3 Billboards : Les panneaux de la vengeance

réalisé par Martin McDonagh

avec Frances McDormand, Woody Harrelson, Sam Rockwell, Caleb Landry Jones, John Hawkes, Peter Dinklage, Lucas Hedges, Abbie Cornish, Samara Weaving, Kerry Condon, Zeljko Ivanek

titre original : Three Billboards Outside Ebbing, Missouri

Comédie dramatique américaine. 1h56. 2017.

sortie française : 17 janvier 2018

Après des mois sans que l’enquête sur la mort de sa fille ait avancé, Mildred Hayes prend les choses en main, affichant un message controversé visant le très respecté chef de la police sur trois grands panneaux à l’entrée de leur ville.

3 Billboards, Les Panneaux de la vengeance : Photo Frances McDormand, Sam Rockwell

Je suis la carrière de l’Irlandais Martin McDonagh de très près depuis son premier (très bon) long-métrage, Bons Baisers de Bruges. J’avais également apprécié son deuxième, 7 Psychopathes (imparfait mais qui reste à mes yeux sous-estimé). J’attendais donc logiquement son suivant, There Billboards Outside Ebbing, Missouri / 3 Billboards : Les Panneaux de la vengeance (le chiffre 3 porterait-il bonheur ?), bien avant son sacre aux Golden Globes (meilleur film dans un drame, meilleur actrice dans un drame, meilleur acteur second rôle et meilleur scénario) et probablement aussi aux Oscars. Beaucoup ont souligné les « similitudes » de ce film à l’univers des Coen. Il est certain qu’on retrouve ce mélange de tragique et de comédie noire, de personnages névrosés et losers dans une Amérique profonde; en plus de ce premier constat, on retrouve Frances McDormand au casting, l’actrice fétiche des frères-réalisateurs, et Carter Burwell signe également la bande-originale ! Pourtant, cela serait réducteur de limiter l’univers de McDonagh à cette comparaison, ce dernier ayant selon moi su développer en l’espace de trois longs-métrages son propre univers. 3 Billboards est également déjà perçu par de nombreux cinéphiles sur la Toile comme un « chef-d’oeuvre » : pour être totalement honnête, je n’irais pas à dire une telle chose concernant ce film (en titillant un peu, certaines choses me « dérangent », en tout cas, suffisamment pour ne pas clamer un compliment aussi élevé). Cela ne m’empêche pas d’avoir énormément aimé ce film très puissant, qui a le mérite de vouloir proposer quelque chose de différent malgré les apparences. On aurait pu s’attendre à un film policier, où on on suivrait par exemple une enquête et où on connaîtrait notamment l’identité du tueur et du violeur d’Angela Hayes (personnage qu’on ne voit que quelques minutes le temps d’un flashback). Le long-métrage de Martin McDonagh ne veut pas nécessairement suivre cette direction attendue. Il veut dresser avant tout dresser des portraits psychologiques complexes de personnages baignant dans une Amérique profonde violente. Il jongle aussi avec les codes du manichéisme pour montrer sans cesse l’ambivalence des personnages face aux choix qu’ils doivent adopter pour surmonter des épreuves douloureuses et leur culpabilité. La vengeance aide-t-elle à nous avancer après un événement tragique dont on ne se remettra certainement jamais ? A faire évoluer la société ? Martin McDonagh propose des pistes de réflexion pertinentes, même s’il tente de donner certaines réponses trop évidentes en étirant un peu trop la fin de son oeuvre (oui, ces dernières minutes où les personnages discutent sur le dernier choix à faire m’ont paru à ce stade-là inutiles).

