Get Out

réalisé par Jordan Peele

avec Daniel Kaluuya, Allison Williams, Catherine Keener, Bradley Whitford, Caleb Landry Jones, Betty Gabriel, Lakeith Stanfield, Stephen Root…

sortie française : 3 mai 2017

interdit aux moins de 12 ans

Couple mixte, Chris et sa petite amie Rose  filent le parfait amour. Le moment est donc venu de rencontrer la belle famille, Missy et Dean lors d’un week-end sur leur domaine dans le nord de l’État. Chris commence par penser que l’atmosphère tendue est liée à leur différence de couleur de peau, mais très vite une série d’incidents de plus en plus inquiétants lui permet de découvrir l’inimaginable.

Get Out : Photo Daniel Kaluuya

Get Out, gros succès au box-office américain acclamé par la critique, est le premier long-métrage de Jordan Peele, connu aux Etats-Unis pour être le membre du duo comique de Key and Peele (diffusé sur Comedy Central). Ce long-métrage est également produit par Jason Blum, le roi des films effrayants (ou pas parfois, n’est-ce pas Paranormal Activity ?) à petits budgets (ici 4 petits millions de dollars). Get Out raconte l’histoire d’un photographe noir (Chris) qui va rencontrer les parents de sa charmante petite amie, Rose (blanche au passage). Rose rassure rapidement Chris : ses parents adorent les Noirs dont Obama. « Mon père aurait voté pour lui une troisième fois s’ils avaient pu », assure-t-elle. Le père en question répétera à Chris la même phrase. Sauf que les parents en question ont un comportement étrange. Le point de départ rappelle le génial Devine qui vient dîner de Stanley Kramer avec Katherine Hepburn, Spencer Tracy et Sidney Poitier. A noter que le titre VO de ce dernier est Guess who’s coming to dinner. Son remake Black/White de Kevin Rodney Sullivan (avec Bernie Mac, Ashton Kutcher et Zoe Saldana) s’intitule juste en version originale Guess who. Guess who / Get Out… A l’oreille, les titres ne sont pas finalement pas si éloignés si on fait bien attention : ce rapprochement ne me semble pas anodin. Get Out serait alors la version sombre et horrifique du film de Kramer (et donc de son remake). Et le film dépasse la question du racisme ordinaire caché sous les bonnes apparences et surtout qu’on se cache à soi-même (ce que je veux dire c’est que Hepburn et Tracy ont beau être racistes alors qu’ils clament le contraire, ils ne vont pas au-delà. Ainsi, les parents de Rose et même leur entourage (on peut parler d’une communauté) dépassent clairement cette image « gentillette » de ce racisme banal. Chris aurait dû y voir les signes même avant de rencontrer les parents de Rose : lui et sa copine ont un léger accident de voiture. Le policier va demander à Chris de lui passer son permis de conduite alors qu’il n’était pas au volant. En revanche, aucune remarque pour Rose la conductrice. Cela veut en dire long sur ce qui se passe quotidiennement aux Etats-Unis auprès des Afro-américains.

Get Out : Photo Allison Williams, Daniel Kaluuya

Get Out semble a priori très accessible et simple : c’est un de ces points qui en fait son charme et qui explique aussi ce « buzz ». Pourtant, ce film n’a rien de simple, il ne l’est qu’en apparence. Certes, en y regardant de près, il a ses imperfections (sa fin est peut-être un peu trop expéditive par exemple – elle reste cela dit jouissive). Mais pour un premier long-métrage, Jordan Peele envoie du lourd et s’il ne fait pas n’importe quoi, il pourra avoir une belle carrière. Get Out rappelle alors quelque chose qui semble avoir été oublié par de nombreux spectateurs qui méprisent souvent le cinéma de genre : c’est un type de cinéma qui ne se contente pas uniquement de faire bêtement peur. Il peut permettre de dénoncer des choses et de livrer un scénario plus riche qu’il en a l’air. C’est le cas de Get Out. Peu de films parlent de la question « noire » alors qu’elle est omniprésente dans l’actualité. Réalisé sous l’ère Obama mais sorti chez nous sous Trump, il dit en tout cas quelque chose d’un problème pas encore réglé aux Etats-Unis : comment sortir littéralement de ce cauchemar (je fais évidemment un clin d’oeil aux scènes d’hypnose) qui ne devrait même plus exister ? Comment vivre quand on est Afro-américain aux Etats-Unis, dans ce pays qui a pourtant réussi à élire un Président Noir ? N’est-on pas sans cesse guetté par la peur que ce soit en se promenant dans la rue ou même dans sa propre famille dans un sens ? Get Out joue avec ce sentiment de paranoïa. On se doute bien que Chris a certainement raison (ce n’est pas un spoil) mais là où le scénario parvient à surprendre, c’est lorsqu’on nous évoque le secret des Armitage : pourquoi s’attaquent-ils à la communauté Afro-américaine ? Que leur font-ils et dans quel but ? Pourquoi les employés (également noirs) se comportent-ils bizarrement et ont l’air coincé dans le temps ? Bref, le scénario parvient à surprendre de ce côté-là alors qu’on croit être face à une histoire plus simple. J’admets juste avoir deviné le rôle d’un des personnages mais cela ne m’a pas non plus gâché mon plaisir. La piste prise par Jordan Peele est intéressante dans le sens où les Armitage vantent paradoxalement dans leur racisme exacerbé (quel euphémisme) les bons côtés de la communauté Afro-américaine.

Get Out : Photo Daniel Kaluuya

Les critiques ont beaucoup insisté sur la place de l’humour dans ce long-métrage. Effectivement, il y en a, notamment grâce au rôle du pote du personnage principal. Ce choix est pour moi lié à la fin du long-métrage : il y a une envie de montrer quelque chose de positif, de défendre la place du personnage Afro-américain si délaissé par le cinéma traditionnel et populaire. Le réalisateur dit par ailleurs que les séquences oniriques sont justement un moyen de dénoncer ce qu’il se passe actuellement à Hollywood (il fallait le voir, faut l’avouer) et même dans le cinéma d’horreur (en dehors de La Nuit des Morts-Vivants de George Romero, peu de films du genre mettent en avant des Noirs ayant le bon rôle). Certains ont critiqué cette fin en disant qu’il s’agissait dans un sens de white washing. Est-ce que cette fin serait mieux passée si on était face à un personnage blanc affrontant une famille des Noirs ? Je ne sais pas mais il est certain que le message passé aurait été différent. Et je ne pense pas qu’il faut voir une sorte de haine des Afro-américains contre les Blancs ou un truc simpliste et douteux de ce genre. Chris est juste un personnage qui agit pour sauver sa peau et non par haine envers une communauté. Pour revenir sur l’humour, qui a de bonnes raisons d’être présent, il a le mérite, en plus de s’amuser avec certains codes du genre, de ne pas casser une réelle tension présente du début jusqu’à la fin. Au-delà du talent évident pour Peele d’instaurer une atmosphère pesante, la musique de Michael Abels contribue énormément à toute cette sensation permanente de malaise. Le casting est également très bon, que ce soit Daniel Kaluuya (qu’on a pu voir dans Sicario), Allison Williams (ça fait plaisir de voir la Marnie de Girls dans son premier long-métrage !) ou encore l’indétrônable Catherine Keener. Get Out est donc une très belle réussite bien écrite et bien mise en scène par un réalisateur doué qui ne néglige aucun détail (certains d’entre eux renvoient au temps de l’esclavage quand on y regarde de près). Captivant, accessible, effrayant et terriblement divertissant, ce long-métrage est finalement un portrait glaçant et absurde d’une Amérique encore raciste et malade, coincé encore dans un temps qui devrait être révolu.

Get Out : Photo Betty Gabriel, Marcus Henderson

The Lost City of Z

réalisé par James Gray

avec Charlie Hunnam, Sienna Miller, Robert Pattinson, Tom Holland, Angus Macfadyen, Edward Ashley, Harry Melling…

Film d’aventure américain. 2h21. 2016.

sortie française : 15 mars 2017

L’histoire vraie de Percival Harrison Fawcett, un des plus grands explorateurs du XXe siècle.
Percy Fawcett est un colonel britannique reconnu et un mari aimant. En 1906, alors qu’il s’apprête à devenir père, la Société géographique royale d’Angleterre lui propose de partir en Amazonie afin de cartographier les frontières entre le Brésil et la Bolivie. Sur place, l’homme se prend de passion pour l’exploration et découvre des traces de ce qu’il pense être une cité perdue très ancienne. De retour en Angleterre, Fawcett n’a de cesse de penser à cette mystérieuse civilisation, tiraillé entre son amour pour sa famille et sa soif d’exploration et de gloire…

The Lost City of Z : Photo Charlie Hunnam

The Lost City of Z, co-produit par Brad Pitt (envisagé un temps pour interpréter le rôle principal), est l’adaptation du roman éponyme de David Grann. Ce livre est lui-même inspiré des aventures de l’explorateur britannique Percy Fawcett qui a mystérieusement disparu dans la jungle brésilienne en cherchant à trouver une cité perdue datant de l’Atlantide. Cela fait des années que James Gray voulait réaliser ce film : on pourrait presque établir un parallèle entre la quête de Gray à réaliser son chef-d’oeuvre fantasmé depuis des lustres et la quête de Fawcett à trouver Z, cette cité perdue. En dehors de Little Odessa (vu il y a maintenant des années – j’en garde un bon souvenir mais je devrais le revoir), je n’ai pas vu d’autres films de James Gray. A cause de son sujet et de la longueur (le film dure 2h20), j’avais peur de m’ennuyer mais ce ne fut pas du tout le cas. Certes, ça ne bouge pas dans tous les sens, le long-métrage prenant en plus son temps à exposer ses personnages et son récit en n’oubliant jamais les différents contextes, qu’ils soient historiques, sociaux ou culturels. Mais il est tout simplement captivant pour différentes raisons. On pourrait craindre de voir ce genre d’histoire un paquet de fois (j’ai notamment pensé durant la séance au roman Au Coeur des Ténèbres de Joseph Conrad) pourtant je n’ai pas eu l’impression d’être face à une redite. J’ai adhéré à son rythme lent mais pénétrant et son atmosphère à la fois dangereuse et fascinante. Percy Fawcett est également un personnage intéressant par sa complexité. On ne peut pas le limiter à quelqu’un qui semble curieux, ouvert d’esprit et tolérant, considérant les nouveaux peuples qu’il rencontre égaux aux hommes blancs. On ne doute pas de l’amour qu’il porte à sa femme et ses enfants mais il reste un homme absent absorbé par son travail, à la recherche d’une reconnaissance qu’il n’avait pas réussi à obtenir auparavant. Il est donc pour moi également un personnage assez frustré, même égoïste et contradictoire. Il défend par exemple l’intérêt des indigènes mais pas nécessairement celui des femmes qui mériteraient aussi d’être mieux considérées dans la société. Cet équilibre entre ces différents traits rend le personnage principal plus humain et complexe : on ressent même encore plus l’intériorité de Percy, un sentiment profond qui ressort également par ce voyage qui le plonge au coeur des ténèbres malgré la connaissance qui en ressort à chacune de ses explorations. La relation avec son fils aîné Jack est également émouvante (et les dernières minutes du film m’ont donné quelques frissons d’émotion) : cette relation, qui devient solide lorsque Jack décide d’accompagner son père dans leur aventure finale, permet à Percy de trouver une paix intérieure.

The Lost City of Z : Photo Robert Pattinson

Les personnages sont bien écrits dans le sens où je les ai sentis authentiques, l’histoire en elle-même l’est aussi. On voit bien les différentes progressions entre chaque voyage, du coup on ne ressent pas de lassitude à revoir les personnages retourner en Amazonie. La mise en scène est vraiment très réussie, elle m’a époustouflée par sa grandeur. On ne peut également pas passer à côté de la photographie qui est tout simplement une pure merveille. Enfin, les acteurs sont tout simplement parfaits. Charlie Hunnam (acteur dont j’entends souvent le nom mais finalement je le connais très mal) est excellent dans le rôle de Percy Fawcett. Il s’impose tout simplement par son charisme évident (et le film doit être vu en version originale rien que pour sa manière de s’exprimer… il m’a parfois foutu quelques frissons !). Comme son ancienne partenaire Kristen Stewart, Robert Pattinson prouve encore une fois qu’il est un très bon acteur et qu’il mérite de faire partie de projets aussi ambitieux. Il m’a réellement agréablement surprise dans ce second rôle de ce collègue puis ami aventurier a priori un peu bourru mais qui est très posé. Je regrette qu’on ne voit pas davantage Sienna Miller surtout dans des rôles plus importants. Décidément, depuis quelques années, elle s’intègre dans de bons films. On pourrait toujours lui faire le reproche qu’elle joue toujours les « femmes de » mais son rôle ne se limite pas à celui d’une potiche contrairement à ce qu’on pourrait croire. Au-delà de montrer son infaillible soutien à son mari qui délaisse sa famille pour une obsession qui le hantera jusqu’à la fin de sa vie (peut-être qu’elle est la seule personne à comprendre Percy), le rôle de l’épouse et mère de famille ici a une importance par rapport à tout ce qu’on a dit autour des différents contextes et du parallèle établi entre le droit bafoué des femmes et ceux des étrangers. Enfin, même si on ne le voit pratiquement qu’à la fin du film, Tom Holland (qui incarne le fils aîné de Fawcett) s’en sort à merveille dans le rôle de ce jeune homme touchant qui veut renouer des liens avec ce père absent. The Lost City of Z est pour l’instant le plus beau film que j’ai pu voir cette année. Cette beauté concerne autant l’esthétisme que l’émotion. Puissant, mystique et envoûtant, le long-métrage de James Gray est une remarquable épopée tragique d’un homme qui voyage autant à l’extérieur qu’à l’intérieur : la cité perdue, l’inconnu tant recherché et même fantasmé, c’est ce sentiment qui se situe au plus profond de notre coeur et qui se porte envers les êtres les plus chers.

