Julieta

réalisé par Pedro Almodovar

avec Emma Suarez, Adriana Ugarte, Daniel Grao, Inma Cuesta, Dario Grandinetti, Michelle Jenner, Rossy de Palma, Pilar Castro…

Drame espagnol. 1h40. 2016.

sortie française : 18 mai 2016

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Julieta s’apprête à quitter Madrid définitivement lorsqu’une rencontre fortuite avec Bea, l’amie d’enfance de sa fille Antía la pousse à changer ses projets. Bea lui apprend qu’elle a croisé Antía une semaine plus tôt. Julieta se met alors à nourrir l’espoir de retrouvailles avec sa fille qu’elle n’a pas vu depuis des années. Elle décide de lui écrire tout ce qu’elle a gardé secret depuis toujours.
Julieta parle du destin, de la culpabilité, de la lutte d’une mère pour survivre à l’incertitude, et de ce mystère insondable qui nous pousse à abandonner les êtres que nous aimons en les effaçant de notre vie comme s’ils n’avaient jamais existé.

Julieta : Photo Emma Suárez, Michelle Jenner

Julieta, présenté en compétition officielle au dernier Festival de Cannes (et reparti les mains vides), est une adaptation très libre trois nouvelles issues du recueil Fugitives (Runaway) de l’auteure canadienne Alice Munro (prix Nobel de littérature en 2013) : « Hasard », « Bientôt » et « Silence ». Dans ces trois nouvelles (en vous précisant que j’ai lu ce joli recueil il y a quelques années – sans être une fan absolue, il reste intéressant et je ne peux que vous le conseiller), le lien est crée à partir des trois héroïnes qui se nomment toutes Juliette (alors qu’il ne s’agit pas du même personnage). Pedro Almodovar, qui rendait déjà hommage à l’oeuvre de Munro dans La Piel que Habito (on voit le bouquin en guise d’accessoire), a donc condensé ces trois nouvelles en particulier pour en livrer une version vraiment personnelle ! Je dois avouer que pendant tout le long de ma séance, je n’ai pas pensé une seule fois au texte d’origine, ce qui est extrêmement rare en ce qui me concerne (et qui est ici quelque chose de très positif en terme d’appropriation pure d’une oeuvre). Oui, il s’agit avant tout d’un pur Almodovar comme on les aime. Sans dire qu’il s’agit d’un de ses meilleurs (même si ce n’est que mon avis), ça fait plaisir de le revoir en forme, ses deux précédents film La Piel que Habito (même si je sais qu’il a ses fans – je ne le trouve pas mauvais mais il m’a laissée indifférente) et Les Amants Passagers (plus intéressant et intelligent qu’il en a l’air et qui ne méritait pas pour moi ce lynchage mais avouons que sa vulgarité gâche beaucoup de bonnes choses mises en place). Julieta devait à l’origine reprendre le nom d’une des nouvelles et s’appeler Silencio mais a abandonné ce titre pour éviter une confusion avec le prochain long-métrage de Martin Scorsese. Cela dit, ce titre d’origine est très significatif par rapport à l’ensemble de l’oeuvre. Le silence est un des thèmes centraux et même celui qui va permettre à en engendrer d’autres. Sans spoiler quoi que ce soit (en même temps, tout en proposant des histoires très claires et fluides, je trouve que c’est toujours difficile de résumer réellement les films d’Almodovar), le silence, les non-dits, les secrets sont la source de conflits entre les personnages, coincés par la culpabilité et victimes du destin.

