A propos tinalakiller

Cinéphile qui doit encore mater plein de films et séries.

[Je lis, je regarde] Millenium : Les hommes qui n’aimaient pas les femmes

Cela fait un moment que j’ai envie de lancer cette nouvelle catégorie (même si j’en ai déjà d’autres à réellement mettre en place) : « Je lis, je regarde ». Il s’agit tout bêtement d’un exercice comparatif entre une oeuvre littéraire et son adaptation cinématographique. Cela dit, il y a évidemment le souhait d’aller d’élargir la catégorie mais je préfère pour l’instant commencer doucement mais sûrement. Enfin, façon de parler car je ne me limite pas aujourd’hui à une adaptation mais deux !

Je m’attaque aujourd’hui à Millenium : les hommes qui n’aimaient pas les femmes, roman de Stieg Larson adapté à deux reprises :

  • par  Niels Arden Oplev avec Noomi Rapace et Michael Nyqvist (2009)
  • par David Fincher avec Rooney Mara et Daniel Craig (2011).

 

Je connais assez mal la littérature scandinave et je ne lis pas tant que ça de polars / thrillers en général. J’ai pourtant pris un énorme plaisir à lire le roman de Stieg Larson. J’ai littéralement dévoré les 570 pages (et des poussières) en très peu de temps, même face à mon manque de temps et de sommeil. A travers une enquête sur la disparition mystérieuse d’une adolescente dans les années 60, Stieg Larson évoque de sujets peu glorieux sur la société suédoise, traumatisée par son passé avec les nazis, et toujours violente envers les femmes. Par ailleurs, chaque partie s’ouvre sur des statistiques effrayantes sur la violence que subissent les Suédoises. 

Une sorte de montage (tous deux bien repris dans les films) se met en place, par l’alternance entre l’histoire de Mikael Blomkvist, journaliste économique dans la merde jusqu’au cou (il a pris une grosse amende et doit même purger quelques mois en prison pour diffamation – son ennemi lui a alors tendu un terrible piège) et celle de Lisbeth Salander, sombre hackeuse souffrant officiellement de problèmes mentaux (et doit donc encore subir des tuteurs). La palpitante enquête est évidemment ce qui nous incite à tourner les pages de ce roman. Mais savoir que la future rencontre entre Blomkvist et Salander va avoir lieu au bout d’un moment est certainement aussi ce qui explique pourquoi la lecture est si addictive. Et évidemment, cette rencontre s’avère explosive : chacun va alors apprendre à s’apprivoiser et surtout leurs personnalités, pourtant si opposées, vont se compléter.

Millénium, le film : Photo Michael Nyqvist, Niels Arden Oplev, Noomi Rapace

Dans l’ensemble, ces deux versions sont plutôt fidèles au texte de Larson, même si, dans les détails (si on veut s’amuser à fouiner et titiller), le film de Fincher l’est étonnamment plus que celui de Niels Arden Oplev. Il faut dire que la version américaine a le mérite de proposer réellement une nouvelle perception du bouquin et non un remake du film suédois, comme cela peut hélas arriver dans le cinéma américain, qui aime bien s’emparer de succès européens. Pourtant, les choix de mise en scène et esthétiques prennent des chemins différents. Le long-métrage suédois, à la mise en scène assez classique, ne poussant pas non plus son esthétisme (le résultat n’est pas non plus décevant, mais il est plus « simple » et – à côté de la version américaine – semble plus « lumineux ») semble axer davantage le récit vers l’enquête autour de la disparition d’Harriet. Beaucoup ont taxé cette première version de « téléfilm ». Le mot est peut-être un peu fort mais certainement pas totalement choisi par hasard : il existe aussi la série (avec le même casting) Millenium comportant six épisodes. Le film de Fincher affiche clairement une mise en scène plus ambitieuse, une photographie soigneusement froide et des décors plus rectilignes. L’affiche et même le générique (un des meilleurs que j’ai vus) du film américain annonce cette couleur glaciale, tout comme elles offrent un autre point, moins présent dans la version suédoise : l’importance de la technologie.

Millenium : Les hommes qui n’aimaient pas les femmes : Photo Daniel Craig, Rooney Mara

Qui dit personnages forts dit choix de casting crucial. Commençons d’abord par Lisbeth Salander, interprétée par Noomi Rapace (Seven Sisters) et Rooney Mara (Song to Song). Il est difficile de départager les deux interprétations, même si j’admets avoir une petite préférence pour celle de Rapace (mais je pense aussi que je préfère globalement cette actrice). Chacune semble en fait prendre différentes facettes de la Lisbeth du roman : les deux interprétations, tout comme la manière d’aborder ce personnage, sont alors complémentaires. La Lisbeth de Mara m’a semblé plus fragile, plus déconnectée de la réalité et plus jeune (on nous dit dans le roman qu’elle ressemble littéralement à une gosse). La fin du film de Fincher, inexistante dans la version suédoise (cette fin est justement plus solaire, il n’y a qu’à voir le tout dernier plan, alors que le dernier plan dans le long-métrage de Fincher se déroule la nuit, avec un geste de désespoir), insiste encore plus sur cette fragilité chez ce personnage qui sait pourtant répliquer face à la violence inouïe des hommes. Le personnage proposé par Rapace semble plus violent, plus adulte même dans son approche physique et comportementale. C’est toujours difficile de décrire le ressenti que peut provoquer un personnage par son apparence, nous sommes clairement dans une phase de jugement. Mais je dirais que dans son look, la Lisbeth de Rapace semble moins dangereuse que celle de Mara. Pourtant, justement, concernant la dangerosité et la violence enfouie en elle, c’est pour moi bien Rapace qui remporte la mise.

Millénium, le film : Photo Niels Arden Oplev, Noomi Rapace

Mon avis est plus tranché concernant le personnage de Mikael Blomkvist. Je préfère largement Michael Nyqvist (décédé en juin 2017) qui correspond largement plus à la description qu’en a fait Stieg Larson dans son texte. Et je le préférais même avant de lire le bouquin, qui n’a fait que confirmer certains de mes doutes. Mikael Blomkvist est un excellent journaliste qui n’a rien d’une bombe mais qui est pourtant charismatique sur tous les points. J’ai alors un mal fou avec Daniel Craig dans le même rôle chez Fincher : je ne sais pas si c’est parce que j’ai une certaine image de l’acteur britannique en tête (est-il même trop connu pour interpréter le rôle ? est-ce que je l’associe trop à son James Bond ?) mais j’ai vraiment du mal à concevoir qu’il puisse jouer un journaliste économique brillant mais lambda. Les lunettes et les pulls moches ne le rendent pas pour moi plus « banal ». Surtout, je ne trouve pas qu’il dégage ce charisme (je ne dis pas qu’il n’en a pas dans d’autres films mais pas dans celui-là pour moi).

J’ai revu les deux films (que j’avais déjà visionnés au cours de leur année de sortie) après avoir enfin découvert récemment le roman de Stieg Larson. Je pensais avoir une préférence pour l’un en particulier, mais finalement, il est pour moi difficile de trancher étant donné que ces deux films sont complémentaires si l’on s’en tient à la question de l’adaptation. Cet exercice de comparaison entre deux oeuvres cinématographiques, toutes les deux tirées d’une même source littéraire, est particulièrement enrichissant. Il prouve bien que la fidélité reste relative, où chaque réalisateur et scénariste a sa propre vision d’une même histoire.

Millenium : Les hommes qui n’aimaient pas les femmes : Photo Rooney Mara

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Moi, Tonya

réalisé par Craig Gillepsie

avec Margot Robbie, Sebastian Stan, Allison Janney, Cailin Carver, Bobby Cannavale, Mckenna Grace…

titre original : I, Tonya

Comédie dramatique, biopic américain. 2h. 2017.

sortie française : 21 février 2018

En 1994, le milieu sportif est bouleversé en apprenant que Nancy Kerrigan, jeune patineuse artistique promise à un brillant avenir, est sauvagement attaquée. Plus choquant encore, la championne Tonya Harding et ses proches sont soupçonnés d’avoir planifié et mis à exécution l’agression…

Moi, Tonya : Photo Margot Robbie

Nous connaissons quasiment tous l’affaire Harding-Kerrigan qui avait fait le tour du monde : six semaines avant les Jeux olympiques d’hiver de 1994 (et plus précisément la veille des championnats américains permettant la qualification pour ces fameux JO), Nancy Kerrigan est agressée et blessée au genou avec une barre de fer. L’enquête révèle alors l’implication de l’entourage de Tonya Harding, sa grande rivale. Moi, Tonya revient alors sur cette affaire ou plutôt : comment la jeune femme en est arrivée à une telle chute ? Est-elle vraiment responsable des faits reprochés ? Craig Gillepsie (réalisateur du génial Une fiancée pas comme les autres ou en VO Lars and the Real Girl – chers fans de Ryan Gosling, jetez-vous sur ce film) livre un portrait saisissant de cette femme vue à l’époque comme la grande méchante de l’histoire : il est certain qu’il y a un parti pris, celui de réhabiliter l’ancienne sportive. Battue par sa mère qui voulait absolument en faire une bête de patinage, également régulièrement tabassée par son abruti de mari, rejetée par le milieu du patinage artistique parce qu’elle ne vient pas d’un milieu assez chic, Tonya Harding en a bavé déjà bien avant l’éclatement même de l’affaire. Le réalisateur livre un anti-biopic, en s’amusant notamment à jouer entre les différentes pistes, c’est-à-dire en mêlant des éléments réels à d’autres qui seraient plus de l’ordre du mensonge. Qu’est-ce qui est alors vrai dans ce biopic qui, par définition, a pour but de retracer un événement réel ? L’exercice est alors plutôt bien exécuté à l’écran. La mise en scène souvent virtuose (notamment sur les scènes de patinage) ainsi que son montage effréné sont remarquables. Beaucoup de critiques ont comparé ce film aux Affranchis de Martin Scorsese et cela peut se comprendre même si Gillepsie n’atteint clairement pas la maestria du réalisateur Italo-américain. Cela dit, si je devais établir une comparaison qui me semble davantage plus cohérente, je la ferais alors avec l’univers des frères Coen notamment pour son humour « absurde » et coriace (même si utiliser la maltraitance en guise d’humour me gêne) et en situant le récit chez les Rednecks. Le ton surprend (surtout face à une histoire banalement tragique) mais est finalement cohérent avec la personnalité même de Tonya Harding.

Moi, Tonya : Photo Allison Janney

Moi, Tonya part d’un projet intéressant (les beaux portraits de femme au cinéma restent rares) mais qui finit rapidement par ne pas être aussi pertinent que prévu. Les différents thèmes abordés retiennent l’attention, en particulier en ce qui concerne la figure féminine bafouée dans les médias : c’est effectivement Tonya qui s’en est encore pris plein la gueule et non ceux qui ont réellement organisé cette agression. Qu’elle ait fait le coup ou non, peu importe le degré d’implication, ne change finalement pas grand-chose, elle n’était pas la seule responsable. Cela dit, même si le discours autour des inégalités de chance de réussite suscite l’intérêt, je n’ai pas pu m’empêcher de trouver ces thèmes survolés, tout comme le fait de ne jamais réellement aborder sa confrontation avec Nancy Kerrigan. Oui, le film préfère se concentrer sur un point de vue et c’est tout à son honneur. En revanche, ignorer la rivale (enfin presque, hein) qui incarne l’antithèse même de Tonya Harding me semble absurde. On ne s’est pas seulement insurgés parce que la bande à Harding a tabassé une concurrente : on s’est insurgés à l’époque parce qu’on s’était attaqué à la fille chérie du patinage, issue d’un bon milieu et qui le montrait bien en apparence. De plus, la seconde partie du film a tendance à pêcher justement parce que le réalisateur ne sait justement plus comment traiter ses thèmes et continue à s’acharner sur un humour qui finit par perdre son grinçant. En fait, en dehors de nous présenter Harding comme une grande victime qui fait tout pour rester debout jusqu’au bout, on a l’impression que Gillepsie ne sait plus quoi dire alors que les thèmes mis en place et mal exploités prouvent pourtant qu’il y avait de quoi rendre le propos bien plus consistant. En revanche, côté interprétations, Moi, Tonya ne comporte aucune fausse note. Margot Robbie livre une surprenante interprétation, confirmant bel et bien qu’elle est l’une des meilleures actrices de sa génération. Elle n’a pas volé sa nomination aux Oscars dans le rôle de Tonya Harding. Je n’aurais même pas protesté en cas de victoire (même si je suis très contente pour Frances McDormand pour son 3 Billboards). Sa partenaire Allison Janney (qui, elle, en a remporté un pour ce film en mars dernier), est également impeccable (et méconnaissable). Cela fait plaisir de voir cette actrice sous-estimée et sans cesse collée aux seconds rôles atteindre une certaine reconnaissance par la profession. Enfin, Sebastien Stan (le Bucky de Captain America) complète avec conviction ce trio de tête. Ayant le mérite de présenter un sport peu mis en scène au cinéma, Moi, Tonya est alors un anti-biopic intéressant notamment formellement mais oubliable parce qu’il n’exploite pas suffisamment ses différents thèmes mis en place, qui aurait pu rendre cette oeuvre bien plus puissante.

