Est-ce compliqué d’être une fille cinéphile sur Internet ?

Rappelez-vous (en tout cas, pour ceux qui me suivent, sinon coucou) : en octobre dernier, dans un article assez personnel (désormais, j’ai une perception très étrange avec ce dernier, entre la fierté d’avoir pu me débarrasser de rancoeurs et la honte dans le sens où je le trouve tout de même un peu puéril sur certains points), dans une petite partie (mais importante), j’évoquais les problèmes que subissaient les cinéphiles filles sur le Web. Je vous remets également avec un grand plaisir des articles similaires (ceux de Suzy et Océane et Pauline) publiés en même temps, qui développent bien plus que moi leurs mauvaises expériences et leurs ressentis (bref à lire, à relire et à refaire partager car vraiment, c’est important et nécessaire, que cela ne tombe pas dans l’oubli).

Jessica n’est pas contente… moi non plus, tiens.

Après avoir publié cet article, après avoir reçu plein de compliments et tout ça avec mes consoeurs (et pour ceux qui sont sincères et bienveillants, je vous en remercie encore), même si je savais au fond de moi que les choses n’allaient pas radicalement changer (nous ne sommes pas chez Oui-Oui), je pensais que cela serait la dernière fois que j’abordais le sujet. Puis, pratiquement tout de suite après cette publication, effectivement, je constatais bien que le message ne passait pas autant que je le souhaitais. J’avais encore envie d’aborder le sujet il y a un mois grosso modo mais je l’ai laissé tomber car :

  1. J’avais l’impression que je me plaignais trop (comme quoi, les harceleurs arrivent bien à nous faire culpabiliser).
  2. Je pense que je n’avais pas réussi à trouver le bon angle, que je me prenais trop la tête alors qu’il faut en parler simplement.

Peut-être que là je vais oublier de parler de certains détails (mais justement, discuter de cette chronique pourra aussi m’amener à creuser encore plus sur d’autres points plus tard) mais au fond je me dis que ce n’est pas si grave que ça, tant pis : cet article sera certainement imparfait mais au moins j’aurais parlé d’un sujet qui me tient à cœur et qui me semble nécessaire. Surtout, j’ai eu une idée : lancer une nouvelle catégorie sur le blog, sur les cinéphiles filles justement. Bref, mettre en avant les blogueuses et de Youtubeuses cinéphiles ou parler de nouveau des problèmes des filles cinéphiles sur la blogosphère ou même dans d’autres métiers du cinéma feront partie des sujets que je souhaite traiter dans le futur (et si certaines veulent faire partie de l’aventure, n’hésitez pas !). Je ne sais pas à quelle fréquence cette catégorie reviendra mais en tout cas elle existe (cela fait un moment que je veux faire évoluer mon blog). Pour le nom de la catégorie, je ne me suis pas embêtée (vu que le nom peut être provisoire) : « Etre une cinéphile fille » (si vous avez d’autres idées, dites-le moi, on peut toujours améliorer le titre). Bref, passons au vif du sujet et j’ai déjà la réponse à la question de mon article : oui, c’est compliqué d’être une fille cinéphile sur Internet. Bon, c’est déjà compliqué d’être une fille tout court, hein. Je vous parle évidemment du milieu que je connais mais je sais, hélas, que ce problème peut être décliné dans trop de domaines.

Ce que je pense de certains.

J’avais des tas d’occasions d’écrire sur le sexisme sur la blogosphère cinéphile. Aujourd’hui, un sujet m’a poussée à prendre ma plume (enfin, mon clavier). Et je me suis aperçue qu’en réalité, tout est toujours lié à ces problèmes de sexisme sur le Web. Bref, au départ, tout est parti d’un triste constat que j’ai fait en allant sur Youtube. Non, sur cette plateforme, je ne regarde que EnjoyPhoenix, Horia ou autres (mais quoi, je ne suis pas une vraie cinéphile parce que je regarde de la beeaateyyyyy sur le Web ??? trahisooooon – le pire, c’est que certains doivent raisonner comme ça), ça m’arrive souvent d’aller aussi regarder des vidéos parlant de cinéma : logique en ce qui me concerne. J’aurais pu faire ce constat depuis des lustres car il saute vraiment aux yeux (je veux dire, je ne vais pas vous balancer un scoop de malade) mais allez savoir pourquoi, cela m’a particulièrement frappée cette fois-ci. Suivez-vous des Youtubeurs cinéma ? Et bien parfois, ils se réunissent pour discuter d’un sujet de cinéma (évidemment, hein, ils ne vont pas vous pondre un sujet sur les pâtes bolo ou la pâte à modeler). Et je remarque en général le schéma suivant :

  1. Il n’y a que des mecs (et même ils se caricaturent en mecs virils en buvant de la bière devant la caméra et tout ça – je ne plaisante même pas).
  2. Il y a parfois une fille, un peu là pour la bonne conscience, fallait bien la caler quelque part. Oh, l’égalité bon sang de bonsoir. (bon, ok, là je suis un peu méchante car je suis certaine que dans le lot, certains ont de bonnes intentions).

Sur les réseaux (bah ouais, j’aime me plaindre), on m’a alors répondu que cela était normal car il n’y a pas non plus des tonnes de Youtubeuses cinéma, qu’elles étaient en minorité sur cette plateforme (ce qui est vrai). La question qu’il faut se poser est alors selon moi la suivante : justement, pourquoi sont-elles aussi peu nombreuses ? Certes, je ne suis qu’une modeste petite blogueuse cinéma, je n’ai pas non plus la science infuse, mais rien qu’avec ma petite expérience, que ce soit sur mon blog ou sur les réseaux sociaux, je pense avoir ma petite idée sur la question.

« Coucou, nous sommes des Youtubeurs, parlons de cinéma ».

Je parle ici autant de ma propre expérience tout comme celles qui m’ont témoigné en privé Je vous parle de deux phénomènes que les blogueuses cinéma, même à une toute échelle comme la mienne, peuvent subir au quotidien. Oui, subir. Je n’exagère pas. Qu’on ne vienne pas me dire que j’exagère. C’est une triste réalité.

  1. Nous, les cinéphiles filles, on n’est pas vraiment des vraies cinéphiles d’abord. Non, nous sommes bêtes, nous devons rester au maquillage, au lifestyle, à la maternité.  Au pire, on peut parler de séries, hein, ça passe un peu mieux. Mais pas de cinéma. J’exagère un peu mais les cinéphiles filles ont globalement du mal à s’intégrer à un milieu assez masculin pour cette raison. On a du mal à nous mettre en confiance, à prendre réellement en compte notre avis (surtout s’il s’oppose à la majorité), à les prendre tout simplement au sérieux. On a même l’impression qu’avec les blogueuses cinéphiles, avoir un échange intellectuel reste compliqué. Soit c’est pas pour nous, soit on a tort.
  2. S’exposer sur Youtube signifie alors exposer son image, son physique, sa voix, son attitude, tout quoi. Et sur les réseaux sociaux, si une fille a le malheur de poster une simple photo d’elle, en mode tranquillou bilou, tous les pervers s’expriment et bonjour les messages privés, entre les relous et les gros dégueulasses qui cachent très bien leur jeu en public (et qui sont même pour certains très suivis et protégés sur les réseaux). Rappel essentiel : les filles se comportent bien quand un mec poste une photo de lui. Donc je ne vois pas pourquoi certains ne se retiennent pas. « TU ES RAVISSSSSSSSANTE », « VIENS BOIRE UN VERRRRRE », « TA JUPE TE MET EN VALEUUUUUUR » (en mode « je me touche la nouille »). Nous ne devrions pas vous éduquer sur des choses qui me paraissent pourtant simples. Ah oui, et dernière réflexion : l’argument « mais je savais pas que tu étais en couple » est bidon. Qu’on soit en couple ou célibataire, Twitter, Youtube ou autre ne sont pas des lieux où une fille cherche à se faire draguer ou harceler. Nous sommes principalement sur ces réseaux pour promouvoir nos blogs et parler de notre passion tout simplement.

Bref, les gars : réfléchissez avant de vous comporter comme des cochons.

Bref, la réponse me semble alors évidente : après avoir vécu ça, on n’a tout simplement pas envie de se lancer sur Youtube. On veut se protéger, on en a même terriblement besoin. Je vais alors vous avouer deux choses :

  1. Je ne m’en suis pas cachée : il y a quelques mois, je voulais encore me lancer sur Youtube car je suis plutôt à l’aise pour m’exprimer oralement et c’est un format intéressant pour toucher un autre public (hélas, les gens lisent de moins en moins).
  2.  J’ai failli abandonner ou transformer ce blog, uniquement à cause de connards qui te donnent l’impression d’être illégitimes. Ouais, à force, vous finissez par croire ces conneries, c’est ça le pire.

A l’heure actuelle :

  1. Non, je ne veux pas me lancer sur Youtube, je ne veux pas m’exposer à tant de connards, j’en ai assez pris plein la gueule niveau harcèlement et mépris. J’ai autre chose à faire que de me battre quotidiennement contre des gens néfastes. Bref, finalement, je laisse définitivement l’idée, trop de peur de me faire emmerder. Par ailleurs, je ne poste plus de photos de moi sur Twitter en tant que « Tinalakiller » (sur mon Facebook perso, c’est autre chose même si je n’en mets pas non plus des tonnes). Obligée de me freiner à cause de certains comportements.
  2. Par contre, être illégitime, vous savez quoi ? Même si c’est vrai, je m’en cogne en fait. Donc je veux continuer à parler de cinéma ou en tout cas toujours en rapport avec le cinéma (je prépare actuellement une nouvelle catégorie sur les comparaisons entre les livres et les adaptations cinémas – j’ai bien avancé sur un de mes articles donc ça arrive soon soon soon).

Un petit discours de paix et de confiance en mois entre deux bombages.

Encore une fois, je n’exagère pas quand je vous parle de mépris et de pervers en tous genres sur les réseaux sociaux. Comme je l’expliquais déjà dans une petite partie au sein de mon article personnel déjà cité,  il y a évidemment du sexisme partout, dans tous les milieux. Bien sûr que le problème persiste encore plus sur les réseaux sociaux en général puisque tout est plus « facile » pour s’attaquer à quelqu’un quand on est derrière un écran. Mais j’ai tout de même l’impression que le monde du cinéma et la blogosphère cinéphile (enfin presque hein) nient totalement ce sexisme. Tout le monde est dans sa bulle, qu’on n’a pas envie de voir cette réalité. On préfère ressortir ce bon vieux cliché (mais vrai) de l’horrible univers des jeux-vidéos, parce que justement, tout le monde sait qu’il y a du sexisme, c’est certainement plus flagrant et visible. Mais ce n’est pas pour autant qu’il n’y en a pas chez nous le monde des cinéphiles (terme évidemment large – pitié, ne vous lancez pas sur une discussion sur ce que signifie ce terme, limite une autre fois, mais pas là bon sang, c’est pas le sujet). Mais oui, voyons, officiellement, la blogosphère cinéphile félicite ouvertement les réalisatrices, veut qu’il y ait plus de femmes à Cannes, salue les films féministes, condamne fermement l’horrible Harvey Weinstein et co, s’insurge si on va aller voir le dernier Woody Allen ou le Polanski en salles. Mais dès qu’il s’agit de se tourner dans son propre milieu, à sa petite échelle, les choses sont plus compliquées, comme s’il n’y avait pas tant de problèmes alors qu’ils se multiplient encore et encore. Il y a un sacré décalage entre une idéologie défendue et ce qui se passe carrément sous votre nez. En fait, il refuse même de voir que ce milieu reste très masculin. Certains sont même protégés alors que leur relou-attitude se voit à des kilomètres. Si certain(e)s osent dire ce qu’il se passe dans les coulisses, d’autres s’insurgent sur ces accusations de sexisme : « mais non, ne jouez pas aux féminazis qui voient du patriarcat partout », « mais non, moi j’ai jamais eu ce souci », « moi j’ai jamais fait ça ». Ce n’est pas parce que vous vous comportez éventuellement bien qu’il n’y a pas de problème de sexisme. Ce n’est pas parce que vous êtes une fille cinéphile jamais emmerdée qu’il n’y a pas non plus de harcèlement en général sur la Toile (harcèlement qui peut concerner une de tes consoeurs au passage). Ce n’est pas en nous disant « mais lancez-vous sur Youtube » (puisque c’était mon point de départ) qu’on va régler les réels problèmes. Et vu le nombre de filles concernées, on ne parle pas que d’un cas isolé. Mais justement c’est le problème du harcèlement : le harceleur isole sa victime. 

Message aux harceleurs.

