The Square

réalisé par Ruben Östlund

avec Claes Bang, Elisabeth Moss, Dominic West, Terry Notary…

Comédie suédoise. 2h22. 2017.

sortie française : 18 octobre 2017

Christian est un père divorcé qui aime consacrer du temps à ses deux enfants. Conservateur apprécié d’un musée d’art contemporain, il fait aussi partie de ces gens qui roulent en voiture électrique et soutiennent les grandes causes humanitaires. Il prépare sa prochaine exposition, intitulée « The Square », autour d’une installation incitant les visiteurs à l’altruisme et leur rappelant leur devoir à l’égard de leurs prochains. Mais il est parfois difficile de vivre en accord avec ses valeurs : quand Christian se fait voler son téléphone portable, sa réaction ne l’honore guère… Au même moment, l’agence de communication du musée lance une campagne surprenante pour The Square : l’accueil est totalement inattendu et plonge Christian dans une crise existentielle.

The Square : Photo Claes Bang

J’ai suivi le dernier festival de Cannes uniquement sur les réseaux sociaux (promis, un jour j’y serai en chair et en os !). The Square semblait être une Palme surprise (je ne reprends que des intitulés de presse et autres) : le film suédois n’apparaissait pas réellement (ou en tout cas très rarement) dans les pronostics, et encore moins pour obtenir la Palme (la plupart jurait sur le magnifique 120 Battements par minute de Robin Campillo). Je suis donc allée le voir pour deux raisons : la première, comme vous l’avez deviné, est pour sa Palme (je suis forcément curieuse : je veux savoir, comme pratiquement tous les ans, si le jury a fait le bon choix ou au contraire s’il est complètement à côté de la plaque). La seconde est pour son réalisateur Ruben Östlund. Je n’avais vu qu’un seul de ses films avant de découvrir cette Palme : Snow Therapy (connu aussi pour son titre international « à la française » Force Majeure), qui avait été nommé aux Golden Globes. Ce film (que j’aimerais revoir) m’avait intriguée : je n’étais pas rentrée totalement dans l’histoire mais je ne pouvais pas nier ses qualités ni globalement cette proposition cinématographique. J’appréhendais de voir The Square vu ma petite expérience avec ce réalisateur mais finalement le choix du jury de Pedro Almodovar est très audacieux, loin des résultats attendus : les comédies sont rarement récompensées (notamment pour la Palme), surtout à Cannes. En réalité, selon moi, cette Palme n’est pas si surprenante que ça même si elle sort des conventions. Elle n’est pas surprenante parce que ce film est tout simplement bourré de qualités et qu’on ressort de la séance retourné. Je ne vais pas tourner autour du pot pendant 150 ans : The Square est, de loin, mon film préféré de 2017 (et pourtant, et vous le verrez en fin décembre pour le bilan annuel, j’ai eu de véritables coups de coeur pour d’autres films). Je comprends mieux pourquoi certains ont râlé face au palmarès cannois : ce film ne plaira clairement pas à tout le monde. On me dira que c’est le cas pour tous les films (ce qui est vrai) mais pour The Square, cette remarque aussi banale que bateau est pourtant réellement juste. Mais justement, le jury d’Almodovar n’a pas cédé à la facilité de l’émotion et c’est tellement rare que cela mérite d’être souligné. En terme de comédie, on n’a pas nécessairement l’habitude de voir certains mécanismes utilisés par Östlund dont on sent à chaque scène et même chaque plan l’exigence et surtout la signification ou le but en terme de sensations pour le spectateur.

The Square : Photo Dominic West, Terry Notary

On retrouve alors le côté froid de Snow Therapy, avec ses plans fixes qui accentuent chaque situation qui peut provoquer le malaise. Ce malaise est parfois terrifiant (la scène avec l’homme-singe m’a juste époustouflée – la performance hallucinante de Terry Notary, pourtant brève, n’y est pas étrangère) mais il est aussi à l’origine de nombreuses scènes hilarantes. La scène post-coït avec l’actrice de l’année Elisabeth Moss (remarquable dans les quelques scènes dans laquelle elle intervient) tenant à jeter elle-même le préservatif de son partenaire ou encore sa dispute dans le musée avec Christian avec, en arrière-fond, une des gardiennes qui y jette un coup d’oeil pour ne citer que celles-ci en sont de parfaits exemples. Le malaise n’apparaît pas uniquement dans la longueur des scènes fixes. Le discours social est certainement aussi ce qui peut déranger. Pour avoir assisté à quelques expositions d’art contemporain, les scènes présentant les différentes performances artistiques, les expositions très étranges ou encore plus même le concept même de The Square sont à peine exagérées : on est loin de la comédie bête se moquant grossièrement de ce milieu-là si facile à critiquer. Dire que The Square est une grosse critique de l’art contemporain ne serait pas totalement exact. Il se moque selon moi de certaines dérives de l’art contemporain, celle qui sait faire du buzz sans se préoccuper de ce qui se passe réellement dans le monde, celle qui prône des valeurs alors que ceux qui gèrent ces expositions ne les appliquent pas dans leur quotidien. Il n’y a pas de mépris pour l’art et en particulier pour l’art contemporain, il s’agit plus d’une critique de la bourgeoisie méprisante et ignorante via l’art contemporain qui reflète leurs propres bêtises. The Square, c’est quoi justement dans l’histoire ? Il s’agit d’un carré incitant à la bienveillance et la tolérance avec son prochain. Bref un joli concept ne reflétant pas du tout la réelle personnalité de Christian, préparant cette exposition. L’acteur danois Claes Bang est excellent dans le rôle de ce beau bourgeois intello quadragénaire lâche et contradictoire par rapport à ce qu’il prétend être et défendre en public. The Square livre plusieurs critiques qui s’emboîtent bien. On pourrait même être plus juste : le monde de l’art, évidemment pas épargné, permet de souligner un regard extrêmement sombre et pessimiste sur notre société, égoïste, irrespectueuse, qui communique avec les autres pour de mauvaises raisons. La mise en abyme fonctionne merveilleusement bien, le spectateur lui-même pouvant voir The Square comme une exposition géniale de 2h30 sur toutes les bêtises présentes dans notre société. 

