Before I Wake

réalisé par Mike Flanagan

avec Kate Bosworth, Jacob Tremblay, Thomas Jane, Dash Mihok…

Thriller, épouvante-horreur, drame améicain. 1h37. 2016.

sortie française (Netflix) : 28 avril 2017

Un jeune couple adopte un petit garçon orphelin dont les rêves et cauchemars prennent vie chaque nuit lorsqu’il dort.

Before I Wake : Photo Jacob Tremblay, Kate Bosworth, Thomas Jane

Before I Wake devait au départ porter un titre latin, Somnia, comme les deux premiers films de Mike Flanagan (que je n’ai pas encore vus): Absentia et Oculus (en « VF » The Mirror). Je ne sais pas s’il s’agit d’un signe mais Before I Wake est un film qui ne méritait pas de sortir directement sur Netflix. Certes, le film n’est pas un chef-d’oeuvre, loin de là. Mais il reste intéressant et mérite malgré tout des spectateurs. En découvrant ce long-métrages, j’ai naturellement établi des connexions avec d’autres films. En ce qui concerne le point sur les rêves et les cauchemars qui prennent place dans la réalité, il est évident de penser aux Griffes de la Nuit du regretté Wes Craven. Visiblement (puisque je ne l’ai pas encore vu mais il est sur ma liste des films à regarder depuis des lustres), il se rapprocherait de L’Echelle de Jacob d’Adrian Lyne. Concernant la part métaphorique et les relations entre une mère et son enfant, j’ai surtout pensé au surprenant film australien de Mister Babadook de Jennifer Kent. Effectivement, sans vous spoiler l’intrigue, je peux vous dire que le film est très réussi en ce qui concerne ce dernier point. En effet, si on devait retenir quelque chose d’essentiel pour désigner les qualités de ce film, nous tiendrons surtout en compte cette relation forte entre ce garçon étrange, unique et dans un sens effrayant malgré lui (Cody) et cette mère (Jessie) qui doit apprendre à gérer la perte accidentelle de son enfant biologique (Sean). Je connaissais mal Kate Bosworth jusqu’à présent mais elle m’a agréablement surprise dans le rôle de cette mère bouleversée qui s’accroche à ce qu’elle peut et qui doit. Elle est attachante même si certains de ses actes peuvent être douteux (Cody devient très rapidement un moyen pour faire « revenir » le petit Sean). Jacob Tremblay, la révélation de Room, est également épatant et prouve de nouveau qu’une grande carrière l’attend. Bref, certaines séquences sont assez poétiques, notamment avec la présence de ces papillons volontairement magnifiés : on voit bien qu’ils sortent tout droit de l’imagination mais esthétiquement ils arrivent à s’intégrer dans la réalité des personnages. Cela dit, ce qui peut expliquer ma déception voire même dans un sens ma frustration, c’est que j’ai l’impression que le réalisateur n’assumait pas totalement cette part de métaphore. Le film m’a paru par moments bancal notamment dans sa construction et surtout dans la manière de passer du réel au fantastique. En effet, le film prend le temps de placer son histoire qui a l’air très réaliste, même lorsqu’on découvre le don surnaturel de Cody (notamment quand ce dernier rêve de papillons et de Sean).

