Tale of Tales

réalisé par Matteo Garrone

avec Salma Hayek, Toby Jones, Vincent Cassel, John C. Reilly, Shirley Henderson, Hayley Carmichael, Bebe Cave, Jessie Cave, Stacy Martin, Christian Lees, Jonah Lees, Alba Rohrwacher, Guillaume Delaunay…

titre original : Il racconto dei racconti

Film fantastique italien, français, britannique. 2h14. 2014.

sortie française : 1 juillet 2015

Movie Challenge 2016 : Un film adapté d’un livre

tale

Il était une fois trois royaumes voisins où dans de merveilleux châteaux régnaient rois et reines, princes et princesses : un roi fornicateur et libertin, un autre captivé par un étrange animal, une reine obsédée par son désir d’enfant… Sorciers et fées, monstres redoutables, ogre et vieilles lavandières, saltimbanques et courtisans sont les héros de cette libre interprétation des célèbres contes de Giambattista Basile.

Tale of Tales : Photo Salma Hayek-Pinault

Cela fait un moment que j’aime beaucoup le travail de Matteo Garrone, le réalisateur de Gomorra et Reality, tous les deux couronnés par le Grand Prix au festival de Cannes, respectivement en 2008 (sous la présidence de Sean Penn) et 2012 (sous celle de Nanni Moretti). J’étais donc enthousiaste de voir de nouveau Garrone en compétition cannoise avec ce Tale of Tales, même si le fait d’avoir tourné en langue anglaise avec un casting international ne me rassurait pas bizarrement. Garrone adapte ici Le Pentamerone (ou Le Conte des Contes) de Giambattista Basile, qui regroupe une cinquantaine de contes. Le titre ne vous dira peut-être rien, pourtant cette oeuvre a inspiré un grand nombre d’auteurs : Charles Perrault, les frères Grimm, J. R. R. Tolkien ou encore J. K. Rowling. Hélas, ce dernier long-métrage de Garrone ne m’a pas vraiment emballée. Le réalisateur a clamé dans toutes ses interviews qu’il présente comme des tableaux, lui-même étant peintre à côté de ses activités de cinéaste. Certes, je dois reconnaître que le film est très réussi d’un point de vue esthétique. L’équipe a vraiment mis les moyens dans d’impressionnants décors et costumes, la photographie et la lumière rendent également ce film encore plus sublime. On sent effectivement le rapprochement avec la peinture. En dehors de ça, Tale of Tales ne m’a pas vraiment convaincue et j’ai même l’horrible sentiment qu’il s’agit d’un horrible gâchis. Pour moi, c’est la preuve vivante qu’un beau film d’un point de vue esthétique n’est pas nécessairement un gage de réussite. J’aurais voulu littéralement m’émerveiller devant toutes ces belles images qui présentent des rois et monstres en tout genre, hélas je me suis vraiment ennuyée et je trouve que ça manque d’émotion, de force, de puissance et de magie même, ce qui est un comble face à des contes ! J’ai l’impression que Garrone a eu du mal à trier parmi les nombreux contes et surtout son travail est hyper bordélique. Le long-métrage présente trois histoires de manière entrecroisée : la première présente une reine (Salma Hayek) obsédée par son désir d’enfant, la seconde met en scène un roi (Toby Jones) qui découvre une puce qui va grandir considérablement et enfin la troisième histoire est celle d’un roi libertin qui est séduit par le chant d’une femme sans savoir que cette dernière est âgée et pas franchement très bien conservée.