The Lost City of Z : Photo Charlie Hunnam, Tom Holland

Les Frissons de l’angoisse

réalisé par Dario Argento

avec David Hemmings, Daria Nicolodi, Gabriele Lavia, Carla Calamai, Macha Méril…

titre original : Profondo Rosso

Thriller, épouvante-horreur italien. 1h40. 1975.

sortie française : 17 août 1977

interdit aux moins de 16 ans

Marcus Daly, un pianiste témoin du meurtre d’une médium, décide de mener son enquête, d’abord par curiosité, puis par nécessité lorsque l’assassin s’en prend à lui.

Présent sur les lieux des crimes, il est rapidement suspecté par la police. Il comprend qu’il a vu une chose qui devrait le mettre sur le chemin de la vérité mais ne parvient pas à saisir quoi…

Les Frissons de l'angoisse : Photo

Je n’avais pas spécialement aimé Blow Up de Michelangelo Antonioni (même si les cinéphiles doivent découvrir ce film) mais il avait tout de même su titiller ma curiosité. Le maître du giallo Dario Argento s’est inspiré de cette Palme d’or pour son cinquième long-métrage Les Frissons de l’angoisse (Profondo Rosso / Deep Red : bref, c’est quoi ce titre français assez bateau ?). Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si on retrouve dans le rôle principal David Hemmings, qui tenait le premier rôle dans le film d’Antonioni. Ce n’était pas la première fois que je regardais un film d’Argento mais je n’avais pas commencé par ses meilleurs. Avec Les Frissons de l’angoisse, j’ai enfin compris pourquoi ce réalisateur avait un certain lot d’admirateurs. J’ai toujours aimé les films à twist et pour moi, le bon twist, c’est celui qui pourrait être trouvable par les spectateurs et / ou les personnages (sinon pour moi, ça s’appelle une arnaque). Effectivement, une des grandes qualités de ce film réside dans la manière de nous amener vers la révélation finale. Tous les indices sont sous effectivement sous nos yeux et sous ceux de Marcus, le personnage principal. Comment cela se fait qu’on ne voit justement ces indices assez visibles ? Argento joue merveilleusement avec l’image. En effet, pour le réalisateur, tout réside dans la capacité de l’individu à capter le réel. Il faut savoir faire la différence entre « voir » et « regarder ». On n’apprend pas à voir, c’est instinctif, tandis que regarder relève davantage de l’apprentissage et surtout une implication. Cette notion de « regard » est pratiquement essentiel dans l’art, que ce soit au cinéma, la musique (le personnage principal est pianiste), l’architecture (comment ne pas penser au rôle de la Villa Scott ?) ou encore dans la peinture (cette discipline étant assez présente dans Les Frissons de l’angoisse – que ce soit notamment dans les décors, dans un sens dans le maquillage et même dans la vision du sang qui n’a rien de réel !). On trouvera alors notre révélation, notre quête de vérité dans notre observation, notre manière de diriger notre regard. Il faut savoir aller au bout, voire même littéralement gratter comme le fera Marcus. Ce thème du regard, mis en avant par l’art, était effectivement présent dans Blow Up (le personnage incarné par Hemmings devait mieux regarder la photographie qu’il avait prise). Le film d’Antonioni m’avait frustrée (et ennuyée au passage) parce que j’ai eu l’impression qu’il n’exploitait pas tant que ça ce point tandis qu’il est omniprésent dans celui d’Argento qui manie extraordinairement bien cet art du puzzle à remettre correctement en place pour pouvoir obtenir une vision globale.

Les Frissons de l'angoisse : Photo

Les Frissons de l’angoisse n’est pas très rythmé (un choix assumé par Argento pour qu’on prenne le temps d’observer tous les possibles indices dans le but de connaître la vérité et aussi pour mieux installer son ambiance) ce qui aurait pu me freiner comme cela m’arrive souvent. Je suis pourtant rentrée dès le début dans le long-métrage qui nous intrigue et interpelle. Il faut dire que la mise en scène est absolument remarquable. De plus, chaque plan est soigné (à l’image de l’esthétisme qui m’a scotchée) et a son importance, il est encore une fois à lui seul une pièce de puzzle. Le film possède aussi une véritable ambiance à la fois envoûtante et inquiétante, notamment par le biais de la médium qui a senti avant son assassinat la présence du tueur. Même certains décors ou autres aspects esthétiques, qui jouent sans cesse avec les formes, ont quelque chose qui semblent sortir de la réalité. Je pense notamment à ces effets de trompe-l’oeil, ces tableaux qui font penser au Cri de Munch ou encore au maquillage parfois dévoilé du tueur. La musique du groupe rock Goblin (qui a aussi composé les bandes-originales de Suspiria ou encore de Zombie de George Romero) contribue également beaucoup à ce sentiment d’étrangeté et de danger permanent. Finalement, cette atmosphère qui serait de l’ordre de l’ésotérisme aurait pour but de rendre les crimes plus réels et dans un sens encore plus sombres qu’ils ne le sont déjà. Le casting est également très bon : le charismatique David Hemmings est très à l’aise dans le rôle de ce pianiste, qui n’a rien d’un flic, mais qui va enquêter à sa manière quitte à passer parfois à côté de précieux indices. Daria Nicolodi (qui deviendra après le tournage de ce film sa future compagne et son égérie – c’est aussi la mère d’Asia Argento) est également plaisante dans le rôle de cette journaliste un poil loufoque (voire même casse-pieds). Pour conclure, Les Frissons de l’angoisse est un formidable film qui sait marquer les esprits, sachant utiliser de nombreuses références artistiques (je ne l’ai pas cité mais je pense évidemment à cette scène frappante reprenant clairement du Edward Hooper – impossible de ne pas la citer). pour nourrir son propos. A la fois étrange, même baroque, possédant une atmosphère mystérieuse et n’hésitant pas non plus à montrer des scènes assez gores, le long-métrage de Dario Argento surprend par sa complexité (que ce soit au niveau de la forme ou du sens, les deux se combinant avec habilité) en racontant pourtant une histoire a priori simple et accessible.

Les Frissons de l'angoisse : Photo

Hunt for the Wilderpeople

réalisé par Taika Waititi

avec Julian Dennison, Sam Neill, Rachel House, Rima Te Wiata, Rhys Darby, Cohen Holloway, Mike Minogue, Oscar Kightley, Taika Waititi…

Comédie, aventure néo-zélandaise. 1h45. 2016.

Elevé dans une famille d’accueil un enfant difficile de la ville va vivre un nouveau départ dans la campagne Néo-Zélandaise. Il se retrouve chez une famille d’accueil aimante, quand une tragédie survient le jeune garçon et Hec, l’oncle de sa nouvelle famille, s’enfuient dans le Bush. Ces nouveaux hors-la-loi vont devoir faire équipe…

Hunt For The Wilderpeople : Photo Julian Dennison

Si vous suivez ce blog, vous savez à quel point j’avais adoré What We Do in the Shadows (en VF Vampires en toute intimité). J’avais donc envie de m’intéresser aux autres projets d’un des deux réalisateurs, Taika Waititi (qui fait un caméo dans le rôle du pasteur complètement frappé), qui commence à se faire un nom (notamment avec la sortie prochain de Thor : Ragnarok). Hunt for the Wilderpeople a cartonné dans son pays d’origine, la Nouvelle-Zélande, que ce soit au box-office ou encore au sein de l’académie de cinéma du pays en raflant les récompenses. Adapté du roman Wild Pork and Watercress de Barry Crump (publié en 1986), Hunt for the Wilderpeople n’a toujours pas de date de sortie en France – même dans les solutions e-cinema et compagnie. Pourtant ce film vaut incontestablement le détour. Un de coup de cœur en ce qui me concerne ! L’histoire n’a pourtant rien de révolutionnaire : on suit Ricky Baker, un jeune adolescent sans famille et trimballé de foyer en foyer. Alors qu’il est très bien accueilli par sa nouvelle mère adoptive, « tante » Bella, le contact avec son père adoptif, le rustique Hector, est plus difficile. Mais finalement, Hector et Ricky devront faire équipe, apprendront à mieux se connaître et surtout finiront par s’apprécier. Je ne vous spoile pas grand-chose, c’est un schéma assez classique et Taika Waititi ne prétend pas le révolutionner. Pourtant, même si on se doute de la manière dont le scénario peut éventuellement se dérouler, on est surpris… d’être surpris justement. Hunt for the Wilderpeople aurait pu être un film lisse mais il n’a rien à voir avec ce que Hollywood propose habituellement. Justement, Taika Waititi a su s’approprier des différents codes habituels pour pouvoir mieux en jouer. Par exemple, le réalisateur reprend en grande partie les codes du conte. Dans un premier temps, le découpage en chapitres avec des titres loufoques peut faire penser à un conte, voire même plus généralement à un livre pour enfants. Le conte est toujours un genre assez cruel. Le petit Ricky a beau être un gamin drôle, se croyant parfois dans un clip de rap, ce qu’il vit est extrêmement difficile et est devenu un petit voyou de la ville « qui crache et fait des graffitis ». Il est traîné de foyer en foyer, n’a donc pas une ville stable et tout ce qu’il veut, c’est fuir.

Hunt For The Wilderpeople : Photo

Dans le conte, il y a souvent une part de merveilleux. Certes, concrètement, il n’y en a pas dans ce long-métrage. Pourtant, certains éléments font écho au merveilleux. Par exemple, Paula, la dame des services sociaux, serait une sorte de sorcière tandis que la gamine rencontrée sur le chemin de Ricky pourrait être une princesse. Même les autres personnages secondaires ont l’air si déconnectés de la réalité qu’ils semblent aussi tout droit sortis d’un conte, comme si leur rôle était aussi d’ordre fonctionnel pour contribuer au schéma narratif traditionnel de ce genre, également bien présent. La nature, omniprésente dans pratiquement chaque scène du film, a quelque chose qui semble parfois sortir de la réalité. Enfin, ce rapport entre l’enfance, l’adoption, le conte et la nature, avec cette poursuite en arrière-fond m’a parfois fait penser à La Nuit du Chasseur de Charles Laughton. On pense aussi au road-movie dans le sens où notre duo incontournable est obligé de fuir face à un lot d’emmerdes et de quiproquos. Encore une fois, je reviens sur le rôle de la nature, mise en avant par paysages verdoyants néo-zélandais d’une beauté foudroyante. Elle est protectrice, dans le sens où elle va permettre à Hector et Ricky de se rapprocher et surtout de se tenir à l’écart d’une civilisation qui ne prend pas en compte leurs souffrances et envies. Mais elle est évidemment source d’obstacles : si traverser des épreuves peut avoir du bon notamment dans la construction relationnelle (et familiale), on ne peut pas éternellement fuir ses problèmes. Au-delà des interrogations sur le passé (l’abandon, la prison et plus généralement des choses liées à son milieu environnemental, social, culturel etc…) et des interrogations autour de l’adoption et de la famille, le long-métrage offre aussi un regard assez critique de la Nouvelle-Zélande envers les maoris, vus comme des criminels : cela peut aussi expliquer pourquoi Ricky traîne de foyer en foyer – il s’agit d’un enfant difficile mais on comprend bien à quel point sa description est volontairement exagérée et aussi pourquoi Paula lui dit clairement que personne ne veut de lui. Ricky s’attache certainement à Hector parce que ce dernier est aussi, pour des raisons différentes, est aussi en quelque sorte une figure « d’exilé ». La rencontre avec la gamine et son oncle est également assez significative dans cette observation.