Moi, Tonya : Photo

[MC2018] I Don’t Feel At Home in This World Anymore

réalisé par Macon Blair

avec Melanie Lynskey, Elijah Wood, Jane Levy…

Film policier, comédie dramatique américain. 1h33. 2017.

sortie française (Netflix) : 24 février 207

Ruth Rimke est une infirmière dépressive et peu sûre d’elle. Suite à un cambriolage dans sa maison, face à l’inactivité de la police, elle se lance dans une enquête. Elle se fait aider par son voisin Tony afin de retrouver les cambrioleurs.

Macon Blair est l’acteur fétiche du jeune réalisateur ultra prometteur Jeremy Saulnier : Muder Party, Blue Ruin (un film important à mes yeux) et Green Room (une oeuvre remarquable avec le regretté Anton Yelchin). L’acteur américain, surtout vu dans des productions indépendantes (notamment avec le récent Florida Project où il interprétait, le temps d’une scène, le client d’une prostituée), passe pour la première fois derrière la caméra. I Don’t Feel At Home in This World Anymore (ouais, le titre est à rallonge et n’aidera certainement aux anglophobes à se réconcilier avec la langue de Shakespeare) a alors remporté le Grand Prix du Jury au festival de Sundance en 2017. Hélas, il connaît lui aussi une sortie directe sur Netflix, le sort désormais habituel de nombreux petits films. Connaître le cinéma de Saulnier peut être intéressant pour appréhender cette oeuvre de Macon Blair. Cela se ressent que Blair a puisé son inspiration chez le cinéaste qui l’a fait connaître (et accessoirement son meilleur ami depuis sa plus tendre enfance), que ce soit dans l’environnement dépeint, dans la facilité de changer de registre au sein du récit ou encore dans l’exposition même de personnages fragiles. Mais il ne cherche jamais à copier son pote tout comme il ne cherche pas non plus à copier d’autres grands noms. En effet, beaucoup n’ont pas hésite à comparer le film à l’univers des Coen, Ritchie ou Tarantino. Je ne sais pas si Blair a pensé à ces références en question mais je n’ai pas trouvé que son film ressemblait tant que ça aux oeuvres de ces grands noms (ou alors de loin et superficiellement). Si son film n’entrera pas au Panthéon des grands films (et n’a pas cette prétention), Macon Blair signe en revanche une oeuvre à la mise en scène autant efficace que personnelle, qui mérite le coup d’oeil. Sur le papier, rien de bien révolutionnaire dans cette histoire : une rencontre explosive entre deux losers (et évidemment l’union fait la force) dans un trou paumé et violent américain. On part alors d’une situation relativement banale (un simple cambriolage) qui prend de plus en plus d’énormes proportions.

Violence et humour noir combinés ensemble font également partie des ingrédients d’une recette classique mais qui fonctionnent pourtant indéniablement bien. A travers des changements de ton surprenants, le récit porte une progression détonante : la perte de contrôle de la situation amène un grain de folie, le film oscillant alors sans cesse entre le drame social et la comédie déjantée, en passant par le thriller. Macon Blair offre alors un regard sombre sur l’Amérique d’aujourd’hui (je vous promets de ne pas caler l’expression pénible « l’Amérique de Trump »), incapable de protéger ses citoyens, les conduisant à devoir faire justice eux-mêmes. Cela dit, et c’est peut-être aussi ce qui explique le charme et l’intérêt même de ce film, les personnages sont réellement intéressants : malgré un environnement violent, les poussant dans un engrenage brutal, les personnages sont inoffensifs. Ils auraient pu devenir des « méchants », or ils savent rester eux-mêmes et préserver leurs valeurs. Le film, plutôt bien rythmé, est alors un revenge movie-buddy movie, paradoxalement optimiste de ce point de vue-là. Enfin, le duo formé par Melanie Lynskey et Elijah Wood (j’ai toujours apprécié ces deux acteurs discrets et certainement sous-estimés) marche également du tonnerre, les personnages qu’ils incarnent étant très attachants et jamais surécrits comme cela peut arriver dans des films qui se veulent « excessifs ». Le regard posé sur ces personnages courageux est tendre : on ne se moque jamais de leur maladresse. Surtout, même si les personnages ne basculent pas du côté obscur, ils trouvent dans cette mission dangereuse un sens à leur existence morne. Si l’environnement n’est pas favorable, chacun peut prendre son destin en main. I Don’t Feel At Home in This World Anymore n’est pas forcément un film révolutionnaire et nouveau par rapport à son emballage formel, il ne restera pas non plus dans les annales (il lui manque certainement un je-ne-sais-quoi pour arriver à ce niveau) mais il a le mérite d’être une comédie noire plaisante et bien foutue et au contenu solide. Il s’agit d’un premier film réussi et on espère voir Macon Blair endosser de nouveau la casquette de réalisateur (même si je l’aime bien aussi devant). Et au passage, il s’agit selon moi d’un des meilleurs films par Netflix (et c’est regrettable qu’on ne mentionne pratiquement jamais alors qu’on nous bassine actuellement avec Okja et Annihilation qui seraient les meilleures oeuvres de la plateforme alors qu’il y a cette pépite en question).

The Disaster Artist

réalisé par James Franco

avec James Franco, Dave Franco, Seth Rogen, Alison Brie, Ari Graynor, Jacki Weaver, Josh Hutcherson, Zac Efron, Bryan Cranston, Sharon Stone, Melanie Griffith, Christopher Mintz-Plass, Judd Apatow, Megan Mullaly….

Comédie dramatique, biopic américain. 1h40. 2017.

sortie française : 7 mars 2018

En 2003, Tommy Wiseau, artiste passionné mais totalement étranger au milieu du cinéma, entreprend de réaliser un film. Sans savoir vraiment comment s’y prendre, il se lance … et signe THE ROOM, le plus grand nanar de tous les temps. Comme quoi, il n’y a pas qu’une seule méthode pour devenir une légende !

The Disaster Artist : Photo James Franco

The Room de et avec Tommy Wiseau (et même produit par Wiseau !) est devenu malgré lui un film culte grâce à sa légendaire médiocrité. Oui, j’ai regardé le film par pure curiosité il y a quelques années : il est certain que je m’en souviens bien pour de mauvaises raisons. Deux choses (contradictoires) me gênent dans ce phénomène The Room qui semble avoir particulièrement explosé cette année (avec la sortie du film de Franco). Soit on expose Wiseau comme une bête de foire durant des séances spéciales soit certains diront très sérieusement que Wiseau est justement un génie. Même le comportement de Wiseau est parfois problématique dans le sens où il a tenté de justifier son film catastrophique quelques années plus tard  en « expliquant » qu’il s’agissait soi-disant d’une comédie noire. Si je comprends qu’on parle encore de The Room, qu’on en rigole même, il ne faut juste pas oublier que c’est un avant tout un drame pitoyable vaguement inspiré des pièces de Tennesse Williams ! Greg Sestero, un des acteurs principaux de The Room (et accessoirement un des meilleures potes actuels de Wiseau), a co-écrit avec Tom Bissell l’ouvrage The Disaster Artist : Ma vie avec The Room, le film le plus génialement nul de l’histoire du cinéma, adapté donc par James Franco. Vu le phénomène autour de The Room, j’avais peur que Franco se moque lui aussi ouvertement de Tommy Wiseau. Franco est toujours respectueux avec cet homme dont on ne saura finalement jamais rien. On sent qu’il est même admiratif de son parcours et de sa personnalité hors normes. Franco se met dans la peau de Wiseau pour tourner The Room : non seulement il l’incarne (son imitation est plus que crédible tout en laissant émaner une certaine humanité), mais il a aussi réalisé et produit le film. De plus, Wiseau a calé dans l’aventure son meilleur ami Greg Sestero, Franco a alors mis ses amis et les amis de ses amis : son frère Dave Franco incarne avec conviction le meilleur ami (j’avais peur que ça soit bizarre de voir deux frères interpréter deux amis mais ça passe), sa belle-soeur Alison Brie (son personnage n’est hélas pas suffisamment exploité alors que sa rupture avec Sestero est clairement liée avec le tournage de The Room) ou encore ses amis (Judd Apatow, Seth Rogen…). The Disaster Artist a le mérite d’être un film fait avec le coeur, qui suit toujours sa propre logique et surtout, comme je le disais avant, bienveillant avec le personnage de Wiseau, alors qu’on aurait tendance à vouloir rire de lui.

The Disaster Artist : Photo James Franco

Cela dit, si l’ensemble reste pour moi plus que satisfaisant voire même plaisant, la bienveillance qu’a James Franco est finalement parfois problématique pour ne pas dire frustrante. A force d’éprouver de l’admiration pour Wiseau, Franco passe parfois à côté de certains des thèmes mis en place dans le scénario. Par exemple, l’axe concernant la relation entre Greg Sestero et sa copine est bâclé : elle montrait à l’origine comment l’amitié et les relations au travail entre Sestero et Wiseau ont plombé la vie privée du premier. Là on passe vite fait sur la rupture (et apparemment, le bouquin d’origine insiste davantage sur ce point pour appuyer la toxicité de ce tournage. Il est également dommage de ne pas avoir insisté davantage sur Wiseau qui ressemblerait presque à un personnage fictif vu sa bizarrerie et les mystères autour de sa vie (on serait presque ici dans l’anti-biopic sur le papier). Enfin, à force de se concentrer sur cette histoire d’amitié, le film passe aussi à côté de la carrière bousillée de Greg Sestero (enfin, même si dès le début, il ne faisait pas non plus preuve d’un grand talent) par cette amitié et ce tournage chaotique. Je pense aussi que The Disaster Artist est plutôt adressé aux spectateurs qui ont déjà vu The Room. Je ne dis pas qu’on ne peut pas apprécier le film de Franco sans l’avoir vu, et on le comprend heureusement sans l’avoir vu, surtout que Franco expose bien à la fin quelques images avec les véritables Wiseau et Sestero. Il reconstitue même, comme le montre sa dernière scène, qu’il a su reconstituer les scènes cultes de The Room pratiquement avec exactitude (la comparaison est visible avec les deux scènes côte à côté sur la même image se déroulant en même temps). Mais on sent tout de même que Franco exclut par moments ceux qui n’auraient pas vu The Room. En fait, The Disaster Artist est finalement un sympathique et inoffensif, romançant un peu trop la célébrité de Wiseau autour de The Room (en réalité, elle n’a pas été immédiate) qui expose une jolie success story à l’envers et une histoire d’amitié née autour de la lose. Mais il a du mal à aller plus loin, à être plus pertinent alors qu’il en avait les possibilités. Il s’agit donc d’un film intéressant mais qui ne restera pas dans les annales malgré un énorme potentiel pas suffisamment exploité.

The Disaster Artist : Photo

[MC2018] Les Figures de l’ombre

réalisé par Theodore Melfi

avec Taraji P. Henson, Octavia Spencer, Janelle Monáe, Kevin Costner, Kirsten Dunst, Jim Parsons, Mahershala Ali, Glen Powell…

titre original : Hidden Figures

Biopic, drame américain. 2h07. 2016.

sortie française : 8 mars 2017

Un film basé sur des faits réels

Le destin extraordinaire des trois scientifiques afro-américaines qui ont permis aux États-Unis de prendre la tête de la conquête spatiale, grâce à la mise en orbite de l’astronaute John Glenn. Maintenues dans l’ombre de leurs collègues masculins et dans celle d’un pays en proie à de profondes inégalités, leur histoire longtemps restée méconnue est enfin portée à l’écran.