Dans le lot, entre ce que j’ai vu et su, je peux vous assurer que certains cachent bien leur jeu ou/et sont très appréciés. Même moi, je n’aurais pas imaginé que ces hommes bien propres et soi-disant ouverts d’esprit sont en fait de véritables chasseurs. Bon après, il y a aussi la catégorie de ceux qui ont un comportement ouvertement limite sur la Toile et finalement personne – dont moi –  n’ose ouvrir la bouche de peur de vexer les uns et les autres alors qu’au fond ce raisonnement est ridicule (et surtout, ça ne rend pas ces personnes meilleures que les fameux « chasseurs »). En fait, même si je vais peut-être un peu loin, des affaires comme Weinstein et co ne me surprennent pas tant que ça avec le recul. Le cinéma, le milieu, l’industrie et non l’art en lui-même (quoi que… art et industrie ont un lien, ça mériterait d’être creusé ça aussi), a déjà un problème avec le rôle de la femme, sa représentation et son regard et le désir qu’elle peut procurer par l’image. Quand on lit certains tweets de cinéphiles, sans s’en rendre compte, cette problématique en ressort. Je pense sincèrement que ces soucis sur la blogosphère à notre petite échelle ont un rapport avec des problèmes plus larges et exposés dans le milieu du 7e Art (je parle donc encore de Weinstein et compagnie). Ce rapport en question est peut-être lointain ou indirect mais je ne crois pas tant que ça aux coïncidences. Il y a du harcèlement partout, cela est évident, on ne cherche pas à hiérarchiser ou à comparer, mais vous ne trouvez tout de même pas ça bizarre que l’industrie du cinéma ait particulièrement explosé avec tous ces scandales sexuels ? Quelque chose me dit au fond de moi que ce n’est pas simplement lié à la popularité et à l’accessibilité du cinéma. Et j’imagine aussi qu’on pourrait encore parler de la place des femmes dans le milieu professionnel du cinéma pour ne citer que cet exemple. Même la manière d’écrire nos articles est une preuve d’un certain mépris pour les réalisatrices qu’on associe systématiquement à certains termes (parce qu’une réalisatrice est souvent « délicate » ou « a une sensibilité féminine touchante »). Ou même quand on parle de certaines actrices. Je lis souvent des articles – écrits par des hommes – qui louent la beauté des actrices, tournent même autour de leur sex-appeal. Le contraire est en revanche plus rare. On pourrait avoir l’impression qu’on part encore loin, sur d’autres thèmes (qui pourraient aussi être creusés) mais au fond, je pense que cet ensemble de sous-sujets joue aussi leur rôle, il pourrait aussi « expliquer » certains comportements (autant le mépris que le harcèlement) dans le sens où certaines idées restent encore ancrées dans un esprit collectif inconscient. Bref, le problème est certainement plus complexe qu’il en a l’air, on pourrait en débattre des heures, il y a des tas de choses à dire sur ces sujets encore peu visibles. Mais cela n’empêche pas une chose : merde, les gars, soyez respectueux. Vous défendez les femmes quand vous parlez de Weinstein ? Vous boycottez certains cinéastes pour leurs crimes sexuels ? Alors, putain, faites un effort avec vos collègues sur la toile. Apprenez-vous à vous comporter correctement, ça sera déjà un grand pas. 

J’écris donc cet article autant pour pousser un coup de gueule (même si là je me trouve plutôt calme – mais en réalité je suis assez agacée par tout ce qui peut se passer) que pour faire prendre conscience de certaines choses qui ne sont tout simplement pas acceptables. Oui, les cinéphiles filles ont leur place sur Internet, oui elles disent des choses intelligentes et passionnantes sur le cinéma, oui elles doivent être traitées à égalité avec les blogueurs hommes. Elles méritent d’être plus soutenues et exposées. Il n’y a évidemment aucune haine envers les hommes ou quoi que ce soit. Je me suis toujours entendue avec les mecs et il n’y a pas de raison que ça change : l’égalité, c’est aussi ça, savoir se respecter et s’écouter, peu importe notre sexe ou autre. Oui, il y a aussi des blogueurs masculins formidables, à l’écoute, respectueux, qui savent aussi ce que les cinéphiles filles subissent. Mais hélas, plus le temps passe, plus je me dis que ce n’est pas non plus la majorité, que le problème persiste. Beaucoup – et pas que des mecs d’ailleurs – n’imaginent juste pas l’étendue même du problème. Même moi, je ne le pensais pas, je minimisais toutes ces histoires auparavant. Puis ça m’est arrivé. Puis j’ai enquêté. Puis j’ai écouté d’autres histoires de blogueuses qui ressemblaient parfois à ce que j’avais subi. Et encore, je ne suis pas Dieu, je ne sais pas tout, mais je suis certaine que je suis passée à côté d’histoires abominables. Tout ce que nous demandons est de trouver notre place normalement, grâce à notre passion et notre travail, comme les hommes, sur la blogosphère cinéphile. Ni plus ni moins.

Paix et amour à mes consoeurs. Soyez fortes. Et parlez si jamais on vous emmerde.

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La Forme de l’eau

réalisé par Guillermo Del Toro

avec Sally Hawkins, Doug Jones, Michael Shannon, Richard Jenkins, Michael Stuhlbarg, Octavia Spencer, Nick Searcy, David Hewlett…

titre original : The Shape of Water

Fantastique, drame, romance américain. 2h. 2017.

sortie française : 21 février 2018

Modeste employée d’un laboratoire gouvernemental ultrasecret, Elisa mène une existence solitaire, d’autant plus isolée qu’elle est muette. Sa vie bascule à jamais lorsqu’elle et sa collègue Zelda découvrent une expérience encore plus secrète que les autres…

La Forme de l'eau - The Shape of Water : Photo

Lauréat du Lion d’or et d’une ribambelle de prix – on le voit mal repartir sans Oscars, La Forme de l’eau est déjà aux yeux de certains le chef-d’oeuvre de Guillermo Del Toro. Même si je connais finalement encore mal sa filmographie, je reste persuadée que ses meilleurs films restent L’Echine du Diable et Le Labyrinthe de Pan. Je vous l’annonce d’emblée : non, La Forme de l’eau n’est pas un chef-d’oeuvre. Oui, j’ai même quelques (petits) reproches à lui faire. Mais oui, il s’agit indéniablement d’un très bon film, peut-être même d’un grand film (seul le futur nous le dira) et c’est déjà une bonne chose. On ne peut évidemment pas passer à côté de son époustouflant sens esthétique rétro-fantastique-poétique qui sert toujours la narration (et vice versa). Rien qu’avec des couleurs très marquées, certainement symboliques (on se demanderait presque si le manteau rouge que porte l’héroïne, qui a un air de Blanche-Neige, ne serait pas un clin d’oeil au Petit Chaperon Rouge pour ne citer que cet exemple), le spectateur sait d’emblée qu’il s’agit d’un conte : il doit alors en accepter ses codes et ses règles. Un conte est par définition un récit souvent oral (d’où la voix off qui se fait discrète) faisant appel au merveilleux. Il allie aussi un aspect enfantin et naïf (avec cette héroïne qui rêve de comédies musicales) et un autre beaucoup plus adulte et surtout cruel (et parfois, Del Toro n’y va pas de main morte – RIP le chat). Bref, le réalisateur reprend parfaitement tous les codes que l’on connait du conte pour sublimer une histoire d’amour autant poétique, douce que profondément cruelle entre deux êtres rejetés par la société, littéralement deux monstres. On pourrait s’attarder des heures sur la beauté splendide qui s’étale sous nos yeux pendant deux heures : la photographie est totalement en accord avec le choix narratif du conte, les décors sont soignés ou encore le maquillage de la Bête est juste fou. Nous passons aussi à des couleurs autant vives (je reviens à cette fameuse couleur rouge, très forte et riche en explication et interprétations à elle seule) à des jeux d’ombre qui nous rappellent l’expressionnisme. Del Toro reprend alors les types présents dans les contes, c’est forcément un peu « grossier » dans le bon sens du terme, mais jamais caricatural. Au-delà de l’écriture qui trouve certainement un équilibre, on peut aussi remercier toute la distribution qui s’en sort merveilleusement bien : les nominations aux Oscars pour Sally Hawkins, Richard Jenkins et Octavia Spencer sont totalement justifiées et l’excellent Michael Stuhlbarg, qu’on voit décidément partout en ce moment, aurait également pu y trouver sa place. 

La Forme de l'eau - The Shape of Water : Photo Octavia Spencer, Sally Hawkins

On pourra même s’étonner de constater une écriture assez intelligente concernant les méchants (même si la dimension « type » est pourtant toujours présente). Richard Strickland, incarné par l’excellent Michael Shannon, serait selon certaines critiques que j’ai lues un véritable méchant (ne pas y voir ici un règlement de comptes ou quelque chose comme ça – juste un petit désaccord). Justement, ce personnage – pourtant violent, raciste et misogyne (on ne minime évidemment pas l’accumulation évidente de défauts : bref, c’est un sale type) – n’est pourtant pas pour moi le véritable grand méchant du récit. Certes, il est devenu un monstre (en tout cas encore plus qu’il ne l’était avant même – son apparence cachait en tout cas sa nature), autant physiquement (comme si la perte de ses doigts marquait encore plus la perte de son humanité) que moralement. On ne peut évidemment pas le mettre dans la même classe des autres « monstres » qu’il méprise, ces monstres de la différence (une muette, une afro-Américaine, un homosexuel, un Russe – détail important durant la Guerre Froide). Il est également pris dans un système qui le pousse à être encore plus monstrueux qu’il ne l’est : le général Hoyt est pour moi le véritable méchant de l’histoire, le méchant suprême, qu’on voit pourtant très peu mais qui joue un rôle essentiel : il le dit lui-même il décide de tout, il humilie qui il veut. A l’image du cadre de l’histoire (durant la Guerre Froide), il incarne une menace invisible mais réellement dangereuse. Strickland a beau ne pas faire partie de la minorité (c’est un homme Blanc, père de famille aux airs parfaits), on n’a pas forcément envie de le plaindre, mais cela ne signifie pas pour autant qu’il n’est pas victime en quelque sorte des agissements de Hoyt (mais d’une autre manière). Cela peut presque paraître étonnant de voir cette nuance chez les personnages alors que l’écriture n’est pas toujours fine (reproche que je faisais déjà à Del Toro dans son Crimson Peak). Le réalisateur mexicain a le mérite d’offrir un cinéma relativement accessible sans vendre son âme au Diable, sa personnalité apparaît sans cesse à travers son oeuvre. Certes, il a beau s’inspirer de films (coucou le rageux Jean-Pierre Jeunet qui voit du plagiat partout), comme par exemple L’Etrange Créature du lac noir de Jack Arnold (le look de la Bête puise clairement dans ce film) ou d’autres références culturelles (La Belle et la Bête) voire même mythologiques (Orphée), Del Toro ne se fait pas écraser pour autant par tout cet héritage qui nourrit considérablement et utilement son oeuvre.

La Forme de l'eau - The Shape of Water : Photo Sally Hawkins

La Forme de l’eau est alors aussi un hommage au cinéma, celui aussi qui permet de rêver et de s’évader, tout comme le conte qui enjolive les dures réalités ou même les comédies musicales (même si, au secours, cette scène-là est juste gênante : Del Toro ne réussit pas non plus son pari à faire tenir son héroïne muette jusqu’au bout, quel dommage même si on comprend où il veut en venir). La scène où la Créature (habitée par le roi de la transformation Doug Jones) rejointe par Elisa dans le cinéma est certainement une des plus fortes du film car on comprend en peu de temps le nombre d’enjeux mis en place par le réalisateur. La Forme de l’eau est un film très riche sur de nombreux points qui fait preuve d’une rare générosité. Cela dit, comme prévu au début de cette chronique, j’ai quelques petits reproches à lui faire même si cela n’enlève en rien à la qualité générale de ce fabuleux long-métrage qui mérite son succès et toute l’attention qu’on lui porte actuellement. Bref, même si on sent que Del Toro s’est donné du mal pour émouvoir le spectateur, La Forme de l’eau ne m’a réellement émue – même s’il s’agit d’un très beau film même émotionnellement. Selon moi, je n’ai pas réussi à être autant bouleversée par ce conte car le scénario, pourtant bien écrit, reste pour moi un peu trop attendu : aucun rebondissement ne m’a réellement surprise. J’ai presque envie de dire que l’histoire coule presque un peu trop de source. De plus, quelques petits détails me font tiquer. En effet, l’attachement qu’a Elisa pour la Bête est un peu trop rapide. Certes, les parallèles entre elle et l’Amphibien sautent aux yeux : ils ne parlent pas, ils viennent de la mer (on nous dit qu’Elisa a été recueillie près d’une rivière), sont rejetés pour leur différence. Cela dit, on ne ressent chez elle aucune peur au début face à cette étrangeté. Je veux bien croire que sa naïveté et l’identification qu’elle a puisse expliquer cela mais cela parait autant peu crédible que trop rapide. Enfin, autre petit point sur lequel j’aimerais revenir : le sexe. Il est évident que le conte n’est pas aussi enfantin qu’il en a l’air, que ce genre est un moyen d’aborder des sujets plus adultes. Je ne vous apprends évidemment rien sur l’eau en tant que représentation sexuelle (entre autres). Là encore, je comprends la volonté d’exposer quelques scènes de sexe, que ce soit les masturbations matinales de Elisa ou encore la relation sexuelle entre Elisa et la Bête (qui a le mérite d’être onirique). Cela dit, je n’ai pas pu m’empêcher de trouver que de Del Toro en montrait et même en disait trop (même s’il n’y a de vulgaire : ce n’est pas le fond de mon propos), que son écriture manquait ici de finesse via ce thème, comme s’il empêchait à son oeuvre d’être encore plus universelle qu’elle ne l’est déjà. La Forme de l’eau a beau être perfectible selon moi, il s’agit tout de même d’une formidable grande réussite.

La Forme de l'eau - The Shape of Water : Photo Richard Jenkins, Sally Hawkins

Jusqu’à la garde

réalisé par Xavier Legrand

avec Denis Ménochet, Léa Drucker, Thomas Gioria, Mathilde Auneveux, Florence Janas, Mathieu Saïkaly…

Drame français. 1h33. 2017.

sortie française : 7 février 2018

Le couple Besson divorce. Pour protéger son fils d’un père qu’elle accuse de violences, Miriam en demande la garde exclusive. La juge en charge du dossier accorde une garde partagée au père qu’elle considère bafoué. Pris en otage entre ses parents, Julien va tout faire pour empêcher que le pire n’arrive.

