A Ghost Story

réalisé par David Lowery

avec Casey Affleck, Rooney Mara, Liz Franke…

Drame, fantastique américain. 1h32. 2017.

sortie française : 20 décembre 2017

Apparaissant sous un drap blanc, le fantôme d’un homme rend visite à sa femme en deuil dans la maison de banlieue qu’ils partageaient encore récemment, pour y découvrir que dans ce nouvel état spectral, le temps n’a plus d’emprise sur lui. Condamné à ne plus être que simple spectateur de la vie qui fut la sienne, avec la femme qu’il aime, et qui toutes deux lui échappent inéluctablement, le fantôme se laisse entraîner dans un voyage à travers le temps et la mémoire, en proie aux ineffables questionnements de l’existence et à son incommensurabilité.

A Ghost Story : Photo Casey Affleck, Rooney Mara

Après Les Amants du Texas (Ain’t Them Bodies Saint, 2013), David Lowery réunit de nouveau Casey Affleck et Rooney Mara : A Ghost Story a suscité le buzz dès sa présentation dans les festivals (il est reparti avec plusieurs prix au festival du film américain de Deauville, dont le Prix du Jury). C’est certainement grâce à ce buzz en question qu’il a pu être distribué dans les salles françaises (il était probablement destiné à la VOD, ce qui aurait été fortement regrettable). Mais je me méfie toujours de la hype autour de certains films (certainement une manière de me protéger en cas de déception). J’ai lu des critiques radicalement opposées concernant ce film. Pour ma part, je ne choisis pas réellement mon camp, je suis juste mitigée : je reconnais au long-métrage de Lowery un certain nombre de qualités indéniables, je comprends aussi qu’on puisse en ressortir bouleversé. Mais je ne suis pas non plus totalement emballée, pas convaincue par tous les points : j’admets aussi que je suis sortie du film assez indifférente d’un point de vue purement émotionnel. Pour construire l’identité de son personnage principal, David Lowery reprend une image du fantôme très commune, autant énigmatique qu’enfantine : une entité portant un drap blanc. Difficile de juger l’interprétation de Casey Affleck (en ce moment dans de sales draps – pas pu m’empêcher de faire cette vanne) qui passe plus du 3/4 du film sous ce drap. Cela dit, l’utilisation de ce long tissu qui traîne (visiblement difficile pour les costumiers à le fabriquer, on ne l’aurait pas forcément imaginé) est remarquable dans le sens où il parvient à installer à lui-seul une atmosphère si particulière, entre la poésie, l’hypnose et le malaise. Sur le papier, difficile de s’attacher à cette entité, en sachant qu’on ne connait pas spécialement la vie de cet homme avant sa mort, en dehors de quelques moments durant sa vie de couple (sa femme est incarnée par Rooney Mara – je l’aime toujours mais elle minaude de plus en plus). Pourtant, rien que par ces yeux ronds noirs étrangement expressifs, c’est tout le contraire qui se produit. Ne pas connaître la vie de cet homme avant son décès accidentel est à double-tranchant. D’un côté, on peut très bien se contrefoutre du sort de cet esprit errant. Mais cela est aussi un moyen de rendre le propos plus universel, chacun étant voué à la mort. Revenons maintenant sur le format, le film étant filmé en 4/3 et avec un cadre vignette aux bords arrondis (comme certains filtres sur Instagram : oui, il s’agit d’un raccourci purement gratuit).