Before I Wake : Photo Kate Bosworth

Puis, lorsque ce sont cette fois-ci ses cauchemars qui prennent place (et qui auront des conséquences irréversibles sur la réalité), on tombe clairement plus dans le fantastique (pourtant, en théorie on était déjà entré en contact ce genre) voire même dans l’épouvante-horreur (rien de bien méchant, je vous rassure – et c’est même logique par rapport à ce que le film veut raconter). Mais finalement, une fois qu’on nous dévoile le comment du pourquoi, notamment en ce qui concerne l’origine du monstre du cauchemar (on nous confirme donc bel et bien la dimension métaphorique tout en nous présentant bien des scènes issues du fantastique), je trouve qu’il y a une sorte de déséquilibre. Déséquilibre en question qui est pour moi confirmé à la dernière scène même si l’horreur semble être un mauvais souvenir (après, cette fin me semble assez ouverte). Bref, j’ai l’impression que le réalisateur passe parfois à côté de ses objectifs comme s’il n’assumait pas certains de ses partis pris (par exemple, dans le même genre, vu que j’en parlais plus haut, un Mister Babadook est pour moi plus réussi dans le sens où il suit réellement son idée). Cela est vraiment dommage car le film a énormément de potentiel et reste plaisant à regarder alors qu’il n’est pas spécialement rythmé ou n’est pas très effrayant : on aurait pu s’ennuyer ou trouver, or ce n’est pas le cas. La mise en scène est parfois bien réfléchie et le scénario tient plutôt debout. De plus, Flanagan parvient à créer une atmosphère et surtout s’intéresse aux personnages et à leurs ressentis. Je ne connais pas spécialement la filmographie de Flanagan mais je sens qu’il a du potentiel. Peut-être juste qu’il a beaucoup d’ambitions mais reste encore un jeune réalisateur qui n’a pas totalement les armes pour arriver à son but. Before I Wake a le mérite de vouloir se détacher d’un certain cinéma d’horreur actuel qui veut séduire les jeunes. Il prend même dans un sens certains risques en n’hésitant à supprimer certains personnages. (suppression que je n’avais pas vu venir). Peut-être suis-je sévère parce que j’en attendais trop, que je sentais que le film pouvait aller plus loin dans son exploration de sa dimension dramatique et poétique. S’il a selon moi ses défauts, Before I Wake reste un film à la fois sombre et lumineux qui joue avec différents types de langage (notamment l’étymologie littérale et l’interprétation des rêves). S’il ne m’a pas totalement convaincue (et franchement ça me fait mal au coeur – j’ai énormément hésité concernant la notation ça se joue à rien pour être honnête), je reste persuadée qu’il séduira d’autres spectateurs.

Before I Wake : Photo Antonio Evan Romero, Kate Bosworth

La Fille inconnue

réalisé par Luc & Jean-Pierre Dardenne

avec Adèle Haenel, Olivier Bonnaud, Jérémie Renier, Louka Minnella, Christelle Cornil, Nadège Ouedraogo, Olivier Gourmet, Fabrizio Rongione, Thomas Doret, Marc Zinga…

Drame belge, français. 1h46. 2016.

sortie française : 12 octobre 2016 (sortie dvd : 21 février 2017).


Vu dans le cadre de Dvdtrafic.

Un grand merci à Cinetrafic ainsi qu’à Diaphana (site + Facebook).

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lafilleinconnue

Jenny, jeune médecin généraliste, se sent coupable de ne pas avoir ouvert la porte de son cabinet à une jeune fille retrouvée morte peu de temps après. Apprenant par la police que rien ne permet de l’identifier, Jenny n’a plus qu’un seul but : trouver le nom de la jeune fille pour qu’elle ne soit pas enterrée anonymement, qu’elle ne disparaisse pas comme si elle n’avait jamais existé.

