, surtout pour un premier long, que c’était en quelque sorte vital pour m’en affranchir. Je me voyais mal chercher à contourner mes inspirations, au contraire même je voulais que mon film s’inscrive dans leurs sillages. Il y avait aussi un jeu amusant et effrayant à faire avec cela. Notamment quand on reprend une scène comme celle de l’opération qui rend hommage à celle du film de Franju, Les Yeux sans visages. Je ne pouvais pas refaire la même scène donc je m’imposais de trouver un autre angle qui du coup m’était plus donné par l’histoire de mon film propre.

Votre film mélange les genres : l’horreur, le thriller, le film noir… Il y a en ce moment toute une interrogation sur le cinéma français de genre, un peu moins mis dans l’ombre qu’auparavant. Pensez-vous qu’il y a un véritablement changement de ce côté-là, que ce soit côté visibilité du public ? Du côté des professionnels ?  

Peut-être. Il y a clairement une envie de la part des scénaristes, réalisateurs et producteurs de faire du cinéma de genre en France. Plus qu’avant c’est certain. Grave est un bon point de départ qu’on me cite souvent quand je propose un projet depuis quelques temps. Donc il y a quelque chose qui bouge. Je pense par contre que ça peut vite retomber. Il suffit d’un échec, d’une polémique, pour que cela redevienne très difficile. Je crois qu’en France ça marche vraiment par vague. Et puis le cinéma de genre français est surtout vu dans sa globalité à l’étranger. On a pas encore trouvé le moyen de produire des films fantastiques ou d’horreur avec de très gros moyens et pourtant c’est le genre qui en a le plus besoin.

Quels sont vos prochains projets ? D’après ce que j’ai compris, vous allez continuer à vous attaquer à du cinéma de genre. 

Oui je crois sans aucun doute que le cinéma de genre est le type de cinéma que j’ai envie d’explorer pendant encore un long moment. Il y a de quoi faire et beaucoup d’histoires à raconter, surtout en France. Là je suis surtout en train d’écrire différents projets encore au stade de pré-production, mais plus du tout dans la même économie au niveau budget. Donc hélas, ça prend beaucoup plus de temps.

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Gemma Bovery

réalisé par Anne Fontaine

avec Fabrice Luchini, Gemma Artenton, Jason Flemyng, Isabelle Candelier, Kacey Mottet Klein, Niels Schneider, Edith Scob, Mel Raido, Pip Torrens, Elsa Zylberstein, Pascale Arbillot, Philippe Uchan…

Comédie dramatique française. 1h40. 2014.

sortie française : 10 septembre 2014

Gemma Bovery

Martin est un ex-bobo parisien reconverti plus ou moins volontairement en boulanger d’un village normand. De ses ambitions de jeunesse, il lui reste une forte capacité d’imagination, et une passion toujours vive pour la grande littérature, celle de Gustave Flaubert en particulier. On devine son émoi lorsqu’un couple d’Anglais, aux noms étrangement familiers, vient s’installer dans une fermette du voisinage. Non seulement les nouveaux venus s’appellent Gemma et Charles Bovery, mais encore leurs comportements semblent être inspirés par les héros de Flaubert. Pour le créateur qui sommeille en Martin, l’occasion est trop belle de pétrir – outre sa farine quotidienne – le destin de personnages en chair et en os. Mais la jolie Gemma Bovery, elle, n’a pas lu ses classiques, et entend bien vivre sa propre vie…

Gemma Bovery : Photo Fabrice Luchini

Anne Fontaine adapte le roman graphique Gemma Bovery de Posy Simmonds, auteure de Tamara Drewe (adapté par Stephen Frears et avec, dans le rôle-titre, une certaine Gemma Artenton). Comme le suggère le titre, Simmonds a revisité le roman de Gustave Flaubert, Madame Bovary, en jouant avec l’effet de mise en abyme : en effet, Martin, le personnage principal, prend conscience que sa voisine est un double d’Emma Bovary. Le film s’intitule Gemma Bovery mais pourtant c’est bien Martin qui est réellement au centre de l’histoire car c’est lui qui remarque cette forte intertextualité et en joue. Il est fasciné par ce double littéraire. Tout d’abord observateur, il devient petit à petit un marionnettiste, un auteur qui réécrit l’histoire (afin que Gemma n’ait justement pas le même destin qu’Emma Bovary), presque lui-même un double de Flaubert. Martin pourrait même être un Emma Bovary en masculin (n’oublions pas la célèbre phrase que Flaubert aurait prononcée : « Madame Bovary, c’est moi« ). C’est ce lien entre le cinéma et la littérature qui fait le charme de ce long-métrage. Grâce à ce parallèle, Anne Fontaine signe un film amusant, frais, divertissant, drôle et mélancolique à la fois. Il n’y a pas besoin d’avoir lu le roman de Flaubert pour comprendre et apprécier ce film car les parallèles entre le texte et le film sont établis de manière assez ludiques, sans que cela soit lourd.

