Moonlight

réalisé par Barry Jenkins

avec Alex R. Hibbert, Ashton Sanders, Trevante Rhodes, Mahershala Ali, Naomie Harris, Janelle Monáe, Andre Holland, Jaden Piner, Jharrel Jerome…

Drame américain. 1h50. 2016.

sortie française : 1 février 2017

moonlight

Après avoir grandi dans un quartier difficile de Miami, Chiron, un jeune homme tente de trouver sa place dans le monde. Moonlight évoque son parcours, de l’enfance à l’âge adulte.

Moonlight : Photo Alex R. Hibbert, Mahershala Ali

Moonlight, déjà lauréat du Golden Globe du meilleur drame, a gagné l’Oscar du meilleur film (dans la plus grande confusion… j’en rigole encore !) face à son grand concurrent, La La Land. Il a aussi remporté deux autres importantes récompenses, à savoir celles du meilleur acteur dans un second rôle (pour Mahershala Ali) et du meilleur scénario adapté. Il a aussi cartonné aux Independent Spirit Awards et a évidemment récompensé ailleurs. Le succès de ce petit film peut surprendre, Barry Jenkins étant un réalisateur inconnu aux yeux du public (et même auprès des cinéphiles) et surtout le sujet est tout de même assez lourd et même puissant, il a même quelque chose de nécessaire. En effet,  un grand nombre de drames apparaît dans le scénario (ça pourrait presque faire penser à Precious de Lee Daniels) : un gamin afro-américain qui découvre son homosexualité dans une communauté qui rejette cette identité s’isole de plus en plus face au harcèlement et au comportement désastreux et destructeur de sa mère qui se drogue, se prostitue et le maltraite. Moonlight est à l’origine une pièce du dramaturge Tarell Alvin McCraney, In Moonlight Black Boys Look Blue. Elle fait aussi écho aux vies de l’auteur de la pièce et du réalisateur de son adaptation (les deux ne se connaissant pas) : ils ont fréquenté la même école et le même collège à Liberty City (Miami) et leurs mères ont toutes les deux rencontré des problèmes avec la drogue (la mère de Jenkins a surmonté sa toxicomanie tout en restant séropositive pendant 24 ans, celle de McCraney est morte du Sida). Moonlight mérite-t-il alors toutes les louanges qu’il a reçues et surtout son Oscar du meilleur film ? Pour moi non. Certes, il ne s’agit pas d’un mauvais film, loin de là (je lui reconnais volontiers des qualités). Son Oscar du meilleur film me semble tout de même plus symbolique voire même politique (notamment une réaction à la polémique « Oscars So White » survenue l’an dernier qui reste malgré tout encore présente dans nos esprits) que cinématographique même si je suis certaine que beaucoup de gens trouveront ce prix mérité pour des raisons plus artistiques. Il faut dire que Moonlight a un petit quelque chose de révolutionnaire mine de rien : le casting est entièrement de couleur noire.

Moonlight : Photo Alex R. Hibbert

Moonlight est construit en trois parties clairement affichées et nommées : la première, « Little », suit Chiron enfant, lorsqu’il rencontre Juan, un dealer cubain qui deviendra pour lui la figure paternelle qui lui manque. Il ne comprend pas pourquoi on le traite de « tapette ». Dans la deuxième partie, « Chiron », le personnage principal devenu adolescent, se fait encore harceler par ses camarades de classe. Son homosexualité ne fait que se confirmer par un véritable contact physique. Enfin, la dernière partie, « Black », nous présente toujours ce fameux Chiron devenu adulte et méconnaissable, éloigné de sa ville d’origine. En mode gros dur, sa route recroise celle de son premier amant. J’appelle ça des parties, mais on pourrait les nommer des chapitres voire même des actes : si le film n’a pas l’air littéraire, il a pourtant une construction qui fait penser à cet art. Je savais, par par son prix aux Oscars, qu’il s’agissait d’une adaptation mais pas nécessairement d’une pièce. Pourtant, durant ma séance, j’ai fini par comprendre ce lien avec le théâtre et pas uniquement par cette forme assez visible : la manière d’aborder le personnage principal, le rythme de certaines répliques etc… Cela dit, je ne fais pas ici de reproches, mais plus un constat de mon ressenti. Il y a donc derrière un réel travail intéressant d’écriture (et je comprends davantage son Oscar de la meilleure adaptation même si je n’ai pas vu la pièce d’origine) même si paradoxalement ce sont aussi certainement des éléments liés à cette écriture qui m’ont gênée. Les dialogues m’ont semblé assez justes et les effets d’écho plutôt pertinents : ainsi, même lorsque l’histoire se déroule sur plus de dix ans, on ne perd pas non plus en route certaines informations qu’on a reçues et qu’on aurait pu oublier. Par exemple, même lorsqu’on ne voit plus à l’écran Juan, que ce soit dans la seconde ou troisième partie, on a l’impression qu’il est toujours présent au côté de Chiron. Mais je reste partagée sur l’utilisation des différentes ellipses. Certes, pour gagner du temps (pas évident de retracer la vie d’un personnage sur une quinzaine d’années voire peut-être plus), les ellipses étaient évidemment nécessaires. Il y a une idée de se concentrer sur l’essentiel.