La Fille Inconnue : Photo Adèle Haenel

La Fille inconnue avait été présenté au festival de Cannes en compétition en 2016 mais était reparti les mains… et heureusement. Je ne vais pas tourner autour du pot : ce film m’a énormément déçue. Décidément, j’ai toujours autant de mal avec le cinéma des frères Dardenne. Cela peut paraître étonnant vu que j’aime d’habitude ce type de cinéma social, j’adore notamment les films de Ken Loach, justement souvent comparés à ceux des Dardenne. Pourtant j’aurais voulu apprécier ce long-métrage assez actuel : en effet, les réalisateurs se penchent ici sur l’identité d’une prostituée immigrée. Dans un premier temps, c’est elle la fameuse fille inconnue du titre. Mais petit à petit, cette fille en question pourrait aussi désigner Jenny, une jeune médecin qui se sent coupable de ne pas avoir ouvert les portes de son centre médical à cette prostituée la veille de son décès. Tout ce qu’elle veut savoir, c’est son nom pour qu’elle puisse être enterrée dignement et que sa famille puisse faire son deuil. Les gens interrogés redoutent de finir derrière les barreaux ou plus généralement avoir des ennuis. Jenny a le mérite de ne pas se prendre pour une pseudo-flic comme on a parfois l’habitude de le voir dans certains films. A partir de ce point de départ, La Fille inconnue est avant tout un film qui nous interpelle par rapport à la question de la responsabilité. Jenny décide d’agir et ne pense jamais à elle sans le sens où elle ne recherche pas de reconnaissance, de récompense ou de gratitude. Par ailleurs, elle exerce également son métier avec sincérité et implication (et je dirais même avec application). Il y a pour moi un parallèle entre la profession et le devoir de citoyen : elle agit comme une citoyenne en enquêtant tout comme elle fait son job comme on le dirait – même si elle le fait très bien (et que la caméra des Dardenne souligne ce fait) – lorsqu’elle travaille en tant que médecin. En tout cas La fille inconnue veut, sans être prétentieux (on peut au moins reconnaître cette qualité chez les Dardenne), montrer la part d’humanité nécessaire qui peut ressortir si chacun se préoccupait de ce qui se passe autour. L’humanité est ici liée à la question du devoir et de la prise de conscience. Jenny est alors une jeune femme ordinaire qui sort durant quelque temps de son existence assez banale pour faire quelque chose qui pourrait relever de l’extraordinaire, dans le sens où justement personne n’aurait agi comme elle face à ce type de situation. Pourtant, par les actes et les qualités certaines de son personnage principal, les frères Dardenne ne transforment pas nécessairement Jenny en femme héroïque : elle fait ce qu’elle doit faire selon sa conscience.

La Fille Inconnue : Photo Adèle Haenel, Olivier Bonnaud

Une fois qu’elle aura terminé de ce qu’elle doit faire (c’est-à-dire connaître l’identité de la fille inconnue), Jenny reprendra le cours de son existence où elle continuera, par de petites actions (et donc par son travail), à agir simplement de son côté, toujours dans le but d’aider les autres parce qu’elle a décidé que cela ferait partie de son quotidien. Cela dit, malgré de bonnes intentions et un message fort, ancré dans notre actualité, La Fille inconnue est un film vraiment déplaisant à regarder. Comme le précédent long-métrage des Dardenne, Deux jours, une nuit, le scénario est trop répétitif pour susciter un réel intérêt. En résumé, on voit Jenny poser la même question tout le long du film (« connaissez-vous cette fille ? » en montrant la photo à droite et à gauche aux gens). Si son acte part d’une noble attention, au bout d’un moment, on a juste envie de la gifler cette Jenny. On a envie de la secouer et de lui gueuler dessus « mais mêle-toi de ton cul ! ». On comprend même qu’elle se fasse menacer ! La mise en scène reste certainement honnête et cohérente avec cette image de cinéma social. Cela dit, je trouve qu’elle manque tout de même d’intensité même si la caméra suit de près ses personnages, surtout Jenny. Je n’ai pas vu beaucoup de films avec Adèle Haenel mais le peu que j’ai pu voir avec j’ai rapidement compris à quel point elle pouvait être talentueuse. Par ailleurs, j’avais principalement envie de découvrir La Fille inconnue principalement parce que l’actrice doublement Césarisée tenait le rôle principal. Je ne dirais pas qu’elle joue mal mais je ne l’ai pas trouvée très à l’aise dans ce rôle alors que sur le papier il y avait tout pour qu’elle puisse bien interpréter ce rôle (ce que je veux dire c’est que je ne pense pas qu’il s’agit ici d’une erreur de casting). Je comprends la démarche des Dardenne de dresser le portrait volontairement flou de leur héroïne : Jenny est juste pour nous les spectateurs un bon médecin bienveillant et humaine (même dans ses erreurs, c’est-à-dire lorsqu’elle refuse d’ouvrir la porte à cette jeune fille inconnue uniquement parce qu’elle veut respecter les règles). J’ai conscience que Jenny est elle aussi une fille inconnue, comme si elle devait renvoyer, par ses actes, à ce que devraient / pourraient faire les spectateurs aussi ordinaires qu’elle. Mais à force de ne rien savoir sur elle, on se fiche complètement d’elle.  A cause de ce scénario non seulement assez répétitif mais également tiré par les cheveux et de ce personnage féminin un peu trop flou, même si le sujet est fort, je n’ai pas été émue. Cela est réellement dommage vu qu’il s’agit finalement d’une ode à notre humanité qui doit se traduire par des actes et non par de la passivité. Le tout manque donc selon moi d’intensité sur un trop grand nombre de niveaux, on finit donc par s’ennuyer fermement et à passer à côté d’une oeuvre qui aurait dû être plus forte.