Les Figures de l'ombre : Photo Janelle Monáe, Octavia Spencer, Taraji P. Henson

Les biopics font partie des genres favoris des Oscars, ils finissent en tout cas souvent parmi les nommés. Ce fut le cas pour Les Figures de l’ombre, nommé à trois reprises aux Oscars (dans les catégories « meilleur film », « meilleure actrice dans un second rôle » et « meilleur scénario adapté »). Mais beaucoup de biopics ne sont pas particulièrement intéressants, se contentant de raconter des histoires qu’on peut tous connaître façon papi Wiki. Les Figures de l’ombre semble être calibré pour les Oscars au premier abord.  Mais étonnamment, le résultat est plutôt plaisant et bien foutu. Sa mise en scène n’est pas forcément révolutionnaire ni très personnelle mais elle est tout de même plutôt efficace. Le film est également soigné esthétiquement dans le sens où la reconstitution de l’époque est totalement crédible sans être too much. Surtout, il gagne en force par les discours qu’il défend avec efficacité et sincérité. En effet, le long-métrage raconte a priori simplement l’histoire incroyable de trois scientifiques afro-américaines, Katherine Johnson, Dorothy Vaughn et Mary Jackson, qui ont réussi à apporter à transformer le sort de la science (via la NASA) tout comme le sort des femmes et celui des personnes issus de la communauté afro-américaine : dans un monde et une époque qui les mettait de côté, ces femmes étaient des outsiders battantes et admirables. Katherine Johnson (interprétée par une impeccable Taraji P. Henson), une prodige en mathématiques dès sa plus tendre enfance, a fortement contribué au succès du premier vol orbital autour de la planète de l’astronaute John Glenn. Mary Jackson (incarnée par la pétillante Janelle Monáe) était diplômée en mathématique et physique avant d’intégrer la NASA. Mais elle ne pouvait pas prétendre à un diplôme d’ingénieur. Elle a alors dû se battre pour suivre un cursus plus poussé, ce qui était interdit à l’époque ségrégationniste. A la fin de ses études, Mary Jackson est devenue la première ingénieure noire de la Nasa. Quant à Dorothy Vaughan (Octavia Spencer a l’air de jouer toujours le même type de personnages et pourtant on ne s’en lasse pas), elle a rapidement compris que les calculateurs humains seraient rapidement dépassés par les ordinateurs : elle a donc appris le langage de programmation FORTRAN. Elle est donc devenue la première manager noire de l’histoire de l’agence. Bref, le film reprend, de manière romancée, ces informations que vous retrouverez facilement à droite et à gauche.

Les Figures de l'ombre : Photo Janelle Monáe

Cela aurait pu être très plat, en se contentant de livrer aux spectateurs des informations ou de rappeler quelques pages de l’Histoire pour ceux qui les connaissaient déjà. Or, la force des Figures de l’ombre d’avoir su intégrer trois discours à défendre tout en livrant un scénario cohérent et clair pour le grand public : ainsi, la cause afro-américaine, le féminisme et la course à la grandeur nationale par la conquête spatiale sont au coeur de ce film. Ainsi, ces trois thèmes s’emboîtent logiquement bien : cela permet alors au long-métrage d’être encore plus universel qu’il ne l’est déjà. Surtout, on peut aussi établir un autre parallèle avec cette guerre contre les Soviétiques : il faut être plus fort et intelligent que nos adversaires pour atteindre nos objectifs. Le film ne se limite alors pas à son arrière-fond engagé pour le féminisme et pour la lutte pour les droits civiques. Les Figures de l’ombre parle plus globalement de l’héroïsme à tous les niveaux. Rattacher cet héroïsme  avec la conquête spatiale est une idée pertinente : battre à ce moment-là les Russes était essentiel. Et voir ces femmes contribuer à la réussite américaine alors qu’elles sont rejetées par une Amérique raciste et misogyne a quelque chose de fort : au-delà de la dénonciation d’une époque pas si lointaine que cela, le film appuie encore plus l’hypocrisie et la violence des Etats-Unis face à ces sujets douloureux. Si ce biopic fonctionne malgré son évident académisme, c’est certainement parce que le ton est plutôt plaisant. Oui, la fin est plutôt touchante puisque chaque personnage parvient à son but, mais le film en lui-même n’est jamais larmoyant. Même si les enjeux sont dramatiques, le ton est plutôt léger et des notes d’humour sont souvent présentes sans qu’elles plombent le propos du long-métrage. Les personnages, aussi bien nos trois héroïnes que les personnages secondaires, sont également tous attachants (je pense ici au personnage de Mahershala Ali) ou intéressants (les racistes ne sont pas caricaturaux en mode « coucou nous sommes des méchants »). De plus, à l’heure où nous continuons à nous interroger sur le féminisme, sa définition ou encore son rôle à jouer, cela fait en tout cas du bien de voir des héroïnes ordinaires, entrées dans l’histoire pour leur intelligence et les combats qu’elles mènent. Les Figures de l’ombre est donc une oeuvre touchante et attachante et importante bien rythmée parvenant à délivrer avec efficacité un message fort.

Les Figures de l'ombre : Photo Janelle Monáe, Octavia Spencer, Taraji P. Henson

Hostiles

réalisé par Scott Cooper

avec Christian Bale, Rosamund Pike, Wes Studi, Adam Beach, Ben Foster, Rory Cochrane, Peter Mullan, Jesse Plemons, Paul Anderson, Timothée Chalamet, Stephen Lang, Q’Orianka Kilcher…

Western, drame américain. 2h13. 2017.

sortie française : 14 mars 2018

En 1892, le capitaine de cavalerie Joseph Blocker, ancien héros de guerre devenu gardien de prison, est contraint d’escorter Yellow Hawk, chef de guerre Cheyenne mourant, sur ses anciennes terres tribales. Peu après avoir pris la route, ils rencontrent Rosalee Quaid. Seule rescapée du massacre de sa famille par les Comanches, la jeune femme traumatisée se joint à eux dans leur périple.
Façonnés par la souffrance, la violence et la mort, ils ont en eux d’infinies réserves de colère et de méfiance envers autrui. Sur le périlleux chemin qui va les conduire du Nouveau-Mexique jusqu’au Montana, les anciens ennemis vont devoir faire preuve de solidarité pour survivre à l’environnement et aux tribus comanches qu’ils rencontrent.

Hostiles est un excellent film – pour l’instant le meilleur que j’ai vu au cinéma en 2018 (et de loin) – et bien plus encore. Je le considère déjà comme un chef-d’oeuvre et sachez que je désigne rarement un film tel quel dès sa sortie en salles. Si j’ai souvent des coups de coeur et émotion depuis que je vais régulièrement au cinéma, Hostiles est en réalité un des seuls films de ces dernières années qui m’a autant bouleversée. Sur le papier, l’histoire est pourtant assez classique voire même prévisible dans un sens : l’armée américaine a été en guerre avec différentes tribus indiennes depuis plus d’une centaine d’années. Sauf que le changement a bien lieu en 1892, les guerres indiennes étant désormais terminées. Et évidemment, alors qu’ils ont toujours été ennemis, les personnages issus des deux camps vont finalement se réconcilier. Le traitement choisi par Scott Cooper (Les Brasier de la Colère, Crazy Heart) n’est pourtant jamais mièvre ni manichéen. Tout est absolument nuancé dans ce film et surtout où les contradictions permettent de faire naître une émotion discrète mais omniprésente tout le long du film (jusqu’à sa dernière scène, qui m’a fait exploser en larmes) : le beau naît dans la noirceur voire même la mort omniprésente dans le coeur des vivants. Hostiles met en scène l’histoire d’une Amérique violente mais aussi mélancolique face à la fin d’un monde qui n’a épargné personne mais qui peut renaître, comme le genre auquel ce film appartient, le western. La citation de l’auteur D. H. Lawrence située au tout début du long en dit long sur l’Amérique (et elle est encore vraie à l’heure actuelle) : « L’âme américaine est dure, solitaire, stoïque : c’est une tueuse. Elle n’a pas encore été délayée ». La violence des hommes n’est jamais excusée, mais elle est inévitable selon le contexte. Mais s’il y a violence, le contraire peut aussi exister. Finalement, le voyage du Nouveau-Mexique au Montana traduit le chemin d’un voyage intérieur nécessaire pour aller de l’avant, pour pardonner et pour chercher la rédemption. Mais comme le rappelle la citation de Lawrence, la solitude (une conséquence de la violence) est aussi ce qui condamne les personnages qui vivent pourtant une expérience collective, elle nuance considérablement le propos et surtout le sort des personnages. Ainsi, les personnages sont décimés au fur et à mesure du film : presque une image à elle-seule de ce qu’était l’Amérique à cette époque, paradoxalement un pays en pleine construction.

Hostiles : Photo Christian Bale, Wes Studi

Ces personnages terriblement humains, jamais jugés, prenant conscience de ce qu’ils sont, de leurs souffrances, de ce qu’ils ont pu faire uniquement par haine et de leurs liens avec les autres, nous foudroient en plein coeur. L’émotion naît aussi à partir de cette violence qui nous répugne. Surtout l’esthétique même du film, soulignant un retour à la nature dans tous les sens du terme, contribue aussi à notre sensibilité. La brutalité est omniprésente notamment la décimation même du groupe tout le long du film, elle-même évolue : la violence et la souffrance seront toujours là, on use désormais de la violence pour d’autres raisons, notamment pour protéger ou tout simplement pour se défendre. Paradoxalement, les images, sublimés par une fantastique photographie, sont pourtant de plus en plus apaisantes et surtout solaires. Les plans sont soignés depuis le début mais ils semblent encore plus marquants et posés à un certain stade du film, allant dans le même sens que les personnages, eux-mêmes en quête d’une quiétude. Hostiles démarre alors avec une séquence d’attaque traumatisante et se termine sur une scène douce et déchirante. Tout ce cheminement autant émotionnel qu’intellectuel doit aussi beaucoup à la qualité des dialogues, sachant percuter comme il le faut tout en restant sobre, et surtout par ses silences entre les personnages et les regards qu’ils s’échangent, voire même leurs comportements gestuels (comment ne pas s’émouvoir devant cette simple poignée de mains ?). Christian Bale est souvent connu pour ses rôles à transformation corporelle. Ici, sans avoir fait de régime particulier (en tout cas pas affiché), il se contente d’un habit de militaire, qu’il finira petit à petit par retirer, marquant le retour à son humanité profonde. L’acteur gallois ne cherche pas à se déguiser ou à être excessif (ce n’est pas une remarque négative vu que j’adore cet acteur). Il est sobre, ce qui est rare chez lui ou dans les personnages qu’il compose. Et il livre pourtant l’une des belles interprétations de sa carrière, confirmant qu’il est définitivement un grand acteur. Rosamund Pike est également épatante, son personnage étant également très bien écrit (ils le sont tous mais je tenais tout de même à souligner l’exploit vu que les personnages féminins dans le cinéma américain grand public ne bénéficient pas toujours de cette qualité). Wes Studi complète également merveilleusement bien ce trio de têtes. Porté par la partition époustouflante de Max Richter, Hostiles est un bouleversant western humaniste, mêlant autant l’histoire collective que l’histoire intime, le spectaculaire avec l’intériorité profonde, la mort et la souffrance avec la reconstruction et l’apaisement. Grandiose.

