Mia Madre

réalisé par Nanni Moretti

avec Margherita Buy, John Turturro, Giulia Lazzarini, Nanni Moretti, Beatrice Mancini, Anna Bellato…

Drame italien, français. 1h47. 2015.

sortie française : 2 décembre 2015

Mia Madre

Margherita est une réalisatrice en plein tournage d’un film dont le rôle principal est tenu par un célèbre acteur américain. À ses questionnements d’artiste engagée, se mêlent des angoisses d’ordre privé : sa mère est à l’hôpital, sa fille en pleine crise d’adolescence. Et son frère, quant à lui, se montre comme toujours irréprochable… Margherita parviendra-t-elle à se sentir à la hauteur, dans son travail comme dans sa famille ?

Mia Madre : Photo Margherita Buy, Nanni Moretti

Mia Madre faisait partie de ces chouchous au festival de Cannes (que ce soit par la presse française ou la presse internationale) et finalement, le jury présidé par les frères Coen a décidé de ne pas figurer le film au palmarès (tout ça pour mettre le film moyen d’Audiard en Palme d’or… oui, tacle totalement gratuit de ma part). Déjà, il y a quelques mois, face au verdict, j’avoue m’être posée des questions. Après, c’est sûr qu’on ne peut jamais juger un palmarès sans avoir vu le film mais j’aime tellement les films de Moretti que j’étais étonnée par ce résultat. Et effectivement, après avoir découvert ce nouveau cru de Moretti, j’étais en pétard contre le jury. Je sais qu’il y a toujours une part de subjectivité et c’est aussi pour cela que c’est intéressant de suivre différents festivals mais là, selon moi, il s’agit d’une grossière erreur de l’avoir totalement écarté de ce palmarès. Je vais même vous l’avouer avant la publication de mon bilan de l’année : Mia Madre est mon film préféré de 2015. Je trouve cela formidable de voir de la part d’un réalisateur qui a tout de même la carrière qu’on connait puisse signer un film aussi riche et profond. Moretti a beau avoir déjà traité le sujet difficile et délicat de la mort d’un membre de la famille (La Chambre du fils), de la maladie (Journal Intime) ou encore de la difficulté d’un tournage (Le Caïman) mais encore une fois reprendre des thèmes de prédilection n’a rien de scandaleux quand on a encore des choses à dire sur ces sujets en question et qu’on arrive à renouveler son cinéma. Je n’ai en tout cas pas eu l’impression qu’il se répétait, juste que ce film faisait partie de la continuité de son travail même si je sens que Moretti est encore plus exigeant qu’avant. Evidemment, et c’est peut-être cela qui a facilité mon coup de coeur, j’ai trouvé le film très émouvant, voire même bouleversant. Je pense que nous avons tous plus ou moins vécu ce genre de situation, c’est-à-dire la perte d’un proche suite à une maladie, et il faut avouer que le décès d’une mère a quelque chose de tristement universel. Sur le papier, ça peut être très repoussant. Certes, le film m’a fait pleurer, je ne vais pas vous mentir. Même si je trouve qu’il s’agit d’un film magnifique, pas forcément tout le monde a envie de voir ce genre d’histoire au cinéma. Mais il a plusieurs mérites et je crois que c’est pour cela que je l’ai autant aimé voire même adoré.