Tale of Tales : Photo Stacy Martin

Entrecroiser ces trois histoires aurait pu donner du rythme à ce film qui dépasse les deux heures. Or, je me suis beaucoup ennuyée car le montage n’est pas très bon. Je n’ai rien contre les films qui présentent ce type de schéma à condition qu’il n’y ait pas de déséquilibre dans la présentation des histoires. Or, non seulement, il y a ce problème d’équilibre mais en plus, en dehors de la toute fin, on a tout de même du mal à voir la réelle connexion entre chaque récit, il n’y a pas de réelle connexion narrative, on ne comprend pas toujours les passages d’une histoire à l’autre. Pire, on a même parfois la désagréable impression que ce long-métrage ne parle de rien. En fait, on sent que Garrone a voulu lier les trois histoires mais il n’a pas réussi à nous donner cette impression d’emboîtement, c’est-à-dire qu’on est face à trois contes mais pas à ce que nous promet le titre, un conte des contes. Cela est réellement dommage de voir un scénario qui manque de structure et du coup qui part dans tous les sens car du coup on ne perçoit pas toujours les efforts de mise en scène. De plus, à force de tout miser sur l’aspect merveilleux et par conséquent par l’esthétique, Matteo Garrone ne pense pas à creuser les différents thèmes abordés (ou plutôt, pour reprendre le langage littéraire, les morales), comme par exemple les conséquences de l’égoïsme au sein de sa famille (le père délaisse sa fille pour sa créature puis la laisse concrètement à une autre créature, la reine qui veut tellement tomber enceinte qu’elle envoie à la mort son mari, la lavandière devenue jeune qui met de côté sa soeur et son propre milieu social), par conséquent la remise en question des liens du sang ou encore les névroses de femmes à chaque étape de sa vie (l’envie de s’émanciper, le désir d’être mère, la peur de vieillir). C’est d’autant plus dommage lorsqu’on connait la dimension psychologique voire même psychanalytiques que nous pouvons rencontrer dans les contes. Les stars du film (Salma Hayek, Toby Jones, Vincent Cassel) font plutôt bien le boulot même si leurs interprétations n’ont rien de transcendantes (il faut dire que les personnages manque d’épaisseur, ça n’aide pas). J’ai été plus convaincue par des acteurs davantage méconnus comme Christian et Jonah Lee ou encore Bebe Cave. Pour conclure, Le Conte des Contes est certes une réussite esthétique, qui avait un réel potentiel mais qui selon moi n’est pas à la hauteur de ses ambitions.

Tale of Tales : Photo Vincent Cassel

 

Publicités

La Belle Endormie

réalisé par Marco Bellocchio

avec Toni Servillo, Isabelle Huppert, Alba Rohrwacher, Michele Riondino, Maya Sansa, Piergiorgio Bellocchio jr…

titre original : La Bella Addormentata

Drame italien, français. 1h50. 2012.

sortie française : 10 avril 2013

La Belle endormie

Le 23 novembre 2008, l’Italie se déchire autour du sort d’Eluana Englaro, une jeune femme plongée dans le coma depuis 17 ans. La justice italienne vient d’autoriser Beppino Englaro, son père, à interrompre l’alimentation artificielle maintenant sa fille en vie. Dans ce tourbillon politique et médiatique les sensibilités s’enflamment, les croyances et les idéologies s’affrontent. Maria, une militante du Mouvement pour la Vie, manifeste devant la clinique dans laquelle est hospitalisée Eluana, alors qu’à Rome, son père sénateur hésite à voter le projet de loi s’opposant à cette décision de justice. Ailleurs, une célèbre actrice croit inlassablement au réveil de sa fille, plongée elle aussi depuis des années dans un coma irréversible. Enfin, Rossa veut mettre fin à ses jours mais un jeune médecin plein d’espoir va s’y opposer de toutes ses forces.

La Belle endormie : photo Maya Sansa, Piergiorgio Bellocchio jr

Pour construire le scénario de La Belle Endormie, Marco Bellocchio est parti d’un événement qui a secoué l’Italie : la jeune Eluana Englaro fut victime en 1992 d’un accident de voiture qui la laissa dans un coma végétatif. Affirmant qu’elle aurait préféré être débranchée si elle tombait dans un coma, son père Beppino Englaro entreprend à partir de 1999 des démarches pour que son système d’alimentation artificielle soit enfin débranché. Après des années de débats et de manifestations dans tout le pays, le gouvernement italien autorisa finalement l’arrêt de son traitement. Cependant, le réalisateur du Vincere ne parle pas directement de l’histoire des Englaro. Le débat autour de cette mort assistée est bien sûr omniprésente, mais La Belle Endormie est plutôt un film choral, c’est-à-dire les personnages tournent et évoluent autour de ce sujet mais ne sont pas nécessairement impliqués dans la vie des Englaro. En réalité, on peut même dire que l’histoire d’Eluana va servir de fil conducteur entre les différentes histoires et les personnages. Malheureusement, comme dans beaucoup de films dans lesquels se mêlent et se croisent des personnages, le propos se perd un peu dans cette réalisation un peu trop longue et chaque personnage semble avoir du temps à exister. On ne sait pas vraiment pourquoi ils agissent ainsi, ce qu’ils pensent vraiment, on a du mal à avoir de la sympathie ou à les comprendre. Les personnages se trouvent dans des situations dramatiques, profondément difficiles, pourtant l’émotion n’est pas vraiment au rendez-vous. Du coup, on a un petit goût d’inachevé. Mais surtout, en multipliant les personnages, Marco Bellocchio veut montrer les différents points de vue possibles sur cette affaire, et plus généralement sur l’euthanasie, le suicide et plus généralement sur la mort.