La Fille Inconnue : Photo Adèle Haenel, Jean-Michel Balthazar

Julieta

réalisé par Pedro Almodovar

avec Emma Suarez, Adriana Ugarte, Daniel Grao, Inma Cuesta, Dario Grandinetti, Michelle Jenner, Rossy de Palma, Pilar Castro…

Drame espagnol. 1h40. 2016.

sortie française : 18 mai 2016

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Julieta s’apprête à quitter Madrid définitivement lorsqu’une rencontre fortuite avec Bea, l’amie d’enfance de sa fille Antía la pousse à changer ses projets. Bea lui apprend qu’elle a croisé Antía une semaine plus tôt. Julieta se met alors à nourrir l’espoir de retrouvailles avec sa fille qu’elle n’a pas vu depuis des années. Elle décide de lui écrire tout ce qu’elle a gardé secret depuis toujours.
Julieta parle du destin, de la culpabilité, de la lutte d’une mère pour survivre à l’incertitude, et de ce mystère insondable qui nous pousse à abandonner les êtres que nous aimons en les effaçant de notre vie comme s’ils n’avaient jamais existé.

Julieta : Photo Emma Suárez, Michelle Jenner

Julieta, présenté en compétition officielle au dernier Festival de Cannes (et reparti les mains vides), est une adaptation très libre trois nouvelles issues du recueil Fugitives (Runaway) de l’auteure canadienne Alice Munro (prix Nobel de littérature en 2013) : « Hasard », « Bientôt » et « Silence ». Dans ces trois nouvelles (en vous précisant que j’ai lu ce joli recueil il y a quelques années – sans être une fan absolue, il reste intéressant et je ne peux que vous le conseiller), le lien est crée à partir des trois héroïnes qui se nomment toutes Juliette (alors qu’il ne s’agit pas du même personnage). Pedro Almodovar, qui rendait déjà hommage à l’oeuvre de Munro dans La Piel que Habito (on voit le bouquin en guise d’accessoire), a donc condensé ces trois nouvelles en particulier pour en livrer une version vraiment personnelle ! Je dois avouer que pendant tout le long de ma séance, je n’ai pas pensé une seule fois au texte d’origine, ce qui est extrêmement rare en ce qui me concerne (et qui est ici quelque chose de très positif en terme d’appropriation pure d’une oeuvre). Oui, il s’agit avant tout d’un pur Almodovar comme on les aime. Sans dire qu’il s’agit d’un de ses meilleurs (même si ce n’est que mon avis), ça fait plaisir de le revoir en forme, ses deux précédents film La Piel que Habito (même si je sais qu’il a ses fans – je ne le trouve pas mauvais mais il m’a laissée indifférente) et Les Amants Passagers (plus intéressant et intelligent qu’il en a l’air et qui ne méritait pas pour moi ce lynchage mais avouons que sa vulgarité gâche beaucoup de bonnes choses mises en place). Julieta devait à l’origine reprendre le nom d’une des nouvelles et s’appeler Silencio mais a abandonné ce titre pour éviter une confusion avec le prochain long-métrage de Martin Scorsese. Cela dit, ce titre d’origine est très significatif par rapport à l’ensemble de l’oeuvre. Le silence est un des thèmes centraux et même celui qui va permettre à en engendrer d’autres. Sans spoiler quoi que ce soit (en même temps, tout en proposant des histoires très claires et fluides, je trouve que c’est toujours difficile de résumer réellement les films d’Almodovar), le silence, les non-dits, les secrets sont la source de conflits entre les personnages, coincés par la culpabilité et victimes du destin.

