[+interview] La Fille aux deux visages

réalisé par Romain Serir

avec Timothy Cordukes, Estelle Halimi, Andréa-Laure Finot…

Drame, épouvante-horreur français. 1h15. 2016.

sortie française : 4 avril 2018

Clarisse rencontre Marc, un jeune chirurgien, avec qui elle passe la nuit dans son hôtel particulier. Au matin, la jeune femme se rend compte qu’elle a été dupée : après l’avoir enfermée dans une chambre de la maison, Marc va l’obliger à endosser le rôle de sa défunte épouse, jusqu’à lui donner son visage. Peu à peu, Clarisse va devenir Hélène… Mais peut-on effacer son identité pour celle d’une autre ?

La Fille aux deux visages a parcouru un long chemin avant d’atterrir dans les salles début avril prochain (hélas, de manière confidentielle, mais c’est tellement mieux que rien du tout). Passé par la plateforme participative Ulule pour se faire co-financer, le long-métrage a été projeté dans une dizaine de festivals ces deux dernières années. Comme l’indique son titre, il s’agit d’un hommage évident aux Yeux sans visage de Franju (l’utilisation du noir et blanc confirme cette grosse référence en question). Mais d’autres forts clins d’oeil au cinéma ou même à la littérature sont également au coeur de cette oeuvre : De Palma, Polanski, Frankenstein, Satoishi Kon pour ne citer qu’eux… Le choix d’assumer ouvertement de telles références est toujours très risqué car le film peut très vite tomber dans le catalogue du fan service : il y a également toujours la crainte de voir un réalisateur surexposer ses goûts. Le réalisateur Romain Serir, qui signe ici son premier long-métrage, est un passionné de cinéma et cela se ressent dans cette oeuvre peut-être imparfaite mais indéniablement généreuse et surtout bien foutue. Certes, la frontière avec les risques exposés n’est pas parfois pas loin mais  je crois que Serir évite globalement ce que je pouvais redouter principalement pour deux raisons : la modestie et la sincérité. Il sait très bien qu’il n’est pas Franju ou quoi que ce soit, il ne le prétend pas l’être. Il fait finalement son truc à sa sauce, sans prétention, en suivant toujours ses propres idées. Ambitieux, le film l’est sans cesse et pas uniquement parce qu’il se nourrit de ces références plutôt judicieusement. Le noir et blanc, rappelant ici autant le film de Franju que l’expressionnisme allemand, renforce alors la peur permanente tout comme il apporte un certain onirisme (on ne sait plus totalement si nous sommes toujours dans la réalité ou non). Le changement de format est également intéressant pour plusieurs raisons. En effet, le film débute et se termine sur du 1.85 (on en retrouve aussi dans certains flashbacks). Puis, c’est le format 1.33 qui prend le dessus, insistant encore plus ce sentiment d’enfermement (déjà que le film est pratiquement un huis-clos). Ce changement de format est alors cohérent avec la modification de la personnalité féminine, parfois également hachée par un split-screen et par l’alternance du temps. Associée à la notion du « double », l’aliénation de la femme est certainement un des thèmes centraux de ce film, plutôt bien traitée par une mise en scène précise et des choix esthétiques qui ne servent pas uniquement à faire joli comme on aurait pu le craindre. Les thèmes ne sont évidemment pas nouveaux, mais la variante personnelle proposée par le jeune réalisateur n’en reste pas moins intéressante. La fille aux deux visages est alors un film sans cesse sous tension captivant et rythmé : il faut dire que le film ne dépasse pas les 75 mn. Romain Serir a d’abord signé des courts-métrages et des publicités, l’habitude de manier et de maîtriser un format court se ressent. Dans un sens, c’est plutôt une bonne chose car le film va droit au but. Cela dit, cela peut aussi créer une petite frustration dans le sens où certains personnages (plutôt bien interprétés) auraient pu être plus approfondis. Mais dans l’ensemble, La fille aux deux visages s’en tire plus que bien sur tous les points. On attend désormais Romain Serir sur son second long-métrage, en espérant qu’il fasse plus de bruit.