Hostiles : Photo Rosamund Pike, Tanaya Beatty

Ghostland

réalisé par Pascal Laugier

avec Crystal Reed, Emilia Jones, Taylor Hickson, Anastasia Phillips, Mylène Farmer, Rob Archer, Kevin Power…

Film d’épouvante-horreur français, canadien. 1h31. 2018.

sortie française : 14 mars 2018

interdit aux moins de 16 ans

Suite au décès de sa tante, Pauline et ses deux filles héritent d’une maison. Mais dès la première nuit, des meurtriers pénètrent dans la demeure et Pauline doit se battre pour sauver ses filles. Un drame qui va traumatiser toute la famille mais surtout affecter différemment chacune des jeunes filles dont les personnalités vont diverger davantage à la suite de cette nuit cauchemardesque.
Tandis que Beth devient une auteur renommée spécialisée dans la littérature horrifique, Vera s’enlise dans une paranoïa destructrice. Seize ans plus tard, la famille est à nouveau réunie dans la maison que Vera et Pauline n’ont jamais quittée. Des évènements étranges vont alors commencer à se produire…

Ghostland : Photo Crystal Reed, Mylène Farmer

Attention : SPOILERS tout le long de mon billet

Le cinéma d’horreur, pourtant riche, regorge pourtant un peu trop souvent des films moyens voire même médiocres. Qu’on s’attarde sur Ghostland, le dernier long-métrage de Pascal Laugier (Martyrs) n’a alors rien d’étonnant et pas uniquement parce qu’on trouve notre Mylène nationale au casting (je suis certaine que ça peut expliquer son bon score au box-office français). Je ne pourrais pas dire ce je-ne-sais-quoi qui manquerait à Ghostland pour qu’il atteigne le statut de l’excellence. Mais il s’agit indéniablement d’une réussite, qui mérite ses trois récompenses au festival de Gérardmer (Grand Prix, Prix du Jury et Prix du Jury SyFy). Pascal Laugier aurait pu aisément se péter la gueule, c’est même ce que je me suis dit à plusieurs reprises pendant le film : comme par hasard, les deux méchants du film, qui ont une fascination étrange pour les poupées (et jamais expliquée), peuvent attaquer leurs victimes, la famille Keller, dans une maison décorée avec que des poupées. On peut se méfier des films qui utilisent certains procédés pour justifier certains événements dans le scénario. Toujours peur qu’ils cachent des lacunes de mise en scène ou de scénario. Ce n’est pas du tout le cas : au contraire, le film fonctionne grâce à eux. La double lecture est certainement le point fort de cette oeuvre plus exigeante qu’on pourrait le croire. Ainsi, une partie du film nous expose Beth tirée d’affaire après son terrible traumatisme vécu à l’adolescence avec sa soeur Vera et sa mère. Adulte, elle est enfin l’écrivaine de romans d’horreur reconnue qu’elle a toujours rêvé d’être, lui permettant également d’exorciser son passé par l’écriture. Puis, sous forme de « twist » (le fameux mot magique), le film nous rappelle alors la triste réalité : Beth n’est pas encore une adulte.  Le spectateur assisterait alors toujours à son drame. Pendant son calvaire, elle se plonge dans son futur fantasmé, notamment en discutant plus tard avec son auteur préféré Lovecraft. Rêver de sa vie à ce point pendant un tel drame en parallèle paraît un peu gros voire même peu crédible, il faut l’admettre. Mais il n’existe pas que cette lecture premier degré. Deuxième possibilité, qui rend Ghostland encore plus remarquable : se dire que le récit mélange le présent et ce futur possible, qui collerait alors lui-même avec le binôme fiction/réalité. En effet, Beth dit qu’elle aime écrire, ce qui peut sous-entendre que ses futurs écrits s’inspireront de son vécu, tout comme on peut admettre qu’elle a bel et bien réalisé ce fantasme présent dans sa projection la « protégeant » psychologiquement de ce qu’elle était en train de vivre dans la maison.

Ghostland : Photo Emilia Jones

Autre possibilité à envisager : un mélange même entre le roman qu’elle a pu éventuellement écrire (et globalement la fiction) et la réalité. Si on peut aussi tout à fait admettre que Beth ne sera jamais écrivaine (et qui n’est pas à écarter), la citation fictive qu’elle aurait écrit sur Lovecraft (auteur phare du roman d’horreur, souvent vaguement associé aux questions autour de la folie et de la réalité), s’affichant au tout début du film, semble pourtant nous aiguiller sur la piste de la possibilité de cette réalisation. Par ailleurs, le film devait à l’origine s’intituler Incident in a Ghost Land… comme le titre de l’ouvrage de Beth dans son rêve/futur possible (?). Ces différents procédés s’entremêlant entre des frontières volontairement floues, pourraient aussi expliquer pourquoi certains éléments pourraient paraître grossiers au premier abord. Par exemple, les méchants sont ultra caricaturaux : une grosse bête de 2 mètres de haut qui ressemble plus à un ogre qu’à un humain et un travesti surnommé à un moment par l’une des deux gamines « la sorcière ». Dans un sens, ils sont déguisés comme ils font avec leurs victimes en les transformant en poupées humaines. Mais cette exagération de leur caractérisation peut aussi être reliée à la part fictive de l’histoire dans l’histoire : Ghostland peut aussi être vu comme un conte dans sa définition la plus extrême. Le conte fait peur, il est violent (le film est par ailleurs plus violent qu’effrayant) et aborde des thèmes très adultes dissimulés dans un univers qui a l’air « enfantin » (à l’origine, la maison de poupées peut être associée à l’enfance). Le viol est évidemment au coeur de cette oeuvre. Pourtant, et on peut remercier l’intelligence de Laugier sur ce point, il ne nous montre jamais rien. Même mieux, rien ne nous le dit explicitement. Pourtant, par touches, par son talent de mise en scène tout simplement, il parvient à parler de la pire des horreurs. Le travail de mise en scène est également habile avec l’utilisation des poupées tout le long du film. La poupée joue alors plusieurs rôles : elle provoque évidemment la peur et le malaise, tout comme elle est parfois étonnamment « drôle » dans une scène surchargée en tension, elle symbolise le viol et plus généralement la maltraitance envers les filles : la figure de la poupée est alors autant effrayante que protectrice. Bien interprété avec un casting majoritairement féminin (et même Mylène Farmer s’en sort plus que bien !), possédant une mise en scène habile et un scénario malin, Ghostland est un film qui saisit toutes les possibilités de l’horreur, aussi bien dans sa forme avec des jumpscares, certes parfois prévisibles mais tout de même efficaces par moments, que dans son fond, plus intime et encore plus dérangeante.

Ghostland : Photo

Tomb Raider (2018)

réalisé par Roar Uthang

avec Alicia Vikander, Dominic West, Walton Goggins, Daniel Wu, Kristen Scott Thomas, Derek Jacobi…

Film d’aventure, action américain. 1h58. 2018.

sortie française : 14 mars 2018

Lara Croft, 21 ans, n’a ni projet, ni ambition : fille d’un explorateur excentrique porté disparu depuis sept ans, cette jeune femme rebelle et indépendante refuse de reprendre l’empire de son père. Convaincue qu’il n’est pas mort, elle met le cap sur la destination où son père a été vu pour la dernière fois : la tombe légendaire d’une île mythique au large du Japon. Mais le voyage se révèle des plus périlleux et il lui faudra affronter d’innombrables ennemis et repousser ses propres limites pour devenir « Tomb Raider »…

Tomb Raider : Photo Alicia Vikander

Je ne connais pas grand-chose à Tomb Raider en dehors de quelques archétypes physiques sur le personnage de Lara Croft même si certains auraient fini par disparaître au fil du temps, d’après ce que j’ai compris. Je n’ai jamais joué aux jeux vidéos de la franchise ni vu les deux films avec Angelina Jolie (curieuse de voir s’il s’agit effectivement de navets comme j’ai pu l’entendre depuis des années). Je partais donc sans réels préjugés, juste que je savais qu’il s’agissait probablement d’un gros divertissement sans prise de tête, adapté du reboot version jeux vidéos (2013). Effectivement, Tomb Raider, réalisé par le Norvégien Roar Uthang (Cold Prey, The Wave), se laisse regarder, on ne peut pas dire que je me suis ennuyée, même si je ne dirais pas non plus que je me suis éclatée. Alicia Vikander est également plutôt crédible dans le rôle principal. Son investissement physique crève les yeux et les acteurs et actrices qui font actuellement leurs cascades sont assez rares. Cela dit, sans parler de déception vu que je n’en attendais rien, Tomb Raider est bien pour moi un beau ratage. Le point de départ est pourtant intéressant : montrer une héroïne jamais érotisée (même si le débat autour des seins d’Angelina Jolie me dérange sur certains points). Ses efforts physiques sont sans cesse mis en avant, avant même que Lara Croft devienne une aventurière. Dans un sens, elle est déjà une aventurière à Londres : héritière d’une immense fortune, cette passionnée de boxe refuse pourtant d’être la fille de papa de service et préfère galérer financièrement en faisant des livraisons à vélo (activité qui montrera déjà ses prouesses sportives). Sur le papier, ce point de départ était intéressant pour plusieurs raisons : montrer que l’aventure ne se limite pas à une expérience exotique hors de ses terres. Mais hélas, nous sommes dans une grande production très lisse qui ne cherche évidemment pas à creuser tout ça. Le film ne démarre pas trop mal mais une fois Lara partant en Asie à la recherche du papounet (un taré qu’on a envie d’étrangler), on comprend qu’on a affaire à un véritable navet. Certes, le film tente d’être crédible en nous présentant d’emblée une Lara habituée à une forte activité sportive. Je veux bien admettre que ce n’est qu’un film, en plus adapté d’un jeu vidéo, mais justement tout est fait pour rendre l’univers et le personnage les plus crédibles possibles. Alors, voir Lara devenir une sorte de ninja extrême, bravant un peu trop aisément les obstacles, du jour au lendemain me laisse forcément perplexe.

Tomb Raider : Photo Alicia Vikander, Daniel Wu

De plus, si Lara est valorisée physiquement, en revanche elle n’est pas si intelligente que ça, en tout cas, cette qualité-là ne saute pas vraiment aux yeux. Elle résout juste vite fait une ou deux petites énigmes et c’est à peu près tout. Sinon elle a des réactions manquant cruellement de logique. Je comprends bien que d’un point de vue narratif, pour bien respecter un éternel même schéma, il vaut mieux tuer le méchant (incarné par Walton Goggins, qui se contente de faire une expression : on l’a connu plus inspiré) à la toute fin dans un beau combat. Mais on ne comprend pas par exemple pourquoi Lara cède à aider le méchant dans sa quête alors qu’elle avait la possibilité de le buter. Cette scène où elle fait également un improbable rouler-bouler sur une échelle (qui permet aux personnages de continuer à avancer malgré une énorme crevasse) pour contrer le méchant m’a tuée par sa stupidité : Lara pouvait se contenter de balancer le vilain de l’échelle et repartir de son côté pour sortir du lieu (une sorte de tombeau géant ultra piégé). Mais non, elle le fait revenir sur une partie stable (et pas celle qui lui permet de repartir : donc oui, elle doit dans tous les cas retraverser la crevasse sans mourir) et surtout… jette l’échelle. Je l’ai également trouvée assez infantilisée par tous ces personnages masculins. Le discours « féministe » pourra encore attendre. On se pose aussi d’autres questions sur la crédibilité du scénario. Par exemple, on ne comprend pas pourquoi Lu Ren, le poivrot qui amène notre héroïne avec son bateau sur l’île, devient lui-même une sorte de Kick-Ass alors que le type n’a pas l’air plus sportif que ça, ni n’est particulièrement courageux : il change de comportement radicalement, du jour au lendemain ! On se demande également pourquoi toujours ce même personnage veut absolument se battre pour sauver Lara (en entraînant avec lui les pauvres esclaves de l’île) alors qu’ils ne se connaissent pas (et surtout c’est Lara qui l’a amené dans cette énorme galère) ! Ne parlons même pas du pseudo twist final, qu’on peut deviner à des kilomètres (sans spoiler, à force de se demander ce que fout tel personnage dans ce film, on capte finalement le comment du pourquoi)… et qui annonce une suite ! Un peu risqué de se lancer déjà dans de nouvelles aventures sans savoir si ce Tomb Raider 2018 séduit réellement le public…  Mon jugement semblera très sévère alors qu’en réalité, le film joue certainement son job : celui de divertir. Cela dit, dommage de voir toujours ces mêmes productions sans originalité, ni saveur, ni âme, ne prenant pas le soin de soigner correctement son scénario ni sa mise en scène…

Tomb Raider : Photo Alicia Vikander

[+interview] La Fille aux deux visages

réalisé par Romain Serir

avec Timothy Cordukes, Estelle Halimi, Andréa-Laure Finot…

Drame, épouvante-horreur français. 1h15. 2016.

sortie française : 4 avril 2018

Clarisse rencontre Marc, un jeune chirurgien, avec qui elle passe la nuit dans son hôtel particulier. Au matin, la jeune femme se rend compte qu’elle a été dupée : après l’avoir enfermée dans une chambre de la maison, Marc va l’obliger à endosser le rôle de sa défunte épouse, jusqu’à lui donner son visage. Peu à peu, Clarisse va devenir Hélène… Mais peut-on effacer son identité pour celle d’une autre ?