La Belle endormie : Photo Toni Servillo

C’est encore une fois intéressant, mais j’ai eu le sentiment que le réalisateur ne voulait pas trop se mouiller alors qu’au bout d’un moment, je n’ai pas réellement eu l’impression qu’il était neutre sur ce sujet. Paradoxalement, l’avis du réalisateur sur l’euthanasie semble apparaître, mais en s’éparpillant, et en réalisant parfois du coup un film brouillon, Bellocchio dit à la fois tout et pas assez. Finalement, qu’a voulu-t-il nous dire s’il ne veut pas totalement défendre son point de vue alors que ce dernier m’a pourtant paru présent ? Il y a aussi des éléments dans l’histoire qui me paraissent un peu naïfs, même si ce n’est pas totalement inintéressant : je pense par exemple à l’histoire du médecin qui veut absolument que la jeune Rossa reste en vie alors qu’elle ne souhaite que mourir. Sur le papier, l’histoire est intéressante car elle est en opposition avec l’histoire d’Eluana (et les autres qui sont similaires) : on imagine bien que cette jeune fille (ainsi que la femme du sénateur et la fille de la grande actrice) voulait rester en vie avant d’être plongés dans un terrible coma. En terminant le long-métrage sur l’histoire de Rossa, Marco Bellocchio essaie de donner une vision optimiste. J’ai pas mal donné d’éléments qui me semblent problématiques, on a l’impression que je n’ai aimé La Belle Endormie, mais pourtant, ce n’est pas le cas : j’ai quand même apprécié le film dans son ensemble et je ne suis pas trop ennuyée. Même s’il n’est pas toujours bien traité, le sujet en lui-même reste suffisamment intéressant car justement, cette histoire n’est pas seulement celle d’Eluana mais aussi celle de nombreuses familles. Que faire quand un membre de sa famille est plongé dans un coma ? Faut-il abréger ses souffrances ou avoir encore de l’espoir ? Malgré un scénario brouillon, Bellocchio parvient à montrer les différents points de vue possible sur l’euthanasie et le rapport qu’ont les gens à la vie et à la mort en mêlant à la fois les histoires intimes, affaires politiques et affaires religieuses. Le film a le mérite d’ouvrir à la réflexion et au débat. Même si le sujet est traité maladroitement, la mise en scène reste convaincante. Enfin, j’ai trouvé le casting très bon.

La Belle endormie : Photo Isabelle Huppert

Hungry Hearts

réalisé par Saverio Costanzo

avec Adam Driver, Alba Rohrwacher, Robert Maxwell, Jake Weber…

Drame italien. 1h53. 2014.

sortie française : 25 février 2015

Hungry Hearts

Jude est Américain, Mina Italienne. Ils se rencontrent à New York, tombent fous amoureux et se marient. Lorsque Mina tombe enceinte, une nouvelle vie s’offre à eux. Mais l’arrivée du bébé bouleverse leur relation. Mina, persuadée que son enfant est unique, le protège de façon obsessionnelle du monde extérieur. Jude, par amour, respecte sa position jusqu’à ce qu’il comprenne que Mina commence à perdre contact avec la réalité.