Interview – Romain Serir

Je remercie très sincèrement Marteau Films qui m’a fait découvrir ce premier long-métrage prometteur et qui m’a permis de décrocher cette première interview sur ce blog. Et ça fait du bien d’avoir cette opportunité, vous ne l’imaginez même pas. Surtout en interrogeant un réalisateur dont on a apprécié le travail. Ce réalisateur s’appelle Romain Serir. Il signe ici un son premier long-métrage. Mais il n’a pas chômé avant cette Fille aux deux visages. Il a commencé comme monteur et réalisateurs de pub. Puis, il a également signé quatre courts-métrages : One Man Show, Ellvis, Lupin 2.0. et La Traversée. Enfin, il est également le créateur de Ciné Fuzz.

Tout d’abord, un grand bravo pour votre film, une belle réussite. J’ai été frappée par le challenge technique et esthétique. Est-ce le défi esthétique qui vous a poussé à réaliser ce film en particulier ou est-ce que l’idée esthétique est arrivée après l’écriture même du film ? 

Alors tout d’abord, merci. L’esthétique du film a un peu été imaginé en même temps que l’écriture. Le défi c’était de trouver une façon crédible de raconter une histoire avec un petit budget, donc très vite durant l’écriture je ne pouvais pas m’empêcher de chercher des angles et un point de vue esthétique assez « visible » pour justement faire que mon histoire tienne sur ces deux jambes. Le noir et blanc permettait aussi de renvoyer le film à mes références, un cinéma français un peu à l’ancienne. Et puis ça permettait de rester un peu ambiguë par rapport aux scènes plus « violentes » qui n’avaient vraiment pas la même impression une fois passée de la couleur au noir et blanc.

Le double et la figure féminine victime de violences des hommes sont deux thèmes liés. Cela vous a paru évident d’établir cette connexion et d’évoquer ces thèmes ?

En fait le double est un thème que je visite beaucoup mais pas forcément que à travers une figure féminine. Ici c’est le cas effectivement, et l’idée du double marque peut-être plus dans ce cas précis. Et c’est vrai qu’il y a beaucoup de films qui mettent en avant des personnages féminins en proie à une sorte de monstre humain comme dans mon film. Le double sert autant dans ce cas à marquer une fracture identitaire qu’à montrer la tentative de contrôle absolu du personnage masculin principal. D’abord il veut la changer physiquement puis mentalement. Il y a en gros celle qu’il voudrait qu’elle soit, et celle qu’elle est réellement. Et c’est quelque chose qu’on peut retrouver dans certaine relation amoureuse toxique je pense, que ça soit pour un homme ou pour une femme.

Votre travail est très ambitieux, surtout pour un premier long-métrage. Et j’imagine que c’est naturel pour un cinéaste – et un artiste en général – de s’inspirer de ce qu’on a vu, de ce qu’on admire, pour nourrir son propre travail. Comment avez-vous fait pour vous inspirer de grandes figures du cinéma et même littéraires tout en proposant votre propre univers ? Est-ce effrayant de puiser dans ces grandes références ?

Je savais qu’en partant dans un synopsis comme celui-ci, j’allais me confronter un peu à mes artistes de référence. Mais je pense, surtout pour un premier long, que c’était en quelque sorte vital pour m’en affranchir. Je me voyais mal chercher à contourner mes inspirations, au contraire même je voulais que mon film s’inscrive dans leurs sillages. Il y avait aussi un jeu amusant et effrayant à faire avec cela. Notamment quand on reprend une scène comme celle de l’opération qui rend hommage à celle du film de Franju, Les Yeux sans visages. Je ne pouvais pas refaire la même scène donc je m’imposais de trouver un autre angle qui du coup m’était plus donné par l’histoire de mon film propre.

Votre film mélange les genres : l’horreur, le thriller, le film noir… Il y a en ce moment toute une interrogation sur le cinéma français de genre, un peu moins mis dans l’ombre qu’auparavant. Pensez-vous qu’il y a un véritablement changement de ce côté-là, que ce soit côté visibilité du public ? Du côté des professionnels ?  