Hunt for the Wilderpeople est donc une belle surprise, avec une mise en scène agréable et un scénario qui nous tient en haleine. L’histoire est particulièrement bien narrée et mêlant avec cohérence différents genres : la comédie, le conte, le road-movie, voire même le film d’action avec la scène de la course-poursuite. Surtout, on sera étonné par les différentes émotions que ce film nous procure. On s’attend à voir un film tout mignon et léger, on pense même à une vague de films du même type pour enfants des années 1980 voire même 1990 (le film faisant de nombreuses références à ces périodes). Certes, il est effectivement très divertissant et particulièrement bien rythmé. Cela est rare quand je n’ai pas envie qu’un film se termine ! Et je me suis également bien marrée : les personnages sont loufoques (mais cela ne paraît pas superficiel, encore une fois, par rapport à sa structure, ce choix a du sens) et Ricky, qui nage parfois en plein délire en se prenant pour un personnage de film, a le sens de la punchline. Cela dit, ce film surprend par sa noirceur et surtout est réellement émouvant. Il aurait pu être niais, ce n’est pas du tout le cas. Le film est aussi honnête sur différents points. Honnête d’un côté parce qu’on sent l’implication et la sincérité du réalisateur dans l’adaptation de ce roman très connu en Nouvelle-Zélande. ! D’un autre côté, il l’est aussi parce qu’il ne ment pas aux spectateurs. Le long-métrage a beau être coloré et être folklorique dans tous les sens du terme, Taika Waititi ne cherche pas à épargner totalement le sort des personnages. Enfin, Hunt for the Wilderpeople est servi par un formidable casting. Julian Dennison, qui incarne le petit Ricky, est une véritable révélation. Il est si drôle, attachant et touchant ! Sam Neill est également remarquable dans le rôle de Hector, ce bourru analphabète au grand coeur. De plus, le duo entre Dennison et Neill fonctionne à merveille ! Les seconds rôles, que ce soit Rhys Darby (que j’avais découvert dans la géniale série Flight of the Conchords) en Psycho Sam ou encore Rachel House (récemment au casting de voix du Disney Vaiana) en travailleuse de la DASS obsédée par son objectif quitte à se prendre pour un flic américain.

Hunt For The Wilderpeople : Photo Julian Dennison, Sam Neill

The Elephant Man

réalisé par David Lynch

avec Anthony Hopkins, John Hurt, Anne Bancroft, John Gielgud, Wendy Hiller, Lesley Dunlop, Dexter Fletcher…

Drame, biopic américain. 2h. 1980.

sortie française : 9 octobre 1980

Movie Challenge 2017 : Un film en noir et blanc

Londres, 1884. Le chirurgien Frederick Treves découvre un homme complètement défiguré et difforme, devenu une attraction de foire. John Merrick,  » le monstre « , doit son nom de Elephant Man au terrible accident que subit sa mère. Alors enceinte de quelques mois, elle est renversée par un éléphant. Impressionné par de telles difformités, le Dr. Treves achète Merrick, l’arrachant ainsi à la violence de son propriétaire, et à l’humiliation quotidienne d’être mis en spectacle. Le chirurgien pense alors que  » le monstre  » est un idiot congénital. Il découvre rapidement en Merrick un homme meurtri, intelligent et doté d’une grande sensibilité.

Elephant Man : Photo Anthony Hopkins

Elephant Man n’est que le second long-métrage de David Lynch après le fabuleux Eraserhead. Son premier long est très à part dans le cinéma et avait quelque chose d’artisanal voire même d’expérimental, on pourrait même le qualifier d’OFNI. Elephant Man peut sembler a priori très différent de son premier film : sur le papier, il s’agit à l’origine d’un biopic classique (certes romancé), ce qui ne peut que plaire à un plus large public. Elephant Man avait d’ailleurs été nommé à huit reprises aux Oscars (et était reparti les mains vides, le film de Robert Redford, Des gens comme les autres, ayant triomphé à sa place). Pourtant, on ne peut pas limiter Elephant Man à un biopic (le scénario n’étant en plus pas totalement fidèle à la véritable histoire – même s’il est dans les grandes lignes, ne chipotons pas non plus). Pour la petite info, les deux scénaristes, Eric Bergen et Christopher De Vore se sont inspirés de deux ouvrages (même si ce scénario a légèrement été modifié par Lynch) : The Elephant Man and the Other Reminiscences de Sir Frederick Treves (incarné par Anthony Hopkins) et The Elephant man : a study in human dignity d’Ashley Montagu.Justement, j’y ai vu un lien entre Eraserhead et Elephant Man. Au-delà du noir et blanc commun, ces deux longs-métrages mettent en scène deux figures de monstre. Certes, dans Eraserhead, l’onirisme est plus présent et assumé. Mais cette part de rêve est pourtant également présente dans Elephant Man (je pense notamment à la scène avec la mère de Merrick qui apparaît dans un rêve, sa tête étant littéralement dans les étoiles) même si nous sommes dans un monde réaliste, dans un contexte historique assez précis (Le Londres de l’ère victorienne). Surtout, des thèmes communs sont abordés comme par exemple l’enfant rejeté par sa différence (notamment par ses propres parents) ou le regard posé qui transforme aussi l’individu en monstre. A travers la figure monstrueuse (d’un point de vue physique) de John Merrick, David Lynch dénonce la bêtise et la méchanceté humaine. Dit comme ça, ça peut sembler simpliste. Sauf qu’à l’écran, ça passe comme une lettre à la poste. Surtout, on s’aperçoit que le scénario n’est pas aussi manichéen qu’il pourrait en avoir l’air. Certes, on remarque une opposition entre les pauvres (des ignorants issus du monde industriel) et les riches (cultivés et a priori plus tolérants). Cela dit, les choses ne sont pas aussi limitées. En effet, si les bourgeois apportent à John Merrick de la culture qui l’ouvre davantage à de l’humanité, nous ne pouvons pas non plus affirmer qu’ils représentent naïvement les « gentils » de l’histoire.

 

Elephant Man : Photo John Hurt

Par exemple, même s’il y a des choses positives dans leur relation et qu’il y a certainement une sorte d’attachement entre les deux personnages, le docteur Treves, s’intéresse à John Merrick parce que ce dernier peut apporter quelque chose à la médecine. Même avec Treves, Merrick continue à être aussi une bête de foire exploitée, même s’il apprend grâce à accéder ne serait-ce qu’un temps à un semblant de bonheur. Véritable ode à la tolérance et à la différence, Elephant Man est un long-métrage terriblement émouvant, profond, avec sa complexité (notamment à partir du travail d’images) tout en étant accessible. Il mêle aussi bien une histoire individuelle que l’Histoire (l’industrialisation serait-elle le signe de déshumanisation ?). De plus, il est vraiment émouvant, que ce soit grâce à la possible humanité existante sur cette planète ou justement en dénonçant la cruauté inimaginable des hommes. J’avoue avoir beaucoup pleuré et c’est même la première fois qu’un film de Lynch me touche autant. De plus, cette émotion ne m’a jamais semblé forcée, elle vient assez naturellement dans un cadre assez sobre, loin des biopics typiquement hollywoodiens. Au-delà de l’émotion et des différents thèmes très bien traités, Elephant Man est également très réussi esthétiquement. L’utilisation du noir et blanc est très judicieuse : elle permet d’accentuer la dimension réaliste et historique du récit tout en combinant avec des effets poétiques voire même fantasmagoriques. Surtout le noir et blanc accentue encore plus la noirceur de l’homme. La photographie est en tout cas sublime, les décors parfaits et le maquillage tout simplement bluffant. Plus globalement, la mise en scène est impeccable : avec ce deuxième long-métrage, David Lynch confirme déjà qu’il a tout d’un grand réalisateur. Enfin, le casting est également impeccable. Dans le rôle de l’homme-éléphant (qui est surtout « un homme », ne l’oublions pas), John Hurt (disparu en janvier dernier), méconnaissable et nommé aux Oscars pour ce rôle, livre une interprétation bouleversante et terriblement humaine. Il a beau avoir un plâtre sur sa figure, son regard est si expressif, il parvient à retranscrire la fragilité et l’innocence de ce personnage. Anthony Hopkins est également remarquable dans le rôle du docteur Treves : il parvient à rester sobre tout en parvenant à exprimer l’ambiguïté de son personnage. Tous les seconds rôles sont également bons, notamment la lumineuse Anne Bancroft (son mari le réalisateur Mel Brooks a co-produit ce film).

Elephant Man : Photo John Hurt

Split

réalisé par M. Night Shyamalan

avec James McAvoy, Anya Taylor-Joy, Betty Buckley, Haley Lu Richardson, Jessica Sula, Brad William Henke, Sebastian Arcelus, Neal Huff, M. Night Shyamalan…

Thriller, épouvante-horreur américain. 1h57. 2017.

sortie française : 22 février 2017

interdit aux moins de 12 ans

Kevin a déjà révélé 23 personnalités, avec des attributs physiques différents pour chacune, à sa psychiatre dévouée, la docteure Fletcher, mais l’une d’elles reste enfouie au plus profond de lui. Elle va bientôt se manifester et prendre le pas sur toutes les autres. Poussé à kidnapper trois adolescentes, dont la jeune Casey, aussi déterminée que perspicace, Kevin devient dans son âme et sa chair, le foyer d’une guerre que se livrent ses multiples personnalités, alors que les divisions qui régnaient jusqu’alors dans son subconscient volent en éclats.

Split : Photo James McAvoy

Décidément, depuis le surprenant The Visit, M. Night Shyamalan confirme bien qu’il est de retour après une mauvaise période qu’on tente tous d’oublier. Collaborer avec le producteur Jason Blum (vous savez, c’est le type qui produit ces daubasses de Paranormal Activity) aurait pu être un poids et bousiller de nouveau la carrière du réalisateur de Sixième Sens. Au contraire, cela marque la renaissance du cinéaste. Avec un petit budget, M. Night Shyamalan s’en sort à merveille avec son dernier long-métrage, Split, qui serait inspiré d’une histoire vraie : celle de Billy Milligan, arrêté pour viol à la fin des années 1970 et jugé non responsable de ses crimes en raison de son trouble dissociatif de l’identité. A partir de cette histoire, Shyamalan s’est interrogé sur le lien entre le corps et l’esprit : si un individu souhaite devenir une entité qui pourrait dépassement tout ce qu’on peut imaginer (quelque chose qui n’a rien d’humain par exemple), la force de l’esprit peut-elle être à l’origine d’une métamorphose ? James McAvoy incarne donc Kevin (qu’on verra finalement très peu sous cette véritable identité) qui vit avec 23 entités cohabitant et interférant entre elles : le pervers Dennis, la sophistiquée Patricia, le petit Hedwig, Barry le fou de mode etc… Ce sont ces entités qui poussent Kevin à kidnapper trois jeunes filles. Parmi elles, on va surtout s’intéresser à Casey, une adolescente renfermée et qui fait tout pour être recevoir des heures de colle à l’école. Elle se différencie de ses camarades. Casey a beau être la victime, elle partage beaucoup de points communs avec Kevin. Tous les deux ont souffert et doivent apprendre à vivre avec des traumatismes d’enfance. Chacun aussi a su développé une carapace pour se protéger. Ils partagent aussi un autre point commun : l’animalité. D’un côté, les flashback montrent l’histoire familiale de Casey, cette dernière apprenant enfant à chasser. De l’autre, Kevin a un comportement de plus en plus animal (le nom de la vingt-quatrième étant très explicite). L’instinct de survie est au coeur de ce long-métrage, avec ses bons et mauvais côtés. Par ailleurs, le lieu de l’intrigue (dans un zoo) est plutôt significatif.

