Phantom Thread

réalisé par Paul Thomas Anderson

avec Daniel Day-Lewis, Vicky Krieps, Lesley Manville, Camilla Rutherford, Brian Gleeson…

Drame américain. 2h11. 2017.

sortie française : 14 février 2018

Dans le Londres des années 50, juste après la guerre, le couturier de renom Reynolds Woodcock et sa soeur Cyril règnent sur le monde de la mode anglaise. Ils habillent aussi bien les familles royales que les stars de cinéma, les riches héritières ou le gratin de la haute société avec le style inimitable de la maison Woodcock. Les femmes vont et viennent dans la vie de ce célibataire aussi célèbre qu’endurci, lui servant à la fois de muses et de compagnes jusqu’au jour où la jeune et très déterminée Alma ne les supplante toutes pour y prendre une place centrale. Mais cet amour va bouleverser une routine jusque-là ordonnée et organisée au millimètre près.

Phantom Thread : Photo Vicky Krieps

Réalisateur de plusieurs bijoux (There will be blood, Magnolia), Paul Thomas Anderson signe son grand retour (je m’étais un peu embrouillée avec lui sur The Master) tout comme il signe celui du gigantesque Daniel Day-Lewis. L’acteur triplement oscarisé a déclaré qu’il s’agirait de son dernier film. On ne sait pas si sa retraite sera réellement définitive (il l’avait déjà prise il y a quelques années avant de reprendre le boulot et de choper d’autres Oscars) mais finir éventuellement sur cette sublime touche est certainement le rêve de nombreux acteurs. Premier film du cinéaste américain à l’étranger, Phantom Thread est a priori un film très classique, que ce soit sur le plan narratif ou sur esthétique. En effet, dans un décor luxueux et millimétré, le tout avec des costumes et décors à tomber par terre, il raconte une histoire d’amour entre un grand couturier et sa muse. Pourtant, et c’est certainement ce qui rend ce grand film aussi puissant, c’est qu’il n’est justement pas aussi classique qu’il en a l’air. On y verrait presque une mise en abyme avec ce monde d’apparences : là c’est la même chose, ne vous fiez pas à ses apparences de simple film classique (même si tout le film semble couler de source). Le long-métrage aurait pu se contenter d’exposer de banales différences entre ces deux individus (âge, classe sociale, attitudes…), c’est en tout cas ce qu’on croit voir au début avant de découvrir finalement une Alma révélant la folie qui se cache en elle. Reynolds et Alma sont des personnages bien plus complexes, autant fascinants que dérangeants par leur attitude ou leur répondant. Paul Thomas Anderson nous présente une histoire d’amour toxique : cela est autant perturbant qu’émouvant. L’amour que Reynolds porte pour son art (qui passe donc par l’amour qu’il a pour sa muse, effaçant la notion de bien-aimée) est aussi fou que celui qu’a Alma pour Reynolds, sous syndrome de Münchhausen. Se faire du mal est ce qui permet à chacun de s’attirer, de se prouver leur amour et leur attachement alors que tout les oppose. Phantom Thread joue sans cesse avec ces oppositions qui s’attirent pour ne former plus qu’un ensemble torturé, entremêlé et sublime à la fois. Le lien entre l’artifice et le naturel est certainement au coeur de ce long-métrage, guidant alors la relation entre les personnages. Le monde artificiel et ultra millimétré de Reynolds (couture, politesse, langage pointu, habitude en général – les scènes de petit-déjeuner sont à la limite du délirant) va se confronter puis se mêler à l’univers d’Alma (presque un synonyme à elle-seule de désordre, telle une gamine qui finit par bouder). Relevée par une excellente photographie (par PTA himself !), les choix esthétiques d’une grande précision et jamais hasardeux se confrontent également entre la froideur d’un monde luxueux et figé (proche du papier glacé dans un magazine) et une certaine chaleur qui prend forme durant les scènes de maladie.