La Fille aux deux visages a parcouru un long chemin avant d’atterrir dans les salles début avril prochain (hélas, de manière confidentielle, mais c’est tellement mieux que rien du tout). Passé par la plateforme participative Ulule pour se faire co-financer, le long-métrage a été projeté dans une dizaine de festivals ces deux dernières années. Comme l’indique son titre, il s’agit d’un hommage évident aux Yeux sans visage de Franju (l’utilisation du noir et blanc confirme cette grosse référence en question). Mais d’autres forts clins d’oeil au cinéma ou même à la littérature sont également au coeur de cette oeuvre : De Palma, Polanski, Frankenstein, Satoishi Kon pour ne citer qu’eux… Le choix d’assumer ouvertement de telles références est toujours très risqué car le film peut très vite tomber dans le catalogue du fan service : il y a également toujours la crainte de voir un réalisateur surexposer ses goûts. Le réalisateur Romain Serir, qui signe ici son premier long-métrage, est un passionné de cinéma et cela se ressent dans cette oeuvre peut-être imparfaite mais indéniablement généreuse et surtout bien foutue. Certes, la frontière avec les risques exposés n’est pas parfois pas loin mais  je crois que Serir évite globalement ce que je pouvais redouter principalement pour deux raisons : la modestie et la sincérité. Il sait très bien qu’il n’est pas Franju ou quoi que ce soit, il ne le prétend pas l’être. Il fait finalement son truc à sa sauce, sans prétention, en suivant toujours ses propres idées. Ambitieux, le film l’est sans cesse et pas uniquement parce qu’il se nourrit de ces références plutôt judicieusement. Le noir et blanc, rappelant ici autant le film de Franju que l’expressionnisme allemand, renforce alors la peur permanente tout comme il apporte un certain onirisme (on ne sait plus totalement si nous sommes toujours dans la réalité ou non). Le changement de format est également intéressant pour plusieurs raisons. En effet, le film débute et se termine sur du 1.85 (on en retrouve aussi dans certains flashbacks). Puis, c’est le format 1.33 qui prend le dessus, insistant encore plus ce sentiment d’enfermement (déjà que le film est pratiquement un huis-clos). Ce changement de format est alors cohérent avec la modification de la personnalité féminine, parfois également hachée par un split-screen et par l’alternance du temps. Associée à la notion du « double », l’aliénation de la femme est certainement un des thèmes centraux de ce film, plutôt bien traitée par une mise en scène précise et des choix esthétiques qui ne servent pas uniquement à faire joli comme on aurait pu le craindre. Les thèmes ne sont évidemment pas nouveaux, mais la variante personnelle proposée par le jeune réalisateur n’en reste pas moins intéressante. La fille aux deux visages est alors un film sans cesse sous tension captivant et rythmé : il faut dire que le film ne dépasse pas les 75 mn. Romain Serir a d’abord signé des courts-métrages et des publicités, l’habitude de manier et de maîtriser un format court se ressent. Dans un sens, c’est plutôt une bonne chose car le film va droit au but. Cela dit, cela peut aussi créer une petite frustration dans le sens où certains personnages (plutôt bien interprétés) auraient pu être plus approfondis. Mais dans l’ensemble, La fille aux deux visages s’en tire plus que bien sur tous les points. On attend désormais Romain Serir sur son second long-métrage, en espérant qu’il fasse plus de bruit.

Interview – Romain Serir

Je remercie très sincèrement Marteau Films qui m’a fait découvrir ce premier long-métrage prometteur et qui m’a permis de décrocher cette première interview sur ce blog. Et ça fait du bien d’avoir cette opportunité, vous ne l’imaginez même pas. Surtout en interrogeant un réalisateur dont on a apprécié le travail. Ce réalisateur s’appelle Romain Serir. Il signe ici un son premier long-métrage. Mais il n’a pas chômé avant cette Fille aux deux visages. Il a commencé comme monteur et réalisateurs de pub. Puis, il a également signé quatre courts-métrages : One Man Show, Ellvis, Lupin 2.0. et La Traversée. Enfin, il est également le créateur de Ciné Fuzz.

Tout d’abord, un grand bravo pour votre film, une belle réussite. J’ai été frappée par le challenge technique et esthétique. Est-ce le défi esthétique qui vous a poussé à réaliser ce film en particulier ou est-ce que l’idée esthétique est arrivée après l’écriture même du film ? 

Alors tout d’abord, merci. L’esthétique du film a un peu été imaginé en même temps que l’écriture. Le défi c’était de trouver une façon crédible de raconter une histoire avec un petit budget, donc très vite durant l’écriture je ne pouvais pas m’empêcher de chercher des angles et un point de vue esthétique assez « visible » pour justement faire que mon histoire tienne sur ces deux jambes. Le noir et blanc permettait aussi de renvoyer le film à mes références, un cinéma français un peu à l’ancienne. Et puis ça permettait de rester un peu ambiguë par rapport aux scènes plus « violentes » qui n’avaient vraiment pas la même impression une fois passée de la couleur au noir et blanc.

Le double et la figure féminine victime de violences des hommes sont deux thèmes liés. Cela vous a paru évident d’établir cette connexion et d’évoquer ces thèmes ?

En fait le double est un thème que je visite beaucoup mais pas forcément que à travers une figure féminine. Ici c’est le cas effectivement, et l’idée du double marque peut-être plus dans ce cas précis. Et c’est vrai qu’il y a beaucoup de films qui mettent en avant des personnages féminins en proie à une sorte de monstre humain comme dans mon film. Le double sert autant dans ce cas à marquer une fracture identitaire qu’à montrer la tentative de contrôle absolu du personnage masculin principal. D’abord il veut la changer physiquement puis mentalement. Il y a en gros celle qu’il voudrait qu’elle soit, et celle qu’elle est réellement. Et c’est quelque chose qu’on peut retrouver dans certaine relation amoureuse toxique je pense, que ça soit pour un homme ou pour une femme.

Votre travail est très ambitieux, surtout pour un premier long-métrage. Et j’imagine que c’est naturel pour un cinéaste – et un artiste en général – de s’inspirer de ce qu’on a vu, de ce qu’on admire, pour nourrir son propre travail. Comment avez-vous fait pour vous inspirer de grandes figures du cinéma et même littéraires tout en proposant votre propre univers ? Est-ce effrayant de puiser dans ces grandes références ?

Je savais qu’en partant dans un synopsis comme celui-ci, j’allais me confronter un peu à mes artistes de référence. Mais je pense, surtout pour un premier long, que c’était en quelque sorte vital pour m’en affranchir. Je me voyais mal chercher à contourner mes inspirations, au contraire même je voulais que mon film s’inscrive dans leurs sillages. Il y avait aussi un jeu amusant et effrayant à faire avec cela. Notamment quand on reprend une scène comme celle de l’opération qui rend hommage à celle du film de Franju, Les Yeux sans visages. Je ne pouvais pas refaire la même scène donc je m’imposais de trouver un autre angle qui du coup m’était plus donné par l’histoire de mon film propre.

Votre film mélange les genres : l’horreur, le thriller, le film noir… Il y a en ce moment toute une interrogation sur le cinéma français de genre, un peu moins mis dans l’ombre qu’auparavant. Pensez-vous qu’il y a un véritablement changement de ce côté-là, que ce soit côté visibilité du public ? Du côté des professionnels ?  

Peut-être. Il y a clairement une envie de la part des scénaristes, réalisateurs et producteurs de faire du cinéma de genre en France. Plus qu’avant c’est certain. Grave est un bon point de départ qu’on me cite souvent quand je propose un projet depuis quelques temps. Donc il y a quelque chose qui bouge. Je pense par contre que ça peut vite retomber. Il suffit d’un échec, d’une polémique, pour que cela redevienne très difficile. Je crois qu’en France ça marche vraiment par vague. Et puis le cinéma de genre français est surtout vu dans sa globalité à l’étranger. On a pas encore trouvé le moyen de produire des films fantastiques ou d’horreur avec de très gros moyens et pourtant c’est le genre qui en a le plus besoin.

Quels sont vos prochains projets ? D’après ce que j’ai compris, vous allez continuer à vous attaquer à du cinéma de genre. 

Oui je crois sans aucun doute que le cinéma de genre est le type de cinéma que j’ai envie d’explorer pendant encore un long moment. Il y a de quoi faire et beaucoup d’histoires à raconter, surtout en France. Là je suis surtout en train d’écrire différents projets encore au stade de pré-production, mais plus du tout dans la même économie au niveau budget. Donc hélas, ça prend beaucoup plus de temps.

[MC2018] Le Bonhomme de Neige

réalisé par Tomas Alfredson

avec Michael Fassbender, Rebecca Ferguson, Charlotte Gainsbourg, Chloë Sevigny, J.K. Simmons, Val Kilmer, David Dencik, James d’Arcy, Toby Jones, Jakob Oftebro…

titre original : The Snowman

Thriller, policier américain, britannique, suédois. 2h. 2017.

sortie française : 29 novembre 2017

interdit aux moins de 12 ans

Un film qui a eu de mauvaises critiques

Lorsque le détective d’une section d’élite enquête sur la disparition d’une victime lors des premières neiges de l’hiver, il craint qu’un serial killer recherché n’ait encore frappé. Avec l’aide d’une brillante recrue, il va tenter d’établir un lien entre des dizaines de cas non élucidés et la brutalité de ce dernier crime afin de mettre un terme à ce fléau, avant la tombée des prochaines neiges.

Le Bonhomme de neige : Photo Michael Fassbender

Il y a pratiquement un an, je dévorais en un seul jour le roman Le Bonhomme de neige, écrit par Jo Nesbø. Un polar hyper bien foutu, avec du suspense jusqu’au bout, et un regard très sombre sur des statistiques alarmantes sur la paternité (je reste volontairement vague pour ne rien dévoiler) chez les pays scandinaves. Pratiquement une semaine après cette lecture passionnante, je découvrais alors sur le Net l’existence d’une adaptation cinématographique à venir dans l’année 2017. Comment ne pas être enthousiaste ? En plus d’adorer le matériau d’origine, on m’annonce un beau casting (même si sur le papier, je trouvais Michael Fassbender un peu trop jeune et beau gosse pour le rôle, mais je n’avais pas spécialement envie de m’arrêter sur un petit détail comme ça), un réalisateur de qualité (Tomas Alfredson a signé le sublime film de vampires Morse) et un producteur que je vénère (le maître Scorsese). Et puis, un peu avant sa sortie, les exécrables critiques à son encontre sont tombées. J’étais un peu effrayée par cette avalanche de négativités mais j’espérais au fond de moi un simple acharnement un poil exagéré comme ça arrive pour certains films. Hélas… la presse et la blogosphère ont raison : il s’agit bien d’une catastrophe de A à Z. D’après ce que j’ai compris, le scénario n’était pas terminé… pendant le tournage. Et on a envie de dire que cela se voit à l’écran. Je sais que je vais peut-être saouler à vouloir trop comparer systématiquement avec le roman mais il me semble que ça m’a aidée à comprendre certaines erreurs. Le roman était alors très bien écrit dans le sens où il y avait déjà en quelque sorte un « montage » suffisamment efficace pour tenir le lecteur en haleine. Je ne prétends évidemment pas être monteuse ou scénariste, je ne dis pas non plus ce qui aurait dû être fait. Et évidemment que c’est toujours intéressant de s’éloigner du matériau d’origine pour livrer sa propre vision d’une même histoire. Bien sûr que le travail d’adaptation est toujours quelque chose de compliqué. Etre puriste et trop fidèle n’est pas toujours une garantie de signer un bon film. Mais là, dans le cas du Bonhomme de Neige, cela me semble réellement incompréhensible d’avoir changé à ce point ce montage déjà mis en place dans le roman. J’ai vraiment eu l’impression qu’ils se sont faussement et inutilement compliqués la tâche. Le changement de « montage » est donc déjà une première explication face à ce désastre. Mais il n’y a que ça qui est problématique dans cette adaptation.