Julieta : Photo

Il est intéressant de voir comment les thèmes du silence, de la culpabilité et du destin prennent place dans Julieta. Pedro Almodovar parvient à combiner différentes références (mythologiques, littéraires, cinématographiques, picturales etc…) pour créer quelque chose de très cohérent. Le parallèle avec L’Odyssée (la Julieta du titre étant professeure de littérature antique, Xoan est une sorte d’Ulysse étant donné qu’il est marin et se laisse charmer, il y a aussi toute une dimension tragique dans l’épopée etc…) ou celui avec Hitchcock (la partie dans le train est sublime) sont notamment pertinents. Le scénario est assez réussi : tout en parvenant à approfondir les différents thèmes, il dévoile la vie de Julieta petit à petit à travers de flashback et d’une voix-off, créant ainsi un certain suspense sur le sort final des personnages. C’est un procédé qui aurait pu être très laborieux, au point de gâcher le film. Certes, la voix-off prend parfois un peu trop le dessus, le film devenant parfois un peu trop explicatif. Cela dit, et c’est là où une sorte de mise en abyme fonctionne bien, il laisse place au rôle de la littérature et plus généralement de l’écriture : la voix-off intervient pour que le spectateur puisse avoir accès aux écrits de Julieta envers sa fille Antia. Non seulement, c’est un procédé qui permet au spectateur d’en savoir plus sur une partie de la vie de Julieta et sur comment elle en est arrivée à un certain point à l’heure actuelle mais finalement on en revient toujours au thème du silence. Comment communiquer et briser les secrets ? Julieta trouve un moyen détourné pour tenter renouer possiblement des liens avec sa fille sans pour autant faire appel à l’oralité, le moyen le plus représentatif de la communication. La fin, certes frustrante, illustre d’ailleurs ce problème de communication difficile à résoudre totalement : on ne saura jamais ce qui sera réellement dit entre les personnages. Le scénario, possédant une structure solide, se concentre également à juste titre sur le personnage principal. Pedro Almodovar signe de nouveau un beau et complexe portrait de femme qui traverse le temps avec de la douleur, ses souvenirs et ses sentiments les plus profonds.

Julieta : Photo Emma Suárez

La mise en scène est très élégante, précise et soignée, comme d’habitude chez Almodovar, l’esthétique saute également aux yeux et permet de servir le propos. Les couleurs flamboyantes, en particulier dans le passé, permettent de créer un contraste avec la dure et tragique réalité. Surtout, et c’est d’ailleurs l’idée qui pourrait être présente par l’idée d’écrire, on a l’impression quelque part qu’on est face à une fiction dans la fiction alors que ce n’est pourtant pas le cas, mais nous pouvons nous interroger si le point de vue de Julieta ne deviendrait pas fictif via le procédé littéraire, comme si elle amplifiait certains événements, comme si c’était elle quelque part qui rendait sa vie encore plus tragique (le terme étant important étant donné qu’il y a par conséquent une présence dominante de la fatalité dans le film) qu’elle ne l’est déjà. Par ailleurs, l’esthétique est aussi justifiée par la présence du mélodrame, complètement assumée (et revue) par son réalisateur, même si ce choix pourra déstabiliser certains spectateurs. J’ai donc beaucoup aimé ce dernier cru d’Almodovar qui possède beaucoup de qualités et encore une fois, je trouve cela génial de le voir encore inspiré. Cela dit, peut-être à cause de son côté un peu trop explicatif (et pas uniquement à cause de la voix off) justement comme je le suggérais plus haut, Julieta n’est pas le chef-d’oeuvre qu’il aurait pu être. Beaucoup de scènes sont bien foutues sur de nombreux points mais je crois qu’il manque quelques scènes fortes, quelques piques d’émotion, même si le film m’a touchée. Julieta possède cela dit un joli casting féminin, permettant d’effacer mes quelques remarques. Emma Suarez et Adriana Ugarte (dont je ne connaissais pas leur existence avant d’aller voir ce film), qui incarnent toutes les deux l’héroïne à des âges différents (Pedro Almodovar ne faisant pas confiance à la magie du maquillage), livrent des interprétations impeccables. Surtout, la connexion, je dirais même l’unité, entre les deux actrices fonctionne dans le sens où la transition (très réussie avec la serviette – c’est simple mais très efficace) d’un personnage à un autre ne nous perd pas et nous semble crédible.