Peut-être. Il y a clairement une envie de la part des scénaristes, réalisateurs et producteurs de faire du cinéma de genre en France. Plus qu’avant c’est certain. Grave est un bon point de départ qu’on me cite souvent quand je propose un projet depuis quelques temps. Donc il y a quelque chose qui bouge. Je pense par contre que ça peut vite retomber. Il suffit d’un échec, d’une polémique, pour que cela redevienne très difficile. Je crois qu’en France ça marche vraiment par vague. Et puis le cinéma de genre français est surtout vu dans sa globalité à l’étranger. On a pas encore trouvé le moyen de produire des films fantastiques ou d’horreur avec de très gros moyens et pourtant c’est le genre qui en a le plus besoin.

Quels sont vos prochains projets ? D’après ce que j’ai compris, vous allez continuer à vous attaquer à du cinéma de genre. 

Oui je crois sans aucun doute que le cinéma de genre est le type de cinéma que j’ai envie d’explorer pendant encore un long moment. Il y a de quoi faire et beaucoup d’histoires à raconter, surtout en France. Là je suis surtout en train d’écrire différents projets encore au stade de pré-production, mais plus du tout dans la même économie au niveau budget. Donc hélas, ça prend beaucoup plus de temps.

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Goodnight Mommy

réalisé par Veronika Franz et Severin Fiala

avec Susanne Wuest, Lukas Schwarz, Elias Schwarz…

titre original : Ich seh, Ich seh

Drame, épouvante-horreur autrichien. 1h40. 2014.

sortie française : 13 mai 2015 (cinéma) / 9 octobre 2015 (dvd)

interdit aux moins de 12 ans


 

Goodnight mommy a été vu dans le cadre de la nouvelle opération de Dvdtrafic de Cinetrafic. Je vous encourage à aller voir quelques liens qui vous donneront quelques idées : les tout meilleurs films / horreur-épouvante.

Evidemment, un immense merci à KMBO éditions (vous pouvez également aller sur leur page facebook) !

Goodnight Mommy

En plein été, dans une maison de campagne perdue au milieu des champs de maïs et des bois, des jumeaux de dix ans attendent le retour de leur mère. Lorsqu’elle revient à la maison, le visage entièrement bandé suite à une opération de chirurgie esthétique, les enfants mettent en doute son identité…

Goodnight Mommy : Photo Elias Schwarz, Lukas Schwarz

Goodnight Mommy, récompensé par deux prix au dernier festival de Gérardmer, a pour moi un véritable potentiel mais je n’ai pas été totalement convaincue. Il est difficile de parler de ce film riche en révélations, je ne veux rien spoiler mais je vais faire en sorte que cette critique soit accessible à la fois pour ceux qui ne l’ont pas encore vu (et qui aimeraient éventuellement le découvrir) et pour ceux qui l’ont déjà regardé (je vous donne une mission : lire entre les lignes). J’ai lu dans certains commentaires sur Allocine que le « twist » était devinable dès les cinq premières minutes du film. Effectivement, sur le papier, c’est le cas dans le sens où il y a tout de même des indices assez tôt. Pour ma part, je dois avouer que la première demi-heure m’a réellement plu, du coup j’ai vraiment compris le « truc » juste après (du genre j’ai eu une pseudo illumination). D’un côté, et c’est ce qui expliquerait en partie ma déception, je trouve que le film se repose un peu trop sur ce « twist » et de l’autre côté, je me demande si on peut vraiment parler de « twist » justement, si ce n’est pas volontaire qu’on connaisse assez rapidement la réelle situation. En me posant cette question, même si encore une fois je n’ai pas tout aimé dans ce film, j’ai tout de même revu mon opinion sur ce film, j’ai réussi à voir des qualités qui m’avaient échappé. Le titre international, Goodnight Mommy, est pas mal du tout (pour une fois) mais son titre original est réellement plus significatif. En effet, Ich seh, Ich seh peut se traduire par Je vois, je vois. La répétition de « Je vois » et le fait de mettre en scène des jumeaux prouveraient pour moi qu’il y a deux points de vue exposés dans le film, c’est-à-dire que tout serait une question de perception. L’histoire de la mère qui revient le visage bandé suite à une opération esthétique permet pour moi d’appuyer ce propos sur l’apparence et la perception. Il est par ailleurs intéressant de savoir comment les réalisateurs ont eu l’idée de ce film : ils avaient regardé une émission de télé-réalité dans laquelle des enfants (assez perplexes) découvraient le nouveau physique de leur mère suite à une opération chirurgical. Au passage, je pense aussi à la scène avec les jumeaux qui portent un masque assez effrayant : là encore, impossible d’échapper à cette réflexion autour de l’apparence et de la perception. Le « twist » joue également beaucoup avec les thèmes de l’apparence et de la perception. Est-ce que ce que je vois correspond réellement à la réalité ? Encore une fois, en prenant le soin de ne pas trop en dire, rien qu’à partir de ces premiers éléments, on s’aperçoit qu’il s’agit finalement plus d’un drame psychologique que d’un réel film d’épouvante-horreur.