Split : Photo James McAvoy

Split est aussi un film qui aborde le thème des apparences. On pense évidemment aux différentes apparences prises à chaque fois qu’une entité prend place : on ne peut évidemment pas limiter les différents changements de personnalité par des accessoires vestimentaires (la voix, les répliques ou l’attitude en elle-même font notamment partie des différents éléments qui mettent en avant la transformation) mais on ne peut pas nier son existence. La question des apparences concerne aussi Casey et même les deux autres filles kidnappées avec l’héroïne. Les entités qui envahissent Kevin s’attaquent à ces filles car ces dernières ne semblent pas avoir de vécu ni de souffrance. Après avoir discuté avec la personne qui m’accompagnait, nous nous sommes étrangement d’accord sur un point : on peut le rapprocher d’une certaine façon du très récent (et excellent) film de Tom Ford, Nocturnal Animals. En effet, ces deux films, qui ont l’air a priori différents, mettent en avant l’idée suivante : le spectateur / la victime a peur d’un individu à partir de ses propres préjugés et connaissances et non pas nécessairement par ce qu’il voit réellement devant lui. Split est donc un film très réussi aussi bien sur le fond que sur la forme, les deux se complétant superbement bien. Il est extrêmement oppressant alors que sur le principe on ne voit pas grand-chose à l’écran (et cela s’applique aussi à l’histoire personnelle de Casey : le spectateur est capable de visualiser l’horreur que la jeune fille a pu vivre alors que rien n’est montré). Finalement, le spectateur et les autres personnages voient des choses, des formes notamment qui ne correspondent pas nécessairement à la réalité. Pour moi, dans un premier temps, les personnages sont dans un monde assez réaliste, c’est-à-dire concrètement le nôtre. J’ai totalement cru à l’évolution de Kevin provoquée par son esprit malade. Le fait que la psychiatre Karen Fletcher soit sans cesse présente ne fait qu’ajouter à la crédibilité même du récit : la psychiatrie peut expliquer des phénomènes qui pourraient sembler pour le commun des mortels irrationnels. Mais après tout, notamment sa fin avec son petit caméo surprise (même si le film en lui-même se suffit – beaucoup de spectateurs dans la salle n’avaient pas forcément compris le clin d’oeil), il est tout à fait envisageable d’aller plus loin dans le mystère. Si le spectateur et les personnages voient quelque chose d’irrationnel, de l’ordre du fantastique, je pense que le film leur permettent cette interprétation.

Split : Photo Anya Taylor-Joy

Le petit budget a donc fait beaucoup de bien à Shyamalan qui a su redevenir créatif en proposant aux spectateurs une oeuvre divertissante, enrichissante, sacrément bien foutue et intelligente. Le scénario est malin voire même ludique, la mise en scène vertigineuse et le montage efficace. On ne met pas mille ans à entrer dans le récit (Split commence avec le kidnapping des trois jeunes filles) pourtant le film prend son temps pour exposer l’histoire et notamment nous présenter la dernière entité. Plus on avance dans le film, plus la tension monte : l’effet « crescendo » fonctionne totalement. On pourra toujours reprocher à Split de ne pas nous montrer plus d’entités prendre forme à l’écran mais je me dis que ce n’est peut-être pas plus mal que ça : on a peut-être évité un bordel sans nom qui aurait finalement causé du tort au film. On pourra aussi toujours dire qu’il ne s’agit pas totalement d’un huis-clos. Cela ne m’a pourtant pas empêchée d’adorer ce film qui, selon moi, est très abouti et est encore plus complexe qu’il ne l’est déjà. James McAvoy trouve certainement ici le rôle le plus puissant de sa carrière. On pourra aligner un grand nombre d’adjectifs complimentant son incroyable performance. Il parvient à devenir chaque nouvelle personnalité en un clin d’oeil et avec finesse, mais paradoxalement, il prend aussi en compte le lien entre les différentes entités : cette cohérence entre chaque personnalité rend sa performance encore plus intense. J’ai apprécié qu’il ne s’agit pas d’un McAvoy show comme je le redoutais : cela aurait pu être le type de films où il aurait pu tirer des grimaces ou un truc de ce genre, mais ce n’est pas le cas. Le spectateur ressent à la fois la folie et la souffrance chez ce personnage. Enfin, James McAvoy a le mérite de ne pas éclipser ses très bons partenaires, que ce soit Anya Taylor-Joy, qui interprète Casey ou encore Betty Buckley (qui avait déjà travaillé avec Shymalan dans Phénomènes) qui incarne le docteur Karen Fletcher.

Split : Photo James McAvoy

Quelques minutes après minuit

réalisé par Juan Antonio Bayona

avec Lewis MacDougall, Felicity Jones, Sigourney Weaver, Liam Neeson, Toby Kebbell, Dominic Boyle, Geraldine Chaplin…

titre original : A Monster Calls

Drame, fantastique espagnol, britannique, américain. 1h48. 2016.

sortie française : 4 janvier 2017

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Conor a de plus en plus de difficultés à faire face à la maladie de sa mère, à l’intimidation de ses camarades et à la fermeté de sa grand-mère. Chaque nuit, pour fuir son quotidien, il s’échappe dans un monde imaginaire peuplé de créatures extraordinaires. Mais c’est pourtant là qu’il va apprendre le courage, la valeur du chagrin et surtout affronter la vérité…

Quelques minutes après minuit : Photo Felicity Jones, Lewis MacDougall

Quelques minutes après minuit est une adaptation de l’excellent roman du même nom écrit par l’auteur anglo-américain Patrick Ness, lui-même ayant repris le projet de l’écrivaine britannique Siobhan Dowd, décédée d’un cancer durant l’écriture en 2007. Patrick Ness a aussi signé le scénario du long-métrage réalisé par Juan Antonio Bayona, dont on se souvient encore de ses deux précédents bijoux : L’Orphelinat et The Impossible. Quelques minutes après minuit a récemment triomphé aux Goyas (l’équivalent des Césars en Espagne) en remportant neuf récompenses dont celui du meilleur réalisateur. Une grande partie de la production est espagnole, mais l’intrigue se déroule en Angleterre. Le spectateur suit l’histoire du jeune Conor (âgé d’une petite dizaine d’années) qui doit supporter un grand nombre d’épreuves : le cancer de sa mère, la maniaquerie et la dureté de sa jeune grand-mère, son père parti refaire sa vie à Los Angeles et le harcèlement à l’école. Conor rencontre alors un monstre qui prend la forme d’un arbre (un if pour être exact), débarquant à chaque fois à 12h07, en général après minuit (d’où le titre français) mais aussi en journée (d’où ma précision sur la manière d’écrire l’heure en chiffre et non nécessairement en lettres avec un sous-entendu sur la période exacte). Dit comme ça, le film fait penser à l’excellent Labyrinthe de Pan de Guillermo Del Toro si on reprend certains éléments : un film espagnol (même si tout le monde dans le film, dans le cas du film de Bayona, parle donc en anglais), une mère malade et mourante et un arbre qui a une place importante dans un récit aux allures de conte. Mais très rapidement, l’oeuvre de Bayona possède son propre univers et personnalité, on s’aperçoit vite qu’elle ne cherche pas à copier qui que ce soit. Avec un tel sujet, on aurait pu s’attendre à quelque chose de larmoyant. Certes, je peux admettre que l’émotion est peut-être parfois soulignée par quelques effets assez habituels dans certaines scènes (que ce soit des répliques ou la musique). Cela dit, ces effets en question ne gâchent pas selon moi la véritable émotion qui ne naît pas de procédés « superficiels » mais bien parce qu’il y a quelque chose qui sonne vrai. Le film n’a rien de gnangnan : il est réellement poignant. C’est peut-être pour cela qu’il n’a pas su trouver son public : il peut paraître trop dur pour un jeune public et l’aspect conte / fantastique a certainement rebuté les adultes. Pourtant, le film s’adresse à un large public en ne prenant personne pour des imbéciles. Ainsi, le conte n’est pas ici un moyen de mieux cacher la vérité. Au contraire, le film est une incitation à accepter la vérité, même la plus dure.

Quelques minutes après minuit : Photo Lewis MacDougall

Les scènes représentant les différentes histoires contées par le monstre sont époustouflantes, j’ai énormément aimé cette esthétique sous forme d’aquarelle. Ce choix prend encore plus de sens par rapport à quelques ajouts par rapport au roman d’origine : le dessin permet ici de créer une connexion encore plus forte entre la mère et son fils. D’autres petits ajouts m’ont également semblé assez pertinents, même si j’évoque aussi des détails et des points assez furtifs, comme par exemple le lien possible entre le monstre et une figure familiale. Le scénario, tout en restant assez fidèle au roman, est consistant et a surtout le mérite d’éviter le manichéisme (ce qui peut expliquer pourquoi ce film n’a pas une dimension larmoyante). La mise en scène, elle, est tout simplement remarquable. J’évoquais juste avant la qualité de l’esthétique avec des scènes sous forme de dessins jouant avec les formes et les couleurs. Le film en lui-même, dans ses scènes se déroulant dans la réalité, est également soigné visuellement. Je tiens notamment à souligner la présence d’une magnifique photographie, accentuant différents aspects qui se mélangent bien dans le long-métrage : la poésie, le merveilleux et la noirceur. Enfin, Quelques minutes après minuit est servi par une excellente distribution. Dans le rôle principal, le jeune Lewis MacDougall (vu dans Pan de Joe Wright) est bouleversant. Il faut dire que l’acteur écossais s’est inspiré pour son interprétation de sa propre histoire, sa mère étant décédée d’une maladie un an avant le tournage de ce film. Felicity Jones incarne une jeune mère malade, bienveillante, optimiste et courageuse avec beaucoup de justesse. Sigourney Weaver est également remarquable dans le rôle de cette grand-mère qui prend les choses en main en tentant de ne pas montrer sa souffrance. Je n’ai pas vu le film en VO (je suis allée voir le film dans un petit cinéma in extremis), c’est difficile de parler objectivement du travail vocal de Liam Neeson dans le rôle du monstre. Cela dit, il avait déjà procédé à ce type d’exercice (notamment dans les Narnia) et connaissant son talent et son travail en général , je pense qu’il n’y a pas trop à s’en faire (ceux qui l’ont vu en VO devraient me le confirmer). Pour conclure, je ne peux que vous conseiller Quelques minutes après minuit qui mérite d’être découvert et d’avoir une seconde vie, son échec au cinéma n’étant pas justifié. Bouleversant, même puissant, il parvient à mêler avec habilité fond et forme et pourra toucher différents types de public.

Quelques minutes après minuit : Photo Sigourney Weaver

Premier Contact

réalisé par Denis Villeneuve

avec Amy Adams, Jeremy Renner, Forest Whitaker, Michael Stuhlbarg…

titre original : Arrival

Science-fiction, drame américain. 1h56. 2016.

sortie française : 7 décembre 2016

Movie Challenge 2017 : Un film qui m’a fait pleurer

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Lorsque de mystérieux vaisseaux venus du fond de l’espace surgissent un peu partout sur Terre, une équipe d’experts est rassemblée sous la direction de la linguiste Louise Banks afin de tenter de comprendre leurs intentions.
Face à l’énigme que constituent leur présence et leurs messages mystérieux, les réactions dans le monde sont extrêmes et l’humanité se retrouve bientôt au bord d’une guerre absolue. Louise Banks et son équipe n’ont que très peu de temps pour trouver des réponses. Pour les obtenir, la jeune femme va prendre un risque qui pourrait non seulement lui coûter la vie, mais détruire le genre humain…

Premier Contact : Photo Amy Adams

Premier Contact est une adaptation du roman de Ted Chiang, L’Histoire de ta vie (Story of Your Life), publié en 1998. Le réalisateur québécois touche-à-tout Denis Villeneuve (qui, petit à petit, en gardant sa discrétion, s’impose à Hollywood tout en gardant sa personnalité artistique) se lance pour la première fois dans la science-fiction (mais ça ne sera pas sa dernière, vu qu’il va bientôt réaliser Dune et on attend aussi sa suite de Blade Runner) après être passé par différents genres. On a presque envie de lui dire : lui aussi a cédé à la tentation de la science-fiction. En effet, depuis quelques années, la SF a su se réimposer (du genre chaque année il faut aller voir LE film de science-fiction qui s’impose dans les tops de cinéphiles), certains films étant déjà dé (je pense notamment à Interstellar de Christopher Nolan, Gravity d’Alfonso Cuaron et même à Seul sur Mars de Ridley Scott). Premier Contact fait partie de ces récents films qui devraient marquer dans le temps. Ne vous attendez à un gros film bourrin ou bourré à tout prix d’effets spéciaux (même s’il y en a, je ne vous dis pas le contraire). Il s’agit d’un film de science-fiction intimiste qui a le mérite de se détacher de tout ce qu’on a pu voir jusqu’à présent. Evidemment, esthétiquement le film est une belle réussite : tout est absolument soigné et pensé. Mais il ne cherche pas à époustoufler à tout prix. L’approche de Villeneuve se veut assez réaliste et pas uniquement d’un point de vue visuel. Le scénario est cohérent avec cette approche esthétique en question : le réalisateur tenait à ce que tous les détails soient précis et documentés. Et cela se ressent, notamment durant la première partie du film, qui retrace bien le parcours du combattant au sein d’une base militaire, en respectant tous les protocoles : on est alors comme Louise Banks, c’est-à-dire qu’on est dans une longue attente, entre appréhension et curiosité. La représentation des aliens est par ailleurs assez intéressante : elle est assez différente de ce qu’on a pu voir jusqu’à présent et donc de ce qu’on pourrait imaginer.