Mia Madre : Photo John Turturro

En effet, malgré son sujet très difficile, le film n’est pas du tout tire-larmes. C’est une émotion « vraie », il y a quelque chose d’authentique, qui a fait écho à des situations que j’ai vécues ou que j’ai observées. Il y a quelque chose de terriblement réaliste (mot qui veut un peu tout dire, j’en ai conscience – dans le sens où j’utilise beaucoup ce mot pour désigner des films à tendance documentaire ou dans cette veine), le film est, comme les autres longs-métrages de Moretti, autobiographique, ce qui peut expliquer ce côté si véridique (par ailleurs, les personnages du frère et de la soeur portent les prénoms des acteurs – Giovanni étant le véritable prénom de Moretti). En même temps, les scènes hilarantes du tournage de Margherita permettent de couper avec ce côté très intimiste (même s’il y a certainement du vécu vu que Margherita est un double de Moretti). Pour aller même plus loin dans cette question de « fiction » (je mets entre guillemets puisque justement les frontières entre la fiction, l’intime et l’autobiographie restent tout de même « floues »), il y a un emboîtement de scènes se déroulant dans le passé ainsi que des scènes relatant la conscience même de Margherita. Il y a des fois où on ne sait pas tout de suite de quoi il s’agit, ce qui parvient à montrer le bouleversement intérieur que vit Margherita. Comment continuer à vivre, à être dans son travail (qui peut littéralement se transformer en moments de comédie, ce qui ne parait pas anodin – je ne crois pas que ces scènes-là sont uniquement là pour nous détendre face à d’autres scènes plus dures), à se préoccuper de ce qui se passe dans la société (le sujet du film – autour du travail des ouvriers qui luttent – n’est pas également choisi au hasard) quand une chose aussi personnelle et finalement inévitable se produit ? Peut-on continuer à voir la réalité et même dans un sens à la vivre (Margherita étant dans un certain déni face à l’état de sa mère – ce qui n’est pas le cas de son frère) quand on n’accepte pas ce qui doit arriver ? Face à tous ces entrechocs, mis en puzzle de façon très habile, on arrive vraiment à décrire le chaos émotionnel de cette femme désemparée. Il est aussi intéressant de voir comment des éléments a priori uniquement autobiographiques peuvent avoir un véritable intérêt pour rendre ce film plus parlant. En effet, la mère de Moretti était vraiment professeur de latin. Ici, au-delà de l’hommage à sa mère, le latin semble prendre une réelle dimension et des interprétations diverses. Pour moi, le latin représente le lien entre les différents membres d’une famille (notamment d’une génération à l’autre) mais aussi une trace de vie malgré son statut de langue morte : une fois la madre disparue meurt, elle sera toujours présente dans le coeur et l’esprit des gens qui l’aimaient.

Mia Madre : Photo Giulia Lazzarini, Margherita Buy, Nanni Moretti

A l’image des émotions de Margherita qui se mélangent, ce film a quelque chose de merveilleusement paradoxal : ce film a beau parler de la mort, il est évidemment triste, mais c’est aussi une formidable ode à la vie, à ce qu’on a été dans notre existence, à ce qu’on laissera une fois qu’on ne sera plus là. L’écriture du film est alors extrêmement riche alors que le film a l’air a priori très simple. Mais c’est juste cette apparente simplicité qui fait la force de ce film. La mise en scène de Moretti est également vraiment bonne, en fait à l’image du scénario : elle a l’air simple, elle est également sobre mais en réalité elle est très soignée et précise. Il y a également un excellent travail de cadrage ainsi qu’un très bon montage. Enfin, les acteurs sont absolument tous exquis. En tête, Margherita Buy, actrice chouchou de Moretti depuis quelques années maintenant, qui interprète ici une sorte d’alter ego du réalisateur, est tout simplement excellente. Giulia Lazzarini, qui n’est pas célèbre en France mais est connue en Italie surtout pour avoir fait du théâtre, est également géniale et si attachante ! Comme le disent ses élèves, on l’aime comme si c’était notre mère ! Nanni Moretti s’est donné un rôle plus discret et secondaire, c’est-à-dire celui du grand frère bienveillant et lucide sur la situation. Il fait définitivement partie de ces réalisateurs qui parviennent aussi à être de très bons acteurs. Enfin, il faut évidemment parler de l’interprétation de John Turturro. Je sais que certains n’ont pas forcément aimé son interprétation ou son personnage très excessif, certains diront même qu’il cabotine. Pour ma part, justement, je l’ai trouvé bon dans ce rôle exubérant, je le trouve vraiment crédible en star hollywoodienne qui en fait des caisses pour se faire remarquer. En même temps, grâce à certaines scènes, il ne s’agit pas que pour moi d’un acteur qui oublie ses répliques en italien et qui fait perdre du temps à tout le monde. On comprend tout de même qu’il s’agit à la base d’un très bon acteur, capable de réellement bien jouer. Ca serait vraiment réducteur de dire qu’il en fait que des caisses et que son personnage n’est qu’un guignol : heureusement son personnage est plus épais qu’il en a l’air et l’interprétation de Turturro permet également de donner beaucoup de consistance à ce personnage.