Jusqu’à la Garde : Photo Denis Ménochet, Thomas Gioria

Xavier Legrand (qui est parallèlement acteur – surtout au théâtre) avait déjà dirigé Denis Ménochet, Léa Drucker et Mathilde Auneveux dans Avant que de tout perdre, César du meilleur court-métrage (et également nommé aux Oscars). Premier long-métrage de Legrand, Jusqu’à la garde marquerait un lien avec le court, pourrait même être vu comme une suite (je vous confirmerai cela quand je l’aurai vu – je compte en parler dans le cadre du Movie Challenge). Lauréat de deux Lion d’argent à la Mostra de Venise 2017 (mise en scène et premier film), Jusqu’à la garde est un film saisissant et poignant sur la violence conjugale : on ne voit pas tant que ça des films traitant ce sujet très actuel et difficile (je n’ai pas pu m’empêcher de repenser à Tyrannosaur de Paddy Considine, lui-même une prolongation de son court-métrage Dog Altogether). Le scénario est a priori très simple dans le sens où il ne cherche pas à multiplier à tout prix les péripéties. En effet, la scène d’ouverture permet de poser le cadre c’est-à-dire on nous expose dans les faits la situation familiale des personnages chez le juge (Miriam et Antoine parlent très peu mais pourtant, cela ne nous empêche pas d’avoir déjà une petite idée sur qui ils sont). Puis, jusqu’à sa fameuse séquence finale très marquante et traumatisante où il y a un passage à l’acte, tout le film est construit autour d’une menace qui se retient d’éclater alors qu’on sait inévitablement qu’elle va finir par exploser dans la gueule des victimes qui ne parviennent pas à fuir. Non, on ne verra jamais Antoine frapper quelqu’un tout comme on ne verra pas un personnage ayant un oeil au beurre noir. Par ailleurs, l’autre finesse du film est nous présenter Miriam jamais victimisée malgré sa situation pourtant évidente par rapport à son ex-mari. Pourtant, le spectateur a sans cesse peur pour les personnages. J’ai lu des critiques (que je respecte évidemment) qui disaient qu’on pouvait avoir au début du film un doute sur l’identité d’Antoine (est-ce qu’il est violent avec sa famille ou non ?). Pour ma part, et c’est aussi ce qui explique selon moi la réussite de ce film, c’est qu’on a beau ne jamais voir ses actes de violence, même on n’a effectivement pas de preuves sur ce qu’il a pu faire auparavant, on sait qu’Antoine est dangereux, comme si le spectateur avait une longueur d’avance sur la justice (qui ne protège pas comme elle devrait le faire – il faut attendre le pire pour qu’elle agisse pour de bon). En fait, ce sont des petits indices qui guident le spectateur sur la brutalité d’Antoine, comme par exemple les silences, la précision des plans (quelque chose de froid et inquiétant en ressort), les différents sons issus du quotidien (les clignotants, la ceinture de sécurité etc.). Les références à La Nuit du Chasseur de Charles Laughton ou à Shining de Stanley Kubrick, clairement revendiquées, sont utilisées judicieusement : comme ces grands films, le danger vient de celui qu’on ne devrait pas soupçonner, de celui qui devrait plutôt protéger. Au-delà de nous parler de violence conjugale, le film traite bien des thèmes du harcèlement, d’intrusion même, qui font peut-être dans un sens autant mal que des coups.

Jusqu’à la Garde : Photo Denis Ménochet, Léa Drucker

Je dois aussi vous avouer que j’ai bien pleuré durant la séquence finale insoutenable qui ne cherche pourtant pas à être larmoyante. Sa fin est particulièrement réussie, parvenant à mêler différents sentiments : le soulagement, l’admiration et la méfiance (je parle pour ce dernier terme de la voisine, personnage autant responsable que « voyeuse »). Cela dit, je vais passer pour une chieuse même si cela n’enlève rien à la qualité du film ni à ma très bonne appréciation. Je n’ai pas globalement pas plus adhéré que ça aux choix narratifs concernant Joséphine, la soeur de Julien. Par exemple, je reviens sur la fameuse scène d’anniversaire où Joséphine chante sur scène pratiquement les larmes aux yeux, la boule au ventre, en tirant bien la gueule, comme si elle savait que le pire allait se produire. Cela dit, même si la scène en elle-même fonctionne, l’utilisation de ce motif (la mise en scène d’un personnage qui affiche une expression décalée par rapport à la chanson qu’il chante) reste vu et revu, fait sans réelle originalité. La scène des toilettes est également pour moi très maladroite : peut-être qu’elle signifie le poids de gérer d’autres problèmes personnels lorsque sa famille a volé en éclats tout comme on peut partir sur d’autres hypothèses autour de la construction de sa propre famille, impossible face au divorce désastreux de ses propres parents. Cela dit, ne sachant pas vraiment ce qu’a voulu dire le réalisateur, utiliser la grossesse en guise de symbole narratif m’a semblé très facile (autant, par exemple, les scènes dans les films et séries où on fait justement disparaître une grossesse au lieu de passer par la case « avortement »). Surtout, ce qui m’a globalement énervée est de ne pas utiliser la moindre information sur la soeur alors que le réalisateur n’hésite justement pas à utiliser tous les détails possibles sur les autres membres de la famille pour faire avancer l’intrigue et pour montrer que le danger est inévitable. Je reste persuadée que ce personnage a été sacrifié (en tout cas mal exploité), l’histoire déjà entre le petit Julien et ses parents étant certainement un peu trop forte pour lui laisser réellement une bonne place. En fait, je crois qu’au fond, ce que je veux dire, c’est qu’au-delà de maladresses avec l’arc narratif de ce personnage, le réalisateur tombe étonnamment dans des facilités alors que tout le reste de son film ne tombe justement jamais dans ce piège. En dehors de ces quelques chipotages, je vais finir ma chronique sur une touche positive car Jusqu’à la garde mérite toute l’attention qu’on lui porte actuellement. Impossible de passer à côté de ce casting de qualité. Certainement aidé par son physique (mi-ours mi-rustre), Denis Ménochet livre une interprétation monstrueusement intense, tandis que Léa Drucker parvient à mêler fragilité et force. Enfin, le petit Thomas Gioria, dans son premier rôle au cinéma, est tout simplement bluffant.

Jusqu’à la Garde : Photo Thomas Gioria

Phantom Thread

réalisé par Paul Thomas Anderson

avec Daniel Day-Lewis, Vicky Krieps, Lesley Manville, Camilla Rutherford, Brian Gleeson…

Drame américain. 2h11. 2017.

sortie française : 14 février 2018

Dans le Londres des années 50, juste après la guerre, le couturier de renom Reynolds Woodcock et sa soeur Cyril règnent sur le monde de la mode anglaise. Ils habillent aussi bien les familles royales que les stars de cinéma, les riches héritières ou le gratin de la haute société avec le style inimitable de la maison Woodcock. Les femmes vont et viennent dans la vie de ce célibataire aussi célèbre qu’endurci, lui servant à la fois de muses et de compagnes jusqu’au jour où la jeune et très déterminée Alma ne les supplante toutes pour y prendre une place centrale. Mais cet amour va bouleverser une routine jusque-là ordonnée et organisée au millimètre près.

Phantom Thread : Photo Vicky Krieps

Réalisateur de plusieurs bijoux (There will be blood, Magnolia), Paul Thomas Anderson signe son grand retour (je m’étais un peu embrouillée avec lui sur The Master) tout comme il signe celui du gigantesque Daniel Day-Lewis. L’acteur triplement oscarisé a déclaré qu’il s’agirait de son dernier film. On ne sait pas si sa retraite sera réellement définitive (il l’avait déjà prise il y a quelques années avant de reprendre le boulot et de choper d’autres Oscars) mais finir éventuellement sur cette sublime touche est certainement le rêve de nombreux acteurs. Premier film du cinéaste américain à l’étranger, Phantom Thread est a priori un film très classique, que ce soit sur le plan narratif ou sur esthétique. En effet, dans un décor luxueux et millimétré, le tout avec des costumes et décors à tomber par terre, il raconte une histoire d’amour entre un grand couturier et sa muse. Pourtant, et c’est certainement ce qui rend ce grand film aussi puissant, c’est qu’il n’est justement pas aussi classique qu’il en a l’air. On y verrait presque une mise en abyme avec ce monde d’apparences : là c’est la même chose, ne vous fiez pas à ses apparences de simple film classique (même si tout le film semble couler de source). Le long-métrage aurait pu se contenter d’exposer de banales différences entre ces deux individus (âge, classe sociale, attitudes…), c’est en tout cas ce qu’on croit voir au début avant de découvrir finalement une Alma révélant la folie qui se cache en elle. Reynolds et Alma sont des personnages bien plus complexes, autant fascinants que dérangeants par leur attitude ou leur répondant. Paul Thomas Anderson nous présente une histoire d’amour toxique : cela est autant perturbant qu’émouvant. L’amour que Reynolds porte pour son art (qui passe donc par l’amour qu’il a pour sa muse, effaçant la notion de bien-aimée) est aussi fou que celui qu’a Alma pour Reynolds, sous syndrome de Münchhausen. Se faire du mal est ce qui permet à chacun de s’attirer, de se prouver leur amour et leur attachement alors que tout les oppose. Phantom Thread joue sans cesse avec ces oppositions qui s’attirent pour ne former plus qu’un ensemble torturé, entremêlé et sublime à la fois. Le lien entre l’artifice et le naturel est certainement au coeur de ce long-métrage, guidant alors la relation entre les personnages. Le monde artificiel et ultra millimétré de Reynolds (couture, politesse, langage pointu, habitude en général – les scènes de petit-déjeuner sont à la limite du délirant) va se confronter puis se mêler à l’univers d’Alma (presque un synonyme à elle-seule de désordre, telle une gamine qui finit par bouder). Relevée par une excellente photographie (par PTA himself !), les choix esthétiques d’une grande précision et jamais hasardeux se confrontent également entre la froideur d’un monde luxueux et figé (proche du papier glacé dans un magazine) et une certaine chaleur qui prend forme durant les scènes de maladie.

Phantom Thread : Photo Daniel Day-Lewis, Vicky Krieps

La place de la nourriture est également importante et évidente dans ce long-métrage : cela surprend au premier abord d’en voir autant, au point de jouer un rôle narratif essentiel, dans un film qui dont le personnage principal possède une vision très particulière sur la beauté et la perfection des corps. Reynolds refuse de manger de la nourriture grasse, il ne faut d’ailleurs pas le déranger au petit-déjeuner, le bonhomme en sera alors fortement irrité tout le long de la journée. Pourtant, sa rencontre avec Alma se déroule dans le restaurant dans lequel elle travaille : il commande un nombre improbable de plats, comme s’il avait littéralement faim d’elle (la nourriture serait presque synonyme de scènes de sexe, complètement absentes). Les aliments vont aussi jouer un rôle central dans la névrose d’Alma, cette dernière servant du produit le plus naturel pour blesser et récupérer à la fois Reynolds. Par ailleurs, cette omniprésence de nourriture, le tout mêlée à certaines scènes à l’esthétique chaude, m’a rappelée des natures mortes. On peut évidemment tomber dans la surinterprétation mais ce rapprochement me semble pertinent sur plusieurs points. La nature morte est l’art par excellence du figement, or ce figement en question apparaît dans les scènes où Reynolds est dans son élément, où il maîtrise justement cet immobilisme (donc, pas dans les scènes aux tons chauds). Encore une fois, les éléments qui pourraient être contradictoires s’attirent, à l’image de ce couple toujours tiraillé entre des univers différents, entre la vie et la mort, mais justement ce tiraillement les rapproche et signe leur amour. Nous nous sommes beaucoup concentrés sur le couple Alma-Reynolds alors qu’une autre relation n’est pourtant pas à négliger : celle entre Reynolds et sa soeur Cyril. Cyril est aussi un personnage sans cesse partagée entre plusieurs caractéristiques : elle est très protectrice avec son frère (elle joue même le rôle de la mère disparue), il y a donc ce mélange de proximité, de froideur, d’agressivité qui peut ressortir. Si elle ne se laisse globalement pas faire (elle tient cette maison de haute couture d’une main de fer), elle cède pourtant aux exigences parfois pénibles de son frère, le laisse dans son confort et sa routine, accepte même de se faire dominer dans un sens (ce qui peut sembler paradoxal avec le caractère qu’elle a). Or, Alma fait ce que Cyril ne peut pas et ne veut pas faire. Bref, il y a toujours l’idée de passer d’un état à un autre, notamment de la position de dominant à dominé (et vice versa), parce que l’amour dans ses états est de toute façon paradoxe et implique aussi un rapport de force. C’est peut-être ça ce fil invisible qui relie sans cesse les personnages, qu’on peut rapprocher de l’histoire des mots cachés dans les ourlets des vêtements. Au passage, les personnages féminins principaux sont très bien écrits (enfin, le personnage principal masculin l’est aussi, hein), refusant d’être de simples potiches, alors que l’univers de la mode est plutôt contraire à cette idée (en tout cas dans nos esprits). 