Gemma Bovery : Photo Fabrice Luchini

La réalisatrice offre quelques scènes particulièrement savoureuses, voire même hilarantes : je pense par exemple à celles avec Martin qui s’énerve contre la mort aux rats, celle de l’abeille (drôle et sensuelle à la fois) et évidemment la dernière scène sont hilarantes) ou encore la toute dernière scène. Il y a également des répliques très bien trouvées (notamment celle de Martin à son fils : « Je préférerais que tu te drogues plutôt que d’entendre des conneries pareilles« ). Cependant, même si la réalisation reste tout de même correcte, j’ai un peu regretté qu’elle ne soit pas à la hauteur de l’ambition du sujet. Même si on ne boude pas son plaisir, j’ai trouvé qu’elle manquait légèrement de piquant et dans la seconde partie, il me semble qu’il y a quelques petits problèmes de rythme. Le casting est un des atouts de ce film. Fabrice Luchini est encore une fois énorme, les fans de l’acteur seront comblés. De plus, je ne vois que lui pour interpréter le rôle principal, lui qui aime tant la littérature et les femmes ! Gemma Artenton est également excellente dans le rôle d’Emma Bovary bis, et je l’ai même trouvée bien plus convaincante que dans Tamara Drewe. Dans les seconds rôles, j’ai également bien aimé Isabelle Candelier, très drôle dans le rôle de la femme dépassée de Martin ou encore Elsa Zylberstein, parfaite en bourgeoise énervante.

Gemma Bovery : Photo Fabrice Luchini, Gemma Arterton, Niels Schneider

The Double

réalisé par Richard Ayoade

avec Jesse Eisenberg, Mia Wasikowska, Wallace Shawn, Noah Taylor, Yasmin Paige, Cathy Moriarty, James Fox, Sally Hawkins, Chris O’Dowd, Craig Roberts…

Drame, thriller britannique. 1h33. 2013.

sortie française : 13 août 2014

The Double

Garçon timide, Simon vit en reclus dans un monde qui ne lui témoigne qu’indifférence. Ignoré au travail, méprisé par sa mère et rejeté par la femme de ses rêves, il se sent incapable de prendre son existence en main. L’arrivée d’un nouveau collègue, James, va bouleverser les choses, car ce dernier est à la fois le parfait sosie de Simon et son exact contraire : sûr de lui, charismatique et doué avec les femmes. Cette rencontre amène James à prendre peu à peu le contrôle de la vie de Simon…

The Double : Photo Jesse Eisenberg

Après la bonne surprise Submarine, l’acteur de la série The IT Crowd Richard Ayoade, reconverti en réalisateur, signe son second long-métrage The Double, adapté du roman de Dostoïevski. Quant au scénario,il a été co-écrit par Avi Korine (le frère de Harmony, ce dernier étant l’un des producteurs exécutifs). Hélas, The Double est beaucoup moins convaincant que Submarine, même s’il a ses qualités. Esthétiquement, le film est remarquable. Les décors permettent de plonger le spectateur dans un temps à la fois indéfini, décalé et sombre. Les jeux avec l’espace et la lumière sont également intéressants et la photographie est très belle. Le film est également sauvé par son humour noir. Hélas on a l’impression de regarder une oeuvre pas aboutie, qui manque de consistance et qui n’apporte rien de neuf à un sujet passionnant, celui de la dualité. Je m’attendais aussi à un film plus dérangeant. Si le thème de la solitude est plutôt bien traité, par contre, les questions de l’identité et de l’affirmation de soi ne sont pas forcément toujours bien exploitées. En effet, en utilisant qu’un seul point de vue, tout m’a semblé un peu trop facile et clair, les pistes n’étant pas assez brouillées. Malgré un montage hystérique, l’effet schizophrène ne fonctionne pas du tout. Surtout l’angoisse fait souvent place à l’ennui, le début étant particulièrement mou. Du coup, malgré des procédés théâtraux pourtant bienvenus, la dimension tragique qu’aurait dû posséder ce film n’est pas suffisamment présente.

The Double : Photo Jesse Eisenberg, Mia Wasikowska

La musique d’Andrew Hewitt est très réussie mais elle n’est pas toujours bien utilisée et devient même lassante. Heureusement qu’il y a Jesse Eisenberg, qui parvient parfaitement à donner vie à deux personnages différents (d’un côté, un asocial invisible aux yeux de la société, de l’autre un homme sûr de lui et aimé de tous) avec le même physique. En revanche, Mia Wasikowska est pour moi une erreur de casting. Elle n’arrive jamais à trouver son interprétation : elle est soit trop théâtrale, sauf qu’elle ne trouve jamais son rythme (ce qui se voit encore plus quand on entend le débit impressionnant de Eisenberg), soit elle a l’air de s’en foutre (le risque quand on joue une dépressive). En conclusion, même s’il s’est un peu raté (il ne s’agit pas non plus d’une catastrophe), Richard Ayoade reste pour moi un réalisateur à suivre. Certes, il n’a pas tout inventé (les références, de Hitchcock à Lynch en passant par Gilliam ou Kafka, sont très – trop ? – visibles), mais il a tout de même un univers intéressant, décalé, avec de l’humour noir. Peut-être qu’il a vu un peu gros pour un deuxième film.