Le Bonhomme de neige : Photo Rebecca Ferguson

Le Bonhomme de Neige souffre surtout d’un problème majeur : l’intrigue est inexistante. Traduction : les scénaristes ont littéralement supprimé l’intrigue du roman. Résultat : j’ai beau avoir lu le roman plutôt récemment (et je l’avais encore bien en tête), j’ai réussi à ne pas comprendre ce qui se passait à l’écran (cela relève de l’exploit). Je me demande comment les spectateurs qui n’ont pas le bouquin ont réagi et surtout ce qu’ils ont pu comprendre. Que les scénaristes aient eu envie de faire leur adaptation à leur sauce est évidemment envisageable mais là ce choix-là n’a juste aucun sens. On se demande presque s’ils ont même lu le même roman. Et suivre un film pendant deux longues heures sans rythme (l’adjectif « mou » est faible), sans ambiance (le réalisateur ne s’empare jamais de ses décors nordiques pour créer une quelconque tension) et surtout sans intrigue, et avec un montage ultra bordélique devient très vite un cauchemar. De plus, sans cette intrigue, on perd complètement le propos autour de la paternité. On voit vaguement que ça évoque ce sujet mais on n’en fait strictement rien. Autre problème, regrettable dans un polar : le tueur. Soyez rassurés : les scénaristes ont gardé le même assassin que dans le bouquin. Vu le carnage, à ce stade-là je m’attendais presque à un changement de personne. Cela dit, le tueur devient terriblement banal. Contrairement au roman où on hésitait sur l’identité de ce tueur et où on cherchait au fil des pages à trouver les différents indices, il n’y a strictement aucun suspense dans le film. Ni la mise en scène, ni le montage, ni le scénario (surtout le scénario en fait) ne cherchent jamais à nous brouiller les pistes ou à multiplier : en fait, j’ai presque envie de dire qu’il n’y a qu’un seul suspect qui apparaît à l’écran. Ce n’est vraiment pas compliqué pour deviner, il ne manquerait plus qu’un énorme panneau pour nous le signaler. Face à une écriture médiocre et une mise en scène inexistante, il est difficile pour les acteurs d’être bons. Michael Fassbender en particulier semble se demander ce qu’il fout là en incarnant une caricature d’alcoolo sans profondeur. C’est la première fois que je le vois mauvais. Le Bonhomme de Neige n’est alors pas uniquement une adaptation à côté de la plaque. Il ne s’agit même pas d’un polar correct comme je m’y attendais. Ce n’est même pas divertissant : le film est tout simplement foireux et même inutile. 

 

Le Bonhomme de neige : Photo Charlotte Gainsbourg

Annihilation

réalisé par Alex Garland

avec Natalie Portman, Jennifer Jason Leigh, Tessa Thompson, Gina Rodriguez, Tuva Novotny, Oscar Isaac, Benedict Wong…

Science-fiction, thriller américain. 1h55. 2018.

sortie française (Netflix) : 12 mars 2018

Lena, biologiste et ancienne militaire, participe à une mission destinée à comprendre ce qui est arrivé à son mari dans une zone où un mystérieux et sinistre phénomène se propage le long des côtes américaines. Une fois sur place, les membres de l’expédition découvrent que paysages et créatures ont subi des mutations, et malgré la beauté des lieux, le danger règne et menace leur vie, mais aussi leur intégrité mentale.

Annihilation : Photo Gina Rodriguez, Jennifer Jason Leigh, Natalie Portman, Tessa Thompson, Tuva Novotny

Il est toujours délicat de critiquer violemment, suite à un rejet profond de ma part, une oeuvre indéniablement ambitieuse sur tous les points. J’ai envie d’anéantir le film que je vais critiquer aujourd’hui (ahah je fais des jeux de mots tout pourris pas du tout originaux) tout en ayant conscience qu’il y a certainement d’autres merdes à réellement fouetter. Peut-être qu’un jour je vous écrirai une chronique pour vous parler de ces films acclamés qui m’ont incroyablement énervée. Comme vous l’avez compris, j’ai profondément détesté Annihilation, le second long-métrage d’Alex Garland (enfin, officiellement, car il paraît que Judge Dredd serait en réalité son premier avant Ex-Machina). Certes, il ne méritait pas de finir chez nous directement sur Netflix. Quoiqu’on en dise, il a été conçu pour être vu dans une salle de cinéma. Le parcours de ce film a été compliqué : jugé « trop compliqué » et « trop intellectuel », et Garland ne souhaitant pas de faire de compromis, n’a pas fait de modifications contrairement à ce qu’on lui a suggéré et assume son oeuvre telle qu’elle. Le long-métrage sort alors dans les salles américaines, canadiennes et chinoises tandis qu’il finit sur Netflix dans le reste du monde. Autre bon point intéressant sur le papier : le casting principal est majoritairement féminin et divers (autant sur les âges que sur leurs origines géographiques). Cela dit, les bonnes intentions n’excusent pas tout. Adapté du roman éponyme de Jeff VanderMeer (qui constitue le premier volume de la « trilogie du Rempart Sud »), Annihilation représente absolument tout ce que je peux détester au cinéma : des films faussement intelligents, s’auto-criant au chef-d’oeuvre. Je n’ai pas pu m’empêcher de faire le rapprochement avec d’autres films que je déteste pour pratiquement les mêmes raisons : The Fountain et Mother! de mon ennemi juré Darren Aronofsky ou encore Under the Skin de Jonathan Glazer (avec Scarlett Johansson, qui m’insupporte autant que Natalie Portman – qui a déjà tourné sous Aronofsky : oui, les gens, j’établis le lien jusqu’au bout !). Dans un sens, je reste cohérente avec mes propres idées et surtout la vision que j’ai certainement du cinéma. Je ne reproche pas l’ambition du film mais ce trait-là n’a jamais empêché à des oeuvres réellement profondes d’avoir un minimum d’humilité  : or c’est ce qui manque pour moi à ce film très prétentieux (comme Aronofsky, Garland a l’air de se prendre pour le génie de notre siècle en s’applaudissant à la moindre pseudo trouvaille aussi subtile que le déplacement d’un hippopotame) qui accumule pourtant un certain nombre de points noirs.

Annihilation a été jugé « trop intello » et « compliqué », ce qui explique pourquoi on crie déjà au chef-d’oeuvre, alors qu’il n’est pour moi ni l’un ni l’autre. Difficile pour moi de voir là-dedans une quelconque oeuvre expérimentale, sensorielle et contemplative (je ne fais que reprendre les termes que j’ai lus à droite et à gauche). J’ai surtout eu l’impression d’assister à un très long épisode de The Walking Dead sans rythme, découpé très banalement en chapitres et entrecoupé de flashbacks qui n’aident finalement pas à cerner plus que ça les personnages. Les personnages justement sont pour moi problématiques, peut-être un des éléments qui plombe considérablement le film. Sous prétexte que le film joue sans cesse avec des symboles, métaphores, représentations ou je-ne-sais-quoi encore, les personnages sont juste creux et inintéressants comme c’est pas permis. Alors que j’aurais dû être emballée par ces personnages féminins qui semblent allier à la fois atouts physiques et intellectuels, elles m’ont toutes consternées par leurs réactions, accentuant certains clichés (comme le personnage d’Anya, qui devient très vite « la lesbienne de service ») ou leur manque de développement, étant donné qu’elles sont surtout des personnages-fonctions. Je me suis totalement fichue de leurs sorts et souffrances, tout comme je m’en foutais éperdument face à leurs disparitions. Sans surprise, j’ai toujours un mal fou avec Natalie Portman, mais les seconds rôles sont tellement insupportables et même pas bien joués (j’épargne un peu Jennifer Jason Leigh) que j’ai fini par relativiser sur son interprétation, même si elle ne m’a pas convaincue non plus. Surtout, en dehors de la biologiste Lena (également ex-militaire), qui veut comprendre ce qui est arrivé à son mari, nous ne savons pas ce qui motivent ces femmes sans aucun entraînement militaire et physique en général à aller sur cette mission-suicide : on pourra toujours me rétorquer que c’est certainement pour ça qu’elles se détruisent vu qu’elles n’ont pas de but, qu’elles souffrent etc. Encore une fois, tout justifier sous prétexte qu’il s’agit d’une métaphore finit très vite par agacer, comme si on devait justifier sans cesse l’injustifiable. La liste continue de s’allonger sur les personnages. Elles ne portent pas de gants ni masques pour faire certains prélèvements ou pour se protéger d’un air opaque. Elles n’ont pas l’air de savoir comment se servir d’armes et surtout elles n’ont pas l’air de stresser plus que ça dans cet univers certes parfois hyper joli mais tout de même hostile, inquiétant et dangereux. Il faut tout de même rappeler que la précédente mission, avec des militaires expérimentés, a été un énorme échec. Là, on a limite l’impression qu’elles sont dans Ghostbusters

Annihilation : Photo

Je veux bien admettre que le monde va très mal (et encore, les explications restent assez floues), tout comme les pseudo-métaphores mises en place, mais un peu de crédibilité autour des personnages n’aurait pas fait de mal. Il est également difficile de s’attacher à des personnages dont on connaît déjà le triste sort : Lena l’annonce dès le début dans un lieu qui ressemble à un hôpital psychiatrique (bonjour la métaphore pas fine). Rien n’est fait dans le film pour qu’on oublie cette information. J’aurais tellement voulu trembler pour les personnages mais cela n’est jamais arrivé. Enfin, pour finir sur la partie concernant les personnages, je n’ai pas non plus compris comment l’une d’entre elles est parvenue à attacher toute seule ses autres camarades, j’ai même cru que j’avais raté une scène. Parlons également de l’esthétique de ce film, qui n’a échappé à personne : certaines séquences sont indéniablement très belles et travaillées, des plans le sont aussi, la danse finale même est très réussie. Il est certain qu’il y a aussi des choix de mise en scène significatifs. Je ne remets de toute façon pas ces éléments en cause, tout comme je ne les ai jamais remis en cause dans les films que je déteste pourtant profondément cités plus haut. Cela dit, je pensais être plus emballée par l’esthétique du film (je pensais sincèrement être plus émerveillée par le résultat) et surtout… on en parle de l’horrible crocodile fait avec des effets spéciaux qui semblent dater des années 90 ? Et de l’ours (même si le cri à coup de voix humaines est bien trouvé, je l’admets) ? Enfin, depuis tout à l’heure, je ne fais qu’évoquer les fameuses métaphores décevantes : effectivement, de quoi parle Annihilation ? La dépression est évidemment un thème détectable à des millions de kilomètres, comme s’il justifiait d’ailleurs à lui seul le terme de chef-d’oeuvre. Mais plus globalement, cette oeuvre serait une sorte de récit initiatique où la réelle survie concerne surtout celle de la psyché. Elle met aussi en avant la déchéance de l’homme qui s’autodétruit sur tous les plans (physiquement, dans la vie privée…), la Terre se renouvelant par la destruction ou encore le couple qui se retrouve après avoir traversé des épreuves. Bref, sur le papier, les thèmes abordés dans Annihilation sont évidemment intéressants, mais ils ne deviennent jamais pertinents à l’écran par des parallèles surappuyés à cause d’une écriture très décevante. Le potentiel de réflexion ne passe alors pas principalement à cause d’un manque d’humilité, de subtilités et surtout cohérences dans l’écriture.

Annihilation : Photo Natalie Portman

[MC2018] La double vie de Véronique

réalisé par Krzysztof Kieslowski

avec Irène Jacob, Philippe Volter, Guillaume de Tonquédec…

titre original : Podwojne zycie Weroniki

Drame polonais, français. 1h38. 1991.

sortie française : 15 mai 1991

Un film avec un prénom dans le titre

Il y a 20 ans dans deux villes différentes (en France et en Pologne) naquirent deux petites filles pareilles. Elles n’ont rien en commun, ni père, ni mère, ni grands parents, et leurs familles ne se sont jamais connues.
Pourtant elles sont identiques : toutes deux gauchères, aiment marcher les pieds nus, et le contact d’un anneau d’or sur leurs paupières. Et surtout, toutes deux ont une voix magnifique, sublime, un sens musical absolu, et la même malformation cardiaque difficilement détectable. L’une profitera des expériences et de la sagesse de l’autre sans le savoir. Comme si chaque fois que la première se blessait avec un objet la seconde évitait le contact de ce même objet.
C’est une histoire d’amour, simple et émouvante. L’histoire d’une vie qui continue, quittant un être pour se perpétuer dans le corps et l’âme d’un autre être.

