120 battements par minute

réalisé par Robin Campillo

avec Nahuel Perez Biscayart, Arnaud Valois, Adèle Haenel, Antoine Reinartz, Felix Maritaud, Aloïse Sauvage, Catherine Vinatier…

Drame français. 2h20. 2017.

sortie française : 23 août 2017

 

Début des années 90. Alors que le sida tue depuis près de dix ans, les militants d’Act Up-Paris multiplient les actions pour lutter contre l’indifférence générale.
Nouveau venu dans le groupe, Nathan va être bouleversé par la radicalité de Sean.

120 battements par minute : Photo Nahuel Perez Biscayart

Impossible d’être passé à côté du chouchou du festival de Cannes 2017 (présidé par Pedro Almodovar qui souhaitait lui-même qu’il ait le prix suprême), 120 Battements par minute, certainement le grand favori de cette édition et reparti avec le Grand prix du jury. On ne va pas tourner autour du pot : je n’aurais pas gueulé s’il avait remporté la Palme (même si je défends passionnément The Square – vous aurez mon billet sur ce dernier le jour de sa sortie) et on peut comprendre la déception de certains spectateurs. Je n’étais pourtant pas tout à fait confiante en allant le voir : si j’avais apprécié le travail de Campillo en tant que scénariste (Entre les murs de Laurent Cantet), je gardais un souvenir douloureux de son premier long-métrage Les Revenants (film qui a donc inspiré la série de Canal +). Surtout je me méfie toujours un peu quand il y a justement un peu trop d’enthousiasme autour d’un film. Le titre fait référence à la house music, qui est à 124 battements par minute. Le réalisateur explique alors qu’elle accompagnait les années 1990 et surtout « c’était une musique festive et inquiète, comme la situation vécue par la communauté gay de l’époque » (source : Allocine). 120 battements par minute est un film fonctionnant sans cesse sur un rythme binaire (le titre semble avoir encore plus de sens) pour rendre le tout d’une rare densité et complexité sur différents niveaux. Le film s’intéresse dans un premier temps à l’action d’Act Up-Paris, une association militante luttant contre le Sida. Campillo s’est très bien documenté et même plus que cela : il était lui-même adhérent de l’association en 1992. Je n’aime pas dire qu’il y a une approche documentaire parce que je trouve qu’on utilise (et je m’inclus dans ce « on ») cette expression à force à tort et à travers mais il est certain que Campillo a retranscrit les RH (réunions hebdomadaires) avec un réalisme déconcertant. Petit à petit, à force de s’intéresser aux débats, aux réflexions et aux actions de ce mouvement, le film recentre son intrigue autour de la romance émouvante (et jamais niaise) entre Sean et Nathan. J’avais entendu parler des scènes de sexe avant d’aller voir le film et je craignais de revoir sur nos écrans le retour de La Vie d’Adèle.

Les scènes sexuelles sont en réalité très réussies, artistiques (elles s’insèrent notamment dans la narration lorsque Nathan et Sean racontent comment ils se sont faits contaminés), tout en étant assez réalistes et surtout honnêtes : je ne les ai jamais senties gratuites et elles ne créent pas le malaise. Elles sont toutes filmées dans le noir, on a juste le temps de percevoir des formes, suffisamment pour qu’on puisse deviner et savoir ce que font les personnages (la pudeur du film ne se limite d’ailleurs pas au sexe mais aussi dans la décomposition des personnages face à la maladie). Bref, par cette organisation en forme d’entonnoir, où on part sur une forme globale pour après creuser davantage sur un point particulier, le long-métrage parvient alors à prendre en compte à la fois les voix singulières et plurielles, c’est-à-dire qu’on part a priori sur le combat politique collectif pour aider les séropositifs, notamment les plus démunis (drogués, prostitués, prisonniers) puis le film tend davantage sur le combat individuel à partir de la lutte quotidienne contre la maladie et la mort. Parmi le collectif, je tiens aussi à souligner qu’il n’était pas évident qu’on s’intéresse à certains membres d’Act-Up : les personnages auraient pu être très bâclés et inexistants. Pourtant, même s’ils restent évidemment secondaires, ils parviennent tous à exister à l’écran et ils permettent aux spectateurs de croire encore plus au fonctionnement de l’association durant les débats et ses actions. Justement, revenons sur ces débats et actions. Là encore, on notera un parallèle entre tous les bruits possibles (les fabuleuses joutes verbales, la techno, les cris de slogan) et ce silence de mort (notamment au générique de fin). Les réunions et les manifestations permettent aussi d’exposer plusieurs points de vue possibles alors que tous combattent la même chose. Ainsi, la violence est-elle nécessaire pour faire entendre sa voix et faire bouger la société ? Faut-il privilégier le dialogue ? Le dialogue est-il nécessairement incompatible avec des actes marquants mais proches de l’agressivité ? En tout cas, ces échanges et de ces actes médiatisés montrent la même idée d’urgence absolue : dans les assemblées générales, il y a tout un système fait pour ne pas perdre du temps (on claque des doigts quand on est d’accord avec l’intervention de quelqu’un pour ne citer que cet exemple).