3 Billboards, Les Panneaux de la vengeance : Photo Frances McDormand

Le scénario et la mise en scène vont de pair dans le sens où ils prennent en compte la place de l’individu dans la société (représentée par la ville fictive d’Ebbing). Ainsi, le scénario est écrit avec une réelle intelligence, notamment dans le fameux basculement des personnages d’un camp dans un autre. La violence dans notre société avec ses injustices entraîne les individus à devenir eux-mêmes brutaux et immoraux. Mais elle permet aussi paradoxalement de remettre en question celui qui en abuse afin de faire immerger la bonté possiblement en nous. L’écriture est plus fine qu’elle en a l’air dans le sens où McDonagh reprend des schémas assez lourds en terme de représentation pour pouvoir mieux rebondir : justement, ce qui est manichéen est par exemple un moyen pour dresser en réalité des portraits complexes, où partir dans des réactions extrêmes est le moyen pour les personnages d’exorciser leurs démons. C’est également le même principal concernant le rôle de certains personnages en tant que représentation voire même symbole. Je pense précisément à celui du flic malade, interprété par le génial Woody Harrelson et les conséquences de l’un de ses actes qui poussent les personnages à s’interroger d’une nouvelle façon. Pourtant assez classique (même si on peut retenir un formidable plan-séquence), la mise en scène est également remarquable et très soignée. Surtout, impossible de passer à côté du talent de dialoguiste de McDonagh. L’exercice est difficile dans le sens où les répliques drôles et bien senties pourraient envahir la phase davantage dramatique du film. Or, l’équilibre entre le rire et l’émotion est bel et bien trouvé. Je regrette juste que l’émotion ne soit pas davantage renforcée (je m’attendais à être plus bouleversée même si le film m’a indéniablement touchée) même si le film a le mérite de ne pas être larmoyant, ce qui est aussi une belle qualité. 3 Billboards, sublime esthétiquement (des décors relevés savoureusement par une fantastique photographie), est également accompagné par une très belle bande-originale signée par le toujours formidable Carter Burwell. Enfin, Frances McDormand et Sam Rockwell (ce dernier est un second rôle qui devient pratiquement un premier rôle masculin) sont tous les deux incroyables et livrent chacun certainement l’une (et si ce n’est « la ») des meilleures performances de leur carrière.

3 Billboards, Les Panneaux de la vengeance : Photo Frances McDormand, Woody Harrelson

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30 réflexions au sujet de « 3 Billboards : Les panneaux de la vengeance »

  1. Un vrai drame humain qui fait plaisir à voir par les temps qui courent ! Tout à fait d’accord sur le grand point fort du film qui développe des personnages très complexes et travaille très bien leur psychologie. Pas de manichéisme, juste des réactions humaines, une violence latente cachant des traumatismes et entraînant encore plus de violence, bref le portrait d’une société pleine de malaises et fatiguée, en concordance avec ce qui peut être observé dans certaines campagnes américaines.
    Toutefois je ne suis pas tout à fait d’accord avec les dernières minutes. Même si on peut en effet considérer qu’elles rentrent dans le cadre de ce fameux côté trop « évocateur » ici souligné, elles laissent entrevoir une porte et une lueur d’espoir, une remise en question qui va dans la continuité de tous les dilemmes et toutes les batailles psychologiques extérieures et intérieures livrées par les personnages.
    Bref ! Dans tous les cas, un film qui met un petit coup sur la tête, mais qui fait bien plaisir à voir. 🙂

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  2. Ah non. Revois les 10 dernières minutes. Quelle subtilité ! Et revoir ces 2 personnages ensemble alors qu’ils étaient « ennemis » je lai pris comme un cadeau. Quelle intelligence!
    Sans doute pas un chef d’oeuvre mais on est pas loin de la perfection.
    Et Martin McDonagh réussit un sans faute depuis Bons baisers. Et moi aussi j’avais aimé 7 psychopaths.
    J’ai toujours du mal avec le visage étrange de Frances McDormand. Ni belle ni laide mais je sais pas… j’ai du mal à la regarder. Remarque pas très constructive mais j’ai toujours une étrange sensation en la regardant.
    Quant à ce fou de Sam Rockwell… Je trouve cet acteur GENIAL.
    As tu vu ce film dément avec Turturro ? Box of moonlight je crois (je vais aller vérifier). Cest là que je l’ai découvert.
    Et ce film du fils de David Bowie (trous de mémoire ce matin) Moon (il aime la lune Samm) où il est seul à l’écran. Fascinant.
    Et puis le film de George Clooney où il est complètement parano…
    Bref quel acteur !!!
    Et Woody peut être parfois un peu cabot. Ici il est parfait et infiniment touchant. Et ses lettres…

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  3. Vérification faite.
    C’est bien Box of moonlight (a voir absolument) de Tom du Cillo.
    Et Confession d’un homme dangereux de George.
    Et Moon (GÉNIAL) de Duncan Jones.
    Sans parler de Jesse James…
    Un éternel second rôle superbe.