Phantom Thread : Photo Daniel Day-Lewis, Vicky Krieps

Jonny Greenwood, guitariste de mon groupe chéri Radiohead (PTA a par ailleurs signé quelques clips pour le groupe) et depuis quelques années compositeur fétiche du réalisateur, signe certainement sa plus belle bande-originale : tellement puissante, virtuose, qui remplace pratiquement les répliques (déjà pas nombreuses) mais n’est pas non plus envahissante. Sa nomination aux Oscars est tellement méritée (enfin, il n’y a pas que ça qui mérite d’être nommé – je suis tellement contente de voir le film dans les nominations des grandes cérémonies en général). Pour la petite anecdote, l’idée de ce film serait née à partir d’une remarque que Greenwood aurait faite à PTA sur son accoutrement. Enfin, le trio principal est tout simplement impeccable. Daniel Day-Lewis est la seule réelle star de la distribution et encore une fois, sa réputation de grand acteur est totalement justifiée. J’ai toujours énormément aimé cet acteur et il parvient encore à m’épater : il s’agit de l’une de ses meilleures interprétations de sa très belle carrière. Je sais qu’il n’aura pas l’Oscar du meilleur acteur (coucou Gary Oldman) mais cela ne me dérangerait pas qu’il en remporte un nouveau. Toute la promo et même un certain nombre de critiques a complimenté (à juste titre) le travail de Day-Lewis. Pourtant, il me semble nécessaire de dire autant de bien concernant les interprétations de Vicky Krieps (comme beaucoup de spectateurs, je ne la connaissais pas alors qu’elle a déjà une filmographie assez intéressante !) et de Lesley Manville. Le naturel de la charismatique Krieps (autant physiquement – cela fait tellement de bien de voir une actrice sans artifices – que dans son interprétation) tout comme la précision de son jeu sautent aux yeux. Surtout, cela n’est pas si évident de tenir tête face à ce monstre de Day-Lewis et pourtant elle y arrive haut la main. Lesley Manville, actrice souvent vue dans les films de Mike Leigh, est également un très bon second rôle : la force de son interprétation lui permet de ne pas s’effacer face au couple monstrueux. Phantom Thread est donc un excellent et même déjà un très grand film, d’une époustouflante richesse sur tous les points sans jamais tomber dans la prétention. Aux inspirations hitcockiennes, parfois même drôle par sa noirceur et sa tension, il présente autant le portrait d’un artiste (est-il un double même du cinéaste ?) qu’une histoire d’amour aussi belle que névrosée. Sa virtuosité et son extrême précision n’empêchent pas de faire naître une émotion jamais forcée. Magnifique et fascinant.

Phantom Thread : Photo Daniel Day-Lewis, Vicky Krieps

[MC2018] Enfants non accompagnés

réalisé par Paul Feig

avec Dyllan Christopher, Wilder Valderrama, Tyler James Williams, Paget Brewster, Rob Corddry, Kristen Wiig…

titre original : Unaccompanied Minors

Comédie familiale américaine. 1h30. 2006.

sortie française (VOD) : 17 avril 2011

Un film se déroulant à Noël ou le soir de la Saint-Sylvestre

A la veille de Noël, une tempête de neige s’abat sur l’aéroport menaçant les départs en vacances de tous les passagers en attente.
Alors qu’ils se rendaient chez leur père, Deux « enfants non accompagnés » (UM), Spencer et sa petite soeur Katherine, se retrouvent bloqués et acheminés vers la salle des UM de l’aéroport, où sont réunis une douzaine d’enfants sans surveillance venus de tout les Etats-Unis.
Au milieu d’une ambiance survoltée, Spencer va se démener pour retrouver la liberté à l’aide de quatre enfants : Grace, la pauvre petite fille riche, Donna la petite frappe, Charlie la grosse tête et Timothy, le fan de comics. Tous ensemble, ils vont devoir surmonter leur différence et apprendre à s’entraider pour échapper aux autorités de l’aéroport, Oliver Porte, le responsable grognon des relations clientèle, son assistant larbin Zach Van Bourke, ainsi que tous les vigiles.

Dans l’ensemble, sans crier au génie, les comédies de Paul Feig (Mes Meilleures Amies, SpyLes Flingueuses, SOS Fantômes) me plaisent bien (pour certaines, on peut même dire « beaucoup »). A sa façon et plutôt modestement, il a su donner une sorte de nouvel élan à la comédie américaine, en mettant en scène des personnages féminins bien plus intéressants qu’elles en ont l’air, le tout sur un humour pas forcément très fin (qui « appartiendrait » selon certains à un univers masculin). J’étais alors curieuse de découvrir ses précédents longs-métrages dans le sens où je voulais voir s’il avait déjà cet univers avant de se faire connaître. Et heureusement qu’il y a Netflix pour me sauver : j’ai pu en rattraper un (qui est donc au coeur de ma chronique d’aujourd’hui comme vous l’aurez compris). Récolter des infos sur ce film en question relèverait presque de l’exploit ! Rien que sur le papier, Enfants non accompagnés ne correspond pas forcément à l’image qu’on se fait des films de Feig (et après l’avoir vu, je vous le confirme). On est très loin des films très féminins pour lesquels Feig est connu, peut-être même aux yeux de certains « féministes » possiblement revendiqués et surtout ayant un ton « trash ». Comme son titre l’indique, Enfants non accompagnés est un film qui a pour personnages principaux des enfants (seuls). Il s’adresse également à un jeune public notamment par ses gags et même par son histoire. Je n’ai pas pu m’empêcher d’établir un petit rapprochement (certainement facile) avec le film culte de Chris Columbus Maman j’ai raté l’avion (Home Alone). En effet, on retrouve ce même monde d’enfants livrés face à eux-mêmes le jour de Noël après ne pas avoir réussi à monter dans l’avion. On ne voit quasiment pas d’adultes à l’écran : le seul qui a un rôle un peu plus « important » est celui qui est censé gérer ce groupe d’enfants à l’aéroport. Mais cela dit, son interprète Wilmer Valderrama (Fez dans la série culte That’s 70s Show) a un visage assez enfantin, son personnage se range également rapidement du côté des enfants et apprécie la magie de Noël : lui-même est une sorte de grand gosse. Maman j’ai raté l’avion montrait alors comment le petit Kevin se débrouillait une fois rentré chez lui entre autres.

Ici, les gamins doivent apprendre à devenir à être dégourdis au sein même du lieu qui les abandonne. Le film de Paul Feig prend également une autre direction par rapport au long-métrage culte de Chris Columbus même si la critique autour de la non-préoccupation des enfants dans notre société occidentale reste finalement similaire. J’avoue avoir eu peur en découvrant les premières minutes du long-métrage, trop enfantin à mon goût (et avec les gags qui vont avec). De plus, les enfants ne sont pas forcément ni très intéressants (un peu trop stéréotypés et « gnangnan ») ni très bien interprétés (par ailleurs, on ne sait pas vraiment ce que sont devenus leurs interprètes). Et encore, on ne s’arrête pas là concernant les défauts évidents que comporte ce film. Pourtant, alors que c’était relativement mal parti, petit à petit, la sauce a fini prendre : justement, tout ce que je disais auparavant sur la dimension potentiellement « sociétale » (à mettre avec de gros guillemets évidemment) finit par prendre forme dans cette comédie sans prétention, qu’on pourrait mal juger à cause de son apparence gentillette. La seconde partie est certainement plus « intéressante » avec un discours plus « adulte » se combinant plutôt bien avec un univers et des gags enfantins. Les enfants se retrouvent effectivement à voyager seuls pour pouvoir rejoindre l’un de leurs parents souvent à l’autre bout du pays : ce sont tous des enfants de divorcés. Malgré ses airs mignons et sans accabler ni faire culpabiliser les parents divorcés (incarnés au passage par les seuls acteurs un peu « connus » : Rob Corddry, Paget Brewster et même Kristen Wiig), Enfants non accompagnés n’est pas un film si idiot contrairement à ce qu’on pourrait croire au premier abord, il évoque un sujet moins facile qu’on pourra le penser, sans faire pleurer dans les chaumières. Plutôt divertissant et rythmé, Enfants non accompagnés ne plaira certainement pas à tout le monde, certains le trouveront trop enfantin et ne parviendront pas à aller au-delà. Il s’agit d’un film plutôt moyen mais qui doit, selon moi, être pris pour ce qu’il est, à savoir une sympathique comédie familiale avant tout destiné pour un jeune public.

Last Flag Flying

réalisé par Richard Linklater

avec Steve Carell, Bryan Cranston, Laurence Fishburne…

Comédie dramatique américaine. 2h04. 2017.

sortie française : 17 janvier 2018

 

En 2003, Larry « Doc » Sheperd, un ancien médecin de la Navy, retrouve Sal Nealon, un gérant de bar et le révérend Richard Mueller. Tous les trois ont combattu ensemble au Vietnam mais ils ne s’étaient pas revus depuis trente ans. Larry est venu leur demander de l’accompagner aux funérailles de son fils, mort au combat en Irak et dont le corps vient d’être rapatrié aux Etats-Unis. Sur la route, l’émotion se mêle aux fous-rires car les trois hommes voient leurs souvenirs remonter et ils retrouvent leur camaraderie…

Last Flag Flying : Photo Bryan Cranston, Steve Carell

Last Flag Flying est l’adaptation du roman éponyme de Darryl Ponicsan (ce dernier en est également le co-scénariste). Ce texte en question est en fait la suite d’un autre roman : The Last Detail, adapté au cinéma en 1973 (La Dernière Corvée en VF – ce qui explique au passage le sous-titre « écho » présent sur l’affiche française La Dernière Tournée) par Hal Ashby avec dans les rôles principaux Jack Nicholson, Otis Young et Randy Quaid. Cela dit, Richard Linklater, réalisateur de films cultes hilarants (Rock Academy), d’une trilogie romantique tendre (les Before…), parfois « expérimentaux » (Boyhood), voire même étranges (A Scanner Darkly), n’a pas souhaité que son Last Flag Flying soit une suite du long-métrage d’Ashby. Avec son affiche française ringarde et datée (je n’arrive pas du tout à savoir si ce choix est volontaire ou non), le dernier film de Linklater est sorti discrètement chez nous malgré un casting masculin très attirant : malgré la réelle sympathie que j’ai en général pour le travail de Linklater (qui a le mérite d’avoir une filmographie personnelle et variée), je me suis intéressée à Last Flag Flying principalement pour ton trio prestigieux. Je ne dirais pas que le film est principalement sauvé par son casting et ses personnages (car je trouve toujours cet argument limité) mais il faut avouer qu’il s’agit au moins d’un point fort. Le trio formé par Steve Carell (décidément de plus en plus à l’aise dans des rôles dramatiques depuis Foxcatcher), Bryan Cranston et Laurence Fishburne fonctionne formidablement bien : il y a une belle complicité entre ces trois grands acteurs. Même s’ils tombent parfois dans un certain cabotinage (cela annonce déjà les réelles lourdeurs présentes tout le long du long-métrage), leurs interprétations sont remarquables. Leurs personnages sont tous très attachants, ayant chacun leurs histoires (la perte d’un fils, l’alcoolisme, la rédemption par la religion), leurs blessures et surtout leur propre vision du monde (ils sont, respectivement, médecin, barman et pasteur). Le propos en lui-même est plutôt « intéressant », notamment en établissant ce parallèle entre la guerre du Vietnam au cours des années 1970 et la guerre d’Irak dans les années 2000. Linklater dénonce plutôt bien l’absurdité de la guerre et surtout l’hypocrisie même de l’armée, qui parle d’héroïsme là où il n’y en a pas. Bon, il n’y a aucun génie là-dedans, ni dans sa démonstration ni dans sa mise en scène (mais j’imagine qu’on ne demande pas autant au réalisateur même si on l’a connu plus inspiré), mais je dois admettre que cela fonctionne un minimum.

Last Flag Flying : Photo Bryan Cranston, Laurence Fishburne

Le long-métrage pointe alors du doigt les échecs des gouvernements américains depuis plus de trente ans : rien n’a changé et ce sont finalement avant tout de simples individus (avant d’être des soldats) qui en prennent plein la gueule à la place. En dehors de ces quelques éléments notables, je n’ai pas non plus trouvé ce Last Flag Flying bien fou contrairement à ce que j’ai pu lire et entendre à droite et à gauche. Oui, l’ensemble se laisse volontiers regarder, oui parfois on rit avec les personnages, oui il y a même éventuellement quelques petites scènes touchantes, oui quelques répliques sont bien senties. Mais je trouve ça assez limité ! La modestie et la sincérité même du projet n’excusent pas non plus certains défauts à mes yeux. Après, à l’origine, je n’aime pas non plus les oeuvres qui forcent trop sur la nostalgie : en dehors du fait que ce sentiment a tendance à me déplaire, la manière dont Linklater en parle est assez lourde. De plus, même si je n’irais pas à dire que je me suis ennuyée, le film m’a paru bien trop long par rapport au peu qu’il raconte. Je suis persuadée qu’il aurait gagné en force et en efficacité en étant plus condensé. J’ai également été assez déçue par l’aspect road-movie. Beaucoup y ont vu une certaine originalité car une partie du film se déroule dans le train : pour ma part, cela ne m’a pas particulièrement frappée. En général, le road-movie n’est pas uniquement un moyen de se déplacer physiquement et géographiquement, c’est aussi une métaphore d’une évolution des personnages : le voyage géographique doit leur faire prendre conscience de ce qu’ils sont ou de ce qu’ils veulent changer. Si cet aspect est bel et bien présent dans le film, il reste tout de même traiter de manière assez faiblarde : la mise en scène de Linklater tout comme le scénario (assez prévisible) manquent de relief pour valoriser ce point qui me semble pourtant sur le papier assez important. Oeuvre certainement honnête mais mineure et oubliable dans la riche et électrique filmographie de Richard Linkalter, Last Flag Flying n’est pas inintéressant mais est surtout porté par la justesse de son casting. Malgré la réelle sympathie dégagée tout le long du métrage, le discours sur cette Amérique ordinaire face à ses désillusions n’est pas suffisamment bien traité (en tout cas trop faiblement), ce qui explique certainement le peu d’intérêt que je peux porter à ce film.

