99 Homes

réalisé par Ramin Bahrani

avec Andrew Garfield, Michael Shannon, Laura Dern, Tim Guinee, Noah Lomax, J. D. Evermore…

Drame américain. 1h47. 2014.

sortie française (e-cinema) : 18 mars 2016

202306.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxx

Rick Carver, homme d’affaires à la fois impitoyable et charismatique, fait fortune dans la saisie de biens immobiliers. Lorsqu’il met à la porte Dennis Nash, père célibataire vivant avec sa mère et son fils, il lui propose un marché. Pour récupérer sa maison, sur les ordres de Carver, Dennis doit à son tour expulser des familles entières de chez elles.

99 Homes : Photo Andrew Garfield, Michael Shannon

99 Homes a remporté le Grand Prix au festival américain de Deauville et a permis à Michael Shannon de décrocher des nominations aux Golden Globes et Screen Actors Guild Awards (et dommage qu’il n’est pas été nommé aux Oscars au passage). Pourtant, encore une fois (parce que c’est en train de devenir une mauvaise habitude), nous ne comprenons pas comment ce film n’ait pas réussi à avoir une sortie convenable au cinéma et se retrouve avec une sortie en vod (plus précisément en e-cinema). Il ne méritait pas un tel sort. Je suis en tout cas ravie d’avoir découvert ce petit bijou issu du cinéma indépendant américain. 99 Homes est un film coup-de-poing sur une triste réalité : les désastres du marché immobilier sur la population américaine. Ca fait vraiment mal au coeur de voir toutes ces familles expulsées de chez elles pratiquement du jour au lendemain. Le réalisateur Ramin Bahrani (dont je ne connaissais pas le travail jusqu’à présent) a su saisir toute la violence d’une telle situation, qui se déroule tous les jours aux Etats-Unis. On est très loin du fameux rêve américain qui s’effondre rapidement. Ou alors ce rêve américain est bâti à partir de faits douteux et immoraux et atteint vite ses limites. Richard Carver et Dennis Nash, initialement des victimes de ce système immobilier (même si Carver peut d’emblée incarner le « méchant » de l’histoire étant donné qu’il entraîne Nash dans cette spirale), incarnent la face sombre de ce rêve américain. Richard Carver est une pourriture, et c’est bien le cas, on ne va pas se mentir, mais son portrait permet pourtant d’éviter un manichéisme qui aurait pourtant pu exister (et l’interprétation de l’excellent et charismatique Michael Shannon apporte un véritable plus dans la construction de son personnage). On s’aperçoit que, comme Nash (incarné par Andrew Garfield, qui livre également une très bonne interprétation), des choses l’ont motivé à tenter sa chance quitte à exploiter les autres et à en subir les conséquences (une vie de famille désastreuse, la peur d’être en danger au quotidien etc…). C’est d’ailleurs pour cette raison que le scénario est intéressant : Nash passe du statut de victime à celui de coupable, comme l’a certainement été Carver (même si chez lui cela a pris des proportions extrêmes et qu’il n’a pas de scrupules à faire ce travail) : tout le monde peut franchir cette barrière immorale pour subvenir aux besoins de sa famille (Nash étant père célibataire et vit avec sa mère) et même pour obtenir plus c’est-à-dire se laisser séduire par une vie beaucoup plus confortable.

99 Homes : Photo

L’opposition entre les personnages, encore une fois pas aussi manichéenne qu’elle en a l’air (pour reformuler, je dirais qu’il s’agit plutôt de deux facettes sur une idéologie), permet aussi d’interroger sur une question qui nous concerne finalement tous, même si on ne s’intéresse pas plus que ça aux problèmes immobiliers. En effet, d’un côté, Richard Carver considère les maisons ni plus ni moins comme « des boîtes », il a une image plus matérielle d’une habitation tandis qu’au début Nash et le reste de sa petite famille (la mère est incarnée par une formidable Laura Dern et le petit Noah Lomax s’en sort également bien) sont attachés à la représentation sentimentale d’un lieu. L’injustice de cette situation sociale n’est pas uniquement soulignée par l’attitude perverse de Carver ni par la représentation difficile de ces expulsions. L’injustice sociale est exposée comme un tourbillon impossible à s’en sortir, surtout si on fait partie des fameux « 99 % ». On ressent de A à Z ce cercle vicieux et le réalisateur va au bout de ses idées. 99 Homes parvient donc à montrer la face sombre d’une triste réalité sociale (la crise des subprimes) grâce à un scénario remarquablement bien écrit. Il y a en fait une sorte de mélange entre fiction et réalité qui fonctionne et qui pourrait même réconcilier certains spectateurs avec le drame social. La fiction est évidemment le moteur de ce film parce que les personnages, pourtant complexes, restent identifiables par leur statut, leurs actions et leurs différentes motivations. De plus, les rebondissements fonctionnent également comme si le film n’était pas construit comme un drame social mais presque par moments comme un thriller (même s’il ne s’agit pas d’un thriller), ce qui donne un véritable souffle et une énergie non négligeable. Mais la réalité sociale qui retombe bien sur la gueule des personnages et des spectateurs permet au film de trouver un juste équilibre dans le traitement de son sujet. Par ailleurs, la mise en scène est cohérente les intentions narratives. Elle est à la fois soignée et efficace, voire même nerveuse, se permettant des scènes techniquement moins cadrées pour pouvoir cerner l’action. S’il y a quelques petites libertés dans le cadrage dans certaines scènes, on est très loin des mauvais tics du cinéma indépendant US qui peuvent agacer habituellement. Ce sont la maîtrise de la mise en scène et le scénario inspiré qui permettent de donner en grande partie du rythme au film qui ne comporte par ailleurs aucune longueur. Ambitieux, accessible, profond et cynique à la fois, 99 Homes est pour moi un grand film marquant et bouleversant sur notre monde qu’il faut absolument découvrir.