Premier Contact : Photo Amy Adams, Jeremy Renner

L’extraterrestre est donc ici une représentation mêlant animalité (le réalisateur s’étant inspiré de baleines, de pieuvres, d’araignées et d’éléphants pour sa vision de la créature en question) et d’onirisme (concrètement, le spectateur voit la créature mais elle reste tout de même suggérée à sa façon). Villeneuve va alors au bout de ses idées, notamment en éclairant sur la notion même d’alien. L’alien, c’est étymologiquement l’étranger. La linguistique, et plus généralement le langage, voire même la communication, est un des sujets les plus importants de ce film, notamment en ce qui concerne sa dimension culturelle. Filmer ce langage à décrypter pour pouvoir mieux se l’imprégner et dépasser la simple question de traduction est pour moi un énorme défi, merveilleusement bien relevé. La place de l’aspect géopolitique dans le scénario traduit alors un manque de communication entre les humains, problème qui peut entraîner de graves conséquences. Que se passerait-il alors si les hommes pouvaient alors être en contact sans barrière linguistique, culturelle ou autre type d’obstacle ? La communication, c’est aussi ce lien éternel, malgré les tragédies de la vie, entre une mère et son enfant. La maternité est effectivement l’autre grand axe important de ce long-métrage, permettant au film de bénéficier d’une réflexion profonde sur notre existence. Le parallèle entre l’arrivée des extraterrestres (et tout ce que cela peut impliquer) et l’arrivée / la naissance d’un enfant est très fort que ce soit dans sa manière de traiter ses sujets mais également émotionnellement. Et finalement, au-delà de la communication, j’ai envie d’évoquer la connexion, notamment dans le temps. La science-fiction est habituellement le genre mettant en avant le futur. Premier Contact va plus loin dans sa réflexion sur le temps. Il ne parle pas que de futur, dans un sens, il privilégie même le présent. A travers un solide montage (qui aurait pu nous inquiéter et être en mode « grand n’importe quoi », mais cela n’est pas le cas) et une mise en scène très réussie (soignée et précise), cette narration fonctionnant par circularité (à l’image du prénom de la fille de Louise, Hannah, un palindrome ou encore le langage des aliens) prend encore plus de poids, d’enivrement même et surtout de sens.

Premier Contact : Photo Amy Adams

Cette narration en question, mêlant notamment flashbacks et flash-forwards, devient encore plus puissante, en resserrant petit à petit l’intrigue vers un aspect intime (tout en gardant une part d’universalité – à partir des thèmes évoqués juste avant). Le tout est absolument bouleversant (et ouiiii j’ai encore pleuré !), le film n’est alors pas uniquement réussi par les différentes pistes de réflexion qui s’emboîtent avec une grande cohérence, il l’est aussi par sa manière de parler tout simplement de la beauté de la vie (même à travers le deuil et plus généralement la peur de la mort), dans toutes ses significations possibles. La musique de l’islandais Johann Johansson est magnifique, parvient aussi à sublimer ou encore à suggérer la claustrophobie et l’inquiétude sans en faire des caisses non plus. Premier Contact est un film très captivant, qui provoque beaucoup d’émotions tout en proposant une réflexion profonde sans perdre ses spectateurs. L’interprétation d’Amy Adams, injustement oubliée aux Oscars cette année, apporte également beaucoup au film. Son personnage est déjà très bien écrit (on aurait pu tomber dans le cliché ou dans des lourdeurs, or on sera étonné par la sobriété du personnage) et Amy Adams l’incarne à merveille : j’ai même envie de dire qu’elle confirme bien tout le bien que je pense d’elle depuis des années, elle est une grande actrice. Les seconds rôles sont également bons. Certes, on pourra dire que Forest Whitaker fait du Forest Whitaker mais il est bien dans ce qu’on lui demande. Jeremy Renner m’a vraiment surprise dans ce rôle doux (je ne suis pas habituée à le voir dans ce registre). Il aurait pu passer pour un simple second rôle sans intérêt, ce n’est pas le cas. Pour conclure, Premier Contact est une excellente surprise, réussissant à susciter l’intérêt du spectateur sans tomber nécessairement dans le spectaculaire comme on en a tant l’habitude et profond sans paraître élitiste ou incompréhensible. Il a aussi le mérite de ne pas être trop long contrairement à beaucoup de films de science-fiction et de ne pas ennuyer même s’il n’est pourtant pas si rythmé que ça. Le long-métrage séduit justement par son côté intimiste, parfois mystique, sans non plus qu’on n’ait l’impression qu’il prenne de haut le spectateur. Finalement, il s’agit d’un fantastique film sur l’infiniment grand pour saisir l’infiniment petit.

Premier Contact : Photo Amy Adams

Sils Maria

réalisé par Olivier Assayas

avec Juliette Binoche, Kristen Stewart, Chloe Grace Moretz, Lars Eidinger…

titre original : Clouds of Sils Maria

Drame français, suisse, allemand. 2h. 2014.

sortie française : 20 août 2014

Movie Challenge 2017 : Un film avec un prénom dans le titre

Séance commune avec Lilylit 

silsmaria

À dix-huit ans, Maria Enders a connu le succès au théâtre en incarnant Sigrid, jeune fille ambitieuse et au charme trouble qui conduit au suicide une femme plus mûre, Helena. Vingt ans plus tard on lui propose de reprendre cette pièce, mais cette fois de l’autre côté du miroir, dans le rôle d’Helena…

Sils Maria : Photo Juliette Binoche, Kristen Stewart

Sils Maria me permet de découvrir enfin l’univers du cinéaste français Olivier Assayas. Ce film avait été présenté en compétition au festival de Cannes en 2014 (et était reparti les mains vies). Il avait aussi permis à Kristen Stewart (devenue depuis la nouvelle actrice chouchou d’Assayas, notamment avec la sortie de son dernier film, Personal Shopper, sorti en fin 2016) de décrocher le César de la meilleure actrice dans un second rôle (il s’agit de la première actrice américaine à remporter ce prix – bref, quelle belle reconversion après Twilight !). Sils Maria est un long-métrage divisé en trois parties distinctes. La première partie présente une actrice connue d’une quarantaine voire même cinquantaine d’années (la Maria du titre) qui doit rendre hommage au metteur en scène qui lui a donné le rôle de Sigrid (il s’agit du rôle qui l’a révélée et certainement aussi celui de sa vie), une jeune fille qui prend la place d’Helena, son aînée d’une vingtaine d’années (pour être précise, sa patronne), cette dernière finissant par se suicider. Un jeune réalisateur, Klaus, propose alors à Maria une nouvelle version de la pièce à part que Maria n’interprétera plus Sigrid à cause de son âge mais cette fois-ci Helena, celle qui est sur le déclin et qui finit par en disparaître. On apprend aussi que ce sera une jeune actrice américaine, star d’un film de mutants et habituée de la presse à scandales, qui interprétera la jeune Sigrid. Dans la seconde partie, après avoir tant hésité, avec l’aide de sa jeune assistante Valentine, Maria répète la pièce dans les montagnes (dans le village suisse Sils-Maria). Enfin, dans la troisième partie, Maria et Jo-Ann vont jouer dans la pièce (le projet se concrétise réellement) : la carrière de Maria (voire même sa vie en tant que femme) prend alors une nouvelle tournure. On remarque alors, rien que sur le papier (et ça prend merveilleusement vie à l’écran), à quel point le film est intelligemment bien construit et qu’il ne se contente pas de cette démonstration : il provoque à la fois de l’émotion et de véritables réflexions. J’ai parlé de découpages en parties mais en réalité on pourrait s’autoriser à parler d’actes, en écho avec la pièce évoquée. Sils Maria est alors un petit bijou qui fonctionne par de multiples interactions sans jamais avoir l’impression qu’il s’égare dans le traitement de son sujet. Il ne s’agit d’ailleurs pas que des interactions mais aussi d’intertextualités, de mises en abyme, voire même des échos, comme à la montagne (en rapport avec le lieu du récit). Le travail aurait pu être grossier avec ces différentes et même nombreuses mises en abyme notamment entre les différentes figures artistiques présentes (principalement théâtre et cinéma) ou même à travers ces grosses piques envoyées à Hollywood.

Sils Maria : Photo Kristen Stewart

On voit même des clins d’œil à Kristen Stewart herself, elle qui défendait dans les interviews avec une réelle conviction (enfin, elle donnait cette impression) le rôle de Bella dans la saga vampirique Twilight. Pourtant, le film fait preuve d’une réelle subtilité pour évoquer les fantômes du passé, la douleur et la fragilité d’une femme et actrice qui vieillit sans tomber non plus dans certains clichés. Il est également très réussi quand il brouille les pistes entre réalité et fiction, notamment la fin de la seconde partie avec la démonstration de Valentine pour contredire Maria (et la pousser dans ses retranchements) et lui montrer de nouvelles lectures d’interprétation dans une oeuvre. L’art symboliserait ici le figement du temps, le fait de rester éternel, dans un sens aussi jeune (l’opposition jeunesse / vieillesse étant évidemment présente tout le long du film pour faire ressortir d’autres thèmes plus enfouis), la vie n’étant pas capable d’offrir un tel privilège. Le scénario est donc très bien construit du début jusqu’à la fin mais sans donner l’impression d’être démonstratif. A l’image de ses ellipses et du traitement de ses thèmes, il est très fluide et ne semble jamais hautain alors qu’il aurait également pu tomber dans ce piège. La mise en scène est aussi maîtrisée, précise et à l’image des paysages montagneux et nuageux, assez aérienne. Le résultat est puissant, réussissant à mêler différentes émotions tout en gardant une certaine cohérence. Juliette Binoche est impeccable dans le rôle de Maria. Elle réussit bien à montrer le côté diva de cette star en public et en même temps de dévoiler sa fragilité et ses contradictions (pour ne pas dire ses secrets et tourments) dans une sphère privée. L’interprétation de Kristen Stewart est également très bonne et mérite d’être soulignée (surtout quand on est face à la grandiose Binoche !). Sur le papier, son personnage, Valentine, ne serait qu’une assistante, permettant surtout d’écouter les différentes plaintes de Maria. Valentine est aussi un personnage énigmatique, d’une certaine façon un fantôme, un reflet de la conscience et des propres doutes de Maria face à son passé de femme et d’actrice. Chloe Grace Moretz complète bien le casting en jouant sur plusieurs tableaux et prouve qu’elle est capable de livrer une performance remarquable lorsqu’elle est bien dirigée et en interprétant des rôles intéressants (parce que ces derniers temps, ses choix de carrière me déçoivent). Sils Maria est donc un magnifique film, abouti, curieux, délicat et lucide, dans lequel l’art et la vie se reflètent en permanence, créant un ensemble particulièrement troublant.

Sils Maria : Photo Chloë Grace Moretz

Nocturnal Animals

réalisé par Tom Ford

avec Amy Adams, Jake Gyllenhaal, Michael Shannon, Aaron Taylor-Johnson, Isla Fisher, Ellie Bamber, Armie Hammer, Karl Glusman, Laura Linney, Andrea Riseborough, Michael Sheen, Jena Malone…

Drame, thriller américain. 1h57. 2016.

sortie française : 4 janvier 2017

Movie Challenge 2017 : Un film sorti cette année

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Susan Morrow, une galeriste d’art de Los Angeles, s’ennuie dans l’opulence de son existence, délaissée par son riche mari Hutton. Alors que ce dernier s’absente, encore une fois, en voyage d’affaires, Susan reçoit un colis inattendu : un manuscrit signé de son ex-mari Edward Sheffield dont elle est sans nouvelles depuis des années. Une note l’accompagne, enjoignant la jeune femme à le lire puis à le contacter lors de son passage en ville. Seule dans sa maison vide, elle entame la lecture de l’oeuvre qui lui est dédicacée…

Nocturnal Animals : Photo Amy Adams

Sept ans après le formidable A Single Man (qui était déjà une adaptation de roman), le styliste Tom Ford adapte le roman d’Austin Wright, Tony and Susan, paru en 1993. Tony et Susan sont effectivement les personnages principaux de Nocturnal Animals. Enfin, oui et non. Ils sont bien les personnages du film de Ford qui a remporté le Lion d’argent – Grand prix du jury à la Mostra de Venise en 2016. Mais Tony est surtout le personnage du roman d’un des personnages du fillm (Edward) qui s’intitule donc aussi Nocturnal Animals. Le long-métrage de Tom Ford est donc une fiction dans la fiction : Edward envoie le manuscrit en question à son ex-femme, Susan, une artiste cynique qui subit les infidélités de son mari actuel. En découvrant le texte d’Edward, Susan se sent nostalgique et se rend compte à quel point elle n’a pas fait le bon choix en laissant son premier mari tomber de la pire des manières. Elle veut même le revoir suite à la lecture de ce roman. Tom Ford joue alors sur trois temporalités : le présent avec Susan qui lit le roman, le passé montrant comment Susan s’est mise en couple avec Edward puis comment elle la détruit et enfin il y a évidemment la temporalité même du roman. Sur le papier, cela peut paraître compliqué mais à l’écran on comprend a priori facilement et rapidement. Beaucoup de réalisateurs auraient pu rendre le long-métrage inaccessible, ce n’est pas le cas chez Tom Ford. J’avais beau connaître (et aimer) son travail sur A Single Man (on y pense d’ailleurs par moments en regardant ce deuxième long), je redoutais le manque de compréhension. Or, c’est étonnamment compréhensible au premier abord. Si on isole le roman, ce dernier est très simple par rapport à ce qu’on attend d’un polar traditionnel : une histoire de vengeance comme on a l’habitude de voir, au Texas (l’endroit typique pour avoir des embrouilles dans un roman policier), avec un flic et des méchants stéréotypés. Surtout, en avançant dans le film, on comprend aussi aisément les liens entre le roman et la vie vécue par l’ancien couple formé par Edward et Susan. La mise en scène et plus généralement l’esthétique du film sont très visuelles, pourtant étonnamment rien n’est jamais lourd. Et c’est par ces procédés que Tom Ford parvient à donner une sorte de subtilité à la complexité de son oeuvre.