Last Flag Flying : Photo Laurence Fishburne, Steve Carell

[MC2018] Collège attitude

réalisé par Raja Gosnell

avec Drew Barrymore, Michael Vartan, David Arquette, John C. Reilly, Molly Shannon, Leelee Sobieski, Jessica Alba, James Franco, Octavia Spencer, Garry Marshall…

titre original : Never Been Kissed

Comédie américaine. 1h47. 1999.

sortie française : 14 juillet 1999

Un film se déroulant dans un lycée / collège / université  

Si Josie Geller, rédactrice au « Chicago Sun-Times », rencontre le succès dans sa profession pour sa rigueur et ses compétences, sa vie privée est un véritable désert et elle attend encore le prince charmant qui lui donnera son premier vrai baiser. Quand son rédacteur en chef lui propose un reportage sur les lycéens des années 90, Josie, qui ambitionne de devenir grand reporter, accepte, bien que ses souvenirs de lycée soient quelque peu douloureux. Rassemblant tout son courage, Josie infiltre South Glen en tenue jeune, essayant d’adopter le style étudiant.

Collège Attitude est le premier film de la société de production de la sympathique actrice Drew Barrymore (« Flower Films » – le nom fait peur mais c’est pourtant cette même société derrière le génial Donnie Darko) qui s’est également attribué le premier rôle. Ce rôle principal en question est celui de Josie (en référence au dessin animé culte Josie et les Pussycats), une jeune journaliste de 25 ans qui doit faire le reportage de sa vie : elle se fait alors passer pour une ado dans un lycée pour enquêter (comment et qui est l’ado de son époque ?). Oui, un lycée, vous avez bien lu, il n’y a d’erreur de ma part, je suis même allée re-vérifier pour la rédaction de ce billet. Bref, ceci est tellement logique alors le film s’intitule en français Collège attitude. Il ne faut donc pas croire que les blems de traductions datent d’aujourd’hui et que tout était donc mieux avant. Revenons donc à notre Josie, la jeune adulte qui se glisse dans la peau d’une lycéenne dans le but de progresser professionnellement dans le monde du journaliste (visiblement, dans tous nos films, le métier de journaliste vend du rêve). Pas évident donc pour cette femme mal dans sa peau et encore vierge, qui a été malmenée et certainement harcelée durant ses années lycée. Bon, on se demande rapidement si cette histoire d’infiltration est réellement crédible (même si Drew Barrymore faisait très jeune – et avait également presque 25 ans comme son personnage), on sait d’entrée que l’histoire en elle-même est grosse comme un camion. Mais étonnamment, on peut éventuellement se laisser prendre au jeu, on a envie d’y croire même si l’histoire ne collerait en réalité pas nécessairement à la réalité. Je n’ai spécialement envie de descendre ce film qui n’a jamais prétendu être un chef-d’oeuvre ou quoi que ce soit. Je savais très bien à quoi m’attendre en regardant ce teen-movie (en précisant que je n’ai aucun mépris pour ce genre même si je n’ai jamais prétendu en être fan). Le film est ce qu’il est : très daté dans son époque (avec tous les codes possibles des années 90), sans prétention, très Barbie. Drew Barrymore n’a jamais été une grande actrice mais pourtant on a toujours de la sympathie et de l’attachement pour elle même dans ses films et rôles les plus idiots. Je ne pense pas que David Arquette soit réellement un bon acteur mais dans les rôles d’idiots (comme dans Scream), son « interprétation » passe pas trop mal. Leelee Sobieski (je me suis aperçue que je connaissais très mal cette actrice) est finalement la réelle bonne surprise de ce long-métrage.

A noter au passage quelques petits seconds rôles (à l’époque ils n’étaient pas les stars qu’elles sont à l’heure actuelle) à droite et à gauche bien sympathiques : Jessica Alba, James Franco, Octavia Spencer… L’ensemble n’est pas désagréable à regarder (malgré des gags gros comme un éléphant), comme n’importe quel teen-movie et comédie romantique des années 90 (c’est moi ou ces deux genres ont du mal à se renouveler depuis quelques années ?). Bref, je ne vais pas vous mentir : j’ai même passé un sympathique moment devant ce film. Bon, on ne va pas s’attarder sur la mise en scène assez pauvre, en même temps, je n’ai pas voulu regarder ce film pour rechercher une possible qualité de ce côté-là. Par ailleurs, avant d’écrire cette chronique, je lui avais même accordé une petite moyenne. Mais après réflexion, quelque chose m’a réellement chiffonnée et qui m’a poussée à descendre légèrement ma note (même si la note est toujours quelque chose à prendre avec des pincettes, d’où l’intérêt de parler des films). La fin est problématique et je ne suis pas la seule à l’avoir remarquée. Attention, quelques spoilers : sans surprise (en même temps il ne fallait pas à s’attendre à en avoir), tout le monde au lycée finit par connaître le fameux secret dont le beau prof Sam (incarné par le très lisse Michael Vartan, qui semble avoir disparu de nos écrans), qui avait très envie de coucher avec son élève Josie (déjà tu sens une tension sexuelle entre un prof et possiblement une mineure – en tout cas du point de vue du prof, tu te poses des questions). Or, il devient fou furieux quand il apprend que Josie est en réalité une adulte… avec qui il pourrait alors réaliser alors son désir en toute légalité. Bref, je me suis demandée s’il s’agissait d’une apologie de la pédophilie au bout d’un moment. Sans déconner, je comprends le schéma pris par le scénario : dans ce type de films, il faut toujours que le personnage principal passe par cette étape où il se fâche avec son chéri / crush pour pouvoir mieux le reconquérir notamment en s’excusant ou en faisant tout pour réparer ses erreurs. Mais là il faut avouer que le scénario ne s’y prend nécessairement très bien, c’est assez maladroit pour rester gentille. College Attitude aurait pu être un film  plus « speggle » (seuls ceux qui ont vu le film comprendront de quoi je parle). Il a des défauts gros comme un camion mais je comprends les spectateurs « adeptes » de ce film, presque un peu nostalgiques.

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Stronger

réalisé par David Gordon Green

avec Jake Gyllenhaal, Tatiana Maslany, Miranda Richardson…

Drame, biopic américain. 2h. 2017.

sortie française : 7 février 2018

En ce 15 avril 2013, Jeff Bauman est venu encourager Erin qui court le marathon : il espère bien reconquérir celle qui fut sa petite amie. Il l’attend près de la ligne d’arrivée quand une bombe explose. Il va perdre ses deux jambes dans l’attentat. Il va alors devoir endurer des mois de lutte pour espérer une guérison physique, psychologique et émotionnelle.

Stronger : Photo Jake Gyllenhaal, Tatiana Maslany

L’histoire de Jeff Bauman a fait le tour du monde. Après avoir perdu ses deux jambes lors des attentats de Boston en 2013, Bauman a réussi à apporter des informations précieuses au FBI pour arrêter les terroristes. Les Américains l’ont alors considéré comme un héros, Bauman faisant alors des apparitions médiatiques un peu partout (le film expose évidemment cette problématique). Le personnage de Bauman apparaissait déjà dans Traque à Boston (Peter Berg, 2017), interprété par Dan Whelton. Je n’attendais pas spécialement la sortie de Stronger, au moins je ne peux pas parler de déception ou quoi que ce soit : j’ai vu à l’écran tout ce que j’imaginais du film avant même de le voir, en me basant sur le synopsis et la bande-annonce. J’étais même capable d’anticiper toutes les étapes du scénario (en précisant que je ne connaissais pas l’histoire de ce jeune homme) : les pleurs, les disputes, les reproches, les moments de désespoir et d’espoir etc… Certes, ce sont des étapes logiques face à un tel traumatisme qui bouleverse autant la vie de Bauman que celle de sa famille et de ses proches. Cela reste forcément regrettable de constater autant de prévisibilités. Le résultat est par conséquent plutôt tire-larmes : par conséquent, cela m’a empêchée d’être réellement bouleversée par cette belle leçon de vie sur le papier. Cela dit, quelques séquences restent plutôt touchantes (je pense notamment à la rencontre entre Jeff et son sauveur Carlos). Concernant la mise en scène, je suis partagée. Je ne m’attendais pas spécialement à voir un travail très ambitieux par rapport au sujet et à la manière dont le film a été vendu. Je ne peux donc pas non plus parler de déception puisque je n’attendais rien côté mise en scène : on sait très bien quand on va voir ce genre de films que l’oeuvre va surtout tenir sur la qualité même de l’histoire. Paradoxalement, même si la mise en scène est dans l’ensemble simplement correcte, il y a pourtant mine de rien bel et bien quelques petites tentatives plus ambitieuses qui fonctionnent discrètement. Je pense notamment à la séquence où Jeff et son ex se retrouvent à l’hôpital : le personnel hospitalier s’occupe alors des bandages de Jeff, ce dernier demande alors à Erin de l’épauler pendant ce moment en évitant de regarder ses jambes. Le travail autour des bandages qui apparaît en arrière-fond s’apparente alors à une sorte de décor presque artificiel implanté, presque comme s’il s’agissait d’un fond vert. Jeff se sent hors de son corps à cet instant et rien que ce petit détail de mise en scène, pas forcément visible au premier abord, être cohérente avec la phase psychologique du protagoniste.

Stronger : Photo Jake Gyllenhaal, Miranda Richardson, Tatiana Maslany

Il y en a un autre aussi (que je n’avais pas remarqué seule, heureusement qu’on me l’a signalé) au début du film, lorsque Jeff n’a pas encore été victime de l’attentat. Il s’arrête quelques secondes sur une sorte de butte me semble-t-il : il se retrouve alors derrière une sorte de grillage. Or, dans le plan  en question, la barre horizontale blanche du grillage semble « couper » une partie des jambes du personnages, là où on lui coupera littéralement ses jambes suite à l’attentat. Bref, il n’y a pas tout à jeter, ça étonne presque de voir ces quelques bonnes idées se retrouver parmi d’autres certainement beaucoup plus plates. Même si d’autres films ont certainement mieux traiter cette question autour de la notion de « héros » (récemment, Un jour dans la vie de Billy Lynn d’Ang Lee), la vraie bonne idée (et certainement réel intérêt qu’on peut trouver au long-métrage) est d’avoir évoqué ce sujet en question et non pas se focaliser uniquement sur le handicap (même si le résultat reste larmoyant). Jeff Bauman est alors un héros ordinaire malgré lui, qui doit apprendre à accepter l’amour que des inconnus lui portent et surtout à accepter qu’on puisse le voir comme un symbole. Il est un poil regrettable de voir le film prendre une direction finale patriotique, d’autant plus que son portrait général de Boston post-attentat est plutôt intéressant (la communauté est, par sa bienveillance et générosité extrême, lourde, trop pour les petites épaules de Jeff). Heureusement, les interprétations sont largement à la hauteur. Jake Gyllenhaal prouve de nouveau à quel point il choisit bien ses rôles qu’il incarne toujours avec conviction et crédibilité. Tatiana Maslany, surtout connue par un certain public pour la série Black Orphan, est également remarquable. Cela fait du bien en plus de voir, alors qu’on a l’habitude du contraire, une fille plutôt banale physiquement, sans réels artifices, ce qui facilite certainement pour les spectateurs une certaine identification. En mère un poil alcoolo et possessive, Miranda Richarson (méconnaissable) complète merveilleusement bien la distribution. A noter pour la petite anecdote la présence d’acteurs non-professionnels interprétant leur propre rôle (ex : plusieurs membres du personnel hospitalier). Stronger est un petit film plutôt correct et oubliable remplissant le cahier des charges qui ne parvient pas réellement à transcender son sujet malgré une démarche honnête et respectueuse par rapport au véritable Jeff Bauman et plus globalement aux victimes des attentats.

Stronger : Photo

[MC2018] The Escort

réalisé par Will Slocombe

avec Lyndsy Fonseca, Michael Doneger, Bruce Campbell…

Comédie, romance américaine. 1h30. 2015.

sortie française (VOD) : 12 septembre 2016

Un film qui n’est pas sorti dans les salles en France

Un journaliste accro au sexe et en manque de bonne histoire décide de s’inscrire dans une agence d’escort-girl.

The Escort : Photo Lyndsy Fonseca, Michael Doneger

The Escort est un sympathique petit film indépendant sorti directement en VOD (il est notamment disponible sur Netflix à l’heure actuelle). Je ne sais pas s’il méritait nécessairement de sortir dans une salle française (il faut dire que pas grand-monde ne l’aurait vu, déjà qu’il a du mal à se trouver une place parmi les VOD) mais il reste regrettable qu’il ne soit pas plus connu. Certes, l’ensemble ne marquera pas forcément les esprits mais il n’est pas non plus inintéressant malgré quelques défauts notables indéniables. Le scénario a été écrit par l’acteur principal, le méconnu Michael Doneger (il incarne le journaliste obsédé sexuel loser qui va s’intéresser à Veronica pour écrire l’article de sa vie). Si son interprétation reste tout juste correcte (il faut dire qu’il n’a pas non plus un charisme imposant), son travail en tant que scénariste reste intéressant. Certes, The Escort est, à l’image d’un Pretty Woman de Garry Marshall, plus une comédie romantique bien rythmée sans prétention autour d’une prostituée qu’une simple comédie présentant éventuellement la réalité souvent difficile et sombre du plus vieux métier du monde. Certes, on aurait pu s’attendre à davantage d’approfondissement (notamment autour du sexe exposé sur Internet, sujet intéressant mais vite zappé). Certaines scènes nous présentent possiblement les différents obstacles rencontrées par les prostituées (violence de certains clients, problème du consentement, la question d’un mac ou non) mais cela reste tout de même très édulcoré par rapport à la réalité que vivent ces femmes, même parmi les prostituées de luxe (petit rappel notamment avec The Girlfriend Experience de Steven Soderbergh). Son regard sur la prostitution n’est finalement pas ce qu’il y a de plus pertinent ni révolutionnaire. En revanche, le film gagne des points lorsqu’il aborde plus globalement la question de la surconsommation de sexe. Le film tente d’aborder d’autres sujets (certes autour du sexe, au moins il ne s’éparpille pas) et ne se limite pas à une simple observation sur la vie d’une prostituée : cela touchera davantage plus de gens.