Je n’aime pas spécialement Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain de Jean-Pierre Jeunet (enfin, je ne le déteste pas non plus, juste qu’il ne m’emballe pas plus que ça). Vous allez me demander pourquoi je vous évoque notre Amélie nationale (alors que j’annonce un autre film) ? Il aurait été inspiré par le long-métrage franco-polonais La Double vie de Véronique. J’étais donc curieuse de voir comment un film ultra médiatisé et désormais culte peut s’inspirer d’une autre oeuvre certes reconnue par un petit cercle de cinéphiles mais qui n’est pas non plus très connue ni vue par un large public. Après mon visionnage, les liens entre les deux films sont a priori évidents (d’un point de vue artificiel) : la Véronique du titre (enfin plutôt les Véronique) a une ressemblance physique avec notre Amélie (avec les mêmes cheveux courts noirs et ce visage enfantin) et l’esthétique est également assez proche, avec ces mêmes filtres jaunes faisant ressortir un côté très conte et hors de la réalité. Globalement, les deux oeuvres mettent en avant des personnages féminins, qui ressentent des émotions étranges, pas toujours explicables, mais finalement terriblement humains. Mais les ressemblances s’arrêtent effectivement là, les tons abordés sont différents tout comme les sujets évoqués. On ne va pas se mentir : La Double vie de Véronique n’est pas le film le plus accessible au grand public (son côté « film d’auteur » très assumé peut certainement faire peur). Il faut accepter son postulat de départ étrange voire même mystique, à partir de ce lien entre deux femmes similaires mais qui ne vivent pas au même endroit, qui ne partagent même pas la même langue, mais qui sont connectées alors qu’elles ne se connaissent pas. Je ne peux pas dire qu’il s’agit désormais de mon film préféré ou que je peux prétendre entièrement l’analyser de A à Z (car mine de rien, il y a de la matière et j’imagine qu’il faudrait même que je le revoie pour ne passer à côté d’aucun détail ni interprétation). Sa complexité, son manque parfois de compréhension (en tout cas, il faut chercher les différentes clés d’interprétation), qui auraient pu être des barrières (et qui le sont peut-être pour certains spectateurs), ne m’a pas empêchée d’apprécier cette oeuvre même si les 1h30 passent assez lentement. Nous sommes face à une oeuvre indéniablement unique et hypnotique, qui nous plonge dans une expérience sensorielle, sensuelle et émotionnelle. Cela peut paraître idiot de dire ça, mais c’est typiquement le genre d’oeuvres qu’on a envie de défendre, de respecter même même si on n’adhère pas nécessairement à tout.

Via les thèmes abordés, un sens incroyable de la mise en scène et un résultat visuel épatant, Krzysztof Kieslowski parvient alors à retranscrire aux spectateurs des sentiments et sensations qui sont pourtant difficiles à décrire avec des mots (d’où la magie du cinéma utilisant un autre langage qui touche autrement) : le fait de se sentir observé, croire qu’il existe des choses qui ne relèvent pas de la simple coïncidence (le rôle du marionnettiste semble en être une métaphore). Même si le film ne parle pas vraiment de ça, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à d’autres types de phénomènes, peut-être moins mystiques, comme le « déjà-vu ». Bref, ce sont des choses qui me parlent. J’aurais envie de dire que le thème devrait parler à tout le monde mais je suis certaine que des spectateurs y seront hermétiques. Le thème du double est également élégamment mis en scène (la dualité est présente dans les moindres détails comme jusqu’aux reflets dans les vitres et miroirs) et bien traité. On dit que voir son double est un signe de mort. Et effectivement, le long-métrage met en scène ce tourbillon de vie et de mort qui ne peut pas échapper à l’individu : c’est peut-être aussi pour cela qu’il touche autant même s’il est mystérieux, laissant le spectateur face à tant d’interrogations. L’esthétique du film, sautant aux yeux, est une pure merveille, rendant ainsi le film autant troublant que poétique. Le long-métrage est également porté par la musique envoûtante de Zbigniew Preisner. Récompensée au festival de Cannes (prix totalement mérité), la discrète et talentueuse Irène Jacob livre une magnifique interprétation, à la fois troublante et mélancolique. Pour la petite anecdote, à l’origine étaient prévus dans les rôles principaux Andie McDowell (qui n’a pas pu obtenir le rôle pour des problèmes de contrat) et le réalisateur italien Nanni Moretti (qui s’est désisté pour des raisons de santé – qu’il explique si bien dans son magnifique Journal Intime). Justement, même si je ne suis peut-être pas non plus très objective (j’aime beaucoup le cinéaste italien), j’aurais préféré voir Moretti à la place du regretté Philippe Volter dont l’interprétation m’a laissée indifférente (enfin, on ne peut jamais refaire un film, il est désormais ce qu’il est, mais on va dire que j’aurais été curieuse de voir un autre interprète à la place). La Double vie de Véronique est un film fascinant, qui nous échappera un peu, mais ce n’est certainement pas un mal non plus.

Call Me by Your Name

réalisé par Luca Guadagnino

avec Timothée Chalamet, Armie Hammer, Michael Stuhlbarg, Amira Casar, Esther Garrel, Victoire du Bois, André Aciman…

Drame, romance italien, américain, français. 2h11. 2017.

sortie française : 28 février 2018

Été 1983. Elio Perlman, 17 ans, passe ses vacances dans la villa du XVIIe siècle que possède sa famille en Italie, à jouer de la musique classique, à lire et à flirter avec son amie Marzia. Son père, éminent professeur spécialiste de la culture gréco-romaine, et sa mère, traductrice, lui ont donné une excellente éducation, et il est proche de ses parents. Sa sophistication et ses talents intellectuels font d’Elio un jeune homme mûr pour son âge, mais il conserve aussi une certaine innocence, en particulier pour ce qui touche à l’amour. Un jour, Oliver, un séduisant Américain qui prépare son doctorat, vient travailler auprès du père d’Elio. Elio et Oliver vont bientôt découvrir l’éveil du désir, au cours d’un été ensoleillé dans la campagne italienne qui changera leur vie à jamais.

Call Me By Your Name : Photo Timothée Chalamet

Après Amore et A Bigger Splash (le remake de La Piscine), Call Me by Your Name serait le dernier volet de la trilogie du désir de Luca Guadagnino. Je mets ma phrase au conditionnel car une suite de Call Me by Your Name serait également déjà envisagée (seul le futur nous le confirmera). Il s’agit de l’adaptation du roman éponyme d’André Aciman (qui, au passage, apparaît quelques minutes dans le film). On retrouve au scénario James Ivory (à l’origine, il devait réaliser le long-métrage) qui vient justement de décrocher un Oscar pour son travail. Ivory est notamment connu pour avoir adapté les oeuvres d’Edward Morgan Forster (Chambre avec vueMaurice et Howards Ends) : des similitudes entre certaines d’entre elles et Call Me by Your Name sont possiblement détectables au premier abord. L’histoire d’amour dans Chambre avec vue se déroulait déjà dans une Florence culturelle. Maurice présente une histoire d’amour homosexuelle, difficile à vivre à cause de la pression sociale. Sur le papier, le tout retranscrit dans les années 80, Call Me By Your Name fait penser à une sorte de mélange entre ces deux oeuvres de Forster (et je ne suis pas sûre que ce soit le fruit du hasard). Film autant acclamé par le public que par les critiques, Call Me by Your Name m’a plutôt plu. Enfin, au début j’ai cru qu’il m’avait déçue pour être honnête. Puis, petit à petit, le film vieillit bien, il me touche même lorsque j’y pense, fait extrêmement rare en ce qui me concerne. Je lui trouve également plus de qualités que de défauts (et en réalité, je ne lui trouve qu’un véritable défaut). Guadagnino a su présenter avec sensibilité, chaleur et délicatesse une romance éphémère mais inoubliable (qui se déroule exactement sur six semaines) durant des vacances d’été (le truc typique que beaucoup d’ados ont vécu, le fameux « premier amour de vacances »). La jolie photographie solaire illumine cette Italie écrasée par la chaleur, qui va de pair avec la découverte des corps et de la sexualité. L’essence de ce premier amour né dans cette parenthèse paradisiaque (une sorte de jardin d’Eden) fait certainement partie de ces éléments qui semblent avoir autant embarqué les spectateurs. La mise en scène de Guadagnino est à la fois fluide, élégante, même virtuose : cela ne m’aurait d’ailleurs pas spécialement dérangé de le voir nommé aux Oscars contrairement à certain(e)s. L’histoire en elle-même est assez touchante (le générique de fin en particulier, un peu à la Good Times) dans le sens où on croit complètement à ce jeune couple, à la naissance de leurs sentiments et de leurs désirs.

Call Me By Your Name : Photo

Le couple formé par Timothée Chalamet (un peu tête à claques mais il est tout de même très bon, ne soyons pas de mauvaise foi) et Armie Hammer (très charismatique – je suis étonnée que les critiques s’attardent autant sur Chalamet alors que Hammer livre une interprétation remarquable) fonctionne à merveille, une évidence même de les réunir. La bande-originale, qui mêle titres phares des années 80 et chansons originales magnifiques de Sufjan Stevens (« Mystery of Love » est la chanson coup de coeur de ce début d’année), accompagne avec douceur et émotion le long-métrage. Cela dit, Call Me by Your Name souffre selon moi d’un réel problème – même si cela n’enlève en rien ses indéniables qualités : sa longueur. Ainsi, la première partie paraît vraiment longue alors que l’oeuvre se déroule sur un temps relativement court (je vous rappelle que tout est basé sur un amour éphémère). Certes, la découverte de l’autre passe par plusieurs phases, comme l’observation ou le déni. Mais tout de même, cela prend bien trop de temps pour finalement le peu que ça raconte (surtout qu’on sait comment l’histoire va prendre fin). De plus, à cause de cette longueur, tous les divers sous-textes (aussi bien culturels qui nourrissent l’histoire qu’éventuellement plus « sociaux ») intelligemment mis en place finissent par se diluer alors qu’en réalité ils sont juste très pertinents. Je mets « sociaux » entre guillemets volontairement, je reviens juste sur un point sur lequel je ne suis pas toujours d’accord avec mes collègues blogueurs (bref, point de remarque négative ou positive, juste selon moi une observation). Luca Guadagnino refuse de qualifier son film de « gay ». Effectivement, de ce côté-là il a réussi sa mission dans le sens où 95% du film (voire plus, je ne me suis amusée à compter avec un chronomètre ou quoi que ce soit), on ne se concentre pas plus que ça sur le fait qu’il s’agit d’une histoire d’amour entre deux hommes : au fond, on se fiche complètement de leur sexe, ils s’aiment et sont attirés l’un par l’autre. On ne parle d’ailleurs pas de ce sujet et les parents d’Elio (incarnés par l’excellent Michael Stuhlbarg et une étonnante Amira Casar) sont bienveillants avec leur fils. Cela dit, entre le contexte historique (les années 80 – j’ai du mal à croire que l’époque ne sert juste à nous plonger dans un récit rétrospectif – même si les thèmes du souvenir et du passé sont effectivement effleurés) et la toute fin (je ne spoile pas), l’homosexualité finit tout de même par entrer en jeu. Bref, on en revient donc à nos moutons : d’où mon utilisation de « sociaux » à prendre avec beaucoup de pincettes même si le film n’a pas du tout pour but d’être militant ou quoi que ce soit.

Call Me By Your Name : Photo Esther Garrel, Timothée Chalamet

Les références culturelles sont également importantes pour nourrir le récit (en tout cas (et ma lecture du roman actuellement va dans ce sens) même si elles s’éparpillent également à cause des longueurs. Il est pour moi certain que ces références ne peuvent pas servir uniquement de décors. Ainsi, les décors naturels ensoleillés, les différents plans insistant sur les statues antiques, la profession des parents d’Elio (la mère est traductrice, le père universitaire dans la culture gréco-romaine), la figure même d’Oliver (pour moi un mélange d’Apollon et Eros et au prénom faisant déjà référence à la nature) enrichissent la narration qui n’est pas aussi banale qu’elle en a l’air. La scène avec la pêche, un peu trop grossière, n’est pas uniquement une manière de montrer l’éveil sexuel du jeune Elio ou encore le souvenir qu’il garde de son amant plus âgé (dans le livre, il a 24 ans) : on y verrait presque une métaphore du fruit défendu (même si rien n’est condamnable). Aucune scène de sexe entre les deux hommes n’est jamais montrée (ce qui est regrettable dans le sens où, en revanche, une scène de sexe hétérosexuelle est présente dans le film). Même le choix des prénoms n’a absolument rien d’anodin (et appuie encore plus le propos fusionnel « appelle-moi par ton nom ») avec ce jeu de miroir entre Elio et Oliver (eLIO-OLIver pour mieux illustrer le propos). Je me permets de vous partager cet article que j’ai trouvé très pertinent sur le rôle des références mythologiques dans l’intrigue. Enfin, j’y vois aussi avec ces toutes ces nombreuses références culturelles antiques, le tout avec l’omniprésence de la nature, un parallèle judicieux avec les notions d’inné et acquis. Cela est logique dans le sens où Call Me by Your Name est aussi un récit d’apprentissage : cela peut aussi expliquer pourquoi Oliver est plus âgé qu’Elio tout comme on pourrait aussi y voir un film sur la famille (et pas uniquement sur le désir). Enfin, autre point intéressant : la dimension babélienne via la multitude des langues et nationalités entendues et présentes via différents personnages appuie l’universalité de cette romance. Call Me by Your Name fonctionne globalement car même s’il intellectualise certainement bien plus qu’on ne pourrait le croire et qu’il comporte certainement plusieurs niveaux de lecture, les spectateurs pourront suivre aisément (et s’émouvoir devant) les aventures d’Elio en Italie sans être parasités. 