A Ghost Story : Photo Rooney Mara

Selon le réalisateur, ce format renforcerait pour le spectateur une impression de confinement et de claustrophobie. Mais paradoxalement, cette sensation serait également adoucie par les bouts non rectangulaires : la mort est alors un concept « glauque » que libérateur. Même si je n’ai pas pu m’empêcher au bout d’un moment de trouver ce choix de format un peu gratuit (dans le sens où j’avais l’impression que c’était aussi une manière pour le film de se détacher et de faire « parler » de lui), dans l’ensemble, il parvient tout de même à prendre sens par rapport au propos et au ressenti possible. Globalement, au-delà de ce choix, le film est remarquable esthétiquement, appuyé par une fantastique photographie et un fabuleux travail de lumière. Il est certain qu’il participe à ce sentiment constant de poésie, de mysticisme et de noirceur. Je pourrais dire tout ce que je veux concernant ce film, mais en 2017 c’est certainement, de ce point de vue-là, le plus beau long-métrage que j’ai vu. Le long-métrage, bénéficiant d’une mise en scène consistante, est accompagné par une remarquable bande-originale signée par Daniel Hart. Bref, il ne manque pas de qualités mais selon moi, un peu comme je l’expliquais déjà juste avant, elles peuvent être vues comme des défauts (et vice versa). Revenons par exemple sur les longueurs et les plans fixes qui semblent avoir divisé le public. A l’origine, je ne suis pas contre ces choix, loin de là. Ils restent notamment cohérents par rapport à l’ambiance générale installée dès le début. On a beaucoup critiqué la scène de la tarte que j’ai pourtant adoré : tout le monde s’est acharné sur cette scène en critiquant sa longueur. Mais pour ma part, le réalisateur a cerné toute la souffrance dans cet acte de boulimie (le tout avec le fantôme qui observe comme nous en silence et sans bouger) qui se déroule paradoxalement dans un laps de temps très court (bah oui parce que s’empiffrer d’une tarte au chocolat pour 6-8 personnes en cinq minutes, c’est très – très – court). En revanche, par exemple, la scène du monologue, qui explique en quelque sorte l’ensemble du film (mais pourquoi faire ça ? Ca casse tout le mystère et surtout tout le cheminement personnel du spectateur par rapport à la réflexion initiale autour de la mort et de la vie), est juste interminable ! Enfin, si je vois où Lowery veut en venir par rapport à la boucle temporelle (en essayant de créer un suspense alors qu’on peut deviner rapidement cet élément en étant observateur), je ne suis pas non plus totalement convaincue par la manière de l’introduire. Pour ses idées de mise en scène et ses choix esthétiques, pour son beau message qui parlera personnellement à chaque spectateur, pour son ambition, A Ghost Story mérite d’être vu. Il s’agit indéniablement d’une expérience à part même si je ne suis pas nécessairement convaincue par certains points et que je n’ai pas été totalement embarquée par toutes les propositions.

A Ghost Story : Photo

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27 réflexions au sujet de « A Ghost Story »

  1. J’arrive pas à savoir si j’ai envie de le voir ou pas, c’est assez gênant. Les images et leur « esthétique » globale me plaisent, mais je tends à quand même trouver un peu grossier le coup du fantôme sous un drap blanc.
    D’ailleurs, pourquoi prendre un acteur en particulier ? Je vois pas comment tu peux montrer l’étendue de ton talent alors qu’on ne voit ni tes yeux ni ta gestuelle et que tu peux parler avec personne vu que ton personnage est mort… Mais je pinaille.
    Et puis, il ne fait qu’une heure et demie, donc pas trop de risques non plus… Je dis ça en pensant à Detroit et ses 2h20, visionné la semaine dernière et qui a été cruellement décevant (« Claque magistrale » leule).

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  2. Je suis exactement comme Sweet Judas. Je suis perplexe. Par contre j’ai adoré ta vanne sur Casey Affleck… et en même temps j’étais sûre que t’allais la faire !!! 😀

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  3. J’aime beaucoup cette critique qui parvient à trouver le juste équilibre entre bons points et aspects plus discutables. J’ai pas mal échangé à propos de ce film et en effet on constate des avis très enthousiastes et d’autres plus réticents, mais rien de plus naturel j’ai envie de dire…
    Je fais partie des grands enthousiastes car, comme dit ici, c’est l’un des films les plus réussis en termes d’ambiance poétique et mystique que j’ai pu voir ces derniers temps, et il a réussi à m’embarquer dedans dans une sorte de vertige à la fois terrifiant et tout à fait bienvenu.
    La différence se fait, je pense, sur l’effet de surprise et nos propres goûts en termes de cinéma… Pour avoir été bouleversé par la filmographie de Tarkovski, généralement très lente, contemplative, philosophique et métaphysique, ce film rentrait dans ce type de format, rare de nos jours. Toutefois, bien entendu, loin de moi l’idée d’aller mettre A Ghost Story au niveau des films de ce cher cinéaste russe, bien que j’ai beaucoup apprécié ma séance.
    En définitive, ce qui le distingue, je pense, c’est ce côté étiré, à la fois modeste et vertigineux, cette poésie ambiante qui fait du bien à voir et qui est généralement très bien retranscrite. Libre à chacun, ensuite, d’apprécier ou non !