Julieta : Photo Adriana Ugarte

We need to talk about Kevin

réalisé par Lynne Ramsay

avec Tilda Swinton, John C. Reilly, Ezra Miller, Jasper Newell…

Drame américain, britannique. 1h50. 2011.

sortie française : 28 septembre 2011

interdit aux moins de 12 ans

We Need to Talk About Kevin

Eva a mis sa vie professionnelle et ses ambitions personnelles entre parenthèses pour donner naissance à Kevin. La communication entre mère et fils s’avère d’emblée très compliquée. A l’aube de ses 16 ans, il commet l’irréparable. Eva s’interroge alors sur sa responsabilité. En se remémorant les étapes de sa vie avant et avec Kevin, elle tente de comprendre ce qu’elle aurait pu ou peut-être dû faire.

We Need to Talk About Kevin : Photo Lynne Ramsay, Tilda Swinton

We need to talk about Kevin, adaptation du brillant et passionnant roman de Lionel Shriver, qui avait suscité la polémique à sa sortie, avait été présenté en compétition au festival de Cannes en 2011. Hélas, il est reparti les mains vides. Pourtant, selon moi, il avait sa place dans le palmarès final (après évidemment, on ne peut pas caler tous les films au palmarès). J’ai vraiment adoré ce film bouleversant et d’une intelligence redoutable. Dès le début, on sait que le Kevin du titre a fait une connerie, laquelle, on ne sait pas, mais on se doute bien que c’est grave. On saura au fur et à mesure ce qu’il a fait. Tout en suivant l’esprit de la mère de Kevin, Eva, le film alterne alors entre le présent et le passé.  Par ailleurs, on peut remettre en question ses souvenirs : sont-ils tous réels ? Eva tente alors de comprendre comment son propre fils a pu devenir un monstre à travers d’une série d’interrogations. En est-elle responsable ? Qu’est-ce qu’elle aurait dû faire ? Le drame aurait-il pu être évité ? Kevin est-il diabolique ? Naît-on naturellement mauvais ? Est-ce que seule la mère est responsable des actes de son enfant ? Est-ce que le fait qu’elle ne l’ait pas désiré a pu avoir des conséquences sur le futur de cet enfant ? Il est difficile de répondre concrètement à toutes ces questions, très ancrées dans notre société actuelle, car il n’y a peut-être pas de réponses. Beaucoup de réponses se reposent sur le ressenti et l’expérience même du spectateur. D’ailleurs, Kevin ne répondra jamais à la question que se pose sa mère : « Pourquoi as-tu fait ça ? ». La réalisatrice Lynne Ramsay aurait pu se contenter de balancer un peu n’importe comment des interrogations s’en savoir en faire. Mais heureusement, elle arrive à dépasser ce problème grâce à une mise en scène particulièrement efficace et inspirée, qui joue beaucoup sur les effets de rupture, les couleurs (le rouge étant la couleur dominante du film), les effets de flottement pour montrer la conscience d’Eva. L’alternance entre le passé et le présent aurait pu être perturbant, mais grâce à une écriture remarquable et un très bon montage, on s’habitue rapidement au procédé et on n’est jamais perdu.

We Need to Talk About Kevin : Photo John C. Reilly, Lynne Ramsay, Tilda Swinton

Ramsay interroge également sur une question toujours très sociétale : l’instinct maternel. Il est clair qu’Eva ne l’a pas, ce qui va compliquer encore plus sa relation avec son fils qui, dès sa naissance, est un emmerdeur de première. Cependant, même si elle ne l’a pas, Eva ne laisse jamais tomber et essaie de se rapprocher de son fils, même s’il la rejette sans cesse. D’ailleurs, ce qui est beau dans ce film, c’est de voir Eva et Kevin qui n’arrivent pas à s’aimer alors qu’au fond ils aimeraient s’aimer pour être plus heureux. Le titre d’ailleurs est intéressant : Il faut qu’on parle de Kevin. Le problème justement, c’est que ni Eva et son mari n’arrivent pas à en parler (peut-être est-ce ça qui a conduit Kevin à commettre l’irréparable ?). Et surtout, Eva n’arrive absolument pas à communiquer avec Kevin. D’ailleurs, au début du film, elle pense qu’il est autiste. Cependant, la seule fois où Eva va pouvoir avoir une vraie discussion avec son fils et que les deux vont enfin démontrer l’amour qu’ils ressentent envers l’autre se déroule après le drame. On ne sait pas si Kevin continuera à être un monstre après ce qu’il a fait, il est clairement perturbé et on ne pense pas qu’il puisse un jour s’adapter à la société. Mais la seule chose qu’il restera finalement, c’est l’amour que lui porte sa mère, malgré le rejet constant dont elle a été victime. J’ai adoré l’interprétation de Tilda Swinton qui est bouleversante dans le rôle de cette mère qui se remet en question. Jasper Newell et Ezra Miller, qui incarnent Kevin à différentes périodes, sont également excellents dans ce rôle inquiétant. On voit peu John C. Reilly, mais en même temps, cette absence est très importante pour montrer que le père a aussi peut-être sa part de responsabilité et qu’il ne s’est pas réellement chargé de l’éducation de son fils. Cependant, du peu qu’on le voit, Reilly est également convaincant.