99 Homes : Photo Michael Shannon

Publicités

26 réflexions au sujet de « 99 Homes »

  1. America doesn’t bail out losers. 🙂
    Indispensable à mon 1ble avis, grand prix du Festival du Film Américain de Deauville 2015 & pas de sortie en salles, drôle de choix marketting que voili, il y a là un truc qui m’échappe ….
    A voir sans aucun doute.

    J'aime

  2. C’est fort bien ce genre de film, ça permet de prendre en compte une réalité sociale, mais ne serait-il préférable maintenant de livrer des films ou carrément des documentaires sur les raisons de ces crises ?

    J'aime

  3. @ Vince :
    Je pense que le public peut avoir conscience de cette réalité par la fiction, c’est peut-être plus fort qu’un documentaire car il peut y avoir une identification avec les personnages plus fortes, à mon humble avis.

    J'aime

  4. Je me disais que c’était bizarre que je n’en ai pas entendu parler, mais au final s’il est sorti en e-cinéma c’est normal. J’aimerais bien savoir comment ça se décide.
    En tout cas j’aime bcp l’acteur , et ta critique me donne envie de le découvrir !

    J'aime

  5. D’accord avec toi, le film est réussi sur une réalité de l’Amérique d’aujourd’hui et Michael Shannon est, comme toujours, excellent.

    J'aime

  6. à Tina: Oui certes, comme je le dis dans mon com, pour la prise de conscience c’est bien , mais maintenant le temps est venu de l’analyse et de la compréhension de la situation et pour cela le format documentaire est le meilleur support. Puis on a pas la possibilité de se dire que ce n’est qu’un film.

    J'aime

  7. @ Chonchon :
    Effectivement je trouve que c’est une « stratégie » qui peut mettre de côté un certain public, je ne suis pas sûre qu’ils soient si gagnants que ça en plus…

    J'aime

  8. @ Auroreinparis :
    Huummm bonne question. Ils sont tellement tordus avec leurs histoires de marketing et tout ça, j’avoue, ça me dépasse !
    J’espère en tout cas que tu auras l’occasion de le regarder un de ces jours car à mon avis ça en vaut la peine ! 😀

    J'aime

  9. @ Vince :
    Après j’ai envie de dire : on peut faire des documentaires sur tout. Après tout, au fond, chaque sujet de film mériterait d’être plus analysé, d’être poussé davantage dans ses retranchements, d’entendre de vrais témoignages.

    J'aime

  10. Le cinéma, c’est décidément comme une famille, avec ses pires travers.
    Ce film m’intéressait beaucoup (j’en avais entendu parlé lorsqu’il fut présenté à Deauville). Il m’intéresse davantage à la lecture de ta chronique.

    J'aime

  11. Je l’ai vu au cinéma hier (Belgique) et je trouve effectivement dommage de ne pas pouvoir le voir au cinéma car les images et la mise en scène sont assez maitrisés. Cela dit, on était seuls dans la salle, ce qui n’est pas inhabituel pour la séance de 22H30 mais qui marque aussi la difficulté du film à trouver son public.

    Le pitsch m’avait fait peur, je craignais le film un peu trop engagé et cliché voir le documentaire.

    Et finalement, comme tu le dis dans ta critique, j’ai trouvé un film vraiment bon, qui ne traine jamais en longueur malgré les répétitions apparentes et qui n’est pas du tout manichéen même si chacun interprète les rôles et actes des personnages comme il en a envie.

    L’absence de manichéisme va même jusqu’à la fin qui s’arrête au bon moment. Car, c’est une des choses qui aurait pu provoquer ma déception et je pense qu’ils ont fait une fin intéressante, qui ne détruit pas le film. Sans spoiler, la fin est relativement ouverte (même si des indices sont donnés).

    Enfin, pour moi, les vrais « méchants » ne sont jamais montrés de face et ce ne sont jamais eux qui vont en première ligne. Le flic, les agents immobiliers ne sont pas les méchants désignés, ce sont les banques. Ce sont elles qui proposent des produits financiers dangereux et qui en profitent ensuite.

    Film qu’on peut voir sans être déçu, je pense à moins de préférer des oeuvres plus clivantes ou engagées.

    J'aime

  12. @ Aurian :
    A-t-il eu beaucoup de pubs en Belgique ? Après, est-ce que les spectateurs sont vraiment prêts ou ont envie de voir ce genre de films ? Effectivement, la question mérite d’être posée!
    Je suis d’accord avec tout ton commentaire, très constructif. La fin, comme tu le dis, reste ouverte mais en même temps on sait ce qu’on peut imaginer.
    Merci beaucoup pour ton passage 🙂

    J'aime

  13. non, pas beaucoup de pubs, mais le cinéma d’auteurs a toujours difficile à se frayer un chemin en Belgique
    là où je l’ai vu, c’est la maison de la culture qui a un partenariat avec le multiplex et ils payent la diffusion, sinon, ce ne serait jamais proposé en salle (malheureusement)

    de rien pour le passage 😉 j’écris beaucoup, c’est une des libertés qu’offre internet et j’ai aimé ta critique, j’avais envie de le dire. La seule chose, sur la forme, c’est que j’aurais aéré un peu plus le texte, mais ce n’est pas très grave.

    J'aime

  14. @ Aurian :
    Ah d’accord ! C’est déjà bien d’avoir pu le voir grâce à ce moyen !
    Je me suis inscrite sur ton blog par les réseaux sociaux (visiblement je n’arrive plus à m’abonner via wordpress) pour pouvoir te lire 🙂
    Merci beaucoup en tout cas (pour le compliment et le conseil) 🙂

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s