C’est certainement aussi par cette interrogation que le personnage de Veronica nous paraît d’emblée sympathique. Le procédé est plutôt pertinent : on (« on » étant général) aurait tendance à émettre un mauvais jugement envers Veronika à cause de sa profession. Or, est-ce que les assoiffés de sexe consommateurs des applis de rencontre « valent-ils mieux » que des personnes qui se font payer pour avoir des relations sexuelles (tout comme on peut faire le parallèle avec les clients qui payent pour avoir des relations sexuelles même si le film ne prend pas en compte ce point de vue) ? La réflexion autour de la surconsommation de sexe via un parallèle entre les deux personnages principaux n’est pas révolutionnaire mais elle reste tout de même suffisamment pertinente. Le sujet peut faire fuir (tout comme son titre), on s’attend sur le papier à un film « osé » : il n’y a quasiment pas de scènes de sexe, juste une seule (et elle est assez drôle). Le but est de signer un film universel autour de notre rapport avec le sexe sur un ton léger, il n’y a pas la volonté de mettre mal à l’aise le public et de tomber facilement dans une ambiance glauque (même si encore une fois, on est certainement loin d’une triste réalité). La mise en scène de Will Slocombe (inconnu au bataillon) n’est en revanche pas bien folichonne. Cela dit, étant donné qu’elle reste tout de même correcte, on n’est pas non plus choqué par le résultat par rapport à ce qu’on attendait du film. Je disais auparavant que le personnage de Veronika/Natalie était sympathique notamment via le parallèle établi entre elle (et sa profession) et le journaliste (et ce qu’il fait dans sa vie privée). Cela dit, cela serait une réflexion limitée. Veronika a tout ce qu’il faut pour qu’on s’attache à elle. Et son actrice, Lyndsy Fonseca (vue, entre autres, dans Kick Ass 1 et 2 ou encore The Ward), aide aussi énormément à la trouver sympathique et charismatique. Enfin, dans les seconds rôles, face à tant de gens méconnus voire même pas du tout connus, on retrouve le toujours agréable Bruce Campbell dans un rôle littéralement cool (il incarne plus précisément le père du journaliste). Bref, The Escort n’est donc pas le film du siècle, mais il vaut tout de même le coup d’oeil pour ses thèmes abordés, surtout pour la rencontre de deux consommateurs de sexe.

The Greatest Showman

réalisé par Michael Gracey

avec Hugh Jackman, Zac Efron, Michelle Williams, Rebecca Ferguson, Zendaya…

Comédie musicale américaine. 1h44. 2017.

sortie française : 24 janvier 2018

The Greatest Showman célèbre la naissance du show-business et l’émerveillement que l’on éprouve lorsque les rêves deviennent réalité. Inspirée par l’ambition et l’imagination de P.T Barnum, voici l’histoire d’un visionnaire parti de rien qui a créé un spectacle devenu un phénomène planétaire.

The Greatest Showman : Photo Hugh Jackman

The Greatest Showman, inspiré de la véritable histoire de P.T. Barnum, avait tout pour me plaire un minimum avec ses scènes musicales et son ode à la différence en mettant en scène de ce qu’on appelait des « freaks » (un peu comme dans Freak Show, la fabuleuse quatrième saison de America Horror Story). En seulement cinq minutes de film, j’ai compris que j’allais rencontrer un énorme souci avec cette comédie musicale pseudo biopic. Rien que la musique. Certes, en l’écoutant en dehors du film, comme j’écouterais n’importe quelle chanson de pop sur mon Spotify, oui certaines sont sympathiques. J’admets même écouter volontiers A Million Dreams et Never Enough, les deux titres se retrouvent par ailleurs dans les deux plus belles scènes du film (autant esthétiquement qu’émotionnellement). Et surtout, deux chansons qui entrent pour moi plus dans ce que j’imagine d’une comédie musicale ! Mais alors, entendre ces chansons très popisées et même pour certaines trop trafiquées (alors qu’il n’y en avait aucun besoin, surtout avec de telles voix !) est très désagréable, à la limite d’un anachronisme de mauvais goût (je crois que je me suis même entendue dire « oh non ils recommencent à chanter ! »). Ne jamais prendre en compte le genre cinématographique pour les chansons reste pour moi problématique. Mais il n’y a évidemment pas que la musique – se transformant rapidement en bouillie indigeste – qui m’a dérangée même si cela reste un problème majeur dans le cadre d’une comédie musicale. L’histoire d’origine est sur le papier passionnante mais les scénaristes sont parvenus à la rendre insipide, principalement à cause de deux raisons. La première est, comme l’indique bien son titre (un indice du carnage à venir donc), sa concentration absolue sur le personnage de Barnum. Qu’il soit effectivement le personnage principal est légitime, mais il bouffe rapidement tous les autres personnages qui ont du mal à exister, dont les fameuses « curiosités », sorte de groupe sans nom ni identité (en dehors de Lettie Lutz, incarnée par la star de Broadway Keala Settle). Un comble pour un film qui prétend être une ode à la tolérance et la différence ! Même l’histoire d’amour entre Philip Carlyle (Zac Efron) et la trapéziste Anne Wheeler (Zendaya) n’est pas intéressante par rapport à ce soi-disant message. Certes, le film évoque aussi la manière dont étaient traités les Afro-américains, pointés du doigt pour leur différence de couleurs de peau, comme les « curiosités » étaient moquées pour leurs différences physiques. Cela dit, il n’y a rien de bien fou à nous présenter l’histoire d’amour entre deux personnages qui n’ont finalement aucun « souci » physique (je veux dire, Zendaya ne souffre pas de difformités physiques).

The Greatest Showman : Photo Zendaya

En rejetant pratiquement tous les personnages secondaires, le scénario passe donc aussi à côté des différents enjeux possibles qui auraient pu rendre le film intéressant. Par exemple, il n’exploite pas suffisamment la relation ambiguë entre Barnum et la chanteuse suédoise Jenny Lind (incarnée par Rebecca Ferguson – même si c’est Loren Allred, une ancienne candidate de The Voice qui interprète sa chanson phare) ou même le portrait général de Barnum (son acte avec les « freaks » était-il généreux ou juste très intéressé ? Pas sûre que ce type méritait un portrait aussi élogieux). Les personnages n’étant pas intéressants (pour ne dire inexistants pour certains), les acteurs ont du mal à rendre leurs interprétations consistantes. Cela est d’autant plus frustrant de voir ce casting habitué aux comédies musicales noyé dans ce pur chaos. Enfin, autre véritable souci : le spectateur n’a aucune notion temporelle. Certes, le film ne prétend pas être un biopic parfait et historique. Mais là, on a l’impression que l’histoire se déroule en deux mois (et encore je suis gentille). Par exemple, les personnages ne semblent étrangement jamais vieillir (surtout les gamines du couple Barnum) ou encore on passe d’un événement à un autre très rapidement. En fait, dès qu’il y a un obstacle dans l’histoire de Barnum (qui touche aussi bien sa vie professionnelle que privée), il est évidemment résolu en deux trois mouvements. La fin est par ailleurs particulièrement bâclée et expédiée. Cette approximation temporelle est encore un moyen pour combler les sérieuses lacunes du scénario. Bref, tout est kitsch et on ne sait même plus si ce mauvais goût est volontaire ou non. Michael Gracey (réalisateur d’une célèbre pub plutôt fun pour Ice Tea avec déjà Hugh Jackman – et j’ai envie de dire que ça se voit qu’il vient de la pub) n’est pas un Baz Luhrmann malgré tous les efforts qu’il fait pour rendre son oeuvre grandiloquente. Oui, il y a des couleurs, du mouvement, une envie de grandeur, mais la mise en scène manque cruellement de virtuosité et l’ensemble est honnêtement très moche visuellement : on finit donc avec cette bouillie indigeste sur tous les points (narration, son, esthétisme), plus proche d’un épisode de Glee à la sauce MTV/Eurovision que de ce qui se fait éventuellement à Broadway. Ce ratage est d’autant plus regrettable dans le sens où on sent qu’il s’agit étrangement d’un film sans prétention (malgré les moyens employés, notamment pour fabriquer les animaux du cirque afin d’éviter de les exploiter ou de les maltraiter !). 

The Greatest Showman : Photo Hugh Jackman, Zac Efron

3 Billboards : Les panneaux de la vengeance

réalisé par Martin McDonagh

avec Frances McDormand, Woody Harrelson, Sam Rockwell, Caleb Landry Jones, John Hawkes, Peter Dinklage, Lucas Hedges, Abbie Cornish, Samara Weaving, Kerry Condon, Zeljko Ivanek

titre original : Three Billboards Outside Ebbing, Missouri

Comédie dramatique américaine. 1h56. 2017.

sortie française : 17 janvier 2018

Après des mois sans que l’enquête sur la mort de sa fille ait avancé, Mildred Hayes prend les choses en main, affichant un message controversé visant le très respecté chef de la police sur trois grands panneaux à l’entrée de leur ville.

3 Billboards, Les Panneaux de la vengeance : Photo Frances McDormand, Sam Rockwell

Je suis la carrière de l’Irlandais Martin McDonagh de très près depuis son premier (très bon) long-métrage, Bons Baisers de Bruges. J’avais également apprécié son deuxième, 7 Psychopathes (imparfait mais qui reste à mes yeux sous-estimé). J’attendais donc logiquement son suivant, There Billboards Outside Ebbing, Missouri / 3 Billboards : Les Panneaux de la vengeance (le chiffre 3 porterait-il bonheur ?), bien avant son sacre aux Golden Globes (meilleur film dans un drame, meilleur actrice dans un drame, meilleur acteur second rôle et meilleur scénario) et probablement aussi aux Oscars. Beaucoup ont souligné les « similitudes » de ce film à l’univers des Coen. Il est certain qu’on retrouve ce mélange de tragique et de comédie noire, de personnages névrosés et losers dans une Amérique profonde; en plus de ce premier constat, on retrouve Frances McDormand au casting, l’actrice fétiche des frères-réalisateurs, et Carter Burwell signe également la bande-originale ! Pourtant, cela serait réducteur de limiter l’univers de McDonagh à cette comparaison, ce dernier ayant selon moi su développer en l’espace de trois longs-métrages son propre univers. 3 Billboards est également déjà perçu par de nombreux cinéphiles sur la Toile comme un « chef-d’oeuvre » : pour être totalement honnête, je n’irais pas à dire une telle chose concernant ce film (en titillant un peu, certaines choses me « dérangent », en tout cas, suffisamment pour ne pas clamer un compliment aussi élevé). Cela ne m’empêche pas d’avoir énormément aimé ce film très puissant, qui a le mérite de vouloir proposer quelque chose de différent malgré les apparences. On aurait pu s’attendre à un film policier, où on on suivrait par exemple une enquête et où on connaîtrait notamment l’identité du tueur et du violeur d’Angela Hayes (personnage qu’on ne voit que quelques minutes le temps d’un flashback). Le long-métrage de Martin McDonagh ne veut pas nécessairement suivre cette direction attendue. Il veut dresser avant tout dresser des portraits psychologiques complexes de personnages baignant dans une Amérique profonde violente. Il jongle aussi avec les codes du manichéisme pour montrer sans cesse l’ambivalence des personnages face aux choix qu’ils doivent adopter pour surmonter des épreuves douloureuses et leur culpabilité. La vengeance aide-t-elle à nous avancer après un événement tragique dont on ne se remettra certainement jamais ? A faire évoluer la société ? Martin McDonagh propose des pistes de réflexion pertinentes, même s’il tente de donner certaines réponses trop évidentes en étirant un peu trop la fin de son oeuvre (oui, ces dernières minutes où les personnages discutent sur le dernier choix à faire m’ont paru à ce stade-là inutiles).

3 Billboards, Les Panneaux de la vengeance : Photo Frances McDormand

Le scénario et la mise en scène vont de pair dans le sens où ils prennent en compte la place de l’individu dans la société (représentée par la ville fictive d’Ebbing). Ainsi, le scénario est écrit avec une réelle intelligence, notamment dans le fameux basculement des personnages d’un camp dans un autre. La violence dans notre société avec ses injustices entraîne les individus à devenir eux-mêmes brutaux et immoraux. Mais elle permet aussi paradoxalement de remettre en question celui qui en abuse afin de faire immerger la bonté possiblement en nous. L’écriture est plus fine qu’elle en a l’air dans le sens où McDonagh reprend des schémas assez lourds en terme de représentation pour pouvoir mieux rebondir : justement, ce qui est manichéen est par exemple un moyen pour dresser en réalité des portraits complexes, où partir dans des réactions extrêmes est le moyen pour les personnages d’exorciser leurs démons. C’est également le même principal concernant le rôle de certains personnages en tant que représentation voire même symbole. Je pense précisément à celui du flic malade, interprété par le génial Woody Harrelson et les conséquences de l’un de ses actes qui poussent les personnages à s’interroger d’une nouvelle façon. Pourtant assez classique (même si on peut retenir un formidable plan-séquence), la mise en scène est également remarquable et très soignée. Surtout, impossible de passer à côté du talent de dialoguiste de McDonagh. L’exercice est difficile dans le sens où les répliques drôles et bien senties pourraient envahir la phase davantage dramatique du film. Or, l’équilibre entre le rire et l’émotion est bel et bien trouvé. Je regrette juste que l’émotion ne soit pas davantage renforcée (je m’attendais à être plus bouleversée même si le film m’a indéniablement touchée) même si le film a le mérite de ne pas être larmoyant, ce qui est aussi une belle qualité. 3 Billboards, sublime esthétiquement (des décors relevés savoureusement par une fantastique photographie), est également accompagné par une très belle bande-originale signée par le toujours formidable Carter Burwell. Enfin, Frances McDormand et Sam Rockwell (ce dernier est un second rôle qui devient pratiquement un premier rôle masculin) sont tous les deux incroyables et livrent chacun certainement l’une (et si ce n’est « la ») des meilleures performances de leur carrière.