Julieta : Photo

Il est intéressant de voir comment les thèmes du silence, de la culpabilité et du destin prennent place dans Julieta. Pedro Almodovar parvient à combiner différentes références (mythologiques, littéraires, cinématographiques, picturales etc…) pour créer quelque chose de très cohérent. Le parallèle avec L’Odyssée (la Julieta du titre étant professeure de littérature antique, Xoan est une sorte d’Ulysse étant donné qu’il est marin et se laisse charmer, il y a aussi toute une dimension tragique dans l’épopée etc…) ou celui avec Hitchcock (la partie dans le train est sublime) sont notamment pertinents. Le scénario est assez réussi : tout en parvenant à approfondir les différents thèmes, il dévoile la vie de Julieta petit à petit à travers de flashback et d’une voix-off, créant ainsi un certain suspense sur le sort final des personnages. C’est un procédé qui aurait pu être très laborieux, au point de gâcher le film. Certes, la voix-off prend parfois un peu trop le dessus, le film devenant parfois un peu trop explicatif. Cela dit, et c’est là où une sorte de mise en abyme fonctionne bien, il laisse place au rôle de la littérature et plus généralement de l’écriture : la voix-off intervient pour que le spectateur puisse avoir accès aux écrits de Julieta envers sa fille Antia. Non seulement, c’est un procédé qui permet au spectateur d’en savoir plus sur une partie de la vie de Julieta et sur comment elle en est arrivée à un certain point à l’heure actuelle mais finalement on en revient toujours au thème du silence. Comment communiquer et briser les secrets ? Julieta trouve un moyen détourné pour tenter renouer possiblement des liens avec sa fille sans pour autant faire appel à l’oralité, le moyen le plus représentatif de la communication. La fin, certes frustrante, illustre d’ailleurs ce problème de communication difficile à résoudre totalement : on ne saura jamais ce qui sera réellement dit entre les personnages. Le scénario, possédant une structure solide, se concentre également à juste titre sur le personnage principal. Pedro Almodovar signe de nouveau un beau et complexe portrait de femme qui traverse le temps avec de la douleur, ses souvenirs et ses sentiments les plus profonds.

Julieta : Photo Emma Suárez

La mise en scène est très élégante, précise et soignée, comme d’habitude chez Almodovar, l’esthétique saute également aux yeux et permet de servir le propos. Les couleurs flamboyantes, en particulier dans le passé, permettent de créer un contraste avec la dure et tragique réalité. Surtout, et c’est d’ailleurs l’idée qui pourrait être présente par l’idée d’écrire, on a l’impression quelque part qu’on est face à une fiction dans la fiction alors que ce n’est pourtant pas le cas, mais nous pouvons nous interroger si le point de vue de Julieta ne deviendrait pas fictif via le procédé littéraire, comme si elle amplifiait certains événements, comme si c’était elle quelque part qui rendait sa vie encore plus tragique (le terme étant important étant donné qu’il y a par conséquent une présence dominante de la fatalité dans le film) qu’elle ne l’est déjà. Par ailleurs, l’esthétique est aussi justifiée par la présence du mélodrame, complètement assumée (et revue) par son réalisateur, même si ce choix pourra déstabiliser certains spectateurs. J’ai donc beaucoup aimé ce dernier cru d’Almodovar qui possède beaucoup de qualités et encore une fois, je trouve cela génial de le voir encore inspiré. Cela dit, peut-être à cause de son côté un peu trop explicatif (et pas uniquement à cause de la voix off) justement comme je le suggérais plus haut, Julieta n’est pas le chef-d’oeuvre qu’il aurait pu être. Beaucoup de scènes sont bien foutues sur de nombreux points mais je crois qu’il manque quelques scènes fortes, quelques piques d’émotion, même si le film m’a touchée. Julieta possède cela dit un joli casting féminin, permettant d’effacer mes quelques remarques. Emma Suarez et Adriana Ugarte (dont je ne connaissais pas leur existence avant d’aller voir ce film), qui incarnent toutes les deux l’héroïne à des âges différents (Pedro Almodovar ne faisant pas confiance à la magie du maquillage), livrent des interprétations impeccables. Surtout, la connexion, je dirais même l’unité, entre les deux actrices fonctionne dans le sens où la transition (très réussie avec la serviette – c’est simple mais très efficace) d’un personnage à un autre ne nous perd pas et nous semble crédible.