We Need to Talk About Kevin : Photo Ezra Miller, Lynne Ramsay

La Chambre du fils

réalisé par Nanni Moretti

avec Nanni Moretti, Laura Morante, Jasmine Trinca, Giuseppe Sanfelice, Silvio Orlando, Stefano Accorsi…

Titre original : La stanza del figlio

Drame italien. 1h40. 2001.

sortie française : 18 mai 2001

La Chambre du fils

Dans une petite ville du Nord de l’Italie, Giovanni mène une vie paisible, entouré de sa femme, Paola, et de ses deux enfants déjà adolescents : Irene, l’aînée, et Andrea, le cadet.
Giovanni est psychanalyste. Dans son cabinet qui jouxte son appartement, ses patients lui confient leurs névroses, tandis que sa vie privée est réglée par un tissu d’habitudes : lire, écouter de la musique et s’épuiser dans de longues courses à travers la ville.
Un dimanche matin, Giovanni est appelé en urgence par un patient. Il ne peut aller courir avec son fils, comme il le lui avait proposé. Andrea part plonger avec ses amis. Il ne reviendra pas…

La Chambre du fils : Photo

Comme vous le savez probablement, le Festival de Cannes commence aujourd’hui. C’est l’occasion pour moi de consacrer quelques lignes à quelques films, sélectionnés voire même récompensés par le jury. Certains se réjouissent de voir de nombreuses dindes stars hollywoodiennes fouler le tapis rouge (comme si le cinéma se résumait à l’Amérique). Quant à moi, j’ai hâte de découvrir la sélection italienne. Certes, certains râlent car mes amis Nanni Moretti, Paolo Sorrentino et Matteo Garrone sont souvent / tout le temps sélectionnés dès qu’ils sortent un nouveau film. Cependant, même si je suis totalement pour la découverte de nouveaux talents, ces trois messieurs font pour moi partie des meilleurs réalisateurs européens actuellement. Et non, le cinéma italien n’est pas mort ! Je fais donc une première critique « cannoise » sur la Palme d’or attribuée par le jury de Liv Ullmann en 2001, c’est-à-dire La Chambre du fils. C’est une Palme d’or qui a tendance à emmerder les cinéphiles. Et il y a de quoi : la concurrence était rude, pas mal de films avaient largement le niveau pour remporter cette fameuse Palme qui fait tant rêver (et dans le lot, je considère certains comme des chefs-d’oeuvre). Pourtant, je défends fermement cette Palme d’or. Il s’agit d’un des meilleurs films de Nanni Moretti (je dis « un » car j’avoue que j’ai du mal à en avoir un préféré). Au passage, La Chambre du fils avait également remporté le prix FIPRESCI du festival de Cannes ainsi que 3 récompenses sur 12 nominations aux Donatello (les César italiens) : meilleur film, meilleure actrice pour Laura Morante et meilleure musique (composée par Nicola Piovani). Nanni Moretti était jusqu’à présent connu pour être une sorte de Woody Allen grognon, très engagé politiquement et qui n’hésite pas à dire ce qu’il pense (son passage à Cannes en 2012 en tant que Président du jury nous l’a récemment prouvé lors des conférences de presse  qu’on aime ou non son verdict). Même s’il n’y a pas nécessairement un changement radical, selon moi La Chambre du fils représenterait une sorte de renouveau dans la carrière de Nanni Moretti, dans le sens où son cinéma s’ouvre au fil des années à un public un peu plus large.