Hungry Hearts : Photo Alba Rohrwacher

Hungry Hearts, le quatrième long-métrage de Saverio Costanzo (réalisateur de La Solitude des nombres premiers, pas encore vu mais cela ne devrait pas tarder) fait partie de mes coups de coeur de ce début d’année. Je suis ressortie de la séance totalement secouée et bouleversée, j’en avais même les larmes aux yeux. Par contre, je déconseille ce film aux femmes enceintes ou à celles qui comptent fonder une famille. Hungry Hearts est tiré du roman de Marco Franzoso, Il Bambino Indaco (jamais sorti en France d’après ce que j’ai compris). Dans le livre, l’histoire se déroule en Italie mais Costanzo a préféré situer son récit à New York : « Dans mon esprit, il fallait que les personnages évoluent dans une mégalopole violente où ils puissent se perdre et ressentir la solitude, afin que le spectateur comprenne mieux le désarroi de cette mère. Or aucune ville italienne ne correspond à cette définition ». Visiblement, le réalisateur a bien fait d’avoir opté pour cette solution. Le film débute comme une comédie romantique (Jude et Mina se rencontrent dans les toilettes bloquées d’un restaurant asiatique est très drôle), pourtant la suite ne va pas être aussi joyeuse. L’amour entre ces deux personnages sera pourtant toujours fort mais le couple se détériore dès la grossesse de Mina, cette dernière étant persuadée de porter en elle un enfant indigo après avoir consulté une voyante. Mais évidemment, la folie de Mina va surtout se révéler au grand jour après son accouchement à travers son alimentation ainsi que celle de son fils. Ainsi, étant devenue elle-même vegan (oui, je sens que ce film ne va pas faire plaisir à tout le monde), elle donne ce type de nourriture à son bébé. L’enfant en question ne peut pas grandir et Mina maigrit à vue d’oeil et est de plus en plus épuisée. A cause de l’étrange comportement de Mina, la petite famille est de plus en plus isolée. Jude s’inquiète pour son enfant mais au début refuse de voir que ses problèmes de croissance et de santé à venir sont liés au comportement alimentaire de Mina. Et lorsqu’il finit par ouvrir les yeux sur la situation, le film prend alors un autre tournant. Chacun va alors vouloir à nourrir l’enfant à sa manière tout en surveillant le comportement de l’autre, ce qui donnera lieu parfois à des scènes cocasses (par exemple, Jude qui va se réfugier dans une église pour nourrir son fils).

Hungry Hearts : Photo Adam Driver, Alba Rohrwacher

A ce moment-là, Hungry Hearts prend des allures de film d’épouvante. On pensera évidemment à l’excellent Rosemary’s Baby de Roman Polanski à part que les rôles sont ici inversés. Cette fois-ci, c’est bien la mère qui devient inquiète. Le fait qu’elle soit étrangère renforce encore plus (sans jeux de mots) l’étrangeté même de ce personnage. Pourtant, cela serait injuste de la qualifier comme la méchante de l’histoire car elle ne se rend même pas compte du mal qu’elle fait à son propre enfant. En effet, si le spectateur se penchera plus naturellement de son côté, Jude a pourtant sa part de responsabilité, comme le montre notamment la scène de reproduction (pour la qualifier grossièrement). Cependant, même si Mina nous fait flipper et qu’on a sans cesse peur pour son enfant, Hungry Hearts n’est pourtant pas un film manichéen. Quelque part, on a l’impression que ce drame pourrait arriver à n’importe qui. C’est alors ce mélange particulier mais habile entre plusieurs genres qui donnent une puissance folle au long-métrage. Mais il s’agit surtout d’un magnifique film d’amour dans lequel chacun va à la fois aimer et redouter son partenaire. Au-delà d’une réflexion intelligente et de l’émotion, Hungry Hearts bénéficie d’une très bonne mise en scène. Soignée et précise, elle parvient à montrer la détérioration et l’isolement de ce jeune couple face à une ville immense et intemporelle qui semble les écraser. J’ai également aimé le scénario, bien construit, qui alterne les points de vue, du coup cela donne encore plus de rythme au film ainsi que plus de consistance aux personnages. Saverio Costanzo a également travaillé sur tous les moindres détails, que ce soit au niveau de la mise en scène ou du scénario : le début pas si anodin (l’indigestion de Jude annonce les problèmes alimentaires de Mina), la photo de mariage accrochée sur la porte du frigo (le mariage se détruit littéralement encore une fois à cause de la nourriture), le rêve qui annonce le drame final etc… Même si je sais que cela a pu perturber certains spectateurs, pour ma part, j’ai aimé le montage saccadé, renforçant davantage l’atmosphère menaçante. De plus, j’ai adoré la bande-originale de Nicola Piovani (pour ceux qui ne se rappellent pas, il avait été oscarisé pour son travail pour La vie est belle de Roberto Benigni) et j’espère qu’elle sera un jour disponible. Enfin, le film est servi par les magnifiques interprétations d’Adam Driver (l’acteur talentueux de Girls dont la carrière risque de décoller à la sortie du prochain Star Wars) et Alba Rohrwacher (dans la vie, compagne de Costanzo et soeur d’Alice Rohrwacher, la réalisatrice du récent Les Merveilles) qui n’ont pas volé leur Coupe Volpi à la Mostra de Venise.

Hungry Hearts : Photo Adam Driver