Moonlight : Photo Naomie Harris

Cela dit, par ce choix, selon moi, Chiron est un personnage qui manque de développement, même un peu de consistance. De plus, j’étais frustrée de ne plus voir les personnages secondaires, même si encore une fois le scénario fait des efforts pour qu’on ne les oublie pas. Mais cet effet n’est hélas pas totalement réussi. J’ai également ressenti une autre frustration : le film n’étant pas hyper rythmé (ça ne m’a pas aidée à l’apprécier convenablement), à chaque fois que je commençais à entrer dans l’histoire, en la trouvant intéressante, on nous la brise justement par ces ellipses. Je suis d’ailleurs partagée sur la fin, j’ai l’impression que je n’ai pas la même interprétation que la plupart de mes copains blogueurs. La mise en scène est plutôt intéressante dans le sens où on sent que rien n’est laissé au hasard, il y a même des symboliques assez fortes (cette scène de baignade au début est très riche sur différents niveaux). Cela dit, à l’image de son sens esthétique (on passe parfois un peu trop brutalement à des scènes très réalistes à d’autres bien plus soignées et colorées ou encore il y a des effets de style un peu surperflus), elle reste pour moi parfois maladroite. Heureusement, le casting est très bon. Parmi les personnalités non connues par le grand public, le trio Alex R. Hibbert, Ashton Sanders et Trevante Rhodes est impeccable. Individuellement, chaque interprète est effectivement remarquable mais ce qui l’est encore plus c’est de constater la cohérence d’interprétation entre ces trois acteurs. Même si je reproche un certain manque de développement chez Chiron, en revanche on ressent pourtant bien à l’écran une certaine évolution qui fonctionne justement grâce à cette succession d’acteurs. Le changement d’acteurs ne choque jamais, on voit tout le temps à l’écran Chiron et non des trois acteurs qui interprètent un même rôle. Et cela est encore plus fort lorsqu’on sait que Hibbert, Sanders et Rhodes ne se sont pas rencontrés sur le tournage. Oscarisé, Mahershali Ali (qu’on voit hélas trop peu) est impeccable dans le rôle de ce personnage qui n’a rien d’un enfant de choeur et pourtant qui accompagne merveilleusement bien Chiron qui s’interroge sur son identité. J’étais heureuse de retrouver à l’écran dans les dernières Andre Holland, qu’on voit décidément de plus en plus. Enfin, parmi les rôles féminins, Naomie Harris (nommée aux Oscars) et Janelle Monáe sont également impeccables.

Moonlight : Photo Andre Holland, Trevante Rhodes

Publicités

32 réflexions au sujet de « Moonlight »

  1. J’avoue que j’ai très envie de le voir, ce film-là. Mais je suis consciente que le voir si tard, c’est prendre le risque d’être très déçue suite à la pluie de louanges qu’il a reçu. Ceci dit, c’est mon côté fan, mais le réalisateur a dit être très influencé par Wong Kar Wai, alors bon…

    J'aime

  2. J’ai ce film sous le coude depuis quelques jours mais j’hésite à le visionner de peur d’être déçu. Je crains en effet que cette nomination soit politique, peut être même en réponse à la politique de Donald Trump. Si c’est le cas, c’est dommage. Le jugement devrait logiquement, selon moi, rester strictement artistique. Peut être qu’un après-midi de pluie, je finirai par me décider …

    J'aime

  3. Comme nous le disions, un oscar certainement plus politique qu’autre chose pour un film qui m’a vraiment laissé sur ma faim même si le thème est intéressant. C’est vrai qu’on voit trop peu Mahershali Ali qui est vraiment l’un des personnages les plus intéressants.. Dommage pour ce film qhui manque cruellement de rythme…

    J'aime

  4. Comme toi je ne m’attendais vraiment pas à la victoire de Moonlight aux Oscars.
    Cependant c’est un film même si ton avis est mitigé que j’ai très envie de voir.
    Je me ferai ma propre idée et je reviendrai te donne mon avis.
    Je te remercie pour ta chronique !!
    Bonne journée !

    J'aime

  5. J’avoue que je n’avais jamais entendu parler de ce film avant les Oscars et que je n’avais aucune idée de ce dont il parlait ^^ Alors merci pour cet avis détaillé, tu as éclairé ma lanterne 🙂

    J'aime

  6. Je serai curieuse de le voir, belle histoire, et puis un nouveau regard sur la communauté afro-américaine. Par contre, comme toi… je pense que sa victoire aux Oscars est davantage due aux polémiques de l’an dernier plus l’effet anti-Trump.