Nocturnal Animals : Photo Jake Gyllenhaal

Son apparente facilité d’accès prouve déjà selon moi une des grandes qualités de Nocturnal Animals (on pouvait s’attendre à un film hautain, ce n’est pas le cas). On comprend a priori ce qu’on voit à l’écran dans les grandes lignes mais en même temps le spectateur est face à des interrogations ou plutôt à son sens de l’interprétation. Chaque oeuvre, que ce soit un film (l’oeuvre de Ford), un roman (celui d’Edward), une peinture ou une oeuvre étrange (le travail de Susan) dans une exposition artistique (je reviendrai sur la scène d’ouverture) mérite d’être décortiquée ou interprétée en fonction de sa propre expérience et de son propre ressenti. L’art est alors évidemment un des thèmes les plus importants de ce deuxième long-métrage de Tom Ford. L’art est quelque chose qui se vit littéralement : la scène où elle entend les battements de coeur de Tony est particulièrement frappante. Surtout, plus globalement, étant donné qu’on est face à une fiction dans la fiction, l’art peut aussi avoir pour mission de revivre certains événements ou en tout cas de la modifier, de la remodeler et d’imaginer la personne qu’on a envie d’être ou que l’Autre imagine que vous soyez. Cela vaut aussi bien pour l’auteur (Edward) que pour le lecteur concerné (Susan). Le film de Tom Ford se démarque aussi par son sens de l’esthétique, devenant ainsi lui-même une ode à l’art. Il parvient par cet esthétique à servir le scénario et les tourments des personnages. La première scène, qui a visiblement « choqué » ou perturbé certains spectateurs, présente des femmes obèses pratiquement nues et très à l’aise avec leur corps. On s’aperçoit alors juste après que ces femmes en question, également allongées sur des tables, font partie de l’exposition artistique de Susan. Possiblement une référence à des oeuvres artistiques appartenant au mouvement hyperréaliste, ce générique a le mérite de créer un malaise en mettant en avant littéralement l’opulence surtout par rapport à l’existence vide de Susan.

Nocturnal Animals : Photo Amy Adams

Un dernier thème phare de Nocturnal Animals est la vengeance. Il y a donc d’un côté la vengeance de Tony dans le roman qui est davantage plus concrète et terre-à-terre, et surtout plus compréhensible pour le spectateur qui compatira avec le personnage. De l’autre, sans révéler la fin, il y a bien la vengeance d’Edward qui fait finalement plus mal mais qui peut aussi partager le spectateur (la réaction du personnage étant plus lâche). Finalement, et c’est d’ailleurs là où le film devient encore plus complexe que prévu (même s’il l’est déjà tout court), c’est que nous ne sommes plus sûrs en avançant qu’Edward parle uniquement de lui et de son ressenti sur sa relation avec Susan à travers le personnage de Tony : on peut aussi penser que Tony est aussi en quelque sorte Susan. Les différents processus mis en place permettent de rendre ce film très troublant. Même le choix des acteurs n’est pas anodin. Jake Gyllenhaal interprète deux personnages (donc les fameux Edward et Tony) tandis qu’Isla Fisher interprète l’épouse de Tony : on comprend aisément qu’elle représente Susan (Amy Adams). Il faut aussi prendre en compte les plans où, de dos, on ne sait plus s’il s’agit de Laura, India ou Susan. Enfin, le dernier grand thème à dégager est certainement celui des apparences. Evidemment, c’est un thème qu’on peut vite percevoir à travers l’existence de Susan. Elles ont été à l’origine de la destruction du couple Susan-Edward ainsi que celle de la famille de Tony. On se pose même la question suivante : Ray était-il de base un monstre ou l’est-il devenu parce que les Hastings l’ont jugé ainsi à son apparence ? Nocturnal Animals est pour moi un véritable bijou, extrêmement envoûtant, brillant et bien pensé de A à Z. Pour couronner le tout, le film bénéficie d’une très belle distribution. Amy Adams est certes peu présente techniquement parlant et pourtant tout est fait pour qu’on pense sans cesse à elle tout le long. Jake Gyllenhaal (décidément, il choisit de mieux en mieux ses rôles) est également remarquable, surtout en tenant deux rôles. Michael Shannon, en flic certes volontairement stéréotypé mais attachant, est comme d’habitude formidable. Enfin, la bonne surprise de ce casting (même si encore une fois tout le casting est excellent) est certainement Aaron Taylor-Johnson, très justement récompensé par le Golden Globe du meilleur acteur dans un second rôle.

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La Déchirure

réalisé par Roland Joffé

avec Sam Waterston, Haing S. Ngor, John Malkovich, Julian Sands, Craig T. Nelson…

Drame, historique, guerre britannique, américain. 2h20. 1984.

titre original : The Killing Fields

sortie française : 13 février 1985

Movie Challenge 2016 : Un film de guerre

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Journaliste au » New York Times », Sidney Schanberg est un des rares reporters à rester au Cambodge après la prise de Phnom Penh par les Khmers rouges. L’intervention de son assistant Dith Pran lui sauve la vie. Pran arrêté, Schanberg regagne les Etats-Unis alors que la répression s’abat sur le Cambodge.

killingfields

La Déchirure, premier long-métrage du réalisateur franco-britannique Roland Joffé (Palme d’or pour son autre chef-d’oeuvre Mission) fait partie de ces films dont j’en entends toujours parler mais finalement je ne savais même pas de quoi ça parlait. Surtout, on s’aperçoit très vite qu’en France on en parle parfois mais pas tant que ça. C’est presque un parcours du combattant pour obtenir certaines informations concernant ce long-métrage. Le film avait pourtant remporté un certain succès à sa sortie. Il a même remporté plusieurs grandes récompenses : trois Oscars (dont celui du meilleur acteur dans un second rôle pour Haing S. Ngor qui avait aussi gagné le Golden Globe) ou le BAFTA du meilleur film. Egalement classé dans le top 100 des meilleurs films britanniques par le British Film Institute, il avait même été nommé dans la catégorie « meilleur film étranger » aux Césars ! C’est donc étonnant de voir ce film tomber dans l’oubli alors qu’il s’agit pour moi d’un chef-d’oeuvre (non, je n’ai pas peur des mots). La Déchirure est inspiré de la véritable histoire de Sydney Schanberg (décédé en juillet dernier), lauréat du Prix Pulitzer en 1976. Le film est par ailleurs une « adaptation » de l’article de Schanberg publié dans le New York Times, « The Death and Life of Dith Pran : A Story of Cambodia ». Schanberg a couvert avec Dith Pran (décédé en 2008 d’un cancer du pancréas) le conflit cambodgien. Le film retrace alors l’amitié entre les deux journalistes durant cette guerre et surtout le périple du fameux Dith Pran après avoir pu s’échapper du camp (notamment durant la seconde partie). Le titre original, The Killing Fields, fait alors référence au camp d’exécution sommaire de Choeung Ek où furent tués des milliers de Cambodgiens par les Khmers rouges durant le régime du Kampuchéa démocratique. La Déchirure est un film bouleversant sur les désastres de la guerre mais aussi une ode à l’amitié dans la plus grande difficulté dans un contexte absolument terrifiant. Au passage, je pense qu’il s’agit aussi d’une ode au bon journalisme, à toutes ces personnalités qui prennent des risques pour nous informer. Je pense qu’il faut aussi remettre ce film dans son contexte (ce qui rend le film encore plus déchirant, pour reprendre en partie le titre français) : il a été réalisé seulement quelques années après le récit relaté par Schanberg, les blessures de cette guerre n’étant pas encore été cicatrisées. Le film, jamais tire-larmes, se laisse alors volontiers suivre malgré le lourd contexte historique et la durée (assez longue).

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Surtout, Roland Joffé a réussit à retranscrire l’horreur et la violence de la guerre tout en gardant paradoxalement un aspect assez soft dans le bon sens du terme (je veux dire : son film n’est pas par exemple aussi violent visuellement qu’un Tu ne tueras point de Mel Gibson pour ne citer que cet exemple-là mais il n’est pas lisse non plus, loin de là). La fin, sur les retrouvailles entre Schanberg et Pran sur la chanson Imagine de John Lennon, est tout simplement très émouvante (j’avoue tout : oui, j’ai – encore – pleuré). Enfin les acteurs sont tout simplement excellents. Techniquement, La Déchirure est également très réussi. Pour la petite info, il a également reçu deux autres Oscars : meilleurs photographie et montage. Deux prix qui me semblent totalement justifiés vu la manière dont ils sont employés dans ce long-métrage. Plus généralement, la mise en scène est très bonne, soignée mais sans faire trop non plus (tout me semble très équilibré dans ce film). La musique de Mike Oldfield est également très belle et en même temps par moments angoissante. Elle retranscrit très bien l’ambiance générale du film, entre beauté absolue et enfer inimaginable. Enfin, parlons des interprétations qui sont également toute à la hauteur. Cela m’a fait plaisir de revoir Sam Waterston (dans ma tête, ça sera toujours le charmant bel homme aux cheveux gris et aux sourcils épais de la série New York, Police Judiciaire, j’ai bien conscience qu’il n’a pourtant pas fait que ça dans sa carrière), très justement nommé aux Oscars pour sa très belle performance. Son partenaire Haing S. Ngor, Oscarisé pour son interprétation (il est bon de le rappeler car visiblement on l’oublie souvent alors que son prix est amplement mérité – surtout qu’il est actuellement le seul acteur asiatique à avoir remporté un Oscar) est également fabuleux (et l’est d’autant plus quand on sait qu’il n’était pas un acteur professionnel). Il faut dire que le rôle devait vraiment parler à l’acteur (pour ceux qui l’auraient oublié ou ne le savaient pas, suite à une agression, il fut tué en 1996 à l’âge de 55 ans par un membre de gang de rue à Los Angeles) : comme son personnage, il était également journaliste. On sent réellement son implication et sa sincérité dans sa prestation. A l’image du film, il n’en fait jamais trop, il est même assez sobre et pourtant il rend justice à son personnage. Au passage, dans un rôle plus secondaire, John Malkovich est également remarquable (il s’agissait seulement de son deuxième long-métrage !).

dechirure

Bègue

réalisé par Benjamin Cleary

avec Matthew Needham, Chloe Pirrie, Eric Richard, Richard Mason…

titre original : Stutterer

Drame britannique, irlandais. 12 mn. 2015.

Disponible légalement et gratuitement sur le replay d’Arte jusqu’au 14 mars 2017

⇒ICI⇐

stutterer

Typographe solitaire, Greenwood est victime d’importants troubles d’élocutions. Quand Elie, avec qui il échange sur internet depuis plusieurs mois lui propose de le rencontrer, il se retrouve face à sa plus grande angoisse.

Bègue : Photo

Je vous propose une petite chronique improvisée pour un film qui en vaut la peine et que vous pouvez regarder gratuitement jusqu’en mars prochain sur le site d’Arte replay comme je l’explique sous le descriptif. Bref, c’est en quelque sorte mon petit cadeau de fin d’année.