The Square : Photo

Et quand Christian commence à prendre conscience de certaines fautes qu’il a pu commettre, il sera trop tard, ses actes ayant des conséquences. Ce point, justement, est l’autre qualité de ce scénario extrêmement riche et réfléchi, avec un effet d’entonnoir au fur et à mesure des scènes. Le scénario part sur un incident a priori anodin : Christian se fait voler son portefeuille et son téléphone par des pickpockets particulièrement rusés et organisés. Sauf qu’il ne va pas en rester là. Alors que toute personne sensée serait simplement allée voir la police, grâce à un de ses sous-fifres, Christian va tout faire pour retrouver ses affaires. Bref, entre cette petite histoire de vol, l’exposition et toutes les emmerdes qui vont suivre, Christian n’est pas au bout de ses peines. L’art devrait ouvrir l’esprit et nous sortir de nos préjugés. Pourtant, c‘est tout ce long déroulé des événements, avec toutes les conséquences qui vont sans cesse suivre et s’emboîter, qui va confronter le protagoniste à s’ouvrir au monde, à s’intéresser aux gens qui n’appartiennent pas à sa classe sociale. Le scénario est tout particulièrement élaboré dans lequel chaque scène porte une signification sur le discours général du film. Le réalisateur dissèque alors avec une rare pertinence les travers de la société, tout comme il livre un regard acide sur l’individu face à son animalité : finalement, on en revient toujours à Snow Therapy (je ne connais pas non plus encore bien la filmographie du réalisateur, mais en établissant quelques connexions entre ce film et The Square, on relève les thèmes qui fascinent Ruben Östlund). Nous relevons une réflexion pertinente sur la confiance perdue au coeur de nos sociétés occidentales : Christian ne fait pas confiance à des classes sociales différentes de  la sienne (l’incident avec les pickpockets en est un exemple). Les gens, qui ne s’intéressent pas forcément aux oeuvres d’art pour de bonnes raisons (coucou les pique-assiettes) ne peuvent plus avoir confiance en une oeuvre d’art pour des erreurs de communication. La mise en scène, dans le contrôle à la Haneke, est impeccable. A partir de plusieurs procédés (caméra fixe, hors-champ, happening), Ruben Östlund provoque sans cesse un malaise grinçant qui bouscule à la fois les personnages et les spectateurs. The Square est un long-métrage d’une terrible exigence sur l’art reflétant les travers de notre société absurde et égoïste, parvenant à trouver son équilibre entre la fiction, l’essai philosophique, la satire sociale et la comédie. 

 

The Square : Photo Claes Bang

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11 réflexions au sujet de « The Square »

  1. J’avais beaucoup aimé Snow Thérapy. Quand tu nous dis qu’il est ton film préféré de 2017, tu me donnes très envie de le voir. Peut être dimanche si nous avons le temps ( il dure 2h24 grrr). Merci !

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  2. Je n’ai pas vu les 2h30 passer.
    C’est drôle et grinçant.
    Il fera sans doute également partie de mon top.
    Quelle palme ! Pedro a tout compris.
    La palme est, doit être un film différent. Celui ci l’est.
    Et LA scène de Terry Notary est un sommet. Putain ce que j’ai eu peur.

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  3. Bonjour Tina, comme Girlymamie, je n’ai pas été convaincue par Snow Therapy donc je ne suis pas tentée plus que cela par The Square. Ce n’est pas ma priorité. Bonne après-midi.

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  4. @ GirlyMamie / @ dasola :
    Comme je le dis, on peut très bien ne pas avoir trop accrocher à Snow Theray et aimer The Square (plusieurs personnes sur Twitter étaient dans la même situation que la mienne ! 🙂 ).

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  5. Bonsoir Tina, je viens de voir ce film qui m’a laissée perplexe. Je ne peux pas dire que je me sois ennuyée malgré sa longueur mais je n’ai pas compris le message du film. La seule grande qualité de The Square, c’est son acteur principal Claes Bang qui aurait mérité un prix d’interprétation. Bonne soirée.

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