Phantom Thread : Photo Daniel Day-Lewis, Vicky Krieps

La place de la nourriture est également importante et évidente dans ce long-métrage : cela surprend au premier abord d’en voir autant, au point de jouer un rôle narratif essentiel, dans un film qui dont le personnage principal possède une vision très particulière sur la beauté et la perfection des corps. Reynolds refuse de manger de la nourriture grasse, il ne faut d’ailleurs pas le déranger au petit-déjeuner, le bonhomme en sera alors fortement irrité tout le long de la journée. Pourtant, sa rencontre avec Alma se déroule dans le restaurant dans lequel elle travaille : il commande un nombre improbable de plats, comme s’il avait littéralement faim d’elle (la nourriture serait presque synonyme de scènes de sexe, complètement absentes). Les aliments vont aussi jouer un rôle central dans la névrose d’Alma, cette dernière servant du produit le plus naturel pour blesser et récupérer à la fois Reynolds. Par ailleurs, cette omniprésence de nourriture, le tout mêlée à certaines scènes à l’esthétique chaude, m’a rappelée des natures mortes. On peut évidemment tomber dans la surinterprétation mais ce rapprochement me semble pertinent sur plusieurs points. La nature morte est l’art par excellence du figement, or ce figement en question apparaît dans les scènes où Reynolds est dans son élément, où il maîtrise justement cet immobilisme (donc, pas dans les scènes aux tons chauds). Encore une fois, les éléments qui pourraient être contradictoires s’attirent, à l’image de ce couple toujours tiraillé entre des univers différents, entre la vie et la mort, mais justement ce tiraillement les rapproche et signe leur amour. Nous nous sommes beaucoup concentrés sur le couple Alma-Reynolds alors qu’une autre relation n’est pourtant pas à négliger : celle entre Reynolds et sa soeur Cyril. Cyril est aussi un personnage sans cesse partagée entre plusieurs caractéristiques : elle est très protectrice avec son frère (elle joue même le rôle de la mère disparue), il y a donc ce mélange de proximité, de froideur, d’agressivité qui peut ressortir. Si elle ne se laisse globalement pas faire (elle tient cette maison de haute couture d’une main de fer), elle cède pourtant aux exigences parfois pénibles de son frère, le laisse dans son confort et sa routine, accepte même de se faire dominer dans un sens (ce qui peut sembler paradoxal avec le caractère qu’elle a). Or, Alma fait ce que Cyril ne peut pas et ne veut pas faire. Bref, il y a toujours l’idée de passer d’un état à un autre, notamment de la position de dominant à dominé (et vice versa), parce que l’amour dans ses états est de toute façon paradoxe et implique aussi un rapport de force. C’est peut-être ça ce fil invisible qui relie sans cesse les personnages, qu’on peut rapprocher de l’histoire des mots cachés dans les ourlets des vêtements. Au passage, les personnages féminins principaux sont très bien écrits (enfin, le personnage principal masculin l’est aussi, hein), refusant d’être de simples potiches, alors que l’univers de la mode est plutôt contraire à cette idée (en tout cas dans nos esprits). 

Phantom Thread : Photo Daniel Day-Lewis, Vicky Krieps

Jonny Greenwood, guitariste de mon groupe chéri Radiohead (PTA a par ailleurs signé quelques clips pour le groupe) et depuis quelques années compositeur fétiche du réalisateur, signe certainement sa plus belle bande-originale : tellement puissante, virtuose, qui remplace pratiquement les répliques (déjà pas nombreuses) mais n’est pas non plus envahissante. Sa nomination aux Oscars est tellement méritée (enfin, il n’y a pas que ça qui mérite d’être nommé – je suis tellement contente de voir le film dans les nominations des grandes cérémonies en général). Pour la petite anecdote, l’idée de ce film serait née à partir d’une remarque que Greenwood aurait faite à PTA sur son accoutrement. Enfin, le trio principal est tout simplement impeccable. Daniel Day-Lewis est la seule réelle star de la distribution et encore une fois, sa réputation de grand acteur est totalement justifiée. J’ai toujours énormément aimé cet acteur et il parvient encore à m’épater : il s’agit de l’une de ses meilleures interprétations de sa très belle carrière. Je sais qu’il n’aura pas l’Oscar du meilleur acteur (coucou Gary Oldman) mais cela ne me dérangerait pas qu’il en remporte un nouveau. Toute la promo et même un certain nombre de critiques a complimenté (à juste titre) le travail de Day-Lewis. Pourtant, il me semble nécessaire de dire autant de bien concernant les interprétations de Vicky Krieps (comme beaucoup de spectateurs, je ne la connaissais pas alors qu’elle a déjà une filmographie assez intéressante !) et de Lesley Manville. Le naturel de la charismatique Krieps (autant physiquement – cela fait tellement de bien de voir une actrice sans artifices – que dans son interprétation) tout comme la précision de son jeu sautent aux yeux. Surtout, cela n’est pas si évident de tenir tête face à ce monstre de Day-Lewis et pourtant elle y arrive haut la main. Lesley Manville, actrice souvent vue dans les films de Mike Leigh, est également un très bon second rôle : la force de son interprétation lui permet de ne pas s’effacer face au couple monstrueux. Phantom Thread est donc un excellent et même déjà un très grand film, d’une époustouflante richesse sur tous les points sans jamais tomber dans la prétention. Aux inspirations hitcockiennes, parfois même drôle par sa noirceur et sa tension, il présente autant le portrait d’un artiste (est-il un double même du cinéaste ?) qu’une histoire d’amour aussi belle que névrosée. Sa virtuosité et son extrême précision n’empêchent pas de faire naître une émotion jamais forcée. Magnifique et fascinant.