J’en profite pour vous souhaitez une excellente année et vous remercie tous pour votre fidélité qui me touche et me booste chaque jour. Le 1er janvier, je vous remercierai encore et je vous proposerai le top et flop 10 de 2016. Et n’oubliez pas, le 2 janvier, la nouvelle liste du Movie Challenge sera publiée sur le blog ! Petite précision aussi pour le mois de janvier pour ceux qui auraient raté quelques infos : je me focaliserai sur les quatre dernières critiques du Movie Challenge 2016 (La Déchirure, Avanti, Hard Day et Kill your darlings) et tenterai d’écrire quelques chroniques de films sortis cette année (avant de commencer la nouvelle) : The Nice Guys et Les Animaux Fantastiques en priorité). Bref, j’ai pas mal de boulot en janvier !

Stutterer ou Bègue dans sa version française a remporté l’Oscar du meilleur court-métrage de fiction en 2016 (vous savez, cette fameuse catégorie dont on ne préoccupe pas réellement durant cette soirée). Comme beaucoup de gens voire même de cinéphiles, je ne prends pas toujours le temps de découvrir des courts-métrages, ce qui est un tort, je dois bien l’admettre (parce que le court-métrage n’est pas un sous-film). Le court-métrage est toujours un bon moyen pour un réalisateur de se lancer, de bâtir sa filmographie et surtout de se faire connaître. Je croise alors les doigts pour le jeune réalisateur irlandais Benjamin Cleary qui prouve ici qu’il possède un réel talent. J’espère qu’il continuera sa carrière et qu’il réalisera un de ces jours un long-métrage, je suis persuadée qu’il en est capable même s’il s’agit d’un exercice différent. Stutterer est donc un court-métrage de douze minutes suivant Greenwood, un jeune bègue (jusque-là, aucune surprise, puisque le titre nous l’indique) qui rencontre des difficultés au quotidien à cause de son handicap. Il discute en ligne depuis six mois avec une charmante jeune fille, cette dernière lui proposant alors de se voir physiquement pour de bon. En douze minutes, la question se pose : Greenwood va-t-il avoir le courage de se rendre à ce rendez-vous et de pouvoir sortir de sa solitude ? Ou au contraire, est-ce que son handicap va-t-il le bloquer et l’empêcher d’établir une belle relation possible ? En peu de temps, grâce à une mise en scène particulièrement efficace et de tout un lot d’arguments solides, Benjamin Cleary parvient à saisir toutes les difficultés vécues par un bègue au quotidien. Le réalisateur dit qu’il s’est d’ailleurs inspiré d’un ami bègue, lui racontant tout un lot d’anecdotes. Ainsi, cette manifestation est autant extérieure qu’intérieure. Extérieure parce qu’on est face à un jeune homme incapable de s’exprimer clairement dans la vie de tous les jours, même pour demander un simple renseignement concernant une de ses factures. Intérieure, parce que s’il ne peut pas s’exprimer en public, Greenwood entend dans son esprit sa voix, celle qu’il aimerait faire entendre aux autres s’il avait la possibilité de s’exprimer comme il le souhaiterait. Il ne s’agit pas uniquement de paroles qu’il aimerait prononcer. Ce désir de paroles se mélange aussi aux pensées du personnage principal. On retrouve alors un montage particulièrement astucieux entre la voix-off, les dialogues dans la réalité du personnage et les images. La photographie et le jeu de lumière sont également remarquables. Au-delà d’un formidable travail technique, le film parvient aussi à combiner en peu de temps tout une gamme d’émotions. On ressent la solitude de Greenwood, sa mélancolie, mais aussi ses quelques moments d’espoir. Le film aurait pu être déprimant. Tout en prenant en compte cette mélancolie, Stutterer est pourtant un court-métrage d’une réelle fraîche, avec quelques touches d’humour très efficaces. Enfin, je dois vraiment souligner les excellentes interprétations des deux acteurs principaux. Matthew Needham (je ne sais pas pourquoi mais il m’a fait penser à Ben Whishaw !), apparu dans la série Casualty ou dans Sherlock et surtout au théâtre, est formidable dans le rôle de ce garçon très attachant qui mériterait de sortir de sa coquille. J’espère vraiment revoir cet acteur dans des films et séries plus exposées, on sent qu’il a du talent ! Sa partenaire Chloe Pirrie, une jeune actrice écossaise vue dans Youth de Paolo Sorrentino ou encore dans la série Brief Enconters, fait preuve d’une grande fraîcheur (on peut comprendre que Greenwood puisse être sous son charme).

Bègue : Photo

Truman Capote

réalisé par Bennett Miller

avec Philip Seymour Hoffman, Catherine Keener, Clifton Collins Jr., Chris Cooper, Bruce Greenwood, Mark Pellegrino, Amy Ryan, Bob Balaban…

titre original : Capote

Drame, biopic américain. 1h50. 2005.

sortie française : 8 mars 2006

Movie Challenge 2016 : Un film que ma mère adore

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En novembre 1959, Truman Capote, auteur de Breakfast at Tiffany’s et personnalité très en vue, apprend dans le New York Times le meurtre de quatre membres d’une famille de fermiers du Kansas. Ce genre de fait divers n’est pas rare, mais celui-ci l’intrigue. En précurseur, il pense qu’une histoire vraie peut être aussi passionnante qu’une fiction si elle est bien racontée. Il voit là l’occasion de vérifier sa théorie et persuade le magazine The New Yorker de l’envoyer au Kansas. Il part avec une amie d’enfance, Harper Lee.
A son arrivée, son apparence et ses manières provoquent d’abord l’hostilité de ces gens modestes qui se considèrent encore comme une part du Vieil Ouest, mais il gagne rapidement leur confiance, et notamment celle d’Alvin Dewey, l’agent du Bureau d’Investigation qui dirige l’enquête…

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Truman Capote, que j’avais découvert au cinéma à sa sortie avec ma mère (il fallait bien que je cale ça quelque part pour justifier le Movie Challenge), est un film important à mes yeux. Je ne prétends pas avoir lu tous les ouvrages de Truman Capote (même si j’en ai lu pas mal) mais il s’agit d’un auteur qui m’a vraiment aidée à aimer la littérature (à une période où je n’étais pas amie avec cet art). De Sang-Froid : récit véridique d’un meurtre multiple et de ses conséquences (qui avait connu une adaptation en 1967 par Richard Brooks) fait d’ailleurs partie de mes romans préférés. Contrairement à ce que pourrait indiquer son titre, Truman Capote n’est pas réellement un biopic (comme on aime bien à Hollywood, presque devenu un genre de la facilité, tout le contraire de ce que propose Bennett Miller). Il ne reprend que la partie de la vie de l’auteur américain durant l’écriture de ce qui est considéré par ses fans et les littéraires comme son chef-d’oeuvre. Capote est un personnage assez complexe, pas nécessairement sympathique au premier abord. Il s’est habitué à vivre dans la mondanité (toujours accompagné d’un petit verre), à se donner en spectacle avec des phrases toujours bien tournées et avait un problème d’ego. Le fait divers autour du meurtre de quatre membres d’une famille l’intrigue évidemment intellectuellement, il sent aussi qu’il y a un potentiel littéraire derrière (et a par ailleurs contribué au mouvement du roman-vérité). Mais cette histoire contribue aussi à son ego dans le sens où il sait qu’il peut « révolutionner » à sa façon la littérature. Sa relation avec l’un des meurtriers, Perry Smith, est intéressante dans l’évolution et la perception de Truman Capote en tant que personnage (Perry Smith est aussi concerné même s’il s’agit d’un second rôle) : Capote se sert de sa relation avec Perry avant tout pour nourrir son roman, pour devenir le grand auteur qu’il a toujours voulu être et non par « amitié » comme il le prétend (même si l’attachement avec Perry est bien réel et le conduit aussi à sa dépression et à un alcoolisme encore plus poussé qu’auparavant). L’humanité que Capote prétend voir en Perry Smith est en réalité de la monstruosité. Perry Smith se sert probablement de Capote pour éviter la peine de mort et non réellement pour éviter une quelconque solitude (même si là encore il est possible aussi de son point de vue qu’il se soit attaché à l’écriain). La question qu’on peut aussi se poser est la suivante : Capote n’est-il pas aussi une forme de monstre à sa façon en exploitant en quelque sorte la réalité pour créer en quelque sorte son propre monstre textuel ?

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Bref, les personnages ne peuvent pas alors être limités à leurs défauts, à leurs manipulations ou leurs sentiments de faiblesse, il s’agit d’un tout, d’une réelle complexité pas toujours évidente à retranscrire (donnant aussi plusieurs ressentis sur les réactions et agissements des personnages). Truman Capote parvient alors à traiter plusieurs thèmes sans partir dans tous les sens (au contraire en restant cohérent dans les liens noués entre les différents thèmes abordés) : le processus d’écriture (la fiction est-elle toujours influencée par la réalité ?), le passé en tant que construction de l’identité (est-ce que notre passé peut-il excuser certains de ses actes ?), la rencontre entre deux êtres (à quel point peut-elle nous marquer ?) ou encore plus généralement une réflexion autour de la peine de mort. Truman Capote n’a donc rien du biopic lambda, il dépasse largement cette question du genre. Il s’agit alors d’un beau drame sur l’humain et l’artiste, sorte de dualité sans tomber dans la caricature de ce côté-là. On peut aussi y voir une réflexion intéressante sur la relation entre la fiction et la non-fiction (à l’image de De Sang-Froid). Le film est lent, pas très rythmé (je préfère prévenir) mais honnêtement je ne me suis pas ennuyée (et pourtant vous savez à quel point je suis pénible et exigeante sur ce point) car l’intrigue reste bien présente. Le scénario écrit par Dan Futterman (acteur qu’on a pu voir dans The Birdcage de Mike Nichols ou encore Un coeur invaincu / A Mighty Heart de Michael Winterbottom) est particulièrement bien écrit. Par sa mise en scène précise, froide mais paradoxalement envoûtante à la fois, Bennett Miller signe un film intense et captivant. La photographie et la lumière contribuent également à cette ambiance si particulière (on peut même dire malsaine) qui fait ressortir une grande violence chez l’homme. Philip Seymour Hoffman, qui nous manque terriblement, est formidable dans le rôle de Truman Capote,certainement le rôle de sa vie. Il n’imite pas seulement bien l’auteur (il n’y a qu’à voir des vidéos pour constater l’important travail d’appropriation d’identité), il parvient aussi à lui donner une véritable personnalité, à le rendre complexe et humain. Catherine Keener a un rôle plus secondaire mais je l’ai également trouvée très convaincante dans le rôle de la formidable auteure de Ne tuez pas l’oiseau moqueur (To Kill the Mockingbird), Harper Lee. Enfin, l’acteur américano-mexicain Clifton Collins Jr. (qui aurait mérité pour moi plus une nomination aux Oscars que Keener) est saisissant dans le rôle de Perry Smith et trouve l’un de ses meilleurs rôles de sa carrière.

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Tu ne tueras point

réalisé par Mel Gibson

avec Andrew Garfield, Vince Vaughn, Teresa Palmer, Sam Worthington, Hugo Weaving, Rachel Griffiths, Luke Bracey, Richard Roxburgh…

titre original : Hacksaw Ridge

Film de guerre, drame, biopic américain, australien. 2h11. 2016.

sortie française : 9 novembre 2016

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Quand la Seconde Guerre mondiale a éclaté, Desmond, un jeune américain, s’est retrouvé confronté à un dilemme : comme n’importe lequel de ses compatriotes, il voulait servir son pays, mais la violence était incompatible avec ses croyances et ses principes moraux. Il s’opposait ne serait-ce qu’à tenir une arme et refusait d’autant plus de tuer.

Il s’engagea tout de même dans l’infanterie comme médecin. Son refus d’infléchir ses convictions lui valut d’être rudement mené par ses camarades et sa hiérarchie, mais c’est armé de sa seule foi qu’il est entré dans l’enfer de la guerre pour en devenir l’un des plus grands héros. Lors de la bataille d’Okinawa sur l’imprenable falaise de Maeda, il a réussi à sauver des dizaines de vies seul sous le feu de l’ennemi, ramenant en sûreté, du champ de bataille, un à un les soldats blessés.