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  4. Le 4/3 j’ai du mal donc impasse sur le drap, ou alors un jour lointain à l’occasion d’une quelconque semaine du blanc. 🙂

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  5. Celui-là attise vraiment ma curiosité, car j’ai entendu des critiques de gens qui avait été vraiment profondément touchés par ce film, alors que d’autres y sont totalement imperméable. J’ai du mal à prédire dans quel camp je serai!

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  6. J’aime cette chronique ! Nuancée, explicative et sincère ! Je crois avoir un peu mieux aimé le film que toi. Je n’ai pas non plus été bouleversé, mais j’ai vraiment bien aimé la démarche du film, que je crois sincère aussi, et l’audace de produire ce genre de travail cinéma à l’heure du zapping intensif.

    Hop, un lien à ajouter sous ma future chronique, prévue début février !

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  7. La boucle temporelle m’a terrassée moi.
    Comme tout le film d’ailleurs.
    Je ne sais si ça tient au fait que je vis avec un fantôme (l’amour de ma vie) depuis 3 ans et demi et s’il est près de moi sous un drap, j’espère qu’il ne souffre pas autant que Casey…

    Je crois que j’aurais quand même aimé ce film en d’autres circonstances car je suis friande des grandes amours impossibles ou contrariées. Je vois de quoi il retourne…

    Comment as-tu vu qu’il s’agissait d’une tarte au chocolat ???
    Incroyable scène !

    Quant au monologue… je n’en ai pas parlé (sur mon blog) car les gens/acteurs/personnages qui me donnent des envies de meurtre, j’élude !
    Mais putain, y’avait donc personne pour lui clouer sont claque-merde dans cette soirée merdique à ce mec moche et con (qui doit puer) ???
    Ouf, ça soulage !

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  8. @ Sweet Judas :
    Je comprends tes réticences. Je reste persuadée que le voir te sera bénéfique, au moins cela répondra à toutes tes interrogations légitimes.
    (toujours pas vu Detroit, curieuse de le voir, et en même temps, il ne me tente pas vraiment malgré son beau sujet).

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  9. @ A la rencontre du Septième Art :
    Je n’ai jamais vu les films de Tarkovski, j’avoue être très curieuse même si j’appréhende un peu car ça a l’air très particulier. Tu as raison que le film joue sur un format (en particulier la lenteur) dont nous n’avons plus l’habitude et j’imagine que ça doit expliquer les critiques parfois très violentes contre ce film.
    Merci beaucoup d’être passée sur mon blog (au passage, j’aime beaucoup le tien – et très belle critique sur A Ghost Story !).

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  10. @ Martin :
    Merci beaucoup !! et j’ai très hâte de lire ta chronique !
    Finalement, effectivement, d’après ce que je comprends, nos avis sont proches même si le mien est certainement un peu plus « sévère ». 😀

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  11. @ Pascale :
    Effectivement, je comprends mieux pourquoi ce film te touche 😦 😦
    Etant amatrice de tarte au chocolat, il me semble qu’on voit bien quelque choooose de noiiiir au dessus (avant que Rooney Mara l’éclate dans tous les sens pour se goinfrer). Bon après j’ai pas goûté au gâteau, peut-être que je m’emballe effectivement ! 😮 😀
    Je suis d’accord en tout cas : cette scène est incroyable. Le tapage négatif autour me paraît exagéré.
    MAIS CARREMENT ! C’est le genre de gars que je bombe en soirée !! 😮

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  12. Je suis également sorti assez mitigé du film. La scène de la tarte est insupportable et je reconnais qu’il y a certaines fulgurances comme la séquence dans le bâtiment en construction. Dommage que certaines scènes nous sortent du film, limite ridicule d’ailleurs, au détriment de l’histoire et de la réflexion sur le temps.

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  13. @ Roggy :
    Ahhh un non-fan de la scène de la tarte ! (ce qui peut se comprendre !). Mais finalement, dans l’ensemble, je constate effectivement une impression similaire à la mienne ! 😀

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  14. Très particulier et tes deux étoiles ne m’étonnent pas (moi-même je n’ai pas été époustouflé). La première partie est très lente, au point de se demander quand même où veut en venir David Lowery. Parce que bon, filmer Rooney Mara en train de manger une tarte c’est sympa deux minutes, puis après le temps passe très lentement. Par contre, tout ce qui est autour du travail de deuil du fantôme, de ses regrets ou même du temps qui passe est vraiment passionnant. Comme le délire du fantôme avec un drap qui aurait pu vite tourné au ridicule.

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