Goodnight Mommy : Photo Elias Schwarz, Lukas Schwarz

Cependant, dans sa dernière demi-heure, le long-métrage commence un peu à tomber dans le sang et tout ça. Même si dans cette horreur cette fois-ci concrètement représentée il y a vraiment des choses bien réfléchies par rapport à la situation, je trouve que la dernière demi-heure s’étire vraiment trop et n’arrive pas toujours très bien à rebondir sur les réflexions mises en place depuis le début du film. De plus, durant cette fameuse dernière demi-heure, je dois avouer que je me suis tout de même pas mal ennuyée. Je n’étais pas autant captivée que durant la première partie du film, durant laquelle j’étais vraiment prise par l’ambiance, au point de ne pas voir tout de suite les fameuses révélations pourtant si évidentes. C’est vraiment dommage de perdre toute cette intensité, présente pourtant dès le début du film. En effet, malgré mon avis assez mitigé (même si je suis persuadée que certains d’entre vous pourront réellement aimer ce long-métrage), il faut avouer qu’il y a plusieurs types de reconstitution assez bien foutus. En effet, la maison fait penser à un hôpital ou à une clinique ou encore il y a de nombreuses allusions aux contes et nous savons tous à quel point les contes pour enfants sont cruels. Il y a aussi beaucoup de silence, ce qui contribue de nouveau à cette atmosphère pesante et malsaine. Pour conclure, je dirais qu’il y a de nombreuses choses intéressantes dans ce film. La mise en scène, soignée et précise, est importante car à elle seule donne beaucoup d’indices sur l’intrigue. Les thèmes exploités sont assez riches et dans l’ensemble le traitement est bon. Je dirais justement que le scénario est vraiment pas mal, il y a réellement des choses intéressantes mais je ne trouve pas qu’il tienne sur toute la longueur même s’il y a encore une fois des choix logiques. Du coup, certains choix pris se ressentent notamment sur le rythme. J’aurais aimé ressortir cette intensité mise en place de A à Z. Je dirais aussi que je n’ai en fait pas adhéré à cette violence physique représentée alors que le film fonctionnait finalement bien jusqu’à présent sans ça. Je tiens également à souligner les interprétations formidables de Susanne Wuest (la mère) ainsi que de Lukas et Elias Schwarz (oui, leurs personnages portent leurs prénoms) qui parviennent à rendre leurs personnages à la fois troublants, flippants et vulnérables.