Tu ne tueras point : Photo Andrew Garfield

On ne va pas juger l’homme qui a pu défrayer la chronique par le passé (en espérant tout de même qu’il ait changé) mais uniquement l’artiste, extrêmement talentueux, que ce soit devant ou derrière la caméra. Dix ans après le très bon Apocalypto, Mel Gibson revient en force avec Tu ne tueras point, présenté récemment à la Mostra de Venise. Le film est tiré d’une formidable histoire vraie, celle de Desmond Doss, très fervent adventiste du septième jour, refusant de toucher une arme sur le front. Il fut le premier objecteur de conscience à avoir reçu la Médaille d’or après avoir sauvé 75 hommes seul lors de la bataille d’Okinawa. Un sacré exploit de la part de la « Brindille » de sauver autant de gens sans armes, en suivant ses convictions, surtout que les infirmiers étaient des cibles encore plus privilégiées. Le film rend hommage à cet homme de conviction qui est toujours resté modeste et n’a jamais souhaité se mettre en avant, même après tant de bravoure au combat. Pour la petite anecdote, Desmond Doss a refusé de voir son histoire transposée en film pendant des années, de peur que ça mette en l’air toutes ses valeurs. Il n’a accepté que cette proposition quelques mois avant sa mort en 2006 à l’âge de 87 ans. L’histoire en elle-même est formidable mais nous savons bien que parfois cela ne suffit pas à créer de bons films. Mais Mel Gibson et un des scénaristes de la série The Pacific Robert Schenkkan (également lauréat du Pulitzer pour sa pièce Kentucky Cycle et du Tony Award pour la pièce All The Way) ont su retranscrire ce récit pour en tirer quelque chose de brillant, que ce soit en terme d’émotion et de réflexion. Tu ne tueras point (en VO Hacksaw Ridge, qui représente dans le film la falaise où se déroule le combat) est pour moi déjà un grand film parvenant parfaitement à mêler histoire individuelle et histoire collective. La division du long-métrage en deux parties distinctes est assez pertinente de ce point de vue en question (même si au fond on pourra aussi compter une 3e partie : celle du combat contre l’administration). La première partie présente une certaine (fausse) candeur (même si on comprend d’emblée les moments de souffrance dans la vie de Desmond lui permettant de choisir de ne pas combattre avec une arme), la seconde est à la fois héroïque et insoutenable par la violence des images.

Tu ne tueras point : Photo Andrew Garfield, Teresa Palmer

La construction du scénario est intéressante pour plusieurs raisons. La première raison est celle de donner de la consistance au personnage de Desmond Doss. Il n’y a pas d’ambiguïté chez ce personnage dans le sens où il est jusqu’au bout courageux, ayant le mérite de suivre ses convictions même durant la barbarie la plus inimaginable. Cela aurait pu être superficiel de se concentrer sur l’extrême bonté de cet homme mais le scénario, en procédant par étapes (certains éléments, parfois anodins, serviront plus tard au récit), montre bien qu’on ne peut pas avoir une telle foi du genre au lendemain, qu’il y a de nombreux facteurs qui construisent l’identité d’un individu. La seconde raison est celle de montrer l’horreur inattendue de la guerre, créant une sorte de contraste avec la vision utopique (mais possible) de Desmond. Dès la première partie, notamment à travers le père du héros, un alcoolique violent traumatisé par la Première Guerre Mondiale, on connait clairement les dangers de la guerre et des risques que va prendre Desmond. Lui-même sait à quel point il prend des risques, il n’est pas non plus inconscient (même si certains pensent le contraire, d’où la partie où il doit confronter sa pensée avec celle de l’administration militaire). On a beau savoir à quel point la guerre est atroce, elle dépasse pourtant tout ce dont on pouvait imaginer. Les images sont vraiment horribles, il n’y a aucun mot asses fort pour décrire la barbarie qu’a su retranscrire Mel Gibson. Le réalisateur n’a jamais fait de concession en ce qui concerne la violence et il le prouve de nouveau. On aurait pu craindre le trash pour le trash ou encore le voyeurisme, mais ce n’est pas le cas. C’est juste une envie d’être le plus réaliste possible, de ne pas édulcorer les faits. Les séquences en question sont monumentales, entre cette violence insupportable et les actes de bravoure de Doss qui ne baissent jamais les bras. Je ne suis pas forcément friande de films de guerre. Lorsque je les apprécie, je suis évidemment souvent sonnée par la violence et les scènes spectaculaires mais c’est vraiment la première fois que je suis émue devant un film de ce genre. A partir de l’attaque à Hacksaw Ridge, croyez-moi, j’ai pleuré jusqu’à la fin (les larmes à la fin de la séance se transformant en fontaine).

Tu ne tueras point : Photo Hugo Weaving

Tu ne tueras point n’est pas qu’une réussite émotionnelle, mais aussi esthétique. Le résultat est juste époustouflant dans sa reconstitution de la guerre, notamment en ce qui concerne les décors, les costumes ou le soin accordé à la photographie par exemple. Certaines séquences sont d’une incroyable virtuosité, nous permettant d’être en immersion dans l’action. En fait, je n’ai pas eu la sensation d’avoir regardé un film mais de l’avoir vécu. J’ai également beaucoup aimé la bande-originale (qui aurait dû être composée par le regretté James Horner) signée par Rupert Gregson-Williams. Certains reprocheront quelques symboles christiques mais ils trouvent selon moi bien leur place dans le récit, ce choix m’a paru cohérent. Quant à la fin, avec les images d’archive, je reconnais que ça pourrait sembler de trop mais le film en lui-même est tellement bon qu’on ne s’attarde pas non plus sur ce point d’autant plus compréhensible si on est admiratif du véritable parcours de Desmond Doss (comment ne pas l’être ?). Dans le rôle principal, Andrew Garfield livre une sublime interprétation. Il a su trouver le ton juste pour interpréter ce personnage candide et attachant sans tomber dans la caricature. Le reste du casting (beaucoup d’australiens dans le lot, comme Gisbon) est également très bon : dans les seconds rôles, on remarquera en particulier Rachel Griffiths en mère amante et malmenée et Hugo Weaving méconnaissable en père alcoolique et violent (mais paradoxalement n’est pas juste une brute méchante, son personnage est également bien creusé de ce côté-là). Vince Vaughn, plutôt habitué aux comédies, s’en sort bien en sergent au langage fleuri (son personnage m’a fait penser au sergent du même type dans Full Metal Jacket de Stanley Kubrick). Cela faisait un moment qu’on n’avait plus réellement vu Sam Worthington ce qui est assez regrettable, le bonhomme en question s’en sort finalement bien tout comme Teresa Palmer qui a également le mérite de ne pas passer pour une potiche. Je ne sais pas du tout comment les choses vont se passer, si Hollywood (je parle précisément des Oscars – même s’il n’y a pas que ça dans la vie et heureusement) va enfin pardonner à Gibson et admettre à quel point le travail qu’il a fourni est merveilleux, signant pour son retour un grand film (n’ayons pas peur des mots).

Tu ne tueras point : Photo Andrew Garfield

Sing Street

réalisé par John Carney

avec Ferdia Walsh-Peelo, Lucy Boynton, Jack Reynor, Maria Doyle Kennedy, Aidan Gillen, Kelly Thornton, Mark McKenna, Conor Hamilton…

Comédie, film musical irlandais, britannique, américain. 1h46. 2016.

sortie française : 26 octobre 2016

singstreet

Dublin, années 80. La pop, le rock, le métal, la new wave passent en boucle sur les lecteurs K7, vibrent dans les écouteurs des walkmans et le rendez-vous hebdomadaire devant  « Top of the Pops » est incontournable.

Conor, un lycéen dont les parents sont au bord du divorce, est obligé à contrecœur de rejoindre les bancs de l’école publique dont les règles d’éducation diffèrent de celles de l’école privée qu’il avait l’habitude de fréquenter.

Il se retrouve au milieu d’élèves turbulents qui le malmènent et de professeurs exigeants qui lui font rapidement comprendre qu’en tant que petit nouveau, il va devoir filer doux. Afin de s’échapper de cet univers violent, il n’a qu’un objectif : impressionner la plus jolie fille du quartier, la mystérieuse Raphina. Il décide alors de monter un groupe et de se lancer dans la musique, univers dans lequel il ne connait rien ni personne, à part les vinyles de sa chambre d’adolescent. Afin de la conquérir,  il lui propose de jouer dans son futur clip.

Sing Street : Photo Ben Carolan, Conor Hamilton, Ferdia Walsh-Peelo, Karl Rice, Mark McKenna

L’ex-bassiste des Frames John Carney a réussi sa reconversion, celle de réalisateur. Son premier long-métrage Once (Oscar de la meilleure chanson) est une merveille filmée avec les moyens du bord (et je dois même vous dire qu’il fait partie de mes films de chevet), son second New York Melody m’a également enchantée. Sing Street est une vraie réussite qui semble avoir enchanté de nombreux festivals, notamment en repartant avec le Hitchcock d’or au festival britannique de Dinard. Sing Street est dans le film le nom de groupe fictif crée par le jeune Conor dans le but de pouvoir séduire la belle Raphina. C’est aussi une référence à Synge Street, là où sont scolarisés les personnages (et peut-être Carney ?). Sur l’affiche, vous verrez toute une série de groupes méga connus qui participent à la bande originale : les Clash, Motörhead, Duran Duran, The Jam ou encore The Cure (et on a aussi en bonus la participation d’Adam Levine, qui pourrait de nouveau être nommé aux Oscars après New York Melody). Tout le monde aime les bonnes BO (et celle-là, je l’aime déjà énormément !) mais parfois on a l’impression d’assister à la playlist idéale du réalisateur ou que c’est un moyen de rendre le film plus cool tout en camouflant les défauts. Heureusement, ce n’est pas le cas ici. Les chansons trouvent intelligemment leur place au sein de l’histoire. A chaque fois, elles sont liées à l’évolution (musicale ou émotionnelle) de Conor. Surtout, les chansons connues laissent petit à petit place à celles du fameux groupe fictif. Et c’est ça qui est génial dans ce film : on croit en ce groupe, on a envie de voir cette bande de petits jeunes réussir. Sing Street est donc un film entraînant, léger, qui livre un message positif : faites tout pour vivre vos rêves, vivez votre passion. Rien de bien nouveau mais ça passe tout de même plus que bien. Mais le long-métrage musical ne se limite pas à ce thème qui aurait pu rendre l’ensemble lisse et naïf. John Carney signe ici un film plus profond, intime et même un peu autobiographique que d’habitude. En arrière-fond, il évoque la situation économique et sociale de l’Irlande dans les années 1980 : les jeunes s’en allaient en Angleterre (c’est notamment le rêve de la jeune Raphina) et le divorce n’était pas toujours pas autorisé (l’Irlande a dû attendre 1996 pour pouvoir divorcer – il s’agit du dernier pays européen à avoir légaliser le divorce !).

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La musique est donc évidemment un moyen de s’évader (je pense notamment à quelques scènes fantasmées) et littéralement donne envie de s’évader. A travers ce thème de l’évasion, de l’immigration même pour réussir, on peut évidemment penser à l’histoire plus globale de l’Irlande qui a toujours été exposée au voyage pour pouvoir réussir. La dédicace finale « à tous les frères du monde entier » – même si on peut la prendre à un premier degré (avec la relation entre Conor et Brendan, forcément déterminante dans les choix des personnages) – est selon moi un clin d’oeil à cette part historique qui n’a jamais totalement quitté les Irlandais avec le temps. Sing Street est donc un vrai bon feel-good movie (et pour une fois on n’utilise pas ici ce terme comme on le fait souvent à tort et à travers) drôle, touchant et attachant à la fois. Il est bien écrit (mêlant avec habilité divertissement et profondeur) et très bien rythmé (et pas uniquement grâce à la musique, notamment co-composée par Carney himself). Même s’il n’a que trois films à son actif, j’ai toujours aimé l’univers de Carney qui renouvelle pour moi les films musicaux grâce à sa propre expérience de musicien et je dois en plus constater qu’il a fait des progrès en terme de mise en scène (même si ça ne parait pas non plus « ouf » mais ça me paraît plus soigné de ce côté-là). Côté interprétation, Sing Street est également à la hauteur. Le film est porté pour la plupart du temps par des comédiens non connus (qui sont dans la vie musiciens). Dans le rôle principal, Ferdia Walsh-Peelo est totalement crédible en ado de 15 ans rêveur et passionné. La jeune Lucy Boynton est certainement une des révélations du film (retenez bien son nom car elle semble déjà avoir un planning chargé !). Elle parvient bien à montrer cette apparente confiance en elle tout en dévoilant petit à petit son naturel et sa sensibilité (à noter que son look vestimentaire évolue au fil de ses émotions). On retrouve également quelques têtes connues, notamment Aidan Gillen et Maria Doyle Kennedy, qui incarnent les parents de Conor (au bord du divorce). Enfin, difficile de passer à côté de l’excellente performance de Jack Reynor (qui a remporté le Irish Film & Television Award – le second de sa carrière), qu’on a notamment pu voir récemment dans What Richard Did (de Lenny Abrahamson), Transformers : L’âge de l’extinction (de Michael Bay) ou encore Macbeth de Justin Kurzel. Il est à la fois drôle et émouvant en grand frère glandeur bienveillant qui donne des conseils, passé à côté de sa vocation et de ses rêves. Je suis sûre qu’on n’a pas fini d’entendre parler de lui !

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