The Double : Photo Jesse Eisenberg

Viva la libertà !

réalisé par Roberto Ando

avec Toni Servillo, Valerio Mastandrea, Valeria Bruni Tedeschi, Michela Cescon, Renato Scarpa, Eric Nguyen, Judith Davis, Andrea Renzi…

Comédie italienne. 1h34. 2013.

sortie française : 5 février 2014

Viva La Libertà

Enrico Oliveri, secrétaire général du parti de l’opposition est inquiet : les sondages le donnent perdant. Un soir, il disparaît brusquement laissant une note laconique. C’est la panique au sein du parti, tout le monde s’interroge pour essayer de comprendre les raisons de sa fuite pendant que son conseiller Andrea Bottini et sa femme Anna se creusent la tête pour trouver une solution. C’est Anna qui évoque en premier le nom du frère jumeau du secrétaire général, Giovanni Ernani, un philosophe de génie, atteint de dépression bipolaire. Andrea décide de le rencontrer et élabore un plan dangereux…

Viva La Libertà : Photo Toni Servillo

Roberto Ando adapte son propre roman, Le Trône Vide. En voyant le sujet, on ne peut s’empêcher à l’excellent film Habemus Papam, réalisé par son compatriote Nanni Moretti: en effet, un homme qui a de hautes responsabilités prend la fuite. Comment réagir face à cette situation ? Dans le film de Moretti, on faisait vaguement croire que le Pape se cachait derrière les rideaux de sa fenêtre. Ici, Ando utilise merveilleusement la vieille stratégie du jumeau. Heureusement que la comparaison s’arrête là, même si on peut conclure que le cinéma italien propose toujours des films à la hauteur. Le scénario est en tout cas un des points forts de ce film. Malgré quelques flottements, notamment dans la partie qui se déroule en France, la mise en scène est dans l’ensemble plutôt bonne, proposant parfois quelques idées astucieuses. Il faut tout de même remercier ce cher Toni Servillo, toujours aussi classe et probablement un des meilleurs acteurs de notre époque. Sans sa performance, je ne suis pas sûre que le film aurait pu autant bien fonctionner. Au bout d’un moment, j’avais vraiment l’impression de voir presque deux acteurs différents qui se ressembleraient physiquement. D’un côté, il arrive totalement à incarner la froideur d’Enrico et de l’autre le jovial Giovanni. Servillo est à l’aise dans le rôle du politicien, rappelant son rôle dans Il Divo de Paolo Sorrentino, dans lequel il était un épatant Giulio Andreotti. Il est également très à l’aise dans le rôle de ce professeur de philosophie fou, qui finit par nous séduire par ses mots, permettant ainsi au film d’aborder des thèmes sérieux sur un ton léger.

Viva La Libertà : Photo Toni Servillo, Valerio Mastandrea

La fin est particulièrement intelligente : elle a un côté mystérieux et même schizophrène. On ne sait pas si on a en face Enrico ou Giovanni mais finalement c’est comme si les deux étaient enfin réunis pour ne former qu’une seule personne. Tout le casting est d’ailleurs très convaincant, notamment Valerio Mastandrea, qui a remporté le Donatello du meilleur acteur dans un second rôle. Au-delà de l’exercice théâtral parfaitement maîtrisé, le propos du film est particulièrement saisissant : la politique et le cinéma sont deux « arts » plus proches qu’ils en ont l’air grâce à l’emploi des mots. Les discours de Giovanni, totalement improvisés, séduisent grâce à leur spontanéité mais leur poids et le rythme. Les mots ont finalement une responsabilité dans l’engagement politique, redonnant ainsi de l’espoir à ceux qui n’en ont plus. Ils montrent aussi l’assurance, la confiance et même le pouvoir, de ceux qui les prononcent, c’est-à-dire les politiciens, qui deviennent des acteurs face au public citoyen. Enfin, le réalisateur s’interroge également sur la réelle définition de la folie : en effet, Giovanni est-il vraiment le plus fou des deux frères ? En fuyant ses responsabilités politiques, qui pourrait avoir des conséquences sur le destin de son pays, Enrico est aussi en quelque sorte un fou.

 Viva La Libertà : Photo Saskia Vester, Toni Servillo