    Aimé par 1 personne

  7. Je suis sortie de la séance un peu dubitative, et j’ai relevé comme toi des faiblesses, ou du moins ce qui m’avait paru comme tels. Et puis, avec le temps, il a fait son chemin en moi et force est de constater qu’il a laissé des traces en moi. Pourtant, ce n’était pas gagné d’avance car il ne fait pas dans la facilité : les personnages secondaires ne sont pas exploités, on passe par trois acteurs pour un même personnage très renfermé, taiseux et solitaire (du coup on reste comme à l’extérieur), puis on est essentiellement dans un film d’atmosphère, beaucoup de choses étant abordées de manière un peu fugitive, sans profondeur apparente. C’est vraiment casse-gueule et c’est une vraie proposition cinématographique que le réalisateur nous fait, et je trouve en final que cela fonctionne pas si mal que ça car il m’est vraiment resté quelque chose de ce personnage. En conclusion, ce film s’est bonifié au cours du temps et je suis contente qu’il a gagné un prix, même si on soupçonne derrière un choix politique. Mais tant mieux j’ai envie de dire, car c’est un film pas comme les autres et j’adhère à 100% à la cause, alors je ne vais pas ronchonner non plus et je dis bravo 🙂

    J'aime

  8. Les articles que j’ai lu ont pas mal parlé de ces ellipses gênantes, et de ce manque de rythme. Je n’ai pas été tellement gênée pour ma part, mais je ne sais pas si je lui aurais décerné l’oscar du meilleur film ( peut être si je n’avais le choix qu’entre lui et La la land ! ) .

    J'aime

  9. Bonsoir Tina, malgré les critiques négatives que je lis ça et là, j’ai beaucoup aimé ce film qui m’a émue. Les dernières séquences quand Chiron retrouve le seul garçon qui l’ai touché (au sens propre du terme) sont bouleversantes. Bonne soirée.

    J'aime

  10. @ Girlie Cinéphilie :
    J’ai lu effectivement l’interview du réalisateur, honnêtement ça ne m’a pas plus frappée que ça… (oui sur certains plans, mais honnêtement c’est pas ouf pour moi).

    J'aime

  11. @ 100tinelle :
    Finalement c’est intéressant de voir comme ton avis a évolué. Je ne dirais pas que mon avis a évolué mais j’ai un avis plus reposé après ma séance : je dirais juste que je comprends davantage les bonnes critiques, comme si effectivement les reproches que je lui fais pouvaient être perçus comme des qualités chez d’autres spectateurs.

    J'aime

  12. @ auroreinparis :
    Entre La La Land et Moonlight, franchement je ne sais pas qui le méritait le plus. Ils sont tellement différents ! Mais je trouve ça dommage qu’on ait réduit ce combat à deux films alors que d’autres films nommés étaient selon moi meilleurs…

    J'aime

  13. Parfait.
    C’est un bon film avec des moments plus forts plus intenses que d’autres. Mais de sacrées baisses de rythme aussi et des ellipses en pagaie.
    C’est magnifiquement interprété par les 3 garçons aux âges successifs mais meilleur film… Quelle démagogie… Un noir homo dans l’Amérique raciste et homophobe et paf un Oscar !

    Moi c’est Mashershala qui m’a impressionnée. Quand il disparait de l’écran j’étais sonnée !

    Mais la looooongue scène finale est magnifique et m’a mise KO.
    Film inégal en résumé.

    J'aime

  14. Plutôt d’accord avec toi Tina ! Un drame infiniment nécessaire, mais largement surestimé. Il ne m’a pas particulièrement emballé, même si je lui reconnais des qualités.

    J'aime

  15. J’en ressors. La réalisation est dans l’ensemble assez classique, cherche à être au plus près du personnage, ce n’est surement pas son point fort en tous cas. En revanche, je trouve le récit très fort et riche en thématique. Le jeune homme en quête d’identité, d’un père, d’une mère, d’un confident. Le film est réellement émouvant et la partie qui m’a le plus plu est certainement celle durant l’adolescence. La perte d’une figure de prou, le harcèlement, la peur d’être rejeté… Curieusement cela m’a parlé et je confirme une chose que j’avais dit sur twitter fin janvier: Moonlight est bien plus intéressant que Lalaland rien que par son pitch et ce qu’il cherche à montrer. Les deux films n’ont rien à voir mais en terme de proposition de cinéma et d’émotions, Moonlight lui est largement supérieur. Et je dirais pareil de Loving que j’ai vu hier ou Arrival.

    J'aime

  16. @ Borat :
    Perso je n’ai pas été touchée mais tant mieux si tu as réussi à être ému, les émotions, c’est toujours difficile à discuter et ça dépend effectivement du vécu personnel du spectateur.
    Je dirais que Moonlight est plus intéressant dans ses thèmes, tandis que La La Land est plus ambitieux techniquement et tout ça.
    J’ai trouvé Arrival et Tu ne tueras point au-dessus de La La Land et Moonlight…

    J'aime

  17. Tout à fait. En tous cas Loving est vraiment un beau film si tu veux le rattraper. Tu oublie complètement que c’est un biopic.

    J'aime

  18. Comme je le disais déjà sur twitter, c’est un film où tu oublie que c’est un biopic. C’est un film sur l’amour d’un homme et une femme contre une société qui ne veut pas d’eux. Le couple d’acteurs est superbe, en particulier Ruth Nagga. J’ai pu le découvrir lundi et je suis assez content d’avoir pu le voir au cinéma. La dernière fois j’avais dû courir jusqu’à Metz pour voir Midnight special. 😉

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s