Phantom Thread : Photo Daniel Day-Lewis, Vicky Krieps

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12 réflexions au sujet de « Phantom Thread »

  1. Alma est aussi névrosée que son monstrueux mari. On croit quelle va se venger des humiliations subies… mais non c’est pire, et Paul T Anderdon est plus subtile que ça.
    J’ai lu « perversité sublime » chez moi. C’est tout à fait ça.
    Ton Johnny est ton chouchou… pourtant oui la musique est envahissante ( plus de la moitié du film je crois : quelle partition !) mais ça n’a rien de péjoratif ici.

    Tu SAIS qu’il n’aura pas l’oscar??? Oui c’est vrai il y a Gary en face et l’académie aime les performances en latex !

    J’ai cru comprendre qu’il se bafrait de gras au contraire jusqu’à ce que la dame cesse de lui plaire. La 1ère à être remerciée au petit dej en fait les frais.

    Espérons que Daniel Jour Lewis revienne sur sa décision d’arrêter le cinéma. Quel beauté ! Quel acteur !

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  2. Je n’ai pas été particulièrement ému (la limite du film), mais formellement c’est admirable et les acteurs sont en effet formidables dans cette fausse histoire d’amour qui devient emprise ou rapport de domination.

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  3. @ Pascale :
    « Perversité sublime » => c’est excellent !!! 😀

    Je suis pas Tinalakiller, en fait je suis madame Irma hihihi (en vrai, même sans avoir vu Les Heures Sombres, c’est tellement prévisible qu’Oldman va l’avoir – en plus il ne l’a jamais eu et statistiquement, c’est un plus).

    C’est vrai qu’on ne sait pas comment il se comporte habituellement avec les autres femmes, si a se trouve il fait effectivement ce même numéro de « je me goinfre car j’ai faim de toi » puis « je ne mange plus parce que tu me gonfles ».

    Je l’espère (quel immense acteur), seul le futur nous donnera une réponse ! 😀

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  4. @ Strum :
    Comme je l’expliquais à Pascale sur son blog, le film n’est pas larmoyant ou quoi que ce soit, je veux dire j’ai été émue mais intérieurement, y a quelque chose qui ne s’explique pas qui a pourtant su me toucher réellement, peut-être plus que des films qui m’ont fait pleurer.

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  5. Je continue à (re)découvrir avec plaisir le cinéma de PTA avec ce Phantom Thread qui m’a vraiment convaincu. Ça marche parfaitement, avec cette volonté de montrer la face immergée de l’iceberg qui permet d’expliquer pourquoi il flotte, une vision qui dérange mais qui est nécessaire pour comprendre pourquoi le monde tourne et ne va pas tout droit, un fil rouge de sa filmographie.
    Et superbe BO, notamment le thème principal avec ses envolées mélodiques qui rappellent Claude Debussy, un vrai plaisir.

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  6. Bonjour Tina, j’ai trouvé ce film extraordinaire. Une fluidité dans la mise en scène et les acteurs sensationnels. Pour le coup DDL mériterait l’Oscar mais il y a Gary… Bonne après-midi.

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  7. Superbe critique qui justifie l’indispensable déplacement pour voir ce film, que dis-je, ce chef d’œuvre signé Paul Thomas Anderson. Je lui aurais bien refilé toutes les statuettes si je m’étais appelé Oscar (et si j’avais des pecs en or massif). 🙂

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  8. @ Princecranoir :
    Merci beaucoup !! (je soutenais le film à fond, j’aurais également aimé qu’il remporte plus d’Oscars et pas uniquement le prix des meilleurs costumes).

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