3 Billboards, Les Panneaux de la vengeance : Photo Frances McDormand, Woody Harrelson

A Ghost Story

réalisé par David Lowery

avec Casey Affleck, Rooney Mara, Liz Franke…

Drame, fantastique américain. 1h32. 2017.

sortie française : 20 décembre 2017

Apparaissant sous un drap blanc, le fantôme d’un homme rend visite à sa femme en deuil dans la maison de banlieue qu’ils partageaient encore récemment, pour y découvrir que dans ce nouvel état spectral, le temps n’a plus d’emprise sur lui. Condamné à ne plus être que simple spectateur de la vie qui fut la sienne, avec la femme qu’il aime, et qui toutes deux lui échappent inéluctablement, le fantôme se laisse entraîner dans un voyage à travers le temps et la mémoire, en proie aux ineffables questionnements de l’existence et à son incommensurabilité.

A Ghost Story : Photo Casey Affleck, Rooney Mara

Après Les Amants du Texas (Ain’t Them Bodies Saint, 2013), David Lowery réunit de nouveau Casey Affleck et Rooney Mara : A Ghost Story a suscité le buzz dès sa présentation dans les festivals (il est reparti avec plusieurs prix au festival du film américain de Deauville, dont le Prix du Jury). C’est certainement grâce à ce buzz en question qu’il a pu être distribué dans les salles françaises (il était probablement destiné à la VOD, ce qui aurait été fortement regrettable). Mais je me méfie toujours de la hype autour de certains films (certainement une manière de me protéger en cas de déception). J’ai lu des critiques radicalement opposées concernant ce film. Pour ma part, je ne choisis pas réellement mon camp, je suis juste mitigée : je reconnais au long-métrage de Lowery un certain nombre de qualités indéniables, je comprends aussi qu’on puisse en ressortir bouleversé. Mais je ne suis pas non plus totalement emballée, pas convaincue par tous les points : j’admets aussi que je suis sortie du film assez indifférente d’un point de vue purement émotionnel. Pour construire l’identité de son personnage principal, David Lowery reprend une image du fantôme très commune, autant énigmatique qu’enfantine : une entité portant un drap blanc. Difficile de juger l’interprétation de Casey Affleck (en ce moment dans de sales draps – pas pu m’empêcher de faire cette vanne) qui passe plus du 3/4 du film sous ce drap. Cela dit, l’utilisation de ce long tissu qui traîne (visiblement difficile pour les costumiers à le fabriquer, on ne l’aurait pas forcément imaginé) est remarquable dans le sens où il parvient à installer à lui-seul une atmosphère si particulière, entre la poésie, l’hypnose et le malaise. Sur le papier, difficile de s’attacher à cette entité, en sachant qu’on ne connait pas spécialement la vie de cet homme avant sa mort, en dehors de quelques moments durant sa vie de couple (sa femme est incarnée par Rooney Mara – je l’aime toujours mais elle minaude de plus en plus). Pourtant, rien que par ces yeux ronds noirs étrangement expressifs, c’est tout le contraire qui se produit. Ne pas connaître la vie de cet homme avant son décès accidentel est à double-tranchant. D’un côté, on peut très bien se contrefoutre du sort de cet esprit errant. Mais cela est aussi un moyen de rendre le propos plus universel, chacun étant voué à la mort. Revenons maintenant sur le format, le film étant filmé en 4/3 et avec un cadre vignette aux bords arrondis (comme certains filtres sur Instagram : oui, il s’agit d’un raccourci purement gratuit).

A Ghost Story : Photo Rooney Mara

Selon le réalisateur, ce format renforcerait pour le spectateur une impression de confinement et de claustrophobie. Mais paradoxalement, cette sensation serait également adoucie par les bouts non rectangulaires : la mort est alors un concept « glauque » que libérateur. Même si je n’ai pas pu m’empêcher au bout d’un moment de trouver ce choix de format un peu gratuit (dans le sens où j’avais l’impression que c’était aussi une manière pour le film de se détacher et de faire « parler » de lui), dans l’ensemble, il parvient tout de même à prendre sens par rapport au propos et au ressenti possible. Globalement, au-delà de ce choix, le film est remarquable esthétiquement, appuyé par une fantastique photographie et un fabuleux travail de lumière. Il est certain qu’il participe à ce sentiment constant de poésie, de mysticisme et de noirceur. Je pourrais dire tout ce que je veux concernant ce film, mais en 2017 c’est certainement, de ce point de vue-là, le plus beau long-métrage que j’ai vu. Le long-métrage, bénéficiant d’une mise en scène consistante, est accompagné par une remarquable bande-originale signée par Daniel Hart. Bref, il ne manque pas de qualités mais selon moi, un peu comme je l’expliquais déjà juste avant, elles peuvent être vues comme des défauts (et vice versa). Revenons par exemple sur les longueurs et les plans fixes qui semblent avoir divisé le public. A l’origine, je ne suis pas contre ces choix, loin de là. Ils restent notamment cohérents par rapport à l’ambiance générale installée dès le début. On a beaucoup critiqué la scène de la tarte que j’ai pourtant adoré : tout le monde s’est acharné sur cette scène en critiquant sa longueur. Mais pour ma part, le réalisateur a cerné toute la souffrance dans cet acte de boulimie (le tout avec le fantôme qui observe comme nous en silence et sans bouger) qui se déroule paradoxalement dans un laps de temps très court (bah oui parce que s’empiffrer d’une tarte au chocolat pour 6-8 personnes en cinq minutes, c’est très – très – court). En revanche, par exemple, la scène du monologue, qui explique en quelque sorte l’ensemble du film (mais pourquoi faire ça ? Ca casse tout le mystère et surtout tout le cheminement personnel du spectateur par rapport à la réflexion initiale autour de la mort et de la vie), est juste interminable ! Enfin, si je vois où Lowery veut en venir par rapport à la boucle temporelle (en essayant de créer un suspense alors qu’on peut deviner rapidement cet élément en étant observateur), je ne suis pas non plus totalement convaincue par la manière de l’introduire. Pour ses idées de mise en scène et ses choix esthétiques, pour son beau message qui parlera personnellement à chaque spectateur, pour son ambition, A Ghost Story mérite d’être vu. Il s’agit indéniablement d’une expérience à part même si je ne suis pas nécessairement convaincue par certains points et que je n’ai pas été totalement embarquée par toutes les propositions.

A Ghost Story : Photo

Le Grand Jeu (2017)

réalisé par Aaron Sorkin

avec Jessica Chastain, Idris Elba, Kevin Costner, Michael Cera, Chris O’Dowd…

titre original : Molly’s Game

Drame, biopic américain. 2h20. 2017.

sortie française : 3 janvier 2018

La prodigieuse histoire vraie d’une jeune femme surdouée devenue la reine d’un gigantesque empire du jeu clandestin à Hollywood ! En 2004, la jeune Molly Bloom débarque à Los Angeles. Simple assistante, elle épaule son patron qui réunit toutes les semaines des joueurs de poker autour de parties clandestines. Virée sans ménagement, elle décide de monter son propre cercle : la mise d’entrée sera de 250 000 $ ! Très vite, les stars hollywoodiennes, les millionnaires et les grands sportifs accourent. Le succès est immédiat et vertigineux. Acculée par les agents du FBI décidés à la faire tomber, menacée par la mafia russe décidée à faire main basse sur son activité, et harcelée par des célébrités inquiètes qu’elle ne les trahisse, Molly Bloom se retrouve prise entre tous les feux…

Le Grand jeu : Photo Jessica Chastain

Aaron Sorkin est un scénariste réputé depuis plusieurs années, que ce soit à la télévision (A la Maison Blanche, The Newsroom) ou au cinéma (il a remporté l’Oscar du meilleur scénario adapté pour son travail sur The Social Network de David Fincher). Il passe désormais derrière la caméra (même s’il est aussi chargé, sans surprise, du scénario). Le Grand Jeu est inspiré de l’histoire vraie de Molly Bloom (oui, elle s’appelle comme le célèbre personnage du roman Ulysse de James Joyce), cette ancienne skieuse devenue organisatrice de parties de poker pour stars. Parmi ces stars, on retrouvait notamment Tobey Maguire (visiblement, même s’il n’est pas jamais nommé – comme les autres célébrités,  « Joueur X », interprété par Michael Cera, semble être une sorte de représentation de l’acteur de Spiderman), Leonardo DiCaprio, Ben Affleck, Macauley Culkin ou encore Matt Damon. Elle se fait finalement arrêter en 2013 pour ses parties illégales. Ses liens avec la mafia russe n’ont également pas arrangé les choses. Sorkin adapte en partie son autobiographie : je dis bien « en partie » puisque le film s’intéresse aussi à ce qui se passe après la sortie de ce livre (dans le film, son avocat lit même son bouquin). Je suis ressortie de la salle très partagée. Dans l’ensemble, j’ai été surprise de ne pas avoir senti de longueurs alors que le film dure tout de même 2h20. 2h20 pour un film qui ne raconte finalement pas grand-chose sans m’ennuyer relève presque de « l’exploit ». Pour une première réalisation, Aaron Sorkin s’en tire plutôt bien. Certes, la mise en scène n’est pas non plus extraordinaire. Beaucoup diront que Sorkin n’est pas un David Fincher ou un Danny Boyle (Sorkin avait aussi écrit pour lui avec Steve Jobs). Certes, ce n’est pas faux. Mais il n’y a rien de honteux, loin de là : son travail reste plutôt bon. En tout cas, si le film a selon moi beaucoup de défauts, la mise en scène n’est pas selon moi ce qui est à pointer du doigt. Le Grand Jeu bénéficie d’excellentes interprétations.J’aime beaucoup Jessica Chastain (enfin l’actrice, parce que la personnalité publique auto-proclamée porte-parole de toutes les causes commence un peu à me taper sur le système : voilà, c’est dit, je me sens mieux) et sans surprise, elle livre une impeccable interprétation. 

Le Grand jeu : Photo Idris Elba, Jessica Chastain

Cela dit, j’ai été « perturbée » par  sa perruque parfois un peu trop visible et ses décolletés un peu trop mis en avant : certes, son personnage, vulgaire, est assume sa féminité physique dans un milieu très masculin mais j’ai trouvé cet aspect parfois trop surligné. Pour la petite anecdote, c’est la véritable Molly Bloom qui souhaitait voir Chastain interpréter son rôle. J’ai surtout été épatée par la performance d’Idris Elba, tout particulièrement charismatique dans le rôle de l’avocat de l’héroïne. A la sortie de ma séance, je me souvenais même plus de lui que de Chastain. Dans un rôle secondaire, on est toujours content de retrouver ce bon vieux Kevin Costner. Le problème de ce dernier n’est pas son interprétation, loin de là. L’utilisation de son personnage est en revanche gênante. La scène de la patinoire est juste une immense blague et fait perdre à elle-seule tout crédit au film déjà suffisamment bancal : Molly retrouve son bon vieux père un peu par hasard dans ce petit bled qu’est New York à la patinoire, il lui fait alors en trois minutes sa psychothérapie. Vous comprenez, Molly elle se venge des hommes parce que son père était trop autoritaire et en plus c’était un salaud parce qu’il trompait sa femme. Molly trempe dans des affaires douteuses parce qu’elle n’a pas été réussi à être la championne de ski qu’elle aurait dû devenir. Bref, ça m’a fatiguée, même un épisode de 7 à la maison était plus subtil. Et c’est là où je veux commencer à pointer les nombreux défauts de ce long-métrage divertissant mais oubliable et discutable pour différentes raisons. La construction du film est en elle-même bordélique en s’éparpillant sur différents niveaux temporels, sans cesse entremêlés : l’enfance et l’adolescence de Molly en tant que skieuse en partie conseillée et entraînée par son père (leurs relations sont donc assez compliquées), la réussite de Molly dans son « travail » et la possible chute de Molly avec ses problèmes judiciaires. Décidément, on ne veut plus réaliser de biopics traditionnels. La nouvelle mode est de déconstruire à tout prix les histoires linéaires.