Goodnight Mommy : Photo

 

La Grande Bellezza

réalisé par Paolo Sorrentino

avec Toni Servillo, Carlo Verdone, Sabrina Ferilli, Iaia Forte, Isabella Ferrari, Vernon Dobtcheff, Giorgio Pasotti, Luca Marinelli, Galatea Ranzi…

Comédie dramatique italienne, française. 2h20. 2013.

sortie française : 22 mai 2013

La Grande Bellezza

Rome dans la splendeur de l’été. Les touristes se pressent sur le Janicule : un Japonais s’effondre foudroyé par tant de beauté. Jep Gambardella – un bel homme au charme irrésistible malgré les premiers signes de la vieillesse – jouit des mondanités de la ville. Il est de toutes les soirées et de toutes les fêtes, son esprit fait merveille et sa compagnie recherchée. Journaliste à succès, séducteur impénitent, il a écrit dans sa jeunesse un roman qui lui a valu un prix littéraire et une réputation d’écrivain frustré : il cache son désarroi derrière une attitude cynique et désabusée qui l’amène à poser sur le monde un regard d’une amère lucidité. Sur la terrasse de son appartement romain qui domine le Colisée, il donne des fêtes où se met à nu « l’appareil humain » – c’est le titre de son roman – et se joue la comédie du néant. Revenu de tout, Jep rêve parfois de se remettre à écrire, traversé par les souvenirs d’un amour de jeunesse auquel il se raccroche, mais y parviendra-t-il ? Surmontera-t-il son profond dégoût de lui-même et des autres dans une ville dont l’aveuglante beauté a quelque chose de paralysant…

La Grande Bellezza : Photo Toni Servillo

Le réalisateur napolitain Paolo Sorrentino (actuellement en compétition à Cannes pour Youth – La Giovinezza) présente son sixième long-métrage, La Grande Bellezza, au festival de Cannes en 2013. Comme l’a dit très justement une critique de Première, soit on adore ce film, soit on le déteste. Ceci dit, ce film possède pour moi tellement de qualités que j’avoue ne pas comprendre son absence au palmarès (tout ça pour remettre la Palme d’or à l’interminable La vie d’Adèle… oui, toi lecteur qui commence à me connaître, je suis désolée, je te saoûle parce que je te parle trop de Kechiche). Je pense tout particulièrement à l’énième absence de Toni Servillo au palmarès alors que cela fait des années qu’il mérite de le remporter et là il s’agissait de l’occasion idéale pour lui en remettre un. Je précise que je comprends pourtant qu’on puisse détester ce film (ce qui peut sembler paradoxal). Depuis, j’ai une dent contre le président du jury de l’époque, Steven Spielberg, ainsi qu’à son jury (raaaahhhh). Heureusement, d’autres académies ont remarqué les qualités louables de ce film que je considère déjà comme un chef-d’oeuvre et dont je ne me lasse pas de revoir. Ainsi, il a reçu l’Oscar et le Golden Globe du meilleur film étranger, ainsi que plusieurs Donatello (les équivalents des César en Italie) dont meilleurs réalisateur et acteur (le Donatello du meilleur film a été remis au très bon Les Opportunistes) ou encore plusieurs European Film Awards. Pourtant, cela pourrait paraître étrange que j’aime autant ce film. Sur le papier, il n’y aurait pas d’histoire : le spectateur suit une partie de l’existence de Jep Gambardella face à la vieillesse et à la mort. Pourtant, au fond, dire qu’il n’existe aucune histoire serait faux : il s’agit de l’histoire de Jep. Nuance.

La Grande Bellezza : Photo Toni Servillo

Malgré ce « rien » en apparence, qui met en avant le vide existentiel du personnage principal, il y a derrière un véritable travail d’écriture, nous trouvons notamment une progression dans ce « rien » narratif, ou encore les différentes interventions des personnages permettent à l’histoire d’avancer. En général, j’ai horreur des films qui mettent en scène l’ennui des personnages car justement souvent je m’emmerde avec eux. Or, ce long-métrage ne m’ennuie pas, au contraire, je suis emportée par cette odyssée au coeur de la ville éternelle. Cela m’a émue de me retrouver pratiquement à l’intérieur de la conscience de Jep, qui vagabonde dans Rome entre le présent et le passé. Sorrentino a su filmer tous les paradoxes même d’une existence, voire même d’une société (en l’occurrence la société romaine), oscillant ainsi entre la mort et la vie, le profane et le sacré, l’ancien et le moderne, la beauté et la superficialité / le grotesque. Le mélange des différentes émotions que le spectateur peut ressentir est alors cohérent par rapport à la complexité et dans un sens la misère intérieure de l’homme seul face à la métropole. Qu’est-ce que la grande beauté évoquée dans le titre ? La beauté de Rome, qui parvient à garder ses traces historiques dans une époque moderne et superficielle, au point de tuer un touriste japonais ? S’agit-il d’un titre ironique, soulignant ainsi une beauté disparue à cause du renoncement des personnages ? S’agit-il plutôt de la beauté intérieure, plus importante que la superficialité ? Ou encore, la grande beauté ne désignerait-elle pas la quête du bonheur ? Cette beauté en question apparaît évidemment aussi à travers l’art et les nombreuses références cinématographiques et littéraires qui construisent ce film. On pensera évidemment à La Dolce Vita de Fellini mais aussi à Huysmans (la référence ultime sur la décadence), Proust (dans le voyage du souvenir), Céline (dont un extrait de Voyage au bout de la nuit est cité au début du film) ou encore Flaubert (sur le néant).