Mia Madre : Photo Margherita Buy, Nanni Moretti

 

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22 réflexions au sujet de « Mia Madre »

  1. « Un film dont l’émotion emporte tout sur son passage, de ceux qui laissent chancelant, en larmes, hanté. » N’en jetez plus, ( Les cahiers du cinéma ) …. Le meilleur film de l’année d’après les dits cahiers, bon en même temps l’année n’est pas finie mais ça aux cahiers ils doivent pas le savoir.
    Perso le cinéma stagnant de Moretti ne me parle pas, mieux il me gonfle, les cahiers du ciné aussi . 🙂

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  2. J’ai très envie de le voir celui-ci ! Ta critique me conforte en plus dans ce choix, tu as vraiment l’air d’avoir beaucoup aimé 🙂

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  3. Pourtant, ça commençait mal avec ce chouchou du festival cannois, mais la critique a réussi à me convaincre. A voir absolument donc

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  4. Bonsoir Tina, je n’ai pas apprécié John Turturro à sa juste valeur mais il détonne par rapport au ton du film tout en retenue. Margherita Buy est exceptionnelle. Bonne fin d’après-midi.

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  5. Totalement d’accord avec toi : ce n’est pas si fréquent que nos critiques soient assez proches dans le fond sur un film aimé sans réserves tous les deux, ca mérite d’être souligné en cette fin d’année :o).. le film est bien + complexe que son apparente simplicité , et même sa mise en scène qui joue avec une grande maitrise sur les flash backs et les rêves est finalement bien plus complexe et audacieux que prévu…et autant j’ai du mal avec le cabotinage de certains acteurs autant là j’aime beaucoup la performance de Turturo qui apporte un contrepoids vraiment réussi à la partie + intimiste et dramatique du film… le film arrive vraiment à faire résonner en soi de souvenirs intimes et profonds c’est vraiment un grand tour de force qu’arrive à faire Moretti qui pour ce qui est pour moi son +beau film moins dans la retenue que la chambre du fils- qu’il faudrait toutefois que je revois… pour une fois je suis tout à fait d’accord avec les cahiers moi :o) très bonne soirée à toi!!

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  6. @ Ronnie :
    Après, c’est sûr que si tu n’aimes pas Moretti, ça va pas le faire 😮
    Je ne suis pas très fan des Cahiers mais là pour une fois je suis d’accord avec eux (et il y a quelques bons choix dans leur classement).

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  7. @ Filou :
    Ooohhh yeah, tu vois, rien n’est perdu ! 😀 Que dire de plus puisque je vois que tu partages vraiment mon avis et le même ressenti ? 😀 (et oh yeah, pour une fois, d’accord avec les Cahiers, qui ont fait un joli dossier sur Moretti – pourtant pas trop fan de ce magazine d’habitude 🙂 ).

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  8. Bah voilà, ça y est ! Tu as gagné ! Voilà un autre film « de l’année » que je vais vraiment regretter de ne pas avoir vu ! ça fait d’ailleurs très (trop !) longtemps que je ne suis pas allé voir de film de Moretti en salle : non habemus papam du côté de chez moi, et j’en suis le premier navré. Tiens, je vais me relire le Gaffiot pour me consoler du coup 😦

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  9. @ Princecranoir :
    Merde, il ne passe pas chez toi ? 😦
    Euuuh perso mon Gaffiot (qui m’a vraiment sauvée une fois durant un exam) est bien rangé, je ne compte pas trop le ressortir, je reste traumatisée par les cours de latin 😮

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  10. Je me joins à toi pour la défense du film, Tina. Je l’ai trouvé vraiment très beau ! Quelle belle idée que d’évoquer un sujet aussi sensible sans jamais perdre totalement le sourire. Les réactions des personnages ressemblent à ce qu’elle serait dans la vie. Et quand ça devient trop plombant, il suffit d’une scène avec Turturro pour rigoler de bon coeur.

    Deux scènes vraiment marquantes à mes yeux : celle de la file de cinéma au début et la toute dernière réplique du film. Tu as bien raison: quelque chose survit quand tout semble avoir disparu. C’est le beau message du film, qui nous aide à accepter la fin de ce que nous croyions indispensable.

    Je ne sais pas encore à quel point, mais ce sera, c’est sûr, l’un de mes films de l’année.

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  11. @ Martin :
    Yyyyes Martin ! Contente de voir que tu partages totalement le même enthousiasme. Je ne suis pas encore allée voir sur ton blog (et en général les blogs) mais j’ai hâte de lire ta critique ! Je te « plussoie » sur absolument tout ! 😀

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  12. Turturro est touchant dans ce film, moi je l’ai vraiment aimé. Par contre, je me suis énormément ennuyée. Peut être parce que je n’étais pas dans mon assiette, mais je suis passée à côté !

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