Call Me By Your Name : Photo

Newness

réalisé par Drake Doremus

avec Nicholas Hoult, Laia Costa, Pom Klementieff, Jessica Henwick, Danny Huston, Matthew Gray Gubler…

Drame, romance américain. 1h52. 2017.

sortie française (Netflix) : 6 février 2018

Séance commune avec Lilylit

L’histoire d’un couple dans un Los Angeles contemporain, en prise avec la culture des rencontres en ligne et les réseaux sociaux.

Newness : Photo

Drake Doremus n’est pas encore d’un grand réalisateur (le sera-t-il un jour ? C’est tout le mal qu’on peut lui souhaiter). Mais son travail ne me laisse jamais indifférente : j’ai toujours envie de suivre son travail de près au fil des années. Une certaine honnêteté et une pointe d’intelligence et de délicatesse sont perceptibles dans son cinéma. Surtout, ce réalisateur a le mérite d’avoir un univers bien à lui (ce qui n’est pas donné à tout le monde même quand on a du talent), que ce soit à travers ses thèmes (des relations d’amour perturbées et/ou malsaine), avec un véritable sens de l’esthétique (assez froid – le bleu semble décidément être sa couleur phare). Décidément, ses longs-métrages ont toujours du mal à être distribués en France (traduction : ils ne sont jamais sortis dans une salle obscure chez nous, les distributeurs privilégiant sans cesse la VOD à la place). Même si j’ai à chaque fois quelques reproches à faire à ses longs-métrages (je suis une chieuse, c’est bien connu), j’y adhère tout de même toujours un minimum. Surtout, je trouve cela regrettable qu’ils ne parviennent pas à être projetés dans les cinémas : je suis certaine que cela permettrait à Doremus d’être un réalisateur davantage connu en France – en tout cas il le mériterait. Drake Doremus est fasciné (traumatisé ?) par les couples d’aujourd’hui, principalement âgés entre 20 et 30 piges. Il avait déjà dénoncé les complications d’un amour à distance dans Love Crazy avec Anton Yelchin (à noter au passage la dédicace à l’acteur décédé trop jeune à la fin de Newness). La difficulté d’afficher ses sentiments dans une société aseptisée était au coeur de sa jolie tentative SF Equals (avec déjà à l’affiche Nicholas Hoult). On pense aussi à Breathe In qui, à travers une romance entre une jeune étrangère (l’habituée Felicity Jones) et un quadragénaire, expose les failles d’un couple et d’une famille au bord de la crise de nerfs qui se réfugie aussi derrière des illusions. Newness entre logiquement dans la filmographie du réalisateur. En effet, Doremus s’attaque désormais aux applications (et sites) de rencontre. S’ils peuvent permettre à deux êtres de se rencontrer et de vivre des choses ensemble, le constat sur ces applis reste amer. Les personnages l’utilisent quand ils s’ennuient, que ce soit durant leur célibat ou lorsqu’ils sont en couple : qu’est-ce qui le plus inquiétant entre les deux ?. Alors que le téléphone est l’outil représentant la communication, il sert aux personnages à fuir leurs relations au lieu de les résoudre en se parlant.

L’ensemble m’a plutôt plu dans le sens où Drake Doremus cerne plutôt bien le fonctionnement compliqué et malsain des jeunes couples que ce soit à cause de la technologie ou même à cause de leur vision de l’amour et du sexe (je ne veux pas non plus faire de généralités mais il faut avouer que le constat reste alarmant). A plusieurs reprises je me suis dit « mais oui, c’est tellement ça ! ». On me dira que je juge les personnages et leur mode de vie, cela n’est pas entièrement faux. Au début, les personnages m’ont réellement irritée, j’avais l’impression que je devais en vouloir au film plus globalement. Mais je me suis aperçue plus tard que c’était peut-être un choix de la part du réalisateur pour nous faire réagir : il fallait accepter que les personnages puissent faire de mauvais choix et réfléchir comme leurs pieds gauches. Cela dit, ce long-métrage comporte bien pour moi quelques réels défauts, même si, là encore, j’ai eu du mal au début à savoir s’il s’agissait de points négatifs ou positifs. La place du sexe est pour moi autant intéressante que problématique, comme si le réalisateur n’avait pas totalement su trancher. Le sexe se justifie dans le sens où ces sites de rencontre sont avant tout des catalogues pour assouvir des besoins, pas réellement pour construire une relation amoureuse avec quelqu’un. Il y a un côté « zapping » qui inquiète. Le sexe est aussi une solution pour fuir ses problèmes, comme ces sites de rencontre : la limite entre les deux est presque volontairement floue. Cela dit, même si la démarche est compréhensible, le scénario semble justement atteindre ses limites en nous proposant systématiquement le schéma suivant : dispute, sexe, conflit, baise. On ne peut en tout cas pas passer à côté de la qualité des interprétations. Le couple formé par Nicholas Hoult et Laia Costa (la fabuleuse actrice espagnole de l’épatant long-métrage allemand en plan-séquence Victoria de Sebastian Schipper) est tout simplement évident. Leur attachement l’un à l’autre tout comme la fusion plus charnelle qui les unit crèvent les yeux. Hoult et Costa ont d’autant plus de mérites en incarnant des personnages relativement peu sympathiques. Plutôt bien mis en scène, Newness parvient donc à nous intéresser et à toucher grâce à son sujet actuel, n’hésitant pas à plonger ses personnages dans un monde qui provoque le malaise parce que ce monde décrit est malheureusement si vrai. Hélas, Newness semble pas totalement abouti à cause d’une écriture parfois maladroite malgré ses quelques pertinentes idées.

Lady Bird

réalisé par Greta Gerwig

avec Saoirse Ronan, Laurie Metcalf, Tracy Letts, Lucas Hedges, Timothée Chalamet, Beanie Feldstein, Lois Smith…

Comédie dramatique américaine. 1h34. 2017.

sortie française : 28 février 2018

Christine « Lady Bird » McPherson se bat désespérément pour ne pas ressembler à sa mère, aimante mais butée et au fort caractère, qui travaille sans relâche en tant qu’infirmière pour garder sa famille à flot après que le père de Lady Bird a perdu son emploi.

Lady Bird : Photo Danielle Macdonald, Saoirse Ronan

L’actrice Greta Gerwig, certainement une des figures les plus emblématiques du cinéma indépendant américain (Frances Ha de Noah Baumbach, To Rome With Love de Woody Allen ou encore 20th Century Women de Mike Mills), était déjà passée derrière la caméra accompagnée par Joe Swanberg (désormais connu pour avoir crée la surprenante série Easy). Ils avaient alors co-réalisé Hannah Takes the Stairs et Nights and Weekends. Cette fois-ci, Gerwig se retrouve seule à la réalisation avec ce Lady Bird, lauréats des Golden Globe de la meilleure comédie et de la meilleure actrice dans une comédie. Pour la première fois également, dans le cadre d’une réalisation, elle ne passe plus devant la caméra. Lady Bird était certainement un projet qui devait tenir à coeur pour la réalisatrice vu qu’elle puise beaucoup dans son propre vécu. En effet, comme son héroïne Christine (qui veut qu’on la surnomme Lady Bird), elle a vécu à Sacramento et est allée dans une école catholique pour filles. Sa mère (c’était elle qui s’appelait Christine pour la petite anecdote) était, comme le personnage de Laurie Metcalf, infirmière. Cela dit, Gerwig ne veut pas qu’on voit Lady Bird comme une pure autobiographie malgré ces éléments intéressants à connaître pour appréhender la démarche plus intime : elle dit elle-même que sa Lady Bird est une sorte d’alter-ego fantasmée. La sincérité du projet est réellement touchante, tout comme l’amour que la réalisatrice porte pour Sacramento, enjolivée par une chouette photographie à l’argentique. En dehors des derniers mouvements #MeToo qui peut expliquer le comment du pourquoi, il est étonnant (et un peu énervant) de voir la réalisatrice nommer dans la catégorie « meilleurs réalisateurs(trices) » alors que la mise en scène, tout juste correcte pour rester gentille (on sent Gerwig appliquée mais ça n’excuse pas tout), n’est certainement pas le point fort de ce long-métrage. L’écriture est ce qui anime Greta Gerwig, cela se ressent, notamment dans la description des relations entre Christine et sa mère (pour la petite anecdote, le film devait à l’origine se nommé « Mères et filles »). C’est certainement l’élément le plus intéressant de ce film honnête mais assez banal et manquant d’enjeux. Gerwig réussit plutôt bien à exposer les rapports complexes entre la fille et la figure maternelle, entre amour profond et conflit, ce dernier certainement lié à des problèmes de communication. Le choix du pseudo de l’héroïne pourrait également paraître lourd avec cette métaphore de quitter le nid et de prendre son envol (tout comme, au passage, la fin où elle accepte finalement son véritable prénom). Pourtant, en fouillant bien, ce choix est un peu plus creusé.

Lady Bird : Photo Saoirse Ronan

Le pseudo « Lady Bird » marque évidemment la rupture avec la famille (c’est elle qui prénomme l’enfant) tout comme il peut être en lien avec la tradition catholique (notre héroïne est scolarisée dans une école religieuse). En effet, chez les chrétiens, le nom de confirmation est aussi ce qui vous fait basculer dans la vie d’adulte, comme le cherche Christine (au prénom déjà littéralement christique). Mais on peut aussi voir aussi dans ce « Lady Bird » un nom de rockstar. Et dans un sens, cette Christine est aussi une petite rockstar à sa façon (en tout cas cherche parfois à l’être), rebelle aux cheveux grossièrement colorés en rouge. Malgré tous ces bons points intéressants, je ne sais pas si je commence à ressentir une certaine lassitude d’un certain cinéma indépendant américain, mais la sauce n’a pas tellement pris. Greta Gerwig ne renouvelle pas non plus le teen-movie (genre qui, de toute façon, a du mal à trouver un nouveau souffle). On retrouve alors tous les mêmes clichés possibles de ces deux visions du cinéma : le ton pseudo cynique, une scène de fête, la première relation sexuelle, la copine qui a des problèmes de poids (elle se fâche puis finalement non, parce que l’héroïne retrouve le droit chemin des valeurs et tout ça), la peste superficielle (qui, forcément, baise beaucoup), le beau gosse pseudo artiste et philosophe alors que – spoilers – c’est un connard. Pour ne rien arranger, le film a beau ne pas dépasser les 1h30, des longueurs se font clairement sentir (heureusement, la seconde partie est un peu plus intéressante). Bref, même si l’ensemble n’est pas mauvais et qu’il y a même des points défendables, j’ai un peu du mal à comprendre pourquoi ce film en particulier, et pas un autre du même genre, atterrit aux Oscars, pourquoi il semble être au coeur d’une hype (comme trop de films actuellement – un par semaine, on en est là). Lady Bird n’a donc rien du film absolument génial qu’on loue tant depuis des lustres même s’il y a des choses intéressantes. L’ensemble est alors trop anecdotique et manque d’universalité pour convaincre réellement. Il doit beaucoup à la qualité de son casting. Saoirse Ronan endosse le rôle de « Lady Bird » comme un gant, elle parvient à rendre son personnage, pourtant antipathique et aux problèmes limités, attachant. Décidément, depuis ses débuts, l’actrice irlandaise ne me déçoit pas, bien au contraire. Le talent de Laurie Metcalf (qu’on voit un peu partout dans des films et séries, comme Desperate Housewives ou Scream 2) est également enfin reconnu, cela fait plaisir. Ensemble, Ronan et Metcalf produisent au moins quelques jolies petites étincelles.

Lady Bird : Photo Saoirse Ronan