La Grande Bellezza : Photo Luciano Virgilio, Toni Servillo

Cependant, il ne s’agit pas de références pour faire des références. Ces références servent à montrer l’importance même de cette recherche de l’art absolu qui parvient à rester éternel, comme Rome, contrairement à l’homme, confronté à la mort, que ce soit la sienne ou celle des autres. Le mélange de tous ces arts ensemble (cinéma, littérature, photographie, peinture, architecture, musique) est explosif mais sans jamais s’éparpiller, comme si chaque art apportait un nouveau regard sur l’histoire, mais apportait aussi des réponses même au cinéma ou se complétant sans cesse. Surtout, Paolo Sorrentino ne se laisse pas écraser par ses connaissances qui trouvent ici une véritable utilité, il a clairement son propre univers, chaque scène est précise, chaque plan a son utilité, son détail, sa richesse, on sait où le réalisateur mène son film. La mise en scène de Sorrentino pourra évidemment agacer et être accusée de superficialité. Pour ma part, je l’ai trouvée virtuose, parvenant à retranscrire le tourbillon existentiel du personnage principal. De plus, son style parfois « tapageur » sert réellement le propos du film. Non seulement, il réussit à montrer la décadence de la société romaine à son paroxysme mais surtout il surcharge volontairement la réalité pour pouvoir en retirer l’essentiel. De plus, Sorrentino a beau filmer des riches avec parfois une certaine tendresse (je fais ici une référence à une réplique explosive de Jep), grâce notamment au cynisme désabusé du personnage principal, le réalisateur n’est pas, selon moi, hautain avec ses spectateurs. La musique va également de pair avec cette mise en scène, confirmant cette avalanche de sentiments parfois contradictoires au sein d’un même individu. Enfin, qu’on aime ou qu’on déteste ce film (et encore une fois, je comprends qu’on puisse en avoir horreur), impossible de passer à côté l’époustouflante interprétation de Toni Servillo, pour moi l’un (voire même le) des meilleurs acteurs de sa génération.

La Grande Bellezza : Photo Toni Servillo

Absolutely Fabulous

Créée par Jennifer Saunders et Dawn French

avec Jennifer Saunders, Joanna Lumley, Julia Sawalha, Jane Horrocks, June Whitfield…

Série comique britannique. 5 saisons. 1992-2004.

Elles sont vieilles, elles sont liftées, elles boivent comme des trous et elles jurent à longueur de journée ! Patsy et Edina nous entraînent dans leur quotidien déjanté…