La Chambre du fils : Photo

Malgré une émotion qui peut paraître d’emblée dans son sujet (la perte d’un enfant), ce film avait tout pour se casser la gueule : comment filmer le deuil sans en faire des tonnes ? Comment rendre cette chronique familiale captivante ? Pourtant, Moretti s’en sort avec brio. Le film se veut simple notamment en prenant le temps de présenter chaque membre de la famille, leurs habitudes etc… La réalisation joue également sur la sobriété. Cependant, malgré cette simplicité en apparence, La Chambre du fils est vraiment émouvant. En réalité, c’est même cette sobriété qui permet au film de toucher le public. On aurait pu s’attendre à un film tire-larmes mais heureusement Moretti évite ce piège. Puis, surtout, cette sobriété, ce côté banal n’est qu’une apparence. En réalité, la mise en scène est exigeante et l’écriture remarquable, permettant de mettre en avant toute la complexité des sentiments humains. Le film est alors construit en trois parties. Dans la première partie, on nous présente la vie quotidienne d’une famille banale comme on en voit souvent, chacun ayant ses habitudes. Ce quotidien sera alors bouleversé par le décès du fils Andrea dans un accident de plongée. Dans la seconde partie, la cellule familiale est en crise, chacun réagit différemment suite à ce décès soudain : le père culpabilise, la mère s’effondre très rapidement et la soeur se défoule en jouant au basket. En ce qui concerne le père, il est intéressant de voir la confrontation entre la vie professionnelle et la vie privée. Le père (Giovanni) a l’habitude dans le cadre de son travail de voir la douleur des autres. Il pense qu’il pourra continuer à travailler après le décès de son fils. Mais sa douleur ne lui permet plus d’être compétent. La situation devient alors ironique, lui qui écoute les autres ne parvient pas à partager sa douleur en parlant avec quelqu’un d’autre. Cette deuxième partie présenterait alors une étude sur le comportement humain face au deuil, il y aurait alors une mise en abyme avec le travail de psychanalyste du père de famille.

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Enfin, dans la dernière partie, la famille aide Arianna, l’ancienne petite amie d’Andrea, à rejoindre la frontière française avec son Paul. Le voyage symbolise clairement la nouvelle vie de cette famille sans Andrea. Arianna est clairement une référence au fil d’Ariane, comme si l’âme d’Andrea s’était rattachée à elle : quand elle part, c’est comme si l’âme du fils pouvait partir à son tour définitivement, comme si la famille acceptait enfin sa mort. Même si chacun marche séparément dans le même cadre, la mer calme au dernier plan peut indiquer cet apaisement et surtout la possibilité d’un rapprochement entre chaque membre et par conséquent de la reconstruction de la cellule familiale : cela prendra encore du temps mais cette famille a désormais la possibilité de surmonter son drame et continuer sa vie. Il n’y a pas que la construction du scénario ou encore toutes les métaphores possibles qui sont intéressantes. Chaque détail, chaque dialogue, chaque plan compte et a une réelle signification. Par exemple, il est intéressant de voir comment la mort est omniprésente avant le décès d’Andrea : Giovanni roule en voiture pour se rendre chez un patient, un camion roule dangereusement sur la route, un voleur pousse violemment la mère au marché aux puces, la soeur a une conduite dangereuse sur sa motocyclette. Pourtant Andrea meurt dans un paysage qui n’a pas l’air dangereux, d’un calme effroyable. Pour conclure, La Chambre du fils est un magnifique film, accessible mais pas simpliste, profond, généreux, précis et rigoureux, mais jamais prétentieux ni méprisant avec ses spectateurs, au contraire. L’ensemble est juste, puissant, intelligent et émouvant, sans foutre un couteau sous la gorge aux spectateurs. Enfin, le casting est impeccable, la musique de Nicola Piovani est magnifique sans être envahissante et certains choix musicaux (Insieme a te non ci sto più de Caterina Caselli, By this river de Brian Eno etc…) sont pertinents.

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