120 battements par minute : Photo Adèle Haenel

120 Battements par minute est aussi un magnifique film plein de vie qui côtoie pourtant sans cesse la mort jusqu’à la dernière minute. Si la mort est inévitable face à une maladie aussi atroce (la décomposition des corps est notamment bien représentée), la vie et le combat doivent continuer avant tout, pour les autres, pour que la société avance : encore une fois, le collectif n’est pas jamais oublié même dans l’individuel et vice-versa. Le long-métrage parvient aussi à livrer un discours très universel dans lequel le contexte historique ne prend pas le dessus sans être non plus oublié. On plante très rapidement le décor : on ne mentionne pas réellement la période, on a juste quelques indices (on nous parle de Mitterand, de l’affaire du sang contaminé, on voit aussi très rapidement une Game Boy) qui nous font comprendre que l’histoire se déroule au début des années 1990 mais c’est tout. Le film n’a pas de volonté de retracer une page de l’histoire, le passé n’est jamais réellement passé : le combat continue, la vie continue aussi et les malades seront toujours confrontés aux mêmes faits et interrogations. Le casting est impeccable, pas une seule fausse note, tout le monde est crédible : on a vraiment l’impression d’être face à des militants tout en leur donnant justement plus de consistance qu’à un simple rôle fonctionnel. Je dois tout même avouer avoir eu un véritable coup de coeur pour l’acteur argentin Nahuel Perez Biscayart (prochainement à l’affiche de Au-revoir, là haut d’Albert Dupontel), certainement une des révélations de l’année. Il est finalement à l’image de tout ce qui est mis en place dans le film : il est bouleversant dans les scènes où il est confronté à la maladie et terriblement lumineux, énergique et même drôle quand il est le personnage « public » durant les RH et autres actions menées. Bénéficiant d’un scénario et d’une mise en scène parvenant tous les deux à travailler sur plusieurs niveaux sans s’embrouiller, 120 battements par minute est un film poignant sur une jeunesse qui ne demande qu’à vivre, à vibrer, à aimer malgré la douleur, les pleurs et les guerres à mener. 120 battements par minute : Photo

 

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19 réflexions au sujet de « 120 battements par minute »

  1. Je ne lis pas encore ta critique parce que j’espère le voir très prochainement mais j’espère bien qu’on aura l’occasion d’en reparler très vite ! bonne semaine à toi !

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  2. Belle chronique, Tina, pour un film qui mérite amplement les éloges que tu lui réserves. Je partage largement ton avis… et détaillerai le mien d’ici une dizaine de jours.

    Seule remarque : il m’avait semblé qu’au tout début du film, une date était insérée à l’image. Mais peut-être que je confonds avec un autre film que j’aurais pu voir récemment…

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  3. Robin Campillo est de retour avec un nouveau navet ? Voila une mauvaise nouvelle qui va me faire sagement éviter les salles de cinéma durant quelques temps.

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  4. Tu en parles vraiment très très bien. Ce film est une réussite à tous les niveaux. Le silence à la fin de la projection, et les gens qui pleuraient dans les bras les uns des autres, étaient assez évocateur aussi …

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  5. @ Martin :
    Merci beaucoup !!! Et j’ai vraiment hâte de lire ta critique sur ton blog !!
    Très sincèrement, il me semble que non (mais si quelqu’un peut confirmer – que ce soit dans mon sens ou dans le tien – j’en serais ravie !).

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  6. Bonjour Tina, je sais que les gens ne comprennent pas mais je n’ai vraiment pas envie d’aller voir ce film. Je ne sais pas ce qu’il faudrait pour que je me décide. Bonne journée.

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