Jennifer Saunders et Dawn French (la Grosse Dame dans Harry Potter et le Prisonnier d’Azkaban, c’était elle) formaient un duo depuis 1987 dans une série comique, diffusée sur la BBC Two intitulée tout simplement French and Saunders. Ce show est principalement connu pour ses parodies, que ce soit de films (Titanic, La leçon de piano ou plus récemment dans une émission spéciale Mamma Mia), de séries (Dr Quinn, Alerte à Malibu…) ou encore de chanteurs ou groupes de musique (Madonna, Britney Spears, Abba, Alanis Morissette, Boyzone, U2, The Corrs, Cher, The White Stripes…). Si vous avez envie de vous faire une idée, je ne peux que vous conseiller d’aller regarder certains de ces sketchs sur Youtube par exemple. C’est dans l’un des sketchs, que vous pouvez regarder ici, que va naître une autre série, encore plus culte : Absolutely Fabulous. Cette série a duré cinq saisons de 6 à 8 épisodes en moyenne, chaque épisode durant trente minutes. Il y a eu également des épisodes en hors saison (comme récemment celui qui se déroule pendant les derniers Jeux Olympiques). Le générique, également culte, est une reprise de This Wheel’s on Fire par Julie Driscoll et Adrian Edmondson. Hélas, la série a aussi connu une abominable adaptation française, par Gabriel Aghion en 2001, intitulée simplement Absolument fabuleux, avec des Josiane Balasko et Nathalie Baye jouant comme des pieds (et je suis gentille).

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Edina « Eddy » Monsoon (Jennifer Saunders) et Patsy Stone (Joanna Lumley) sont deux amies officiellement quarantenaires (car on sait tous que Patsy ment sur son âge), qui ne sont pas encore sorties des années 1960/1970. Elles ont toutes les deux une passion pour le sexe, les clopes, la drogue, l’alcool, la mode et la chirurgie esthétique. Eddy, qui dirige sa société de relations publiques (même si elle ne bosse pas des masses) est une pseudo-bouddhiste fan de Christian Lacroix et mère de deux enfants : Serge, né d’un premier mariage avec Marshall Turtle (remarié avec la déglinguée Bo) et parti depuis un bail (on peut le comprendre), et Saffron, née de son second mariage avec Justin, depuis devenu homosexuel et qui vit toujours avec sa mère. Les relations entre Edina et sa fille sont particulièrement houleuses, les rôles étant inversés principalement à cause de l’immaturité d’Edina. Cette dernière, qui aime pourtant sa fille (à sa manière), a du mal à comprendre pourquoi Saffron est si sage (en gros elle ne se drogue pas, ne boit pas et ne couche avec le premier venu) ni pourquoi elle fait des études. On pourra également ajouter le fait qu’Eddy vit également avec sa mère, probablement atteinte de la maladie d’Alzheimer. Patsy est dans un état plus lamentable que sa copine (elle est littéralement « stone »). Elle a été vaguement  mannequin, a eu une « carrière » d’actrice porno et n’a rien mangé de solide depuis des lustres, Elle aussi est censée bosser dans un magazine de mode sauf qu’elle ne fout rien non plus (c’est même encore pire qu’Eddy dans ce domaine). Elle déteste Saffron qui, selon elle, n’aurait jamais dû naître et est capable de lui balancer les pires horreurs.

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Absolutely Fabulous est d’abord une série qui me fait énormément rire et qui ne me lasse pas depuis des années. La recette ? Tout d’abord, il y a le comportement irresponsable et la mauvaise foi d’Eddy, créant souvent un décalage détonant avec sa fille. Ainsi, Saffron engueule sa mère comme s’il s’agissait de sa fille et va même plus loin en lui achetant des capotes ! Puis, les répliques méchantes et insultantes de Patsy, qui n’a aucune gêne à balancer toutes ces saloperies, font également partie de ces ingrédients humoristiques. Enfin, on peut tout simplement évoquer la stupidité même des deux copines. Cependant, même si les deux amies ont un comportement plus que discutable, elles restent attachantes. La série, surtout les premières saisons, fait très années 90s, pourtant elle n’a pas vieilli. D’ailleurs, les dernières saisons se déroulent dans les années 2000 et mise à part quelques petits changements esthétiques, le fond n’a pas du tout changé. Eddy et Patsy rappellent clairement les femmes d’aujourd’hui (on pourra notamment penser à un grand nombre de célébrités) qui refusent de vieillir et qui ne sont préoccupées que par les apparences. Absolutely Fabulous montre également une société britannique divisée en deux camps. Pour schématiser, d’un côté, Eddy, Patsy et toutes leurs connaissances, représentent cette société devenue moderne, excentrique, refusant le conformisme mais qui est superficielle, vide et inculte. De l’autre, Saffy et sa grand-mère représentent une Angleterre assez coincée.