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  4. Bonjour Tina, pour moi aussi, ce n’est pas un un chef d’œuvre même si on passe un bon moment. Mais j’ai trouvé l’histoire très violente et les personnages caricaturaux (surtout celui de Frances McDormand). Bonne après-midi.

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  5. Bon film mais loin d’être le chef d’oeuvre annoncé. Des partis pris ambigus. Et des revirements de personnages auxquels on ne croit pas vraiment. Le meilleur film du réalisateur reste à ce jour Bons baisers de Bruges.

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  6. @ A la rencontre du Septième Art / Pascale :
    Je trouve tout de même dommage que le film ne s’arrête pas au plan avec la voiture (de dos) qui démarre, il me semble justement qu’on voyait déjà bien l’espoir possible et la naissance d’une « relation » entre ces deux personnages qui ne pouvaient pas se saquer 🙂

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  7. @ Pascale :
    Je crois justement que c’est ça que j’aime chez Frances McDormand. Un visage simple, sans fard, vrai, avec de beaux yeux mais des traits durs, des cernes, pas de maquillage.
    Non toujours pas vu Box of moonlight ! A l’époque, je galérais pour le trouver et après j’ai laissé tomber ! Mais tu m’en parles, du coup tu me redonnes envie d’aller à la recherche de ce film !!
    Ah oui Moon et Confessions d’un homme dangereux, deux excellents films et deux interprétations fabuleuses, je l’aurais nommé aux Oscars ! 😀

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  8. Le seul reproche que j’aurais à faire sur ce film est sa fin. Trop évasive et une impression que de fin il n’y en a pas. Ce qui peut-être un commentaire sur ce type d’affaires qui n’en ont malheureusement pas, comme rien du tout en fait. Sinon le film est merveilleux. Un sommet de cynisme, où l’on nage dans une même scène du rire à un malaise pesant (le flashback est terrible, surtout la dernière réplique). Le casting est génial et cela faisait un petit moment que je n’avais pas vu Frances McDormand autant en forme (quasiment sûr qu’elle aura l’Oscar). Quant à Sam Rockwell, il confirme un peu plus ses prises de risques et là le rôle est merveilleusement complexe.

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  9. Pour moi il n’y a aucune finalité et on reste en plan. Mais en soi on peut l’interpréter comme je l’évoquais : à savoir une énième affaire sans fin comme on en voit plein. La preuve la plus flagrante étant encore aujourd’hui l’affaire du Zodiac. Mais après est-ce l’intention du réalisateur ? Je ne sais pas.

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  10. @ Borat :
    Bah évidemment qu’il y a une ouverture mais on comprend bien ce que vont faire les personnages.
    Justement, c’est pas l’intention du réalisateur de résoudre l’énigme… je pense pas honnetement qu’on puisse faire de rapprochement avec l’affaire du Zodiac et les films et séries qui en parlent.

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  11. Ou pas comme le dit McDormand juste avant le générique, comme quoi tout est encore possible.
    Par l’affaire du Zodiac, je veux dire que c’est un type d’affaire où le tueur n’est pas trouvé. J’aurais pu citer l’affaire Vuillemin quoi.

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  12. Alors que j’ai toujours pas vu Le grand jeu… 3 billboards figure aussi en haut de ma liste de voeux pour 2018. Et a priori auprès de toi, le film s’en est mieux sorti que celui avec la belle Jessica. Ouf. 😉

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  13. @ Borat :
    Je comprends ce que tu veux dire mais parler d’affaire du Zodiac alors que l’enquête dans 3 Billboards est finalement un « prétexte » pour parler d’autres choses me paraît un peu « gros »

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  14. Ben perso c’est un élément qui m’a beaucoup gêné dans l’appréciation du film. A mon sens la conclusion n’est pas trop à la hauteur alors que j’ai aimé le propos et ce que véhicule le film.

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  15. Parce que j’ai l’impression que le film n’a pas de fin, il laisse sur un côté ouvert qui me laisse circonspect. Tu pense qu’il va y avoir une conclusion et finalement non.

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  16. Je me retrouve sans réserve dans tes propos sur ce film. J’avoue avoir été un peu perturbé par la structure un tantinet erratique (et volontaire si j’en crois les propos du réal) du scénario, comme par cette fin en forme de pirouette morale un peu dérangeante. Le reste ne manque évidemment pas d’intelligence, emmené par une interprétation sans faille.
    Chouette chronique miss 😉

    Aimé par 1 personne

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