Le Grand jeu : Photo Jessica Chastain

Cela dit, le schéma adopté par Sorkin est juste ultra casse-gueule. Pour moi, il passe par ce procédé parce qu’en réalité, la réelle histoire de Molly n’est finalement pas plus que palpitante que cela quand on y réfléchit bien. On ne peut pas s’empêcher de trouver cette structure faussement compliquée pour pas grand-chose, pour combler du vide. Le montage et la voix-off, qui pourraient éventuellement expliquer le rythme du film, sont également à remettre en cause (et je relie les deux défauts ensemble). Le montage semble parfois hasardeux : on passe parfois d’une scène à l’autre un peu en mode « ploum ploum ploum » parce qu’on a l’impression que Sorkin ne parvient pas à se sortir de son schéma narratif inutilement compliqué. Cette voix-off est également discutable : a priori, elle n’est pas déplaisante, elle est plutôt endiablée (même s’il vaut mieux ne pas avoir une dent contre les films bavards, heureusement pour moi, je ne fais pas partie de cette catégorie). Mais elle est trop littéraire dans le sens où on a l’impression d’entendre les extraits de son bouquin juste directement transposés à l’écran. Sorkin ne joue alors pas suffisamment avec cet élément. La voix-off aurait pu par exemple être en décalage avec les images ou quelque chose de ce style. Mais en fait non. Elle ne permet pas aux images de parler d’elles-mêmes. Elle surajoute de l’information inutilement, elle ne nous aide pas non plus à mieux cerner la personnalité de Molly Bloom. Justement, rebondissons sur ce dernier point : le personnage en lui-même est problématique et pas uniquement à cause d’une psychologie digne de Doctossimo concernant ses relations avec son papounet (comme si ça excusait déjà tous ses actes). Certes, cela peut être intéressant de voir une femme qui assume sa féminité évoluer dans un univers très masculin. Mais elle n’a aucun mérite dans sa réussite ou quand elle parvient à se sortir du pétrin : c’est un personnage qui est bien plus passif qu’on veut nous le faire croire. Surtout, tout est fait pour enlever toute responsabilité à ce personnage. La fin, qui nous la présente comme une battante, une winner (alors que sa réussite est discutable), va encore plus dans ce sens et cela m’a dérangée. Le Grand Jeu est un film très décevant qu’on oubliera assez vite…

Le Grand jeu : Photo Jessica Chastain

Coco (2017)

réalisé par Lee Unkrich et Adrian Molina

voix originales d’Anthony Gonzalez, Benjamin Bratt, Gael Garcia Bernal…

voix françaises d’Andrea Santamaria, Ary Abittan, François-Xavier Demaison…

Animation, aventure, fantastique américain. 1h45. 2017.

sortie française : 29 novembre 2017

coco

Depuis déjà plusieurs générations, la musique est bannie dans la famille de Miguel. Un vrai déchirement pour le jeune garçon dont le rêve ultime est de devenir un musicien aussi accompli que son idole, Ernesto de la Cruz.
Bien décidé à prouver son talent, Miguel, par un étrange concours de circonstances, se retrouve propulsé dans un endroit aussi étonnant que coloré : le Pays des Morts. Là, il se lie d’amitié avec Hector, un gentil garçon mais un peu filou sur les bords. Ensemble, ils vont accomplir un voyage extraordinaire qui leur révèlera la véritable histoire qui se cache derrière celle de la famille de Miguel…

Coco : Photo

Les grands studios d’animation commencent à prendre conscience depuis quelques années des différents changements de mentalité qui s’opèrent. Disney avait déjà fait quelques grands pas avec La Princesse et la Grenouille et Vaiana avec respectivement une héroïne afro-américaine et une autre polynésienne. Pixar entre dans cette même démarche en situant l’intrigue au Mexique pendant la Fête des Morts. Sorti en pleine ère Trump, le succès d’un film américain grand public privilégiant la culture mexicaine fait forcément sourire voire même plaisir. Avant de découvrir Coco (ils sont allés chercher loin ce titre, j’avoue être un peu déçue par ce choix), les deux derniers Pixar que j’avais étaient certes plutôt bons mais tout de même j’en garde encore un goût amer. Le Monde de Dory reste en-dessous du Monde de Nemo. Et je m’étais déjà longuement exprimée sur Vice Versa que je trouve toujours autant surestimé. J’aime les films de ce studio, Coco me faisait de l’oeil mais j’avais tout de même peur d’être encore déçue. Je le dis d’entrée : de mon point de vue (sans jouer les chieuses de service), Coco n’est pas pour moi un chef-d’oeuvre même si je sais que beaucoup le classent déjà dans cette catégorie. En revanche, je m’accorde à dire qu’il s’agit d’un très bon film qui mérite l’accueil qui lui a été réservé. Ce Coco me semble plus intéressant, sur de nombreux points, que les précédents longs-métrages de Pixar que j’ai cités. Pixar a toujours fait des merveilles sur l’esthétique, on connaît tous la qualité de leur travail. Mais là, le résultat est réellement époustouflant. Peut-être même une des plus belles réussites des studios concernant ce point. Basculant sans cesse entre des tons sombres et des couleurs vives, l’univers présenté, notamment le Pays des Morts, nous en met plein la vue. Ces couleurs entrent en cohérence avec l’un des propos du film : la Mort n’est pas nécessairement synonyme de tristesse puisqu’elle fait partie de la vie. Il n’y a que les couleurs flamboyantes qui ont su m’emballer. Les reliefs, la lumière ou encore les mouvements fluides de caméra permettent aussi de valoriser des décors fabuleux débordant d’une créativité folle. Comment ne pas être gaga devant le Monde des Morts et la passerelle entre les deux mondes ? Comment ne pas être époustouflé par la transformation corporelle de Miguel en guise de compte à rebours ? Chaque détail est pensé et bien exécuté à l’écran. Au-delà d’un travail visuel étonnant, l’histoire en elle-même est plaisante même si elle n’est pas non plus très surprenante.

Coco : Photo

Comme la plupart des Pixar, Coco parvient à toucher tous les publics. Surtout, parler de la mort aux enfants n’est pas une tâche facile. Certes, la manière de distribuer ce message reste relativement « simple » mais elle est tout de même très efficace. C’est sans chichi et ça va droit au coeur. Coco est alors indéniablement un magnifique spectacle bien rythmé assez poignant. Le résultat est bouleversant mais jamais macabre. Je ne dirais pas que j’ai pleuré comme une madeleine pendant des heures (en même temps, niveau émotion, difficile de faire concurrence à Là-Haut et Toy Story 3 !). Mais j’ai tout de même versé quelques larmes à la fin du long-métrage. Le film parvient à nous toucher en plein coeur pas uniquement par son thème principal, c’est-à-dire la mort  (cette présentation de ce concept reste joyeux et dédramatisé) mais plutôt par un autre thème (lié à celui de la mort) à déceler : celui du souvenir. Ce thème était déjà présent dans Vice Versa : si je trouve ce dernier effectivement surestimé, il gagne tout de même des points concernant sa vision juste sur le rôle des souvenirs. En effet, un souvenir qui touche est souvent composé par plusieurs émotions qui se côtoient et se mélangent. Coco reprend alors un message entrant la même veine. Le souvenir est en fait ce qui nous rend vivant. Le souvenir de nos proches morts est aussi ce qui les rend encore vivants dans nos coeurs. L’oubli est justement ce qui les enterre définitivement. Le long-métrage ne se contente alors pas de dédramatiser la mort, il célèbre aussi avec autant de joie que d’émotion la mémoire familiale tout comme il encourage à chacun de vivre sa passion telle qu’on le souhaite même si nos proches nous en dissuadent pour des raisons qui sont valables à leurs yeux (l’envie de protéger la famille, d’éviter éventuellement de refaire les mêmes erreurs faites par le passé, bref la question de la transmission familiale est toujours bien traitée). En revanche, je suis un peu déçue par la bande-originale. Peut-être que la VF ne m’a pas aidée à apprécier les différentes chansons (même si, côté dialogues, j’en suis tout à fait satisfaite !), fortement marquées par une musicalité hispanique. Mais aucune ne m’a vraiment marquée (en dehors de Remember me / Ne m’oublie pas même si personnellement je ne suis pas une grande fan de cette chanson) ce qui est tout de même regrettable dans un film mettant en scène un musicien (c’est peut-être même ce détail en question qui ne me pousse pas à adorer absolument ce film même s’il m’a beaucoup emballée). Magique, créatif, émouvant, Coco prouve bien que Pixar n’a pas perdu la main en proposant une oeuvre d’une grande richesse où les prouesses techniques et esthétiques servent un propos universel.

Coco : Photo

Les Quatre filles du Dr March (1994)

réalisé par Gillian Armstrong

avec Winona Ryder, Susan Sarandon, Christian Bale, Gabriel Byrne, Trini Alvadaro, Kirsten Dunst, Claire Danes, Samantha Mathis, Eric Stoltz…

titre original : Little Women

Comédie dramatique américaine. 1h55. 1994.

sortie française : 3 mai 1995

Movie Challenge 2017 : Un film se déroulant avant le XXe siècle

Pendant la guerre de Sécession, dans le Massachusetts, Mme March et ses quatre filles, Jo, Beth, Amy et Meg tentent de se débrouiller, tandis que leur père combat au front. Jo se découvre alors une passion pour l’écriture et rédige des pièces de théâtre que jouent ses soeurs en plus de son idylle avec leur voisin Laurie. Quand elle a l’opportunité de devenir écrivain, Jo s’en va à New York où elle rencontre le professeur Baher.

Les Quatre filles du Dr March, roman culte de Louisa May Alcott, a connu plusieurs adaptations cinématographiques. George Cukor en avait réalisé une en 1933 avec Katharine Hepburn dans le rôle de Jo. Puis, ce fut au tour de Mervyn LeRoy de s’en occuper en 1949 avec, entre autres, June Allyson, Elizabeth Taylor et Janet Leigh. En 1994, c’est-à-dire bien longtemps après ces premières adaptations assez rapprochées dans le temps, le roman d’Alcott est de nouveau au coeur d’une nouvelle version cinématographique. L’Australienne Gillian Armstrong (Oscar et Lucinda, Charlotte Gray, Au-delà de l’illusion) est cette fois-ci derrière la caméra. Sans vouloir faire du féminisme à deux balles, il s’agit d’un choix assez pertinent de constater cette fois-ci une réalisatrice derrière la caméra. Comme le titre l’indique aussi bien en français qu’en version originale même s’il diffère (Little Women), les jeunes filles et femmes sont au coeur de cette oeuvre. Nous pouvons devenir la femme qu’on doit être sans homme à la maison, même rêver d’une vie (notamment avec un homme) sans ce modèle masculin. Je n’ai pas encore lu le roman (mais j’ai acheté le bouquin pour réparer cette erreur !), ni vu les précédentes adaptations. Mais cette version des années 90, mettant en scène un sacré brochette d’actrices (et encore, en dehors de Ryder, il ne s’agissait pas forcément des stars que l’on connaît désormais) m’a enchantée ! Certes, la mise en scène est assez classique (ce qui n’a rien d’une tare non plus) et ce film a globalement un côté tout mignon qui agacera certainement certains spectateurs (même s’il relate parfois des événements moins « mignons »). Mais justement, ce côté « bonbon » et innocent a quelque chose de séduisant : il l’est mais il ne tombe pas non plus dans des excès de guimauve écoeurante. Il ne faut pas oublier que le roman peut être trouvable dans le rayon jeunesse, ce qui peut probablement justifier sa dimension inoffensive. Effectivement, les enjeux peuvent sembler minimes, un peu « neuneu ». Mais pourtant, l’arrière-fond ne l’est pas. Le contexte est bien pris en compte par la réalisatrice avec ces jeunes filles livrées à elles-mêmes : le père March – qui n’est donc pas docteur mais en réalité pasteur – a dû laisser sa femme et ses filles pour partir sur le front). Chacune tente alors de garder un semblant de vie normale. Si l’oeuvre aborde quelques histoires d’amour, les différents rêves qui permettraient à ces filles, à la fois fortes, intelligentes, instruites et manuelles, de s’accomplir entièrement ne se limitent justement pas à des histoires de romance et d’homme.

Jo March, sorte d’alter-ego d’Alcott (le roman est semi-autobiographique sur de nombreux points), est évidemment le personnage le plus intéressant (même si les autres soeurs sont attachantes) et c’est là où on comprend que l’oeuvre est justement moins niaise et gentillette qu’elle en a l’air. Grâce à ce garçon manqué très intelligent (qui se positionne comme le personnage principal parmi les autres soeurs March), Les Quatre Filles du Dr March est alors une jolie oeuvre douce féministe. S’il y a bien des romances dans le film, elles ne contredisent justement pas le propos fort de l’oeuvre. Je ne peux pas juger le travail d’adaptation mais le scénario parvient donc à faire cohabiter une impression de légèreté constante autour de la vie de ces filles et un propos fort valorisant la femme en dehors du mariage et du couple. Le film a un peu vieilli dans le sens où on voit que c’est un film datant des années 90 mais la reconstitution de l’époque reste agréable même si elle n’est pas non plus dingue. On ne se souvient pas nécessairement de l’unique nomination aux Oscars de Winona Ryder pour ce rôle (battue cette année-là par Jessica Lange pour le très méconnu Blue Sky). Il est regrettable qu’on ne connaisse pas davantage son interprétation à l’heure actuelle. J’ai toujours bien aimé Winona Ryder qui, malheureusement, n’a pas eu la carrière qu’elle méritait. J’ai eu l’impression de redécouvrir cette actrice dans le rôle de Jo March (et je m’aperçois de plus en plus que Keira Knightley est une sorte de mini-Winona !). Son personnage est certainement déjà sur le papier très attachant et son interprétation renforce encore plus cette impression. Le reste de la distribution (la petite peste Kirsten Dunst, la timide Claire Danes, le charmant Christian Bale, la remarquable Susan Sarandon…) est également impeccable, chacun trouve sa place sans se faire bouffer par Ryder. Bref, cette nouvelle version du roman culte de Louisa May Alcott n’est certainement pas un chef-d’oeuvre ou quoi que ce soit mais l’ensemble est réellement plaisant tout en proposant un propos toujours actuel.