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Dans l’ensemble, j’aime les cinq saisons et les épisodes hors saisons. Toutes les saisons vont nous offrir un lot d’épisodes réussis et marquants. On pourra par exemple citer « Poor » (ép.5, saison 2) dans lequel Saffy va faire croire à sa mère qu’elle n’a plus d’argent afin qu’elle réduise ses dépenses extravagantes, « France » (ép.3, saison 1) où on va suivre les vacances d’Eddy et Patsy dans le Sud de la France ou « Sex » (ép.3, saison 3), dans lequel Edina et Patsy vont faire appel à des prostitués. Les trois premières saisons sont celles que je préfère. La troisième saison est selon moi la plus intéressante : il y a enfin une évolution. Ainsi, Edina veut reprendre sa vie en main et semble enfin travailler (même si elle a parfois un comportement crétin mais elle bosse). Bubble, la stupide assistante d’Eddy, va également prendre plus de place pour notre plus grand bonheur. En revanche, j’aime un peu moins la saison 5 qui met en scène la grossesse et la nouvelle vie de famille de Saffron. On a pu voir dans les quatre précédentes saisons une Saffy très responsable. Du coup, en connaissant le personnage, j’ai eu un peu de mal à croire qu’elle ait pu tomber enceinte par accident. Je ne pense pas qu’elle aurait pu reproduire le même schéma que sa mère. De plus, même si son compagnon africain John (interprété par le regretté Felix Dexter) est très sympathique, Saffy ne semble pas très amoureuse. Sa grossesse pourra même agacer et même si leurs propos restent toujours excessifs, pour la première fois, on donnerait presque raison à Edina et Patsy de s’interroger (évidemment bêtement du style « chérie, il y a eu pénétration ? ») sur cette grossesse. Cependant, il faut avouer que voir Edina en mamie ou la voir s’extasier sur ce bébé métisse (ça fait branché selon elle) reste drôle.

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Le casting, 100% féminin en ce qui concerne les rôles principaux, est également très bon. Jennifer Saunders (qui prête sa voix à Marraine la fée dans Shrek 2) et Joanna Lumley (vue récemment dans Le Loup de Wall Street), très complices, sont excellentes dans les rôles désormais cultes d’Edina et Patsy. Julia Sawalha (Lydia Bennet dans la série de la BBC Orgueil et Préjugés) est également très convaincante dans le rôle de Saffron et les apparitions de June Whitfield, qui incarne la mère d’Edina, sont aussi drôles. Jane Horrocks va également marquer la série en interprétant la délirante Bubble ainsi que sa cousine Katy Grin, une présentatrice tv également tarée. Parmi les personnages secondaires, on a également le plaisir de retrouver au casting Christopher Malcolm (Justin, le père gay de Saffron), Kathy Burke (Magda) ou encore Naoko Mori (Sarah, l’amie tarée de Saffron) pour ne citer qu’eux. La série a également été marquée par un grand nombre de guests. On a ainsi pu voir voir la co-créatrice de la série Dawn French en journaliste tv, Idris Elda en prostitué, Helena Bonham Carter en fille idéalisée dans les rêves les plus fous d’Eddy, Kristin Scott Thomas en dingue, Miranda Richardson en mère dépassée ou encore Celia Imrie qui incarne l’impitoyable Claudia. On retrouve également, dans leurs propres rôles, Naomi Campbell tiraillée entre Edina et Claudia, l’ex-Spice Girl Emma Bunton en amie d’enfance de Saffron, Minnie Driver en connasse qui veut tout gratuit, le regretté Stephen Gately des Boyzone abordé par une Edina torchée en soirée, Jean-Paul Gaultier, Elton John ou encore Sacha Distel dans l’épisode se déroulant à Paris.

Pour finir, je vous propose ici un petit best of de la série, un moment de bons souvenirs pour certains, et peut-être pour d’autres l’occasion de découvrir cette série culte.

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