Julieta : Photo Adriana Ugarte

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18 réflexions au sujet de « Julieta »

  1. J’ai l’impression qu’on reste sur du « vrai » Almodovar avec ses thèmes qui lui sont chers. J’avais bien ri devant Les amants passagers, je l’avais trouvé loufoque, mais que c’était différent de son cinéma habituel 🙂

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  2. J’avais été très secouée par la » Piel que habito » , et les « Amants passagers » m’avaient séduite. Je crois que j’aime son travail même quand il s’aventure un peu ailleurs. J’ai encore adhéré à Julieta qui m’a vraiment saisie d’émotion.

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  3. J’ai trouvé ton article et ton analyse très juste! Mais je suis au regret d’annoncer que je n’ai vraiment pas été emballée par ce dernier Pedro (et Dieu sait à quel point je l’aime). Le côté explicatif dont tu as parlé ne m’a vraiment pas plus. Tout cet aspect narratif a, pour moi, enlevé beaucoup à l’action et à l’émotion. N’ayant pas eu d’empathie particulière pour le personnage de Julieta je me suis un peu retrouvée face à l’histoire d’une femme qui raconte sa vie au travers de ses yeux sans que rien n’ai l’air d’avoir fat évoluer sa pensée ou ses sentiments. Je suis pourtant une grande fan de tout ce qui touche aux concept de cycle et de décadence, mais là… J’ai juste trouvé ça plat et (enfer) avec une petite tendance « auto-apitoiement ». Je pense que je suis passée à côté de la philosophie du film, bien qu’il soit beau et intelligent malgré tout (c’est Pedro quand même, faut pas dec).

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  4. Bonjour Tina, bravo pour ce billet. Je souscris à tout ce que tu écris. Je regrette qu’il n’ai rien eu à Cannes. C’est injuste. Bonne soirée.

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  5. @ Chonchon :
    Je comprends qu’on puisse détester Les Amants passagers à cause de sa vulgarité – c’est vraiment LE défaut. Mais je ne l’ai pas trouvé si con et vide que prévu !

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  6. @ Z :
    Merci beaucoup! Mais ce n’est pas grave de ne pas être d’accord. Je comprends en tout cas les points qui ne t’ont pas plu (et encore une fois je reconnais ce défaut qui a pu, être chez toi, être fatal). Et même si j’ai bien aimé ce film, je reconnais que Julieta n’est pas forcément le personnage le plus attachant que j’ai vu, il y a quelque chose de froid dans son traitement. Après ça ne m’a pas gênée pendant ma séance mais j’ai conscience de ce point.

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  7. J’avoue que, depuis en gros Tout sur ma mère, j’ai toujours un peu de nostalgie pour la période fin 80-début 90 complètement folle et éclatante d’Almodovar, mais ça reste un cinéaste dont j’aime voir les films. Parce que même quand l’histoire me déçoit un peu, y’a toujours une mise en scène d’une précision et d’une beauté qui font plaisir à voir.
    Alors oui, même si je sais d’avance que ce ne sera probablement pas mon Almodovar préféré (par son thème, sa tonalité), je vais quand même aller le voir

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  8. Celui ci malgré ta bonne critique ça sera sans mois. Je n’ai jamais pu accroché au cinéma d’Almodovar… rien ne me plais dans son approche. Je sais je dois être une des rares à ne pas l’apprécier lol

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  9. @ Didynimes :
    Je reconnais que le cinéma d’Almodovar est particulier… S’il a beaucoup d’adeptes, je comprends aussi ses non-fans ! En tout cas, c’est bien que tu l’assumes ! 😀

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  10. @ Girlie Cinéphilie :
    J’avoue mal connaître sa période la période fin années 80-début années 90. Le peu que j’ai vu ne m’a pas